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Full text of "Oeuvres de Molière. Nouv. éd. rev. sur les plus anciennes impressions et augm. des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, de facsimilé, etc."

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V 


LES 

GRANDS   ÉCRIVAINS 

DE  LA  FRANCE 

NOUVELLES    ÉDITIONS 


PDBLIELS  SOUS    LU    CIHECTIOM 

DE  M.  AD.  REGNIER 

Membre  de  l'Institut 


ivMMs  —  rYFH)f;nAPini-:  i,\im:1!i: 

(iiie  de  Fleurus,  ^ 


OKUVRES 


l)K 


MOLIÈRE 


NOUVELLE  EDITION 

KEVUE    SUR    I.F.S    PLUS    ANCIENNES    IMPRESSIONS 
HT    AUGMENTÉE 

le  variantes,  de  notices,  de  notes,  d'un  lexique  des  mots  et  locutions  remarqua hles, 
d'un  portrait,  de  fac-similé,  etc. 

PAR  MM.  Emm  «ESPOIS  ET  PAUL  MES^'ARD 


TOME  QUAIRIÈME 


PARrs 

fjnr.AIRTE    HACHETTE    ET  C" 

liOITLE  V  ARl)    S  VINT- GERAI  A  I  N.     79 

1878 


5  73 
i  4 


AVERTISSEMENT 


Nous  devons  expliquer  le  retard  apporté  à  la  publi- 
cation de  ce  tome  IV  des  OEm>res  de  Molière. 

Une  grande  partie  en  était  préparée,  imprimée  même, 
quand  la  tâche  est  tombée  des  mains,  tout  à  coup 
glacées,  qui  l'avaient  entreprise. 

Dans  \ Âvertisseryient  du  tome  P"",  M.  Eugène  Despois 
se  disait  redevable  à  un  collaborateur  d'une  très- 
importante  partie  du  travail  «  qui  demande  autant  de 
tact  littéraire  que  de  scrupuleuse  patience,  »  de  la 
constitution  du  texte.  On  avait  pu  constater  de  quelle 
exactitude  et  de  quel  soin  consciencieux  ce  collabora- 
teur de  M.  Despois,  IM.  Adolphe  Régnier,  fils  du  di- 
recteur de  la  collection  des  Grands  écrwains  de  la 
France,  avait  fait  preuve,  pour  sa  part,  dans  les  trois 
premiers  tomes.  Il  avait  depuis  préparé  le  texte  et 
les  variantes  de  deux  des  pièces  de  ce  IV«  volume,  le 
Mariage  forcé  et  les  Plaisirs  de  l'Ile  enchantée. 
Mais,  avant  qu'elles  fussent  imprimées,  une  mort  pré- 
maturée l'enleva,  le  3i  mai  iSyS,  à  son  père,  à  sa  fa- 

MOLIÈKE.    IV  A       ? 


II  AVERTISSEMENT. 

mille,  cruellement  frappés,  à  ceux  qui  avaient  été, 
comme  nous,  les  ^'ieux  amis  de  son  aimable  jeunesse, 
aux  lettres  qui  de  son  dévouement  studieux  avaient  à 
espérer  de  longs  services. 

C'était  à  M.  Despois  qu'il  appartenait  d'exprimer  ici 
les  regrets  inspirés  par  une  perte  si  douloureuse.  Pour 
le  faire,  il  attendait  Fachèvement,  qu'il  voulait  presser, 
de  ce  tome  IV.  Il  en  avait  déjà  fait  imprimer  les  deux 
premières  pièces,  telles  que  nous  les  publions  aujour- 
d'hui, et  non-seulement  leur  texte,  établi  par  M.  Régnier 
fils,  mais  leurs  notices  et  leurs  commentaires,  part  que 
dans  la  tâche  il  s'était  lui-même  réservée;  et  voici  qu'au 
même  point  fatal  du  travail  commun,  et  comme  sur  le 
même  siUon,  le  23  septembre  1876,  il  est  à  son  tour 
frappé.  Nous  avons  donc  aujourd'hui  à  nous  acquitter 
envers  sa  mémoire  du  triste  office  qu'il  se  proposait  de 
rendre  à  celle  de  son  collaborateur,  et  il  nous  faut 
réunir  deux  noms  dans  un  souvenir  de  deuil. 

Lorsque  M.  Despois  s'était  chargé  d'être  l'éditeur 
des  œuvres  de  Molière,  tout  le  monde  avait  compris 
que,  pour  la  collection,  son  concours  était  une  heureuse 
fortune.  On  savait  ce  qu'il  y  avait  à  attendre  de  son 
excellent  goût,  de  son  esprit  fin,  agréable  et  juste,  et 
de  son  dévouement  à  tous  les  devoirs  qu'il  acceptait. 
Au  sentiment  des  meilleurs  juges,  cette  attente  n'a  pas 
été  trompée  par  ce  qui  a  été  publié  de  l'édition  avant 
qu'elle  ait  été  funestement  interrompue.  Il  nous  sera 
permis  d'emprunter  à  la  Reçue  des  Deux  Mondes  quel- 
ques lignes  écrites  après  la  mort  de  M.  Despois, 
par  M.    Brune tière,    dans  un  article  où   les    récents 


AVERTISSEMENT.  ni 

travaux  sur  Molière  sont  examinés  avec  goût  et  sa- 
voir' :  «  Il  ne  sera  pas  facile  de  remplacer  clans  sa 
tâche  délicate  l'un  des  hommes  de  France  qui  savait 
le  mieux  son  dix-septième  siècle.  Il  y  avait  surtout  dans 
l'érudition  d'Eugène  Despois,  en  même  temps  qu'une 
abondance  et  une  précision  de  détails  singulière,  cette 
discrétion  dans  le  choix,  si  rare,  et  cette  liberté,  si 
difficile,  dans  l'emploi  des  matériaux,  qui  dénoncent 
l'écrivain  de  race.  » 

Il  n'y  a  rien  dans  ces  paroles  qui  ne  soit  vrai  ;  et 
mieux  que  personne  nous  sentons  combien  il  est  diffi- 
cile de  prendre  la  place  d'un  éditeur  si  bien  préparé  à 
son  travail.  Cette  place  cependant  ne  pouvait  rester 
vide,  et  cédant  aux  plus  honorables  instances,  il  a 
fallu  nous  dévouer,  avec  la  bonne  volonté  tout  au 
moins  de  chercher  à  suivre  les  traces  de  celui  qui  nous 
a  précédé.  M.  Régnier,  qui  nous  avait  déjà  fait  l'hon- 
neur, il  y  a  quelques  années,  de  nous  confier  la  pré- 
paration de  l'édition  de  Racine,  et  qui  savait  qu'au 
pôle  opposé  du  théâtre  français  dans  le  grand  siècle, 
nous  n'avions  pas  une  admiration  moins  vive  pour  le 
génie  de  Molière  que  pour  celui  de  l'auteur  di'Andro- 
maque  et  à'Athalie,  nous  a  demandé  d'écrire  les  notices 
qui  doivent,  à  commencer  par  celle  du  Tartuffe^  con- 
tinuer le  travail  de  M.  Despois.  M.  Desfeuilles,  l'auxi- 
liaire habile  et  laborieux  du  premier  éditeur,  comme  il 
était  son  fidèle  ami,  est  désormais  chargé  du  commen- 
taire. Pour  le  Tartuffe^  il  a  trouvé  dans  les  papiers  de 

I,  Revue  des  Deux  Mondes  du  i"  août  1S77,  p.  588. 


NOTICE. 


Le  Mariage  forcé  est  la  seconde  de  ces  pièces  intitulées 
comédies-ballets,  qui  ont  tant  servi  à  rapprocher  Molière  du 
Roi  et  contribué  à  sa  faveur  peut-être  plus  que  ses  autres 
pièces  ^  Il  fut  représenté  pour  la  première  fois  le  mardi 
29  janvier  1664,  «  devant  le  Roi,  dans  l'appartement  bas  de  la 
Reine  mère  {au  Louvre)  ^  ;  »  on  pourrait  dire  :  devant  le  Roi  et 
par  le  Roi;  car  le  Roi  y  figurait  sous  le  costume  d'un  Egyptien. 

Cette  combinaison  bizarre,  où  le  Roi  était  spectateur  de  la 
comédie,  et  danseur  dans  le  ballet,  se  retrouve  souvent  alors  ; 
quelques  jours  plus  tard,  le  i3  février,  Louis  XIV  dansait  en- 
core, chez  son  frère,  au  Palais-Royal,  dans  un  autre  ballet, 
précédé  d'un  prologue  récité  par  trois  comédiens  de  l'Hôtel 
de  Bourgogne^.  Voici  l'analyse  que  le  P.  Ménestrier''  nous 
donne  de  ce  prologue;  rien  n'est  plus  propre  à  faire  ressor- 
tir tout  ce  que  Molière  tentait  d'introduire  de  vérité  dans  ce 
genre  de  fiction  absolument  conventionnel,  presque  toujours 

1.  Voyez  au  tome  III  la  Notice  des  Fâcheux^  p.  3. 

2.  Registre  de  la  Grange,  p.  62. 

3.  Floridor  {Mercure),  Mlle  des  OEillets  {P allas)  ,  Mlle  Mont- 
fleury  {Vénus)  :  voyez  la  Muse  historique  de  Loret,  lettre  du  16  février. 

4.  Des  Ballets  anciens  et  modernes  selon  les  règles  du  théâtre,  1682, 
in-i2,  p.  260  et  261.  Ce  qui  est  remarquable,  c'est  que  le  P.  Ménes- 
trier  choisit  ailleurs  (p.  265  et  266)  comme  exemple  le  ballet  du 
Mariage  forcé,  et  en  fait  une  analyse  assez  longue,  sans  paraître 
soupçonner  que  d'autres  de  sa  profession  sont  beaucoup  moins  in- 
dulgents pour  la  comédie  en  général  et  pour  Molière  en  particu- 
lier. Il  a,  au  reste,  gardé  l'anonyme  sur  le  titre  du  livre;  mais  une 
note  de  l'éditeur  (à  la  suite  du  privilège)  le  lui  attribue  en  termes 
exprès. 


4  LE  MARIAGE  FORCE. 

pastoral,  allégorique  ou  mythologique,  c'est-à-dire  plus  ou 
moins  foux  :  «  Au  ballet  des  Amours  déguisés  dansé  par  Sa 
Majesté,  au  mois  de  février,  l'an  1664,  le  théâtre  s'ouvrit  d'a- 
bord par  un  combat  de  deux  différentes  harmonies,  la  plus  forte 
composée  des  Arts  et  des  Vertus  qui  suivent  Pallas,  et  la  plus 
douce  des  Grâces  et  des  Plaisirs  qui  accompagnent  Vénus.  Ce- 
pendant ces  deux  déesses  prenant  le  parti  l'une  du  plaisir,  et 
l'autre  de  la  vertu,  entrent  elles-mêmes  en  contestation.  Mer- 
cure, qui  tâche  de  les  accorder,  leur  propose  de  prendre  le 
Roi  pour  arbitre  de  leur  différend  :  toutes  deux  l'acceptent 
avec  une  égale  satisfaction  ;  mais  Pallas,  qui  connoît  l'avantage 
qu'elle  a  dans  le  choix  d'un  tel  juge,  insulte  à  sa  rivale,  et 
après  lui  avoir  fait  remarquer  combien  Sa  Majesté  par  toutes 
ses  actions  se  déclare  ouvertement  pour  le  parti  de  la  vertu, 
la  laisse  dans  la  confusion.  »  A  la  suite  de  ce  prologue  venait 
le  ballet  où  figurait  le  Roi. 

Cette  œuvre,  oîi  l'Hôtel  de  Bourgogne  essayait  encore  de 
lutter  contre  la  faveur  croissante  de  Molière,  avait  pour  auteur 
le  président  de  Pérign\',  lecteur  du  Roi,  celui-là  même  à  qui 
Bossuet  succéda  comme  précepteur  du  grand  Dauphin  et  qu'on 
a  regardé  comme  l'auteur  principal  du  Journal  de  Louis  XIV 
et  de  ses  Mémoires  de  1666  et  1667*.  Ce  n'était  pas  seule- 
ment à  Molière  qu'il  faisait  concurrence  dans  ce  ballet,  c'était 
à  Benserade,  qui  le  lui  lit  sentir  par  une  épigramme  contre  les 
Amours  déguisés^. 

Il  y  avait  bien  encore  un  peu  d'allégorie  dans  le  ballet  du 
Mariage  forcé;  mais  plusieui's  des  personnages  du  ballet  et  la 
comédie  qui  s'y  mêle  étaient  empruntés  à  la  plus  franche  réa- 
lité. A  la  cour,  le  bon  accueil  ne  pouvait  être  douteux.  Une 
seconde  représentation,  celle  que  vit  Loret,  eut  lieu,  dès  le  sur- 

1,  Voyez  M.  Ch.  Dreyss,  les  Mémoires  de  Louis  XIF,  tome  I, 
p.  XXXIX  et  suivantes. 

2.  Ami  lecteur  ou  président,  n'importe, 

La  mascarade  est  belle  et  vous  l'entendez  bien  : 
Vos  Amours  déguisés  le  sont  de  telle  sorte. 
Que  le  diable  n'y  connoît  rien. 

\  oyezV  Histoire  du  ballet  de  cour  de  M.  V.  Fournel,  dans  le  tome  II 
des  Contemporains  de  Molière,  p.  igS. 


NOTICE.  5 

lendemain,  au  Louvre;  puis  d'autres  le  lundi  4  et  le  samedi 
9  février,  au  Palais-Royal,  chez  Madame.  Quatre  représenta- 
tions en  douze  jours  et  devant  un  public  qui  sans  doute  ne  se 
renouvelait  guère,  étaient  un  succès  marqué,  quoique  les  succès 
de  ce  genre  fussent  assez  ordinaires  dans  les  ballets  où  le 
Roi  avait  un  rôle  :  presque  toujours,  il  }'  figurait  plusieurs  fois 
de  suite. 

Il  paraît  que,  pour  cette  pièce  encore,  Molière  eut  le  mérite 
de  servir  promptement  un  Roi  qui  n'aimait  pas  à  attendre; 
c'est  ce  que  peut  faire  conjecturer  au  moins  le  nom  d'im- 
promptu que  Loret  donne  au  Mariage  forcé  : 

Cette  pièce  assez  singulière 
Est  un  impromptu  de  Molière  '. 

Le  succès  fut  relativement  moins  grand  à  la  ville  quand  on 
y  représenta  le  Mariage  forcé,  quoique  le  ballet  accompagnât 
la  pièce.  Voici,  d'après  le  Registre  de  la  Grange^  la  liste  des 
représentations  : 

Vendredi  iS^  (février  1664)-  —  Mariage  forcé  avec 

le  ballet  et  les  ornements iai5^  lo''. 

Dimanche  ly^   février iSog  « 

Mardi   i9<^ 745  » 

Vendredi   22'' i254  " 

Dimanche  gras  24*^ 1 270  >> 

Mardi  gras  26^ 600  ï 

Vendredi  29^ 4^4  >' 

Dimanche  2"  mars 3o5  >■ 

Mardi  4» 5oo  » 

Vendredi  7" 200  » 

Dimanche  9^ 400  " 

Mardi  n«' 265  » 

I.  La  31use  liistorique,  lettre  du  2  février  1664.  On  voit  que  Loret 
arrive  enfin  à  écrire  correctement  le  nom  de  celui  qu'il  a  aj)pelé  si 
longtemps  Molier.  C'est  du  reste  l'occasion  de  remarquer  que  ceux 
qui  écrivaient  alors  le  nom  de  cette  dernière  façon  étaient  plus 
excusables  qu'il  ne  semblerait  d'abord  ;  ils  ne  l'altéraient  pas  pour 
l'oreille  :  31oUer  ou  Mollier  et  Molière,  Ytier  et  Ytlère  se  pronon- 
çaient de  même  ;  on  a  des  preuves  certaines  que  le  musicien  Louis 
de  Mollier,  qui  signait  ainsi,  était  pour  les  contempoiains  un  ho- 
monyme parfait  de  Molière  :  voyez  le  Dictionnaire  de  Jal. 


6  LE   MARIAGE  FORCE. 

Douze  représentations  étaient  peu  pour  une  pièce  nouvelle, 
surtout  avec  l'attrait  «  du  ballet  et  des  ornements,  j)  C'est 
probablement,  du  reste,  ce  coûteux  attrait  qui  aura  déter- 
miné le  théâtre  à  arrêter  les  représentations  après  la  dou- 
zième :  la  dépense   était  considérable',  et  la  recette  ne  dé- 

I.  Voici  quels  étaient  les  frais  selon  le  Registre  de  la  Grange 
(p.  6"}).  Toutes  ces  dépenses,  par  exemple  les  bas  de  soie,  les  es- 
carpins, les  habits,  n'étaient  pas  journalières  ;  mais  ce  n'en  étaient 
pas  moins  des  frais  extraordinaires  pour  ce  temps. 

Frais  ordinaires 5o*         Bas  de  soie 55** 

Extraordinaires 3  En  vin,  répétitions..  3o 

Soldats 12  Hautbois,  retranchés'*.  4° 

Feu  et  chandelle 6  Bas  de  soie 66       iS^. 

1-2   violons" 36  A  M.  de  Brécourt '.. .  i4        » 

Ritournelle  *   et   clave-  Escarpins 4^        » 

cin 7  A  Provost i6       » 

Danseurs 45  Habits 33        » 

Musique" 5  A  M.  Baraillon^^ 

Crosnier 3  Cas  imprévus 

*  Non  pas  douze  violons  proprement  dits,  mais  une  symphonie  de  violons, 
violes  (altos)  et  basse  (violoncelle).  La  musique  du  ]\Iariage  Jorcé  étant  géné- 
ralement écrite  à  cinq  parties,  l'exécution  complète  exigeait  le  quintette  à 
cordes  :  voyez,  dans  l'édition  de  M.  Ludovic  Celler  (ci-après  indiquée),  la 
note  B  de  la  page  23.  Une  harmonie  de  liauthois  et  bassons,  facile  à  retran- 
cher (voyez  à  l'autre  colonne,  3"  ligne),  jiouvait,  certains  grands  jours,  ren- 
forcer le  petit  orchestre.  C'est  ainsi  que  deux  dessus  de  hautbois  et  deux  bas- 
sons faisaient  partie  de  la  bande  des  vingt  et  un  peiits  violons  du  Roi  ;  l'un 
des  hautbois  fut  André  Philidor,  l'auteur  de  la  collection  dont  nous  allons 
parler;  et  l'un  des  bassons,  son  frère  cadet,  Jacques  :  voyez  le  travail  de  M.  E. 
Thoinan,  cité  page  ii,  note  i. 

*  Un  musicien  (violon,  flûte  ou  hautbois)  pour  jouer  la  partie  principale  de 
la  longue  ritournelle  qui  précède  le  Récit  de  la  Beauté  (voje?.  ci-après,  p.  i3) 
et  sans  doute  faire  valoir  d'autres  passages  encore. 

*  Probablement  les  Jeux  de  Beauchamp,  directeur  de  la  musique  et  de  la 
danse;  des  frais  de  copie  pour  la  musique  se  seraient  élevés  plus  haut.  Ailleurs 
la  Grange  a  encore  ])orté  une  somme  de  55o*  donnée  à  Beauchamp  pour  la 
mise  en  scène  du  ballet  :  voyez  ci-après,  p.  12,  note  2,  et  p.  74,  note  4. 

^  Voyez  la  note  a,  ci-dessus. 

e  Brécourt  ne  quitta  la  troupe  de  Molière,  pour  passer  à  l'Hôtel  de  Bour- 
gogne, qu'à  Pâques  suivant  (1664),  et  ne  dut  rien  toucher  pour  le  rôle  de  pre- 
mier Docteur  qu'il  joua  jusqu'au  1 1  mars.  Peut-être  est-il  porté  ici  «  pour  la 
fourniture  des  pierreries,  »  comme  il  le  fut  plus  tard,  en  1670,  dans  un  compte 
de  la  cour  relatif  au  Bourgeois  gentilhomme  :  voyez  ce  compte,  publié  par 
M.  Moland,  p.  364  de  son  livre  sur  Molière  et  la  comédie  italienne. 

f  Tailleur. 


NOTICE. 


7 


passa  pas  toujours  sensiblement  les  frais.  Il  y  a  une  représen- 
tation, celle  du  7  mars,  où  la  part  qui  revient  à  chaque  acteur 
est  de  2«  5^ 

Le  Mariage  forcé  fut  remis  à  la  scène  quelques  années  plus 
tard,  le  24  février  1668,  sans  «  le  ballet  et  ses  ornements.  r> 
Il  eut  alors  quelques  représentations;  de  même  en  1672.  En 
somme,  c'est  une  des  pièces  de  Molière  qui,  de  son  vivant, 
ont  eu,  à  la  ville,  le  succès  le  moins  décidé  et  le  moins 
franc. 

En  revanche,  le  Mariage  forcé  est  plusieurs  fois  repris,  à 
partir  de  1676  presque  chaque  année,  jusque  vers  la  fin  du 
règne  de  Louis  XV.  Donné  très-rarement  sous  Louis  XVI,  il 
ne  l'est  plus  du  tout  depuis  la  Révolution,  jusqu'en  iS^S.  Il 
a  toujours  été  joué  assez  régulièrement  depuis  cette  date. 

Nous  n'avons  pas  ici  à  nous  perdre  en  conjectures  sur  la 
distribution  de  la  pièce  dans  sa  nouveauté.  Avant  d'être  im- 
primée, cette  comédie,  comme  toutes  les  comédies-ballets, 
avait  été,  dès  sa  première  représentation  à  la  cour,  accompa- 
gnée d'un  livret  qui  donnait  le  nom  des  acteurs,  des  chanteurs 
et  des  dansem-s.  On  le  trouvera  à  la  suite  de  la  pièce.  On  ne 
s'étonnera  pas  de  n'y  voir  figurer  pour  aucun  emploi  la  jeune 
femme  de  Molière  :  elle  venait  de  lui  donner  un  fils^.  Plus 
tard,  sans  doute  à  la  reprise  de  la  comédie^  en  1668,  elle  joua 
l'un  des  deux  rôles  d'Egyptienne  (voyez  la  scène  vi)  2. 

Voici  la  distribution  lors  de  la  reprise  en  i835  et  la  distri- 
bution actuelle  : 

En  l835.  Aujourd'hui. 

Sganareixe MM.   Guiaud MM.  Talbot. 

Gékonimo Dumilâtre. ....  Chéry . 

ÀiCÂNTOB Saint-Aulaire.  .  Kime. 

1.  Le  19  janvier,  dix  jours  avant  la  représentation  à  la  cour.  Le 
28  février,  ce  fils  «  fut  nommé  au  baptême  Louis,  par  le  duc  de 
Créquy  tenant  pour  le  Roi,  parrain,  et  par  la  maréchale  du  Plessis, 
pour  Madame,  marraine»  (Bazin,  p.  109). 

2.  C'est  l'un  des  inventaires  faits  à  la  mort  de  Molière  qui  le 
constate,  en  mentionnant  pour  elle  «  un  habit  d'Egyptienne  du 
Mariage  forcé,  satin  de  plusieurs  couleurs,  la  mante  et  la  jupe  »  : 
voyez  les  Recherches  sur  Molière,  par  M.  E.  Soulié,  p.  280  et 
p.  90. 


8  LE  MARIAGE  FORCE. 

En  i835.  Aujourd'hui. 

Alcidas MM.  Bouchet MM.   Garraud. 

Ly  CASTE Mirecour Prudhon. 

Pancracr Samson Coquelin  aîné. 

Marphurius Régnier' Coquelin  cadet. 

DoRiMÈNE Mme  Menjaud Mlle  Ed.  Riquer. 

Nous  n'insisterons  pas  ici  sur  les  imitations  qui  peuvent  se 
rencontrer  dans  la  pièce  :  il  y  en  a  de  bien  évidentes;  ce  sont 
celles  que  nous  avons  signalées  dans  les  notes,  et  qui  se  rap- 
portent à  divers  passages  de  Rabelais.  Quant  aux  autres,  nous 
n'y  croyons  guère.  On  a  imaginé  de  dire  que  l'idée  même  du 
Mariage  forcé  avait  été  inspirée  à  Molière  par  une  aventure, 
que  peut-être  il  ne  savait  pas,  arrivée,  dit-on,  au  chevalier 
(plus  tard  comte)  de  Graraont  en  AngleteiTe,  et  qui  aui'ait 
amené  son  mariage  avec  Mlle  Hamilton.  Après  lui  avoir  fait  la 
cour,  le  chevalier,  ayant  paru  l'oublier,  aurait  été  forcé  par 
les  frèi'es  de  la  jeune  personne  de  tenir  sa  promesse.  Outre  que 
cette  anecdote,  due  à  un  ana"^,  ne  concorde  nullement  avec 
le  récit  d'Hamilton  dans  les  Mémoires  de  Gramont,  il  faut  être 
bien  déterminé  à  chercher  partout  un  sujet  de  l'approchement, 
pour  en  trouver  un  ici  entre  le  bourgeois  Sganarelle,  grossier 
et  maladroit,  et  le  brillant  et  spirituel  chevalier.  Nous  n'at- 
tachons pas  plus  d'importance  à  cette  assertion  singulière 
de  Riccoboni,  résolu,  comme  toujours,  à  voir  chez  Molière 
des  imitations  de  l'italien  :  «  Il  y  a  dans  le  Mariage  forcé 
une  scène  et  des  lazzis  tirés  de  plusieurs  comédies  italiennes 
jouées....  à  l'impromptu®.  »  C'est  possible;  mais  encore  eût-il 
fallu  indiquer  cette  scène  et  ces  lazzis  ;  et,  de  plus,  si  ces 
pièces  italiennes  avaient  été  jouées  à  l'impromptu  avant  1664, 
de  qui  Riccoboni  savait-il  qu'elles  contenaient  l'original  de  ces 

1.  Dans  sa  représentation  de  retraite,  qui  fut  si  brillante,  le 
10  avril  1872,  M.  Régnier  joua  le  rôle  de  Pancrace,  M.  Got  celui 
de  Marphurius  et  M.  Delaunay  celui  de  Lycaste. 

2.  Les  frères  Parfaict,  qui  la  citent  (tome  IX,  p.  264  et  255, 
note),  lui  donnent  pour  origine  le  livre  intitulé  :  ***  ana  ou  Bi- 
garrures calotines  (en  quatre  recueils,  1732-1733),  et  renvoient  au 
premier  recueil,  p.  18. 

3.  Observations  sur  la  comédie  et  sur  le  génie  de  Molière  (1736), 
p.  148. 


NOTICE.  9 

imitations?  il  ne  pouvait  le  savoir  par  lui-même,  puisqu'il  ne 
naquit  qu'après  la  mort  de  IMolière.  Cailhava,  qui  sait  tout, 
prétend  bien  '  que  le  sujet  est  pris  à  Arlequin  faux  hrave^  que 
le  parent  d'une  fille  séduite  par  lui  force  à  l'épouser.  Mais 
d'abord  ceci  ne  ressemble  guère  à  la  situation  du  pauvre 
Sganarelle,  qui  n'a  séduit  personne,  et  qui  ne  se  pique  pas 
du  tout  de  bravoure.  De  plus,  cette  siti'.ation  était-elle  si  rare 
dans  la  réalité,  pour  que  Molière  ne  pût  la  devoir  qu'à  l'imi- 
tation d'un  canevas  inconnu  ?  Et  enfin,  ici  comme  toujours,  il 
faudrait  prouver  que  ce  canevas  est  antérieur  à  la  pièce  de 
Molière,   en  supposant  même  que  cela  en  valût  la  peine. 

M.  Paul  Lacroix,  dans  sa  Bibliographie  moliéresque'^ ,  men- 
tionne un  Mariage  forcé,  comédie  de  Molière,  mise  en  vers 
par  M*'**  (Paris,  veuve  Dupont,  in- 1  a,  1676).  Le  savant  biblio- 
phile fait  remarquer  que  le  permis  d'imprimer  est  de  1674. 
C'était  la  seconde  fois  qu'on  s'avisait  de  traduire  en  vers  ce 
que  Molière  avait  écrit  dans  une  prose  jugée,  à  ce  qu'il  paraît, 
insuffisante.  Le  premier  délit  de  ce  genre  avait  été  commis,  en 
1660,  par  Somaize,  à  l'égard  des  Précieuses  ridicules. 

La  première  édition  du  Mariage  forcé  est  un  in- 12,  dont 
voici  le  titre  : 

LE 

MARIAGE 

FORCÉ. 

COMEDIE. 

PAR  I.  B.  P.  DE  MOLIERE. 

A    PARIS, 

chez  Iean  Ribov,  au  Palais, 

vis-à-vis  la  Porte  de  l'Eglise 

de  la  Sainte  Chapelle, 

à  l'Image  S.  Louis. 

M.DC.LXVril. 

Af^EC   PRIVILEGE  DU  HOY. 

Elle  se  compose  de  2  feuillets  non  paginés  et  de  gi  pages 
numérotées.  L'achevé  d'imprimer  est  du  9  mars.  Par  privi- 

1.  Etudes  sur  Molière,  p.  11  i-ii3. 

2.  2^  édition,  n»  5 16. 


lo  LE   MARIAGE  FORCE. 

lége  du  20  février,  «  il  est  permis  à  I.  B.  P.  de  Molière  de 
faire  imprimer,  par  tel  libraire  ou  imprimeur  qu  il  voudra 
choisir,  une  pièce  de  théâtre  de  sa  composition,  intitule'e 
LE  MARIAGE  FORCÉ,  pendant  le  temps  et  espace  de  cinq 
années....  Et  ledit  sieui'  de  Molière  a  cédé  et  transporté  son 
droit  de  privilège  à  Iean  Ribou,  marchand  libraire  à  Paris, 
pour  en  jouir  suivant  l'accord  fait  entre  eux.  » 

Le  livret  du  ballet,  que  l'édition  de  17H  ^  l'i  première  re- 
,produit  et  que  nous  domions  comme  elle  à  la  suite  de  la  co- 
médie,  a   été  imprimé  l'année  même    de  la   représentation, 
c'est-à-dire  quatre  ans  avant  l'impression  de  la  comédie,  en 
un  volume  in-4",  de  12  pages,  dont  voici  le  titre  : 

LE  MARUGE 

FORCÉ 

BALLET 

DV  ROY. 

Dansé  par  sa  Maiesté,   le  29.  jour 

de  Janvier  1664. 

V    PARIS, 

Par  Robert  Ball\rd,  seul  Imprimeur 
du  Roy  pour  la  Musique, 

M.  DC.  LXIV. 

Avec  Prh'ilege  de  sa  Maiesté. 

Nous*  avons  comparé  les  deux  textes  de  la  comédie  et  du 
ballet  à  une  ancienne  copie,  qui,  suivant  l'ordre  même  des 
premières  représentations  à  la  cour,  les  a  mêlés  l'un  à  l'autre, 
et  3^  a  joint  encore  la  partition  que  Lully  écrivit  pour  ce  di- 
vertissement rojal.  Ce  manuscrit,  que  possède  la  bibliothèque 
du  Conservatoire  de  musique,  et  qu'une  reproduction,  en  gé- 
néral très-fidèle,   donnée  par  M.  Ludovic  Celler^,  a  déjà  f;ùt 

1.  Nous  devons  toute  la  fin  de  cette  notice  à  notre  ami  et  col- 
laborateur M.  Desfeuilles,  qui  a  bien  voulu  se  charger  de  cette 
longue  et  minutieuse  étude  sur  les  recueils  de  Pbilidor. 

2.  En  1867,  chez  MM.  Hachette  :  «  Molière-Luxly.  Le  Mariage 
forcé...,  nouvelle  édition  publiée  d'après  le  manuscrit  de  Philidor 
l'aîné....  »  M.  L.  Celler  a  réduit  pour  le  piano  et  annoté  la  parti- 
tion de  Lully. 


NOTICE.  II 

connaître,  porte  la  date  de  1690,  mais  paraît  avoir  été  une 
mise  au  net  de  copies  originales  ou  primitives;  il  est  dû  à 
André  Danican,  dit  Philidor  l'aîné,  le  père  du  plus  illustre 
des  Philidor^.  «Ordinaire  de  la  musique  du  Roi,  3)  et,  pendant 
de  longues  années,  «  garde  de  sa  Bibliothèque  de  musique,  j) 
André  Philidor  avait  entrepris  un  triple  recueil  :  le  premier 
de  vieux  airs  et  concerts  faits  sous  le  règne  de  François  P"",  et 
depuis,  à  l'occasion  de  diverses  solennités,  de  divers  carrou- 
sels et  divertissements;  le  second,  d'anciens  ballets  mis  en 
musique  par  les  prédécesseurs  immédiats  de  Lully;  le  der- 
nier, de  toute  la  musique  que  Lully  avait  fait  exécuter,  avant 
ses  opéras,  dans  les  têtes  oi'données  par  Louis  XIV-,  Les 
trois  recueils,  bien  réduits  par  suite  de  l'incurie  des  anciennes 
administrations  du  Conservatoire  (on  parle  même  de  l'inli- 
délité  d'un  bibliothécaire) ,  sont  fondus  actuellement  en  une 
seule  collection^.  C'est  au  tome  XIII,  heureusement  échappé 

1.  André,  père  du  grand  joueur  d'e'cliecs  et  compositeur  Fran- 
çois-André, mourut  fort  vieux  en  1730.  Dès  168 1,  il  prenait  sur  le 
titre  du  tome  devenu  le  XLIV^  de  sa  collection  (ce  numérotage 
n'est  pas  de  lui)  la  qualité  de  «  l'un  des  deux  gardiens  de  la  bi- 
bliothèque de  Sa  Majesté.  »  Voyez  sur  les  Philidor,  dont  Fétis 
avait  fort  embrouillé  la  généalogie,  et  sur  la  collection  dAndré,  les 
très-consciencieux  et  très-intéressants  articles  que  M.  E.  Thoinan  a 
publiés  dans  la  France  musicale^  du  22  décembre  1867  au  16  fé- 
vrier 1868. 

2.  Voyez  son  épitre  Au  Roi,  ci-après,  p.  67  et  68. 

3.  Voyez  le  catalogue  détaillé  de  ce  que  contient  encore  la  pré- 
cieuse collection,  et  le  navrant  relevé  des  pertes  qu'elle  a  subies, 
dans  deux  articles  insérés  au  tome  IV  de  la  Clironlque  musicale 
(1874,  p-  169-163,  et  p.  224  et  225)  par  M.  J.-B.  Wekerlin,  le  bi- 
bliothécaire actuel  du  Conservatoire,  le  savant  musicien  auquel  le 
public  a  dû  récemment  de  connaître  tout  le  prix  de  quelques-unes 
des  compositions  que  Molière  a  inspirées  à  Lully.  La  collection 
paraît  avoir  compté  cinquante-neuf  volumes  (y  compris  trois  nu- 
méros doubles  ")  ;  mais  on  a  trouvé  moyen  de  faire  main  basse  sur 
vingt-cinq.  En  1827,  Fétis*  parlait  delà  destruction  ou  disparition 

"•  Et  non  compris,  ce  semble,  le  volume  d^Eslher,  qui  est  également  de  la 
main  de  PJiilidor  et  appartient  aussi  au  Conservatoire  :  voyez,  dans  le  tome 
de  musique  du  Racine ^  a  lu  seconde  page  de  la  Notice. 

*  Voyez  son  article  reproduit  par  M.  Farrenc  dans  la  Revue  de  musique  de 
i856,  p.  470-474. 


12  LE  MARIAGE   FORCE. 

au  pillage,  que  se  trouve  le  Mariage  forcé^  comédie,  ballet  et 
musique  entremêlés.  Comme  on  le  verra,  le  manuscrit  Pliilidor 
non-seulement  offre  quelques  variantes  et  indications  intéres- 
santes, il  a  probablement  sauvé  toute  une  page  de  Molière, 
inédite  jusqu'à  la  publication  de  M.  L.  Celler,  et  que  notre 
édition  des  OEuvres  est  la  première  à  recueillir. 

C'est  un  bel  in-folio,  relié  aux  armes  royales*;  il  est  d'une 
écriture  très-soignée  ;  il  a  3  feuillets  préliminaires  et  89  pages. 
Le  titre  est  celui-ci  :  «  Le  Mariage  forcé,  comédie  et  ballet 
du  Roi,  dansé  par  Sa  Majesté  le  29"  jour  de  janvier  1664. 
Recueillie  par  Philidor  l'aîné,  en  1690.  n  Molière  n'est  pas 
nommé.  Lully  est  sufdsamment  désigné  dans  l'épître  dédica- 
toire  Au  Roi  comme  l'auteur  de  la  musique  ^.  Après  l'épître 

de  six  volumes  (les  no^  17,  25,  26,  3o,  54,  Sa").  En  i856,  M.  Far- 
renc*  déplorait  l'absence  de  quinze  autres  volumes  (les  n^^  19,  22, 
27,  37-43,  46,  5o,  53,  55,  56").  Enfin,  en  1874,  M.  Wekerlln 
constatait  publiquement  une  nouvelle  perte  de  quatre  volumes  : 
du  n°  4  ^"1  du  n»  23  (qui  a  renfermait  le  ballet  de  la  Princesse 
d^Elide,  le  Mariage  forcé.. .  ï  :  de  ce  dernier  il  reste  par  bonheur  une 
autre  copie),  du  n»  34  (qui  «  contenait  les  paroles  des  ballets  de 
Pourccaugnac,  des  Jeux  Pjthiens^,  du  Bourgeois  gcr/tilliomme,  C Ac- 
commodement de  V Amour  et  de  Bacchus «),  et  du  n°  48.  Deux  au- 
tres volumes  que  M.  Wekerlin  croyait  détruits  en  1874  ont  été 
heureusement  retrouvés  ou  recouvrés  depuis  :  le  n"  33,  qui,  malgré 
des  lacérations,  contient  encore  George  Dandin,  et  le  n^  47*5  qui 
contient  les  Plaisirs  de  V Ile  enchantée . 

1.  L'étiquette  imprimée  suivante,  qui  a  été  collée  sur  la  pre- 
mière page  de  l'ouverture,  et  qui  se  trouve  de  même  dans  la  plu- 
part des  volumes,  semble  indiquer  que  Philidor  avait  repris  pos- 
session du  recueil  d'abord  offert  au  Roi  :  «  Ce  livre  appartient  à 
Philidor  l'aîné,  Ordinaire  de  la  musique  du  Roi,  et  garde  de  tous 
les  livres  de  sa  Bibliothèque  de  musique,  l'an  1702.  » 

2.  Il  ne  peut  y  avoir  de  doute  à  cet  égard  :  les  deux  autres  col- 

"■  Un  septième,  qu'il  ilis;iit  également  disparu  (le  n"  54) ,  a  été  retrouvé  depuis. 

*  Article  de  la  Revue  de  musique^  i856,  p.  474-478. 

'^  Deux,  signalés  aussi  comme  absents  par  M.  Farrcnc  (les  n"*  24  et  47), 
pour  nous  des  plus  intéressants,  comme  on  en  pourra  juger  dans  ce  volume 
même  (à  lu  Princesse  d'Elide)  et  plus  tard  (au  Sicilien),  ont  été  retrouvés  de- 
puis (le  premier  non  intact). 

^  Voyez  le  VI°  intermède  des  Amants  magnifiques. 

e  Numéro  déjà  mentionné  ci-dessus^  note  c. 


NOTICE,  i3 

el  après  l'argument  général,  vient  la  liste  des  personnages  de  la 
comédie  presque  seuls  '  ;  Philidor  n'y  a  joint  ni  les  noms  des 
acteurs  qui  les  jouaient,  ni  la  liste  des  danseurs  qui  figuraient 
dans  les  entrées  du  ballet;  et  même,  à  la  différence  du  livret 
de  1664,  aucun  de  ces  danseurs  n'est  nommé  aux  diverses 
entrées;  mais  aux  deux  récits,  le  copiste  musicien  n'a  pas  né- 
gligé de  constater  qu'ils  avaient  été  chantés  par  Mlle  Hilaire 
et  par  d'Estival.  Les  arguments  particuliers,  à  peu  près  tels 
qu'ils  sont  rédigés  dans  le  livret,  se  lisent  en  tête  des  scènes 
de  la  comédie,  données  intégralement;  elles  sont,  comme  dans 
le  livret,  distribuées  en  trois  actes;  le  manuscrit  en  contient  une, 
au  début  du  IIP  acte,  dont  il  n'y  a  pas  trace  dans  le  livret^. 
Quant  à  la  partition,  voici  l'énumération  et  la  place  des 
morceaux  dont  elle  se  compose.  Tout  d'abord,  avant  la 
i"^*  scène  de  la  comédie,  une  Ouverture.  —  Après  le  \"  acte, 
et  sous  le  titre  de  F^  intermède  ;  i"  une  longue  Ritournelle, 
et  les  deux  couplets  du  Récit  de  la  Beauté,  séparés  par  la 
même  ritournelle,  qui  a  été  recopiée  en  entier;  2°  airs  de 
danse  pour  la  P^  et  pour  la  II"  entrée,  qui  succèdent  immé- 
diatement au  récit,   entrée  de  la  Jalousie,  les  Chagrins  et  les 

lections  des  Ballets  de  Lully,  qui  sont  à  la  Bibliothèque  nationale, 
contiennent  également  celui  du  Mariage  forcé.  Les  honoraires  payés 
à  Beauchamp  par  Molière  (voyez  ci-après,  p.  74»  note  4)  le  fu- 
rent sans  doute  au  même  titre  que  ceux  qu'il  reçut  en  1671  pour 
avoir  ordonné  les  danses  et  dirigé  la  musique,  composée  par 
Lully,  de  la  tragédie-ballet  de  Psjclié  :  «  Dans  le  cours  de  la  pièce 
(dit  la  Grange,  cité  par  M.  Marty-Laveaux  au  tome  VII  de  Cor- 
neille, p.  285),  M.  de  Beauchamp  a  reçu  de  récompense,  pour 
avoir  fait  les  ballets  et  conduit  la  musique,  onze  cents  livres,  non 
compris  les  onze  livres  par  jour  que  la  troupe  lui  a  données  tant 
pour  battre  la  mesure  à  la  musique  que  pour  entretenu-  les  ballets.  » 
Quelques  airs  de  danse  du  Mariage  forcé  néanmoins,  et  sans  qu'il 
soit  fait  mention  d'ailleurs  de  celte  collaboration,  pouvaient  être  de 
la  composition  de  Beauchamp.  Nous  aurons  l'occasion,  dans  ce 
volume  même,  de  dire  plus  en  détail  qu'il  fut  l'auteur  à  peu  près 
unique  de  la  musique  de  ballet  des  Fdclieiix. 

1.  Entre  tant  de  groupes  et  personnages  du  ballet,  la  liste  ne 
mentionne  que  les  Egyptiens  de  la  III'^  entrée,  le  Magicien  et  ses 
Démons  :  voyez  p-  70,  note  4- 

2.  La  vii^  de  la  comédie  :  voyez  ci-après,  p.  82,  note  2. 


i4  LE  MARIAGE   FORCÉ. 

Soupçons,  puis  de  quatre  Plaisants  ou  Goguenards .  —  Après 
la  scène  m  du  IP  acte,  ou,  plus  exactement  mais  par  mala- 
dresse du  copiste,  après  la  4"  réplique  de  la  scène  iv  (vojez  ci- 
après,  p.  78,  fin  de  la  note  5  de  la  page  77),  deux  airs  de  danse 
pour  la  IIP  entre'e,  de  deux  Egyptiens  et  quatre  Egyptiennes. — 
Après  le  IP  acte  (après  la  scène  avec  les  deux  Bohémiennes), 
et  sous  le  titre  de  //•  intermède  ;  i"  le  Récit  dun  Magicien 
chanteur  (une  basse) ,  coupé  par  les  réponses  parlées  de  Sga- 
narelle  ;  2°  air  de  danse  pour  la  IV''  entrée,  à'un  Magicien 
danseur  qui  fait  sortir  quatre  Démons.  —  Après  le  IIP  et 
dernier  acte  (qui  se  termine  avec  la  scène  x  de  la  comédie, 
scène  ni  du  ballet),  il  y  a  ce  qu'à  l'exemple  de  M.  L.  Celler 
on  pourrait  appeler  un  Divertissement  final,  bien  que  ce  titre 
général  ne  se  trouve  pas  sur  la  copie,  mais  seulement  le  titre 
de  P'"  entrée  :  c'était  la  grande  entrée  de  la  mascarade  ar- 
rivant en  masse  «  pour  honorer  les  noces  »  de  Sganarelle,  et 
commençant  par  contraindre  le  marié  à  payer  de  sa  ridicule 
personne.  La  musique  comprend  :  1°  deux  airs  de  danse,  le 
premier  avec  cette  indication  :  le  Maître  a  danser;  le  second 
avec  cette  autre  :  le  Maître  a  danser  montre  cette  courante 
à  Sganarelle  ;  à  la  suite  de  la  courante,  trois  pages  avec  ce 
titre  :  Concert  espagnol,  mais  qui  sont  restées  vides  après  avoir 
été  réglées  pour  la  musique,  rappellent  la  place,  et  approxi- 
mativement l'importance,  d'un  intermède  dont  le  livret  de 
1664  nous  a  fait  en  partie  connaître  le  programme';  2"  un 
Menuet  pour  deux  Espagnols  et  deux  Espagnoles  (VP  entrée 
du  livret)  ;  3"  un  Rondeau  pour  le  charivari,  et  un  deuxième 
Air  pour  les  mêmes  (VIP  entrée  du  livret)  ;  4"  une  Gavotte 
pour  quatre  Galants  cajolant  la  femme  de  Sganarelle,  et  une 
Bourrée  pour  les  mêmes  (VHP  et  dernière  entrée  du  li- 
vret) . 

Au  tome  XXXII  de  la  collection  Philidor  se  trouve  encore 
une  copie  du  livret  de  ballet  seul  :  ce  n'est  qu'une  transcrip- 
tion de  l'imprimé  de  1664,  devenu  sans  doute  déjà  rare  en 
1705,  date  de  la  copie. 

Nous  n'avons  rien  vu  non  plus  à  relever,  en  ce  qui  con- 
cerne le  texte  de  Molière,  dans  deux  recueils  manuscrits  que 

I.  Voyez  ci-après,  p.  84. 


SOMMAIRE  DE  VOLTAIRE.  i5 

conserve  la  Ribliothèque  nationale  et  qui  contiennent  égale- 
ment la  partition  de  LuUy  *. 


SOMMAIRE 

DU  MARIAGE  FORCÉ,  PAR  VOLTAIRE. 

C'est  une  de  ces  petites  farces  de  Molière,  qu'il  prit  l'habitude  de 
faire  jouer  après  les  pièces  en  cinq  actes .  Il  y  a  dans  celle-ci  quel- 
ques scènes  tirées  du  théâtre  italien^.  On  y  remarque  plus  de  bouf- 
fonnerie que  d'art  et  d'agrément.  Elle  fut  accompagnée  au  Louvre 
d'un  petit  ballet  où  Louis  XIV  dansa. 

1.  Voyez  cependant  ci-après,  p.  8i,  note  2. 

2.  Voyez  ci-dessus  la  A^otice,  p.  8  et  9. 


PERSONNAGES', 


SGANARELLE. 

GÉRONIMO. 

DORIMÈNE,  jeune  coquette,  promise  à  Sganarelle*. 

ALCANTOR,  père  de  Dorimène. 

ALCIDAS,  frère  de  Dorimène. 

LYCASTE,  amant  de  Dorimène. 

Deux  Egyptiennes'. 

PANCRACE*,  docteur  aristotélicien. 

MARPHURIUS,  docteur  pyrrhonien  ^ 


I.  Les  pebsonîiages.  (ifiyS  A,  8a,  84  A,  94B.) — Acteurs.  (1734.) 
—  Pour  la  distribution  des  rôles,  voyez  ci-après,  p.  69  et  70,  la 
liste  du  ballet,  et  ci-dessus,  p.  7,  la  Notice. 
a.  SGAJfAPELLE,  amant  de  Dorimène. 
GÉRONiMO,  ami  de  Sganarelle. 
DobuiÈse,  fille  d'Alcantor.  (1734.) 

3.  L'édition  de  1784  remplace  deux  Égyptiennes  par  deux  Bo- 
hémiennes, qu'elle  met  à  la  fin  de  la  liste. 

4.  Sur  ce  nom,  voyez  ci-après,  p.  3o,  note  1,  et  sur  celui  de 
Marphurius^  qui  suit,  p.  46,  note  3.  —  Nous  remarquerons,  en  pas- 
sant, que  Molière  cherche  si  peu  à  déguiser  ses  emprunts,  qu'il  cite 
même  les  noms  propres  inventes  par  ses  pre'de'cesseurs.  Le  docteur 
Pancrace  de  Gillet  et  le  docteur  Mamphurius  de  Boniface  et  le 
Pédant  deviennent,  dans  des  scènes  analogues,  le  Pancrace  et  le 
Marphurius   du   Mariage  forcé. 

5.  Le  manuscrit  Philidor  ajoute  :  «  La  scène  est  dans  une  place 
proche  de  la  maison  de  Sganarelle  »;  et  l'édition  de  1784  :  «  La 
scène  est  dans  une  place  publique.  » 


I.E  MARIAGE  FORCE. 


COMEDIE. 


SCENE  PREMIERES 
SGANARELLE  ,    GÉRONIMO. 

SGANARELLE  ^. 

Je  suis  de  retour  dans  un  moment.  Que  l'on  ait  bien 
soin  du  logis,  et  que  tout  aille  comme  il  faut.  Si  l'on 
m'apporte  de  l'argent,  que  l'on  me  vienne  quérir  vite* 
chez  le  Seigneur  Géronimo;  et  si  l'on  vient  m'en  de- 
mander, qu'on  dise  que  je  suis  sorti  et  que  je  ne  dois 
revenir  de  toute  la  journée  ^. 

GÉRONIMO*. 

Voilà  un  ordre  fort  prudent. 

SGANARELLE. 

Ah!  Seigneur  Géronimo,  je  vous  trouve  à  propos,  et 
j'allois  chez  vous  vous  chercher®. 

1.  Sur  la  division  de  la  pièce  dans  le  manuscrit  Philidor,  voyez  ci-dessus, 
la  IVotice,  p.  i3. 

2.  SCÈNE  PREMIÈRE. 

SG\îifLKZïjLE^  parlant  à  ceux  qui  sont  dans  sa  maison.  (1734.) 

3.  Le  mot  vite  n'est  pas  dans  le  manuscrit  Philidor. 

4.  L'édition  de  1734  fait  de  ce  qui  suit  la  scène  11,  ayant  pour  personna- 
ges :   SGANARELLE,   GÉRONKIO. 

5.  GÉRONisio,  ayant  entendu  les  dernières  paroles  de  Sganarelle,  (1734.) 

6.  Sganarelle  entre  en  parlant  aux  gens  qui  sont  dans  sa  maison  :  c'est  ainsi 
qu'on  voit  dans  le  Phormion  de  Térence  (début  de  la  scène  11)  Géta  dire  à  des 

gens  du  dedans  :  «  S'il  vient  un  certain  bomine  roux  me  demander »,  et  être 

interrompu  comme  Sganarelle  par  la  personne  chez  laquelle  il  alljit.  [Note  de 
Bret.) 

Molière,  iv  2 


i8  LE  MARIAGE   FORCE. 

GÉRONIMO. 

Et  pour  quel  sujet,  s'il  vous  plaît? 

SGANARELLE. 

Pour  vous  communiquer  une  affaire  que  j'ai  en  tête, 
et  vous  prier  de  m'en  dire  votre  avis. 

GÉRONIMO. 

Très-volontiers.  Je  suis  bien  aise  de  cette  rencontre, 
et  nous  pouvons  parler  ici  en  toute  liberté  ^ 

SGANARELLE. 

Mettez  donc  dessus  ^,  s'il  vous  plaît.  Il  s'agit  d'une 
chose  de  conséquence,  que  l'on  m'a  proposée  ;  et  il  est 
bon  de  ne  rien  faire  sans  le  conseil  de  ses  amis. 

GÉRONIMO. 

Je  vous  suis  obligé  de  m'avoir  choisi  pour  cela.  Vous 
n'avez  qu'à  me  dire  ce  que  c'est. 

SGANARELLE. 

Mais  auparavant  je  vous  conjure  de  ne  me  point  flatter 
du  tout,  et  de  me  dire  nettement  votre  pensée. 

GÉRONIMO. 

Je  le  ferai,  puisque  vous  le  voulez. 

SGANARELLE. 

Je  ne  vois  rien  de  plus  condamnable  qu'un  ami  qui  ne 
nous  parle  pas  franchement. 

GÉRONIMO. 

Vous  avez  raison. 

SGANARELLE. 

Et  dans  ce  siècle  on  trouve  peu  d'amis  sincères. 

GÉRONIMO. 

Cela  est  vrai. 

1.  Très-volontiers,  et  je  suis  bien  aise  de  cette  rencontre.  Nous  pouvons  par- 
ler eu  toute  liberté.  (Ms.  Philidor.) 

2.  C'est-à-dire,  couvrez-vous.  On  disait  aussi  a  mettez,  »  tout  court  : 
voyez  le  Bourgeois  gentilhomme,  acte  III,  scène  iv,  où  mettez  revient  ainsi 
trois  fois;  et  le  vers  85^  de  V  École  des  femmes  (tome  III,  p.  221).  Le  paysan 
Lucas  dit  :  «  Boutez  dessus  :  »  voyez  le  Médecin  malgré  lui,  acte  P"",  scène  v. 


SCENE  I. 


ï9 


SGANARELLE, 

Promettez-moi  donc,  Seigneur  Géronimo,  de  me  par- 
ler avec  toute  sorte  de  franchise. 

GERONIMO. 

Je  vous  le  promets. 

SGANARELLE. 

Jurez-en  votre  foi. 

GÉRONIMO. 

Oui,  foi  d'ami.  Dites-moi  seulement  votre  affaire. 

SGANARELLE. 

C'est  que  je  veux  savoir  de  vous  si  je  ferai  bien  de 
me  marier. 

GÉRONIMO. 

Qui,  vous? 

SGANARELLE. 

Oui,  moi-même  en  propre  personne.  Quel  est  votre 
avis  là-dessus? 

GÉRONIMO. 

Je  vous  prie  auparavant  de  me  dire  une  chose . 

SGANARELLE. 

Et  quoi  ? 

GÉRONIMO. 

Quel  âge  pouvez-vous  bien  avoir  maintenant? 

SGANARELLE. 

Moi? 

GÉRONIMO. 

Oui. 

SGANARELLE. 

Ma  foi,  je  ne  sais;  mais  je  me  porte  bien. 

GÉRONIMO. 

Quoi?  vous  ne  savez  pas  à  peu  près  votre  âge  ? 

SGANARELLE. 

Non  :  est-ce  qu'on  songe  à  cela? 


20  LE  MARIAGE  FORCE. 

GÉROISIMO. 

Hé  !  dites-moi  un  peu,  s'il  vous  plaît  :  combien  aviez- 
vous  d'années  lorsque  nous  fîmes  connoissance  ? 

SGANARELLE. 

Ma  foi,  je  n'avois  que  vingt  ans  alors. 

GÉRONIMO. 

Combien  fûmes-nous  ensemble  à  Rome  ? 

SGANARELLE. 

Huit  ans. 

GÉRONIMO. 

Quel  temps  avez-vous  demeuré  en  Angleterre  ? 

SGANARELLE. 

Sept  ans. 

GÉRONIMO. 

Et  en  Hollande,  où  vous  fûtes  ensuite? 

SGANARELLE. 

Cinq  ans  et  demi. 

GÉRONIiMO. 

Combien  y  a-t-il  que  vous  êtes  revenu  ici*  ? 

SGANARELLE. 

Je  revins  en  cinquante-six. 

GÉRONIMO. 

De  cinquante-six  à  soixante-huit,  il  y  a  douze  ans^,  ce 


I.   Que  vous  êtes  revenu.  (^Ts.  Plnlidor.) 

1.  SGA.XAREI.LE. 

Je  revins  en  cinquante-deux. 

GÉRONIMO. 

De  cinquante-deux  à  soixante-quatre,  il  y  a  douze  ans....  (1682,  ms.  Phi- 
lidor  et  1734.) 

L'édition  originale  porte  soixante-huit,  parce  que  c'est  en  1668  seulement 
que  la  pièce  fut  réduite  pour  être  repriie  et  imprimée,  et  que  l'éditeur  (qui 
était  Molière  sans  doute)  voulut  mettre  les  deux  dates  d'accord.  Les  éditeurs 
de  1682  [et,  comme  nous  venons  de  le  voir,  le  ms.  Pldlidor  et  la  série  de  1734) 
considérant  uniquement  l'année  où  le  Mariage  forcé  fut  joué  pour  la  pre- 
mière fois,  ont  suljstitué  soixante-quatre  à  soixante-huit,  et  plus  haut,  par 
conséquent,  cinquante-deux  à  cinquante-six.  {Note  d'^uger.) 


SCENE    1.  21 

me  semble.  Cinq  ans  en  Hollande,  font  dix-sept'; 
sept  ans  en  Angleterre,  font  vingt-quatre;  huit  dans 
notre  séjour  à  Rome,  font  trente-deux;  et  vingt  que 
vous  aviez  lorsque  nous  nous  connûmes,  cela  fait  juste- 
ment cinquante-deux  :  si  bien.  Seigneur  Sganarelle,  que, 
sur  votre  propre  confession,  vous  êtes  environ  à  votre 
cinquante-deuxième  ou  cinquante-troisième  année. 

SGANARELLE. 

Qui,  moi?  Cela  ne  se  peut  pas. 

GÉRONIMO. 

Mon  Dieu,  le  calcul  est  juste;  et  là-dessus  je  vous 
dirai  franchement  et  en  ami,  comme  vous  m'avez  fait 
promettre  de  vous  parler,  que  le  mariage  n'est  guère 
votre  fait^.  C'est  une  chose  à  laquelle  il  faut  que  les  jeu- 
nes gens  pensent  bien  mûrement  avant  que  de  la  faire; 
mais  les  gens  de  votre  âge  n'y  doivent  point  penser  du 
tout;  et  si  l'on  dit  que  la  plus  grande  de  toutes  les  folies 
est  celle  de  se  marier,  je  ne  vois  rien  de  plus  mal  à  pro- 
pos que  de  la  faire,  cette  folie,  dans  la  saison  où  nous 
devons  être  plus  sages.  Enfin  je  vous  en  dis  nettement 
ma  pensée.  Je  ne  vous  conseille  point  de  songer  au  ma- 
riage; et  je  vous  trouverois  le  plus  ridicule  du  monde, 
si,  ayant  été  libre  jusqu'à  cette  heure,  vous  alliez  vous 
charger  maintenant  de  la  plus  pesante  des  chames'. 

SGANARELLE. 

Et  moi  je  vous  dis  que  je  suis  résolu  de  me  marier, 
et  que  je  ne  serai  point  ridicule  en  épousant  la  fille  que 
je  recherche. 

GÉRONIMO. 

Ah!  c'est  une  autre  chose  :  vous  ne  m'aviez  pas  dit 
cela. 


1.  Dans  le  manuscrit  Pliilidor  :  «sontdix-sept  »  ;  mais  ensuite  Jbnt^  doux  fois. 

2.  Fort /ail,  pour  votre  Jait,  faute  évidente,  dans  le  manuscrit  Philidor, 

3.  De  la  plus  pesante  de  toutes  les  chaînes.  (Ms.  Philidor.) 


22  LE  MARIAGE  FORCE. 

SGANARELLE. 

C'est  une  fille  qui  me  plaît,  et  que  j'aime  de  tout  mon 
cœur. 

GÉRONIMO. 

Vous  l'aimez  de  tout  votre  cœur? 

SGANA.RELLE. 

Sans  doute,  et  je  l'ai  demandée  à  son  père. 

GÉRONIMO. 

Vous  l'avez  demandée? 

SGANARELLE. 

Oui.  C'est  un  mariage  qui  se  doit  conclure  ce  soir,  et 
j'ai  donné  parole ^ 

GÉRONIMO. 

Oh!  mariez-vous  donc  :  je  ne  dis  plus  mot. 

SGANARELLE. 

Je  quitterois  le  dessein  que  j'ai  fait?  Vous  semble- 
t-il,  Seigneur  Géronimo,  que  je  ne  sois  plus  propre  à 
songer  à  une  femme?  Ne  parlons  point  de  l'âge  que  je 
puis  avoir;  mai?  regardons  seulement  les  choses.  Y 
a-t-il  homme  de  trente  ans  qui  paroisse  plus  frais  et 
plus  vigoureux  que  vous  me  voyez?  N'ai-je  pas  tous  les 
mouvements  de  mon  corps  aussi  bons  que  jamais ,  et 
voit-on  que  j'aie  besoin  de  carrosse  ou  de  chaise  pour 
cheminer?  N'ai-je  pas  encore  toutes  mes  dents,  les 
meilleures  du  monde?*  Ne  fais-je  pas  vigoureusement 
mes  quatre  repas  par  jour,  et  peut-on  voir  un  estomac 
qui  ait  plus  de  force  que  le  mien?*  Hem,  hem,  hem  : 
eh!  qu'en  dites-vous? 

GÉRONIMO. 

Vous  avez  raison  ;  je  m'étois  trompé  :  vous  ferez  bien 
de  vous  marier. 

1.  Et  j'ai  donné  ma  parole.  (1734.) 

2.  Il  montre  ses  dents.  (1734.) 

3.  Il  tousse.  (1734.) 


SCENE  I.  'j3 

SGANARELLE. 

JV  ai  répugné  autrefois  ;  mais  j'ai  maintenant  de 
puissantes  raisons  pour  cela.  Outre  la  joie  que  j'aurai 
de  posséder  une  belle  femme,  qui  me  fera  mille  cares- 
ses \  qui  me  dorlotera*  et  me  viendra  frotter  lorsque  je 
serai  las,  outre  cette  joie,  dis-je,  je  considère  qu'en  de- 
meurant comme  je  suis,  je  laisse  périr  dans  le  monde  la 
race  des  Sganarelles,  et  qu'en  me  mariant,  je  pourrai 
me  voir  revivre  en  d'autres  moi-mêmes*,  que  j'aurai  le 
plaisir  de  voir  des  créatures  qui  seront  sorties  de  moi, 
de  petites  figures  qui  me  ressembleront  comme  deux 
gouttes  d'eau,  qui  se  joueront  continuellement  dans  la 
maison,  qui  m'appelleront  leur  papa  quand  je  revien- 
drai de  la  ville,  et  me  diront  de  petites  folies  les  plus 
agréables  du  inonde.  Tenez,  il  me  semble  déjà  que  j'y 
suis,  et  que  j'en  vois  une  demi-douzaine  autour  de  moi. 

GÉRONIMO. 

Il  n'y  a  rien  de  plus  agréable  que  cela;  et  je  vous 
conseille  de  vous  marier  le  plus  vite  que  vous  pourrez. 

SGANARELLE. 

Tout  de  bon,  vous  me  le  conseillez? 


1.  Les  mots  gui  me  fera  mille  caresses  manquent  dans   l'édition  de  1734. 

1.  A  propos  de  ses  projets  de  mariage,  Panurge,  racontant  un  rêve  qu'il  a 
fait,  dit  [Pantagruel,  livre  III,  chapitre  xiv,  tome  II,  p.  72)  :  «  Par  mes  son- 
geries j'av  ois  une  femme  jeune,  galante,  belle  en  perfection,  laquelle  mt  trai- 
toit  et  entreteuoit  mignonnement  comme  un  petit  dorelot.  »  On  voit,  par  les 
exemples  de  ce  vieux  mot  cités  dans  le  Dictionnaire  de  M.  Littré,  que  dorlot 
ou  dorelot  se  prenait  dans  le  double  sens  de  bijou  et  de  joli  cœur,  mignon, 
enfant  gâté.  Ce  qui  suit  rappelle  un  autre  passage  de  Rabelais.  Si  Sganarelle 
se  préoccupe  de  la  nécessité  de  ne  pas  laisser  a.  périr  dans  le  monde  la  l'ace  des 
Sganarelles,  »  Panurge  allègue  aussi,  parmi  les  raisons  qui  le  poussent  au  ma- 
riage, le  désir  d'avoir  des  enfants,  «  es  quels,  dit-il,  j'eusse  espoir  mon  nom  et 
armes  perpétuer;  »  et  comme  Sganarelle  aussi,  Panurge  sourit  à  l'idée  de 
«  s'ébaudir  »  avec  ses  enfants  quand  il  sera  «  méshaigné  »,  c'est-à-dire  fatigué, 
ennuyé  (livre  III,  chapitre  ix,  tome  II,  p.  5i  et  Si). 

3.  En  d'autres  moi-même.  (1734.)  —  Toutes  les  autres  éditions  anciennes 
et  même  celle  de  1773  mettent  mêmes  au  pluriel. 


2/,  LE  MARIAGE  FORCE. 

GEROMMO. 

Assurément.  Vous  ne  sauriez  mieux  faire. 

SGANARELLE. 

Vraiment,  je  suis  ravi  que  vous  me  donniez  ce  con- 
seil en  véritable  ami. 

GÉRONIMO. 

Hé  !  quelle  est  la  personne,  s'il  vous  plaît,  avec  qui 
VOUS  vous  allez  marier  '  ? 

SGANARELLE. 

Dorimène. 

GÉRONIMO. 

Cette  jeune  Dorimène,  si  galante  et  si  bien  parée? 

SGANARELLE. 

Oui. 

GERONIMO. 

Fille  du  Seigneur  Alcantor? 

SGANARELLE. 

Justement. 

GÉRONIMO. 

Et  sœur  d'un  certain  Alcidas,  qui  se  mêle  de  porter 
Tépée  ? 

SGANARELLE. 

C'est  cela, 

GÉRONIMO. 

Vertu  de  ma  vie  ! 

SGANARELLE. 

Qu'en  dites-vous? 

GÉRONIMO. 

Bon  parti  !  Mariez-vous  promptement. 

SGANARELLE, 

N'ai-je  pas  raison  d'avoir  fait  ce  choix? 


I.  Avec  qui  vous  allez  vous  marier  ?  (1734.) 


SCÈNE  I.  25 

GÉnOMMO. 

Sans  doute.  Ah!  que  vous  serez  bien  marié!  Dépê- 
chez-vous de  l'être. 

SGAAARELLE. 

Vous  me  comblez  de  joie,  de  me  dire  cela.  Je  vous 
remercie  de  votre  conseil,  et  je  vous  invite*  ce  soir  à 
mes  noces. 

GÉRONIMO. 

Je  n'v  manquerai  pas,  et  je  veux  y  aller  en  masque, 
afin  de  les  mieux  honorer^. 

SGANARELLE. 

Serviteur. 

GÉROXIMO^. 

La  jeune  Dorimène,  fille  du  Seigneur  Alcantor,  avec 
le  Seigneur  Sganarelle,  qui  n'a  que  cinquante-trois  ans  : 
ù  le  beau  mariage  !  ô  le  beau  mariage  *  ! 

SGANARELLE. 

Ce  mariage  doit  être  heureux,  car  il  donne  de  la  joie 
à  tout  le  monde,  et  je  fais  rire  tous  ceux  à  qui  j'en  parle. 
Me  voilà  maintenant  le  plus  content  des  hommes. 


I.  Et  TOUS  invite,  [Ms.  Philidor.') 

1.  Comme  le  Mariage  forcé  était  originairement  une  comédie-ballet,  ce  mot 
de  Géronimo  était  jeté  en  avant  pour  annoncer  une  dernière  scènej  dans  la- 
quelle, en  effet,  il  venait  à  la  tête  d'une  mascarade  formée  des  jeunes  gens  de 
la  ville,  pour  honorer  les  noces  de  Sganarelle  (voyez  ci-après,  p.  83  et  84). 
Le  mot  a  pu  rester,  malgré  la  suppression  du  ballet,  comme  une  ironie  assez 
maligne  de  la  part  de  Géronimo.  (-Vo(e  cTAuger.) 

3.  GÉRONIMO,  a  part.  (1734.) 

4.  Ce  qu'il  répète  plusieurs  J'ois  en  s'en  allant.  {  1682,  ms.  Pldlidor  et 
1734.)  —  L'édition  de  1734  fait  de  ce  qui  suit  la  scène  m,  avec  Sga>(ARElle, 
seulj  pour  personnage;  puis  de  notre  scène  11,  la  scène  iv. 


26  LE   MARIAGE  FORCE. 

SCÈNE  IV. 

DORIMÈNE,  SGANARELLE. 

DORIMÈNE^. 

Allons,  petit  garçon,  qu'on  tienne  bien  ma  queue  ',  et 
qu'on  ne  s'amuse  pas  à  badiner. 

SGANARELLE*. 

Voici  ma  maîtresse  qui  vient.  Ah!  qu'elle  est  agréa- 
ble !  Quel  air  !  et  quelle  taille  !  Peut-il  y  avoir  un  homme 
qui  n'ait  en  la  voyant  des  démangeaisons  de  se  ma- 
rier? Où  allez-vous*,  belle  mignonne,  chère  épouse  fu- 
ture de  votre  époux  futur? 

DORIMÈNE. 

Je  vais  faire  quelques  emplettes. 

SGANARELLE. 

Hé  bien,  ma  belle,  c'est  maintenant  que  nous  allons 
être  heureux  l'un  et  l'autre.  Vous  ne  serez  plus  en  droit 

1.  Scène  deuxième.  {Ms.  Philidor.) 

2.  DorimÈne,  dans  le  fond  du  théâtre,  à  un  petit  laquais  qui  la  suit. 
(1734.) 

3.  On  ne  portait  la  queue  qu'aux  femmes  de  qualité  :  «  Queue  signifie  en- 
core cette  partie  superflue  des  baljits  longs  qui  traîne  à  terre,  qui  est  une 
marque  de  qualité....  Cette  femme  est  de  qualité,  on  lui  porte  la  queue.  » 
{Dictionnaire  de  Furetière,  1690.)  C'est  donc  une  prétention  assez  déplacée  de  la 
part  de  Dorimène,  dont  la  noblesse  semble  être  fort  douteuse,  à  en  juger  par 
ce  que  Géronimo  a  dit  d'elle  dans  la  scène  i  :  «  sœur  d'un  certain  Alcidas 
qui  se  mêle  de  porter  l'épée.  »  Ces  mots  qui  se  mêle  indiquent  suffisamment 
qu'il  n'en  a  pas  le  droit.  Or,  si  le  frère  n'a  pas  le  droit  de  porter  l'épée,  la 
sœur  ne  l'a  pas  davantage  de  se  faire  porter  la  queue,  et  il  semble  que  ce 
mot  de  Géronimo  sur  tout  ce  qu'il  y  a  d'équivoque  dans  cette  famille  avait 
beaucoup  plus  pour  objet  de  nous  disposer  à  bien  sentir  ici  la  vanité  de  Do- 
rimène dès  son  entrée  en  scène,  que  de  préparer,  comme  le  dit  Auger,  «  la 
scène  011  Alcidas'  viendra  proposer  à  Sganarelle  de  se  couper  la  gorge  avec 
lui.  » 

4.  Sganarelm;,  à  part,  apercevant  Dorimène.  (1734.) 

5.  Ces  mots  sont  précédés  de  l'indication  :  a  Dorimène,  dans  l'édition  de 
1734. 


SCENE   II.  27 

de  me  rien  refuser;  et  je  pourrai  faire  avec  vous  tout  ce 
qu'il  me  plaira  %  sans  que  personne  s'en  scandalise. 
Vous  allez  être  à  moi  depuis  la  tête  jusqu'aux  pieds,  et 
je  serai  maître  de  tout  :  de  vos  petits  yeux  éveillés,  de 
votre  petit  nez  fripon,  de  vos  lèvres  appétissantes,  de 
vos  oreilles  amoureuses,  de  votre  petit  menton  joli,  de 
vos  petits  tétons  rondelets,  de  votre...;  enfin,  toute  vo- 
tre personne  sera  à  ma  discrétion,  et  je  serai  à  même 
pour  vous  caresser  comme  je  voudrai.  N'êtes-vous  pas 
bien  aise  de  ce  mariage,  mon  aimable  pouponne? 

nORIMÈNE. 

Tout  à  fait  aise,  je  vous  jure;  car  enfin  la  sévérité  de 
mon  père  m'a  tenue  jusques  ici^  dans  une  sujétion  la 
plus  fâcheuse  du  monde.  Il  y  a  je  ne  sais  combien  que 
j'enrage  du  peu  de  liberté  qu'il  me  donne,  et  j'ai  cent 
fois  souhaité  qu'il  me  mariât,  pour  sortir  promptement 
de  la  contrainte  où  j'étois  avec  lui,  et  me  voir  en  état  de  \ 
faire  ce  que  je  voudrai.  Dieu  merci,  vous  êtes  venu  heu- 
reusement pour  cela,  et  je  me  prépare  désormais  à  me 
donner  du  divertissement,  et  à  réparer  comme  il  faut 
le  temps  que  j'ai  perdu.  Comme  vous  êtes  un  fort  ga- 
lant homme,  et  que  vous  savez  comme  il  faut  vivre,  je 
crois  que  nous  ferons  le  meilleur  ménage  du  monde  en- 
semble, et  que  vous  ne  serez  point  de  ces  maris  incom- 
modes qui  veulent  que  leurs  femmes  vivent  comme  des 
loups-garous^.  Je  vous  avoue  que  je  ne  m'accommode- 
rois  pas  de  cela,  et  que  la  solitude  me  désespère.  J'aime 
le  jeu,  les  visites,  les  assemblées,  les  cadeaux*  et  les 
promenades,  en  un  mot,  toutes  les  choses  de  plaisir,  et 

1.  Tout  ce  qui  me  plaira.  {Ms.  Philidor.) 

2.  Jusqu'ici.  {Ibidem.) 

3.  Nous  avons  déjà  vu  ce  mot  dans  le  sens  de  «  vivant  isolé,  insociable,  »  à 
la  fin  de  l'Ecole  des  /naris  (tome  11^  p.  435). 

4.  Voyez,  pour  ce  mot,  au  sens  de  repas,  les  Précieuses  ridicules,  scène  xi 
(tome  II,  p.  104,  note  5). 


28  LE  MARIAGE   FORCE. 

vous  devez  être  ravi  d'avoir  une  femme  de  mon  hu- 
mem\  Nous  n'aurons  jamais  aucun  démêlé  ensemble,  et 
je  ne  vous  contraindrai  point  dans  vos  actions,  comme 
j'espère  que,  de  votre  côté,  vous  ne  me  contraindrez 
point  dans  les  miennes;  car,  pour  moi,  je  tiens  qu'il 
faut  avoir  une  complaisance  mutuelle ,  et  qu'on  ne  se 
doit  point  marier  pour  se  faire  enrager  l'un  l'autre.  En- 
fin nous  vivrons,  étant  mariés,  comme  deux  personnes 
qui  savent  leur  monde.  Aucun  soupçon  jaloux  ne  nous 
troublera  la  cervelle  ;  et  c'est  assez  que  vous  serez  as- 
suré de  ma  fidélité ,  comme  je  serai  persuadée  de  la 
vôtre.  Mais  qu'avez-vous?  je  vous  vois  tout  changé  de 
visage. 

SGANARELLE. 

Ce  sont  quelques  vapeurs  qui  me  viennent  de  monter 
à  la  tête. 

DORIMÈNE. 

C'est  un  mal  aujourd'hui  qui  attaque  beaucoup  de 
gens  ;  mais  notre  mariage  vous  dissipera  tout  cela.  Adieu. 
Il  me  tarde  déjà  que  je  n'aie  des  habits  raisonnables, 
pour  quitter  vite  ces  guenilles.  Je  m'en  vais  de  ce  pas 
achever  d'acheter  toutes  les  choses  qu'il  me  faut,  et  je 
vous  envoyrai*  les  marchands. 

I .  Telle  est  l'orthographe  de  l'édition  originale  ;  les  suivantes,  y  compris 
celle  de  1773,  et  le  manuscrit  Philidor,  écrivent  envoyerai  ou  envolerai,  sauf 
les  éditions  étrangères  de  iGyS  A,  1C84  A,  1694  B,  et  l'édition  de  i73o,  qui 
ont  enverrai. 


SCÈNE    III.  29 


SCENE  iir. 

GÉRONIMO,  SGANARELLE. 

GÉRONIMO. 

Ah!  Seigneur  Sganarelle,  je  suis  ravi  de  vous  trouver 
encore  ici  ;  et  j'ai  rencontré  un  orfèvre,  qui,  sur  le  bruit 
que  vous  cherchez  quelque  beau  diamant  en  bague  pour 
faire  un  présent  à  votre  épouse,  m'a  fort  prié  de  vous 
venir  parler  pour  lui,  et  de  vous  dire  qu'il  en  a  un  à 
vendre,  le  plus  parfait  du  monde. 

SGAINARELLE. 

Mon  Dieu!  cela  n'est  pas  pressé. 

GÉRONIMO. 

Comment?  que  veut  dire  cela?  Où  est  l'ardeur  que 
vous  montriez  tout  à  l'heure? 

SGANARELLE. 

Il  m'est  venu,  depuis  un  moment,  de  petits  scrupules" 
sur  le  mariage.  Avant  que  de  passer  plus  avant,  je  vou- 
drois  bien  agiter  à  fond  cette  matière,  et  que  l'on  m'ex- 
pliquât un  songe  ^  que  j'ai  fait  cette  nuit,  et  qui  vient  tout 
à  l'heure  de  me  revenir  dans  l'esprit.  Vous  savez  que 
les  songes  sont  comme  des  miroirs,  où  l'on  découvre 
quelquefois  tout  ce  qui  nous  doit  arriver.  Il  me  sembloit 
que  j'étois  dans  un  vaisseau,  sur  une  mer  bien  agitée , 
et  que 

GÉRONIMO. 

Seigneur  Sganarelle ,  j'ai  maintenant  quelque  petite 
affaire  qui  m'empêche  de  vous  ouïr.   Je  n'entends  rien 

1 .  Cette  scène  est  la  première  du  second  acte  dans  le  manuscrit  PLilidor. 

2.  Des  petits  scrupules.  {Ms.  P/nlidor.) 

3.  L'idée  de  ce  songe  est  dans  Raijclais.  Panurge,  toujours  perplexe,  se 
détermine,  par  le  conseil  de  Pantagruel,  à  «  prévoir  l'heur  ou  malheur  de  sou 
mariage  par  songes  »  (livre  III,  chapitre  xiii,  tome  II,  p.  66). 


3o  LE  MARIAGE  FORCE. 

du  tout  aux  songes  ;  et  quant  au  raisonnement  du  ma- 
riage, vous  avez  deux  savants,  deux  philosophes  vos 
voisins,  qui  sont  gens  à  vous  débiter  tout  ce  qu'on  peut 
dire  sur  ce  sujet.  Comme  ds  sont  de  sectes  différentes, 
vous  pouvez  examiner  leurs  diverses  opinions  là -dessus. 
Pour  moi,  je  me  contente  de  ce  que  je  vous  ai  dit  tan- 
tôt, et  demeure  votre  serviteur. 

SGANARELLE. 

Il  a  raison.  Il  faut  que  je  consulte  un  peu  ces  gens-là 
sur  l'incertitude  où  je  suis. 


SCENE   IV. 

PANCRACES  SGANARELLE. 

PANCRACE^. 

Allez,  VOUS  êtes  un  impertinent,  mon  ami,  un  homme 
bannissable  ^  de  la  république  des  lettres. 

1.  A  propos  d'une  scène  <lu  Dépit  amoureux ^  qui  offre  quelque  analogie 
avec  celle-ci,  nous  avons  cité  (lome  I,  p.  444»  note  ,3)  une  scène  du  Dé- 
niaisé de  Gillet  de  la  Tessonnerie,  imprimé  en  1632.  Jodelet  veut  savoir  aussi 
s'il  fera  bien  de  se  marier;  il  s'adresse  à  un  pédant,  impitoyable  bavard  comme 
celui-ci,  et  qui,  comme  lui,  s'appelle  Pancrace.  On  trouve  dans  la  comédie  de 
Somaize,  le  Procès  des  Précieuses  (1660),  un  Pancrace  d'un  caractère  nn  peu 
différent  :  c'est  «  un  professeur  de  langue  précieuse.  »  — Voici  les  renseignements 
que  donne  M.  Hermann  Fritsclie  dans  son  Lexique  des  noms  propres  qui  se 
rencontrent  chez  Molière  :  «  ElavxpàTifi;  était  déjà  le  nom  d'un  philosophe 
[d^un  musicien  chez  Plutarque,  de  la  Musique,  xx)  ;  Pancratius  est  un  nom 
bas-latin  dont  il  y  a  de  nombreux  exemples  ;  mais  Pancrace,  nom  de  théâtre, 
est  immédiatement  dérivé  de  l'italien  Pangrazio ,  qui  désigne  fréquemment  les 
pédants  et  docteurs....  Chez  les  Italiens  le  personnage  s'appelle  Pangrazio  il 
BiscegUese  (de  Bisceglia  en  Apulie);  c'est  aujourd'hui  encore  un  des  types 
principaux  du  théâtre  populaire  des  Napolitains  (voyez  M.  Maurice  Sand, 
Masques  et  Bouffons,  tome  II,  p.  35  et  suivantes).  —  Dans  la  vieille  comédie 
anglaise,  figure  le  personnage  comique  du  comte  de  Pancridge  (^Paneras)  : 
voyez  [le  Glossaire  de)  Nares  à  ce  mot.  » 

2.  Pancrace,  se  tournant  du  côté  par  ou  il  est  entré,  et  sans  voir  Sgana- 
relle.  (1734.) 

3.  Un  homme  ignare  de  toute  bonne  discipline,  bacnissable....  (1682,  ms. 


SCENE  IV.  3i 

SGANARELLE. 

Ah!  bon,  en  voici  un  fort  à  propos. 

PAIVCRACE  '. 

Oui,  je  te  soutiendrai  "  par  vives  raisons  que  tu  es  un 
ignorant^,  ignorantissime*,  ignorantifiant  et  ignoran- 
tifié"^  par  tous  les  cas  et  modes  imaginables  ®. 

SGANARELLE. 

Il  a  pris  querelle  contre  quelqu'un.  Seigneur' 

PANCRACE. 

Tu  veux  te  mêler  ^  de  raisonner,  et  tu  ne  sais  pas  seu- 
lement les  éléments  de  la  raison. 

SGANARELLE. 

La  colère  Tempèche  de  me  voir.  Seigneur* 

PANCRACE. 

C'est  une  proposition  condamnable  dans  toutes  les 
terres  de  la  philosophie. 


Philidor ^  i&^',  I7'0,  3o,  33,  34.)  Ces  mots  ajoutés  se  lisent  aussi  dans  le 
canevas  de  la  Jalousie  du  Barbouillé  ;  le  Docteur  dit  à  Villebrequin  (scène  vi, 
tome  I,  p.  33)  :  «  Vous  êtes....  un  homme  ignare  de  tontes  les  bonnes  disci- 
plines. » 

1.  Pancrace,  de  même,  sans  voir  Sganarelle,  (1734.) 

2.  Oui,  je  le  soutiendrai.  (1684  A,  94  B.) 

3.  Par  vives  raisons,  je  te  montrerai  par  Aristote,  le  philosophe  des  phi- 
losophes, que  tu  es  un  ignorant.   (1682,  ms.   Philidor,  1697,  1710,  3o,   33. 

4-  Un  ignorantissime.  (1773.) 

5.  Voyez  dans  le  Dictionnaire  de  M.  Littré,  à  l'article  Ignoramtifier,  com- 
ment ces  deux  termes  forgés  par  Molière  se  rattachent  à  la  doctrine  d'Aris- 
tote. 

6.  Comparez  plus  bas  p.  45,  ligne  11,  le  texte  de  1682. 

7.  SGANARELLE,    à  fart. 

Il  a  pris  querelle  contre  quelqu'un.   [A  Pancrace.)  Seigneur,.,. 

PANCRACE,  de  même,  sans  voir  Sganarelle. 
Tu  veux,...  (1734.) 

8.  Tu  te  veux  mêler.  (1682,  ms.  Philidor  et  1734.) 

9.  SGANARELLE,  à  part. 

La  colère  l'empêche  de  me  voir.  [A  Pancrace.)  Seigneur,... 

PANCRACE,  de  même,  sans  voir  Sganarelle. 
C'est  une  proposition....  (1734.) 


32  LE   MARIAGE  FORCE. 

SGANARELLE  * . 

Il  faut  qu'on  Fait  fort  irrité.  Je 

PANCRACE. 

Toto  cœlo^  tota  via  aherras-. 

SGAISARELLE. 

Je  baise  les  mains  à  Monsieur  le  Docteur. 

PANCRACE. 

Serviteur. 

SGANARELLE. 

Peut-on ...  ? 

PANCRACE  ^. 

Sais-tu  bien  ce  que   tu   as   fait?  Un  syllogisme    iii 
balordo  *. 


I.  SGANAREI.I.E,    a  part. 

Il  faut  qu'on  l'ait  fort  irrité.  [A  Pancrace.)  Je.... 

PAN'CRACE,  de  même.,  sans  voir  Sganarelle. 
Toto  cœlo....  (1734.) 

2.  Ces  deux  expressions  latines,  dont  l'une  se  trouve  dans  Macrobe  [Satur- 
nales, livre  III,  chapitre  xu"),  l'autre  dans  Térence  [Eunuque,  vers  246*), 
signifient  :  «  tu  t'éloignes  de  la  vérité  de  toute  l'étendue  du  ciel,  de  tout  le 
chemin  que  tu  as  parcouru;  »  c'est-à-dire  :  tu  te  trompes  du  tout  au  tout. 

3.  Pancrace,  se  retournant  vers  l'endroit  par  ou  il  est  entré.  {1734.) 

4.  Ce  serait  vouloir  ressembler  au  docteur  Pancrace  que  d'attacher  ici  trop 
d'importance  aux  termes  de  la  scolastique,  qu'il  prodigue  avec  une  volubilité 
étourdissante;  le  premier  effet  que  ce  jargon  doit  produire  sur  l'esprit  de  l'au- 
diteur, est  précisément  d'être  ou  de  paraître  inintelligible.  Nous  nous  rappe- 
lons toutefois  que  nous  nous  sommes  crus  obligés,  jiar  notre  modeste  rôle 
d'éditeur,  à  ne  pas  reculer  devant  une  explication  quelconque  de  la  fameuse 
partie  de  piquet  des  Fâcheux  ;  et  nous  ne  voyons  pas  de  raison  pour  traiter 
avec  plus  de  dédain  les  questions  et  les  termes  baroques  employés  ici  par 
Pancrace.  Quelques  brèves  explications  nous  semblent  donc  nécessaires  :  elles 
serviront  au  moins  à  prouver  que  ce  jargon  était  réellement  en  usage,  que 
ces  questions  étaient  débattues  au  temps  de  Molière  dans  les  écoles,  et  qu'à 
cet  égard  il  n'a  rien  exagéré.  Si  on  en  croit  Auger,  qui  pouvait  le  savoir  par 
lui-même,  ces  questious  se  seraient  perpétuées  dans  l'enseignement  de  la 
philosophie  a  plus  de  cent  ans  encore  après  la  mort  de  Molière.  »  Ici,  par 
exception,  il  faut  avouer  que  le  syllogisme  in  balordo  semble  de  l'invention  de 
Pancrace  ;   le  mot  est  italien,  et  il  est  fort  possible   que  Molière,  qui,  selon 

"  Nurujuamne  tihi....  venit  in  mentent ^  totOj  ut  aiunt,  cœlo  errasse  f^ergi- 
lium,  quum...? 
*   Tota  erras  via. 


SCENE   IV.  33 

SGANARELLE. 
Je  VOUS.... 

PANCRACE  * . 

La  majeure  en  est  inepte,  la  mineure  impertinente,  et 
la  conclusion  ridicule  ^ . 

SGANARELLE. 

Je.... 

PANCRACE '. 

Je  crèverois  plutôt  que  d'avouer  ce  que  tu  dis;  et  je 
soutiendrai  mon  opinion  jusqu'à  la  dernière  goutte  de 
mon  encre. 

SGANARELLE. 

Puis-je...? 

Riccoboni,  aarait  imité  dans  cette  pièce  divers  canevas  italiens,  ait  cru  devoir 
rappeler  par  cette  expression  même  la  provenance  de  ce  type  du  docteur,  iné- 
vitable dans  presque  toutes  les  farces  italiennes,  et,  à  ce  qu'il  semble,  toujours 
amusant  pour  le  public.  Ce  latin  raacaronique  semblait  d'ailleurs  plus  plai- 
sant que  du  latin  régulier,  et  c'est  un  genre  de  comique  dont  Rabelais  avait 
déjà  usé  et  abusé  dans  le  catalogue  des  livres  «  de  la  librairie  de  Saint- Victor  »  : 
voyez  le  Pantagruel,  livre  II,  chapitre  vu,  tome  I,  p.  244-25i.  —  Les  dix- 
neuf  modes  de  syllogismes  réguliers  reconnus  dans  l'ancienue  école  étaient,  dit 
Auger,  «  exprimés  par  quatre  vers  techniques  les  plus  dénués  de  sens  qu'on 
ait  pu  imaginer  ;  mais  ce  n'est  pas  le  sens  des  mots  qu'il  faut  y  chercher.  Ils 
commencent  par  Barbara  Celarent  Darii  FeriOj  etc.,  et  la  Logique  de  Port- 
Royal  n'a  pas  dédaigné  de  nous  les  couserver».  Dans  ces  mots  si  insignifiants  on 
ne  considère  que  les  voyelles,  après  être  convenu  que  chacune  désignera  une 
espèce  de  proposition  :  a  exprime  une  proposition  universelle  affirmative; 
o  une  proposition  particulière  négative,  etc..  etc.  Le  syllogisme  in  halordo 
dont  parle  Pancrace,  caractérisé  par  les  trois  voyelles  a,  o,  &,  est  donc  un  syl- 
logisme dont  la  majeure  serait  affirmative  universelle,  et  dont  la  mineure 
ainsi  que  la  conclusion,  ierdïl  particulière  négative;  et  cet  argument  serait 
régulier....  Le  mot  balonlo  ne  se  trouve  pas  dans  les  quatre  fameux  vers  tech- 
niques,... mais....  haroco  s  y  trouve  :  or  les  voyelles  de  baroco  et  de  halordo 
étant  les  mêmes  et  disposées  de  la  même  manière,  Pancrace  a  très-bien  pu  em- 
ployer halordo  au  lieu  de  baroco,  puisqu'il  en  résulte  le  même  mode  de  syllo* 
gisme;  il  a  pu  même  le  préférer,  puisqu'il  paraît  un  peu  plus  injurieux  pour 
l'adversaire  qu'il  poursuit  de  ses  apostrophes,  » 

1.  Pancrace,  de  même.  (1734.) 

2.  La  mineure  impertinente,  la  conclusion  ridicule.  (1673  A,  84  A,  94  B.) 

3.  Pancrace,  de  même.  (i734-) 

"■  Le  Philosophe  du  Bourgeois  gentilhomme  en  commence  la  citation  dans 
l'aperçu  qu'il  donne  à  M.  Jourdain  de  la  logique  (acte  II,  scène  iv). 

Molière,  iv  3 


34  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

PANCRACE  *. 

Oui,  je  défendrai  cette  ^proposition, pugnis  et  calcihus^ 
unguibus  et  rostro  ^ . 

SGANARELLE. 

Seigneur  Aristote,  peut-on  savoir  ce  qui  vous  met  si 
fort  en  colère  ? 

PANCRACE. 

Un  sujet  le  plus  juste  du  monde  ^. 

SGANARELLE. 

Et  quoi,  encore  ? 

PANCRACE. 

Un  ignorant  m'a  voulu  soutenir  une  proposition  er- 
ronée, une  proposition  épouvantable,  effroyable,  exé- 
crable. 

SGANARELLE. 

Puis-je  demander  ce  que  c'est? 

PANCRACE. 

Ah!  Seigneur  Sganarelle,  tout  est  renversé  aujour- 
d'hui, et  le  monde  est  tombé  dans  une  corruption  gé- 
nérale ;  une  licence  épouvantable  règne  partout  ;  et  les 
magistrats,  qui  sont  établis  pour  maintenir  l'ordre  dans 
cet  Etat,  devroient  rougir  de  honte  *,  en  souffrant  un 
scandale  aussi  intolérable  que  celui  dont  je  veux  parler. 

SGANARELLE. 

Quoi  donc  ? 

PANCRACE. 

N'est-ce  pas  une  chose  horrible,  une  chose  qui  crie 
vengeance  au  Ciel,  que  d'endurer  qu'on  dise  publique- 
ment la  forme  d'un  chapeau  ? 

SGANARELLE. 

Comment  ? 


1.  Pancrace,  de  même.  (1734.) 

2.  «  Des  poings  et  des  pieds,  des  ongles  et  du  bec.  » 

3.  Le  plus  juste  sujet  d-u  monde.  [Ms,  Philidor.) 

4.  Devroient  mourir  déboute.  (1682,  ms.  Philidor  et  1734.) 


SCÈNE  IV.  35 

PANCRACE. 

Je  soutiens  qu'il  faut  dire  la  figure  d'un  chapeau, 
et  non  pas  la  forme  ;  d'autant  qu'il  y  a  cette  différence 
entre  la  forme  et  la  figure,  que  la  forme  est  la  disposi- 
tion extérieure  des  corps  qui  sont  animés,  et  la  figure, 
la  disposition  extérieure  des  corps  qui  sont  inanimés  ;  et 
puisque  le  chapeau  est  un  corps  inanimé,  il  faut  dire  la 
figure  d'un  chapeau  et  non  pas  la  forme  *.  Oui,  ignorant 
que  vous  êtes,  c'est  comme  il  faut  parler^;  et  ce  sont 
les  termes  exprès  d'Aristote  dans  le  chapitre  de  la 
Qualité^. 


1.  On  lit  ici  cette  indication  dans  l'édition  de  173+  :  Se  retournant  encore 
du  côté  par  ou  il  est  entré. 

2.  C'est  ainsi  qu'il  faut  parler.  (1682,  nis.  Philidor  et  1734.) 

3.  Ce  n'est  point  ici  une  plaisanterie  comme  «  le  cbapitie  des  chapeaux  >> 
d'Hippocrate  {le  Médecin  malgré  lui,  acte  II,  scène  il).  Il  y  a,  naturellement, 
dans  Aristote  un  chapitre  de  la  Qualité;  c'est  le  vin"  de  l'ouvrage  intitulé  les 
Catégories.  La  distinction  que  fait  Pancrace  ne  s'y  trouve  point,  mais  bien 
deux  mots,  fréquents  chez  Aristote,  qui,  dans  les  versions  latines,  sont  rendus 
parjbrma  et  Jigura,  «  Le  passage  [le  cluipitre  de  la  Qualité)  est  assez  vague, 
dit  M.  Paul  Janet",  pour  que,  parmi  les  commentateurs,  les  uns  aient  pu  sou- 
tenir que  ces  deux  expressions  étaient....  synonymes,  tandis  que  les  autres  les 
distinguaient  par  des  raisons  à  peu  près  semblables  à  celles  du  docteur  Pan- 
crace; ils  réservaient  en  effet  le  mot  Ae  forme,  non  pas  aux  clioses  animées, 
mais  aux  choses  naturelles  :  un  chapeau  n'étant  pas  une  chose  naturelle,  mais 
artificielle,  il  fallait  donc  dire  la  figure  et  non  pas  la  forme  d'un  chapeau.  »  — 
Ce  sont  particulièrement  \es formes  dites  substantielles  qui  ont  de  l'importance 
dans  la  philosophie  d'Aristote.  C'est  pour  les  avoir  niées  «  qu'un  nommé  Bi- 
tault  fut  banni  du  ressort  du  parleuient  de  Paris  en  1624*.  »  L'arrêt  du  Par- 
lement porté  contre  ce  Bitault,  ainsi  que  contre  deux  de  ses  complices,  ajoute 
«  défenses  à  toutes  personnes,  à  peine  de  la  vie,  [de]  tenir  ni  enseigner  au- 
cunes maximes  contre  les  anciens  auteurs  et  approuvés  ".  »  Dans  ce  temps-là, 
Pancrace  n'aurait  pas  eu  sujet  de  se  plaindre  de  la  molle  indulgence  des  ma- 
gistrats. Mais  depuis  quarante  ans  que  ce  mémorable   arrêt  avait  été  porté, 

"'  La  Philosophie  dans  les  comédies  de  Molière  :  voyez  ci-après,  p.  41» 
note  3. 

*  Dictiontiaire  de  Furetière,  édition  de  1727,  au  mot  Forme. 

"  Voyez  dans  le  X"=  tome  du  Mercure  fiancois,  1624,  p.  5o4-5o6,  le  texte  de 
cet  «  Arrêt  contre  Villon.^  Bitault  et  de  Claves^  pour  avoir  composé,  publié,  et 
voulu  disputer  des  thèses  contre  la  doctrine  d' Aristote .  »  T'oulu  est  le  mot 
juste;  car  ce  fut  l'intention  que  l'on  punit,  les  trois  criminels  en  question 
n'ayant  pu  même  exposer  leur  doctrine  ;  on  leur  ferma  la  bouche  u  aupara- 
vant qu'ils  eussent  commencé  leur  dispute.  » 


36  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

SGANARELLE  *  . 

Je  pensois  que  tout  fût  perdu.  Seigneur  Docteur,  ne 
songez  plus  à  tout  cela.  Je  — 

PANCRACE. 

Je  suis  dans  une  colère,  que  je  ne  me  sens  pas. 

SGANARELLE. 

Laissez  la  forme  et  le  chapeau  en  paix.  J'ai  quelque 
chose  à  vous  communiquer.  Je  — 

PANCRACE. 

Impertinent  fieffé  ^  ! 

SGANARELLE. 

De  grâce,  remettez-vous.  Je  — 

PANCRACE. 

Ignorant  ! 

SGANARELLE. 

Eh!  mou  Dieu!  Je.... 

PANCRACE. 

Me  vouloir  soutenir  une  proposition  de  la  sorte  ! 

SGANARELLE. 

Il  a  tort.  Je  — 

PANCKACE. 

Une  proposition  condamnée  par  Aristote  ! 

SGANARELLE. 

Cela  est  vrai.  Je — 


Descartes  et  Gassendi  avaient  attaqué  les  formes  substantielles  et  réussi  au  moins 
à  les  confiner  dans  l'enseignement  des  écoles.  Cepenil:intj  six  ans  après  la  pièce 
de  Molière,  il  fallut  encore  la  puiilication  de  V  Arrêt  burlesque  de  Boileau  (1671) 
pour  épargner  à  l'Université  et  au  Parlement  le  scandale  et  le  ridicule  d'une 
nouvelle  prohibition,  et  l'empêcher  de  «  bannir  à  perpétuité  la  Raison  des  éco- 
les de  ladite  Université,  lui  faisant  défense  d'j'  entrer,  troubler  ni  inquiéter 
ledit  Aristote  en  la  possession  et  jouissance  d'icelles,  à  peine  d'être  déclarée 
janséniste  et  amie  des  nouveautés.  » 

I  .  SGA>ARELI,E,  à  part. 

Je  pensois  que  tout  fût  perdu.  {^A  Pancrace.)  Seigneur  Docteur....  (1734-) 
2.  Le  vaoifief/é  est  omis  dans  le  manuscrit  Philidor  et  dans    l'édition  de 
1734. 


SCENE    IV.  3; 

PANCRACE. 

En  termes  exprès. 

SGANARELLE. 

Vous  avez  raison  \  Oui,  vous  êtes  un  sot  et  un  impu- 
dent, de  vouloir  disputer  contre  un  docteur  qui  sait  lire 
et  écrire.  Voilà  qui  est  fait  :  je  vous  prie  de  m'écouter. 
Je  viens  vous  consulter  sur  une  afFaire  qui  m'embarrasse. 
J'ai  dessein  de  prendre  une  femme  pour  me  tenir  com- 
pagnie dans  mon  ménage.  La  personne  est  belle  et  bien 
faite;  elle  me  plaît  beaucoup,  et  est  ravie  de  m'épouser. 
Son  père  me  l'a  accordée  ;  mais  je  crains  un  peu  ce  que 
vous  savez,  la  disgrâce  dont  on  ne  plaint  personne;  et 
je  voudrois  bien  vous  prier,  comme  philosophe,  de  me 
dire  votre  sentiment.  Eh!  quel  est  votre  avis  là-dessus? 

PANCRACE. 

Plutôt  que  d'accorder  qu'il  faille  dire  la  forme  d'un 
chapeau,  j'accorderois  que  datur  vacuum  in  rerum  na- 
tura-^  et  que  je  ne  suis  qu'une  béte. 

SGANARELLE. 

La  peste  soit  de  l'homme!  Eh!  Monsieur  le  Docteur', 
écoutez  un  peu  les  gens.  On  vous  parle  une  heure  du- 
rant, et  vous  ne  répondez  point  à  ce  qu'on  vous  dit'. 

PANCRACE. 

Je  vous  demande  pardon.  Une  juste  colère  m'occupe 
l'esprit. 

SGANARELLE. 

Eh  !  laissez  tout  cela,  et  prenez  la  peine  de  m'écouter. 


1 .  L'édition  de  1784  marque  ici  ce  jeu  de  scène  :  Se   tournant  du  côté  par 
où  Pancrace  est  entré. 

2.  «  Qu'il  y  a  du  vide  dans  l;i  nature.  »  On  enseignait  d'après  Aristote  que 
la  nature  a  horreur  du  vide. 

3.  SGANARELLE,   à />«/■<. 

La   peste  soit   de   riiomme!   [A  Pancrace.)  Hé!     Monsieur  le  Docteur.  .. 
(1734.) 

4.  A  ce  que  l'on  vous  dit.  [Ms.  Philidor.) 


38  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

PANCRACE. 

Soit.  Que  voulez-vous  me  dire? 

SGANAIIELLE. 

Je  veux  vous  parler*  de  quelque  chose. 

PANCRACE. 

Et  de  quelle  langue  voulez- vous  vous  servir  avec  moi  ? 

SGANARELLE. 

De  quelle  langue  ? 

PANCRACE. 

Oui. 

SGANARELLE. 

Parbleu!  de  la  langue  que  j'ai  dans  la  bouche  ".  Je 
crois  que  je  n'irai  pas  emprunter  celle  de  mon  voisin. 

PANCRACE. 

Je  vous  dis  :  de  quel  idiome,  de  quel  langage? 

SGANARELLE. 

Ah  !  c'est  une  autre  affaire. 

PANCRACE. 

Voulez-vous  me  parler  italien? 

SGANARELLE. 


Non. 

Espagnol  ? 
Non. 

Allemand  ? 
Non. 
Anglois  ? 


PANCRACE. 


SGANARELLE. 


PANCRACE. 


SGANARELLE. 


PANCRACE. 


1.  Je  veux  parler.  (Ms,  Philidor.) 

2.  Dans  ma  bouche.  (iGS'î,  1734.) 


Non. 

Latin? 

Non. 

Grec? 

Non. 

Hébreu  ? 

Non. 

SjTiaque? 

Non. 

Turc? 

Non. 

Arabe  ? 


SCENE  IV. 

SGANARELLE. 

PANCRACE. 
SGANARELLE. 

PANCRACE. 
SGANARELLE. 

PANCRACE. 
SGANARELLE. 

PANCRACE. 
SGANARELLE. 

PANCRACE. 
SGANARELLE. 

PANCRACE. 


39 


SGANARELLE. 


Non,  non,  françois  ^ 


Ah  !  françois  ! 
Fort  bien  ^ 


PANCRACE. 


SGANARELLE. 


1.  Non,  non,  françois,  françois,  françois.  (1682,  ms,  Philidor  et  1734.) 

2.  Aimé-Martin  rappelle  ici  la  première  rencontre  de  Pantagruel  et  de  Pa- 
nurge,  et  la  réponse  de  celui-ci  faite  en  douze  langues  différentes  (au  chapitre  IX 
du  livre  II  de  Rabelais). 


4o  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

PANCRACE. 

Passez  donc  de  l'autre  côté  ;  car  cette  oreille-ci  est 
destinée  pour  les  langues  scientifiques  et  étrangères,  et 
Fautre  est  pour  la  maternelle  \ 

SGANARELLE^. 

Il  faut  bien  des  cérémonies  avec  ces  sortes  de  gens-ci! 

PANCRACE. 

Que  voulez-vous  ? 

SGAIVARELLE. 

Vous  consulter  sur  une  petite  difficulté. 

PANCRACE. 

Sur  une  difficulté  ^  de  philosophie,  sans  doute? 

SGANARELLE. 

Pardonnez-moi  :  je  — 

PANCRACE. 

Vous  voulez  peut-être  savoir  si  la  substance  et  l'ac- 
cident sont  termes  sjTionymes  ou  équivoques  à  l'égard 
de  l'Être  '  ? 

SGANARELLE. 

Point  du  tout.  Je 

PANCRACE. 

Si  la  logique  est  un  art  ou  une  science  *  ? 

1.  Et  l'autre  est  pour  la  vulgaire  et  la  maternelle.  (1682,  ins,  Philidor, 
1697,  1730,  33,  34.)  —  Pour  le  vulgaire  et  la  maternelle.  (1710.) 

2.  SGANARELLE,  à  />ar<.     (1734.) 

3.  Ha  !  ha  !  sur  une  difficulté.,..  (1682,  ms.  Philidor.)  —  Ab!  ab  !  sur  une 
tlifCculté....  (1734.) 

4.  C'était  une  des  grandes  questions  discutées,  encore  il  y  a  cinquante 
ans  ",  dans  nos  écoles.  Seulement,  au  lieu  du  mot  synonymes ,  on  se  servait 
du  mot  univoques.  La  question  était  Jonc  de  savoir  si  l'accident  et  la  sub- 
stauce,  existant  réellement  l'un  et  l'autre,  pouvaient  dès  lors  être  regardés 
comme  termes  synonymes  ou  univoques  a  l'égard  de  VEtre ,  ou  s'ils  étaient 
termes  équivoques  a  cet  égard,  par  cela  qu'ils  diffèrent  essentiellement  entre  eux. 
{Note  d'Auger.) 

5.  On  peut  voir  dans  la  Logique  ou  Art  de  discourir  et  raisonner ^  par  Sci- 
pion  Dupleix,  Paris,  1604,  un  cliapitre   (le  x°  du  l"  livre)  intitulé  :    «  Com- 

"  L'édition  d'Auger  est  de  1819. 


SCENE  IV.  4i 

SGANARELLE. 

Ce  n'est  pas  cela.  Je.... 

PANCRACE. 

Si  elle  a  pour  objet  les  trois  opérations  de  Tesprit',  ou 
la  troisième  seulement  ? 

SGANARELLE. 

Non.  Je.... 

PANCRACE. 

S'il  y  a  dix  catégories,  ou  s'il  n'y  en  a  qu'une^? 

SGANARELLE. 

Point.  Je 

PANCRACE. 

Si  la  conclusion  est  de  l'essence  du  syllogisme  ? 

SGANARELLE. 

Nenni.  Je 

PANCRACE. 

Si  l'essence  du  bien  est  mise  dans  l'appétibilité  ou 
dans  la  convenance  ^  ? 

SGANARELLE. 

Non.  Je.... 

PANCRACE. 

Si  le  bien  se  réciproque  avec  la  fin*? 


ment  est-ce  que  la  Logique  peut  être  appelée  Science.  »  Le  chapitre  suivant  a 
pour  titre  :  a  Comment  la  Logique  peut  être  dite  Art.  » 

1.  Les  trois  opérations  de  l'esprit,  selon  la  logique  d'alors,  sont  la  percep- 
tion, le  jugement  et  le  raisonnement. 

2.  Aristote  avait  réduit  à  dix  classes  ou  catégories  tous  les  objets  de  nos 
pensées. 

3.  M.  Paul  Janet,  dans  son  curieux  travail,  déjà  mentionné  :  la  Philosophie 
dans  les  comédies  de  Molière  (lu  devant  les  cinq  académies  de  l'Institut,  et 
qui  a  été  inséré  dans  la  Revue  politique  et  littéraire^  n°  du  26  octobre  1872),  a 
commenté  d'une  façon  aussi  instructive  qu'amusante  toutes  ces  questions,  et 
montré  qu'elles  s<mt  beaucoup  moins  ridicules  en  elles-mêmes  que  par  le  jar- 
gon barbare  employé  par  Pancrace  et  surtout  par  ce  qu'elles  ont  de  déplacé 
dans  la  situation.  A  propos  de  cette  dernière  question  il  écrit  :  «  La  Roche- 
foucauld a  dit  [Maxime  xi.viii)  :  La  félicité  est  dans  le  goût,  et  non  pas  dans 
les  choses;  c'était  dire  en  termes  exquis  ce  q'ie  Pancrace  exprime  en  termes 
barbares.  « 

4.  C'est-à-dire  si  tout  bien  est  une  fin,  ou  si  toute  fin  est  un  bien. 


4a  LE  MARIAGE  FORCE. 

SGAKARELLE. 

Eli!  non.  Je 

PAXCRÂCE. 

Si  la  fin  nous  peut  émouvoir  par  son  être  réel,  ou  par 
son  être  intentionnel  *  ? 

SGANARELLE. 

Non,  non,  non,  non,  non,  de  par  tous  les  diables, 
non. 

PANCRACE. 

Expliquez  donc  votre  pensée,  car  je  ne  puis  pas  la 
deviner.   "    / 

SGANARELLE. 

Je  vous  la  veux  expliquer  aussi;  mais  il  faut  m' écouter. 

SGANARELLE,  en  même  temps  que  le  Docteur   . 

L'affaire  que  j'ai  à  vous  dire,  c'est  que  j'ai  envie  de 
me  marier  avec  une  fille  qui  est  jeune  et  belle.  Je  l'aime 
fort,  et  l'ai  demandée  à  son  père;  mais,  comme  j'ap- 
préliende  — 

PANCRACE,  en  même  temps  qne  Sganarelle. 

La  parole  a  été  donnée^  à  Thomme  pour  expliquer 
sa  pensée  ;  et  tout  ainsi  que  les  pensées  sont  les  por- 
traits des  choses,  de  même  nos  paroles  sont-elles 
les  portraits  de  nos  pensées*;  mais  ces  portraits  diffè- 

1.  M.  Janet  dit  ici  :  «  Je  suppose....  que  Vêtre  intentionnel  dont  parle  ici 
Molière  et  qui  s'oppose  à  Vétre  réel,  ne  signifie  rien  autre  cliose  que  le  point 
de  vue  subjectif  opposé  au  point  de  vue  objectif,  le  bien  pouvant  nous  attirer, 
soit  par  sa  valeur  absolue,  soit  par  son  rapport  avec  nos  facultés  :  ce  qui  ra- 
mèneniit  cette  question  au  même  sens  que  celle  déjà  expliquée  plus  haut,  à 
savoir  si  le  bien  consiste  dans  l'appétibilité  ou  dans  la  convenance.  »  Subjectif, 
objectif,  voilà,  comme  le  fait  remarquer  M.  Janet,  le  «  jargon  »  moderne  ;  il 
est  nécessaire  ou  du  moins  fort  convenable  en  son  lieu,  et  ne  devieut  ridicule 
que  quand  les  Pancraces  l'emploient  hors  de  propos. 

2.  Pendant  que  Sganarelle  dit  :  L'affaire  que  j'ai  à  vous  dire,  etc.,  Pan- 
crace dit  en  même  temps,  sans  écouter  Sganarelle  :  La  parole....  (1734.) 

3.  La  parole  est  donnée.  [Ms.  Philidor.) 

4.  Sganarelle  impatienté  ferme  {Sganarelle  ferme,  1682  et  ms.  Philidor) 
la  bouche  du  Docteur  avec  sa  main  ,  à  plusieurs  reprises  ;  et  le  Docteur 
continue  de  parler,  d'abord  que  Sganarelle  ote  sa  main.  (1682,  ms.  Philidor 
et  1734.) 


SCÈNE  rv.  43 

rent  des  autres  portraits  en  ce  que  les  autres  portraits 
sont  distingués  partout  de  leurs  originaux,  et  que  la 
parole  enferme  en  soi  son  original,  puisqu'elle  n'est 
autre  chose  que  la  pensée  expliquée  par  un  signe  exté- 
rieur :  d'où  vient  que  ceux  qui  pensent  bien  sont  aussi 
ceux^  qui  parlent  le  mieux.  Expliquez-moi  donc  votre 
pensée  par  la  parole  -,  qui  est  le  plus  intelligible  de  toKS 
les  signes. 

SGANARELLE.  Il  repousse    le  Docteur  daus  sa  maison,  et  tire  la  porte 
pour  l'empêcher  de  sortir  * . 

[Peste  de  Thomme  ! 

PANCRACE,  au  dedans  de  la   maison    . 

Oui,  la  parole  est  animi  index  et  spéculum  ^\  c'est  le 
truchement  du  cœur,  c'est  l'image  de  l'àme. 

(Pancrace  monte  à  la  fenêtre  et  continue,  et  Sganarelle  quitte  la  porte  '.) 

C'est  un  miroir  qui  nous  représente  naïvement  les 
secrets  les  plus  arcanes  de  nos  i/idwidus^.  Et  puisque 
vous  avez  la  faculté  de  ratiociner  et  de  parler  tout  en- 
semble, à  quoi  tient-il  que  vous  ne  vous  serviez  de  la 
parole  pour  me  faire  entendre  votre  pensée? 

SGANARELLE. 

C'est  ce  que  je  veux  faire;  mais  vous  ne  voulez  pas 
m'écouter. 

PANCRACE. 

Je  vous  écoute,  parlez. 

1.  D'où  vient  aussi  que  ceux  qui  pensent  bien  sont  ceux....  (I\fs.  Philidor.) 

2.  Les  mots  par  la  parole  sont  omis  dans  le  manuscrit  Philidor. 

3.  Il  pousse.  (1682  et  ms.  PhiliJor.)  — Sganarelle  pousse.  (1734.) 

4.  Le  passage  suivant,  que  nous  mettons  entre  crochets,  depuis  Peste  de 
VhommeJ  jusqu'à  géomancie  etc.  (fin  de  la  page  45),  n'est  pas  dans  l'édition 
originale  ni  dans  les  éditions  étrangères  qui  en  suivent  le  texte.  Il  a  paru 
pour  la  première  fois  dans  celle  de  16S2,  et  toutes  les  françaises  suivantes  l'ont 
reproduit;  il  est  aussi  dans  le  manuscrit  Philidor.  Nous  n'nsons  affirmer  abso- 
lument que  l'addition  soit  de  Molière,  mais  cela  paraît  fort  probable. 

5.  Au  dedans  de  sa  maison.   (1734.) 

6.  Ce  latin  est  traduit  par  les  mots  qui  le  suivent, 

7.  Il  monte  a  la  fenêtre  et  continue.  (1734.) 

8.  Ces  mots  sont  ainsi  imprimés  en  italique  dans  l'édition  de  1682.  Dans  le 
manuscrit  Philidor,  «  les  secrets  arcanes  «. 


44  LE  MARIAGE  FORCE. 

SGANA BELLE. 

Je  dis  donc,  Monsieur  le  Docteur,  que 

PANCRACE. 

Mais  surtout  soyez  bref. 

SGAISARELLE. 

Je  le  serai. 

PANCRACE. 

Evitez  la  prolixité. 

SGANARELLE. 

Hé  !  Monsi 

PANCRACE. 

Tranchez-moi  votre  discours  d'un  apophtliegme  à  la 
laconienne  '. 

SGANARELLE. 

Je  vous.... 

PANCRACE. 

Point  d'ambages,   de  circonlocution. 

(Sganarelle.  de  dépit  de  ne  pouvoir  parler,  ramasse  des  pierres  pour  en  casser 
la  tête  du  Docteur.) 

Hé  quoi?  vous  vous  emportez,  au  lieu  de  vous  expli- 
quer. Allez,  vous  êtes  plus  impertinent  que  celui  qui 
m'a  voulu  soutenir  qu'il  faut  dire  la  forme  d'un  chapeau  ; 
et  je  vous  prouverai,  en  toute  rencontre,  par  raisons  ^ 
démonstratives  et  convaincantes,  et  par  arguments  in 
harbara^,  que  vous  n'êtes,  et  ne  serez  jamais  qu'une 
pécore,  et  que  je  suis  et  serai  toujours*,  inutroquejure^, 
le  docteur  Pancrace. 

(Le  Docteur  sort  de  la  maison  *.) 

1.  Comparez,  tome  I,  p.  32,  scène  vi  de  la  Jalousie  du  Barbouillé  : 
'<    Tranchez-moi  d'un  apophtliegme,  »  dit  le  Docteur  à  Gorgibus. 

2.  Et  par  raisons.   [Ms.  Philidor.) 

3.  Barbara  est  une  de  ces  expressions  mnémoniques  dont  il  est  parlé  ci- 
dessus,  p.  33,  2'  partie  de  la  note  4  de  la  page  précédente.  Le  syllogisme  en 
barhara  est  celui  dont  toutes  les  propositions  sont  universelles  et  affirmatives. 

4.  Et  je  serai  toujours.  (1734.)  L'édition  de  1773  ometley'e,  ainsi  que  l'é- 
dition de  1682. 

5.  «  Dans  l'un  et  l'autre  droit,  «  en  droit  civil  et  en  droit  canon. 

6.  Ce  jeu  de  scène  manque  dans  l'édition  de  1734,  qui  le  remplace,  trois 
lignes  plus  loin,  par  celui-ci  :  Pancrace,  en  rentrant  sur  le  théâtre. 


SCÈNE  IV.  45 

SGANARELLE. 

Quel  diable  de  babillard  ! 

PANCRACE. 

Homme  de  lettre  \  homme  d'érudition. 

SGANARELLE. 

Encore 

PANCRACE. 

Homme  de  suffisance,  homme  de  capacité,  (s'en  al- 
lant) homme  consommé^  dans  toutes  les  sciences  na- 
turelles, morales  et  politiques,  (revenant)  homme  savant, 
savantissime  per  ornnes  moclos  et  casiis^,  (s'en  allant) 
homme  qui  possède  siiperlatwe  '*  fables,  mythologies  et 
histoires,  (revenant)  grammaire,  poésie,  rhétorique,  dia- 
lectique et  sophistique ,  (  s'en  allant  )  mathématique  , 
arithmétique,  optique,  onirocritique,  physique  et  mé- 
taphysique*, (revenant)  cosmimométric  ®,  géométrie,  ar- 
chitecture,    Spéculoire     et    Spéculatoire,     (en    s'en   allant'') 

médecine,  astronomie,  astrologie,   physionomie,  méto- 
poscopie,  chiromancie,  géomancie^,  etc. 

1.  Homme  de  lettres.  (Ms.  Philidor.) 

2.  Le  manuscrit  Philidor  a  sauté  le  mot  consommé . 

3.  Comme  le  remarque  Auger,  Pancrace  s'est  servi,  au  commencement  de 
la  scène  (ci-dessus,  p.  3i),  des  mêmes  expressions  traduites  en  français  :  «  ....  tu 
es  un....  ignorantifié  par  tous  les  cas  et  modes  imaginables.  » 

4.  «  Superlativement,  au  superlatif.  » 

5.  «  Et  mathématique,  »  dans  toutes  les  éditions  anciennes,  sauf  celles  de 
171O,  18,  33.  II  peut  sembler  étonnant  que  la  répétition,  évidemment  fau- 
tive^ de  mathématique  dans  le  texte  original  de  1682,  ait  passé  dans  la  plu- 
part des  éditions  suivantes,  même  celles  de  1734  et  de  1773. 

6.  Cosmométrie.  (i73o,  33,  34.) 

7.  S'en  allant.  {i~j^,) 

8.  Dans  cette  énumération,  où  le  sens  importe  peu,  nous  n'avons  à  expli- 
quer, pour  qui  veut  tout  comprendre,  qu'un  petit  nombre  de  termes  particu- 
lièrement étranges  par  leur  rareté.  U onirocritique  ou  onirocrifie  est  l'interpréta- 
tion des  songes  ;  la  cosmométrie,  la  science  de  mesurer  les  distances  dans  l'uni- 
vers (le  barb;irisme  cosrnimométrie  peut  bien  être  fait  à  dessein)  ;  la  spéculoire 
ou  plutôt  speculaire  (l'o  n'est  là  sans  doute  que  pour  faire  une  rime  plaisante) 
enseigne  à  faire  les  miroirs;  la  spéculatoire  a  pour  objet  l'interprétation  des 
tonnerres,  des  comètes  et  autres  météores  et  phénomènes  célestes  ;  la  métopo- 


46  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

SGAXARELLE  * .] 

Au  diable  les  savants  qui  ne  veulent  point  écouter  les 
gens  !  On  me  l'avoit  bien  dit,  que  son  maître  Aristote 
n'étoit  rien  qu'un  bavard.  Il  faut  que  j'aille  trouver  l'au- 
tre; il  est  plus  posé^,  et  plus  raisonnable.  Holà  ! 


SCÈNE  V. 
MARPHURIUS  ' ,  SGAN ARELLE . 

MARPHURIUS. 

Que  voulez-vous  de  moi,  Seigneur  Sganarelle? 

SGAX ARELLE. 

Seigneur  Docteur,  j'aurois  besoin  de  votre  conseil  sur 


scopiej\a  conjecture  par  les  traits  du  visage*  \a  chiromancie,  par  riuspeclion  de 
la  main;  enCa  la  géomancie^  dit  M.  Littré,  est  «  l'art....  de  deviner  l'avenir 
en  jetant  une  poignée  de  poussière  ou  de  terre  au  hasard  sur  une  tal)le,  pour 
juger  des  événements  futurs  parles  lignes  et  les  figures  qui  en  résultent.  » 

1.  L'édition  de  1734  fait  du  monologue  de  Sganarelle  une  scène  à  part,  la 
vil°,  précédée  des  mots  :  Sganarei,le,  seul. 

2.  Peut-être  qu'il  sera  plus  posé.  (1682,  ms.  Philidor  et  1734.) 

3.  Giordano  Bruno,  brûlé  vif  à  Rome,  en  1600,  comme  hérétique,  a  com- 
posé une  comédie  intitulée  :  Candelaio,  comedia  del  Bruno  yolano  achade- 
mico  di  nulla  actiademia,  detto  il  fastidilo,  arec  cette  épigraphe  :  In  tristitia 
hilaris  :  in  hilaritale  tristis  ^  très-petit  in-8°,  in  Parigi,  oppressa  Guglelmo 
Giuliano,  al  segno  de  V Amicitia ,  1382.  On  y  trouve  un  personnage  de  pé- 
dant nommé  Mamphurio^  lequel  n'a  d'ailleurs  que  cette  ressemblance  de  nom 
avec  le  Marphurius  de  Molière".  Dans  l'imitation  française  de  cette  comédie, 
Boniface  et  le  Pédant  (Paris,  i633),  ce  personnage  devient  Mainphurius. 
Peut-être  est-ce  là  que  Molière  a  été  prendre  ce  nom,  qui,  sous  l'une  comme 
sous  l'autre  forme,  rappelle  celui  de  Marjorio,  que  les  Romains  donnaient  au 
vis-à-vis  de  Pasquin  (voyez  les  Lettres  de  Mme  de  Sévigné,  tome  V,  p.  36, 
oii  il  est  francisé  en  Marjore) .  Raiielais,  dans  le  répertoire  de  la  librairie  de 
Saint-Victor  (tome  I,  p.  246  et  248),  a  mis  sous  ces  deux  fameux  noms,  en  y 
accolant  les  qualités  de  docteur  et  de  bachelier,  trois  de  ses  titres  de  livres  les 
plus  grotesques  :  Pasijuili  doctoris  murmorei,  de,  etc.  —  Marforii,  hacalarii 
cubantis  Romse^  de,  etc.  —  Apologie  d'icelui  contre  ceux  qui  disent  que,  etc. 

1  Voyez  l'intéressante  scène  du  Candelaio  traduite  par  M.  Moland,  p.  106 
et  suivantes  de  son  livre  intitulé  Molière  et  la  comédie  italienne. 


SCENE  V.  47 

une  petite  affaire  dont  il  s'agit,  et  je  suis  venu  ici  pour 
cela'.  Ah!  voilà  qui  va  bien  :  il  écoute  le  monde  celui-ci. 

MARPHURIUS. 

Seigneur  Sganarelle,  changez,  s'il  vous  plaît,  cette  fa- 
çon de  parler.  Notre  philosophie  ordonne  de  ne  point 
énoncer  de  proposition  décisive,  de  parler  de  tout  avec 
incertitude,  de  suspendre  toujours  son  jugement;  et,  par 
cette  raison,  vous  ne  devez  pas  dire  :  «Je  suis  venu;  » 
mais  :  «  Il  me  semble  que  je  suis  venu  ^.  » 

SGANARELLE. 

Il  me  semble  ! 

MARPHURIUS. 

Oui. 


I.  L'édition  de  1784  ajoute  devant  Ah!  les  mots  :  A  part. 

a.  On  peut  lire  dans  Rabelais  (livre  III)  les  deux  chapitres  (xxxv  etxxxvi) 
où  Trouillogan,  philosophe  pyrrhonien  comme  Marphurius,  répond  à  peu 
près  de  même  à  Panurge  qui  le  consulte  sur  la  difficulté  de  mariage.  Nous 
nous  bornerons  à  en  rappeler  quelques  traits  (tome  II,  p.  172  et  173)  :  «  Or 
çà,  de  par  Dieu,  me  dois-je  marier  ?  —  Il  y  a  de  l'apparence.  —  Et  si  je 
ne  me  marie  point?  —  Je  n'y  voi  inconvénient  aucun.  —  Vous  n'y  en  voyez 
point?  —  Nul,  ou  la  vue  me  déçoit.  —  Je  y  en  trouve  plus  de  cinq  cents.  — 
Comptez-les....  —  Doncques  me  marierai-je?  —  Par  aventure.  —  M'en  trou- 
verai-je  bien?  —  Selon  la  rencontre.  —  Aussi  si  je  rencontre  bien,  comme 
j'espère,  serai-je  heureux?  — Assez.  —  Touruons  à  contre-poil.  Et  si  rencontre 
mal  ?  —  Je  m'en  excuse.  —  Mais  conseillez-moi  de  grâce  :  que  dois-je  faire?  — 
Ce  que  voudrez,  etc.  »  La  conclusion  des  deux  scènes  n'est  pas  la  même,  et 
on  ne  trouve  rien  dans  Rabelais  qui  ait  pu  suggérer  à  Molière  l'idée  de  sa 
plaisante  réfutation  du  scepticisme.  Ce  genre  d'argumentation  physique  se 
trouve  indiqué  par  un  philosophe  ancien  ;  mais  quoique  l'idée  soit  la  même, 
il  est  fort  peu  probable  que  Molière  l'ait  puisée  là.  Epictète  dit  dans  ses  entre- 
tiens, en  parlant  de  ceux  qui  font  profession  de  douter  de  tout  [Discours  phi- 
losophiques recueillis  par  Arrien,  traduction  de  A.  P.  Thurot,  i838,  livre  II, 
chapitre  xx,  p.  282  )  :  «  Si  j'étais  l'esclave  de  quelqu'un  de  ces  gens-là, 
dussé-je  être  battu  de  verges  tous  les  jours,  je  saurais  bien  trouver  le  moyen 
de  le  faire  enrager.  «  Garçon,  mets  un  peu  d'Iiuile  dans  ce  bain.  »  Au  lieu 
d'huile  j'apporterais  de  la  saumure....  a.  N'est-ce  pas  de  la  sauce  de  saumure? 
tt  —  Comment  le  sais-tu,  puisque  nos  sens  nous  ti'ompent?  »  Si  j'avais  seule- 
ment trois  ou  quatre  camarades  d'esclavage  qui  pensassent  comme  moi,  je  force- 
rais un  pareil  homme  à  se  pendre  ou  bien  à  changer  d'avis.  Mais  ils  se  mo- 
quent de  nous,  se  servant  très-bien  des  facultés  que  la  nature  nous  a  données 
à  touSj  et  n'en  méconnaissant  l'existence  que  dans  leurs  discours.  » 


48  LE  MARIAGE  FORCE. 

SGANARELLE. 

Parbleu!  il  faut  bien  qu'il  me  le  semble',  puisque 
cela  est. 

MARPHLRIUS. 

Ce  n'est  pas  une  conséquence  ;  et  il  peut  vous  sem- 
bler^, sans  que  la  chose  soit  véritable. 

SGANARELLE. 

Comment?  il  n'est  pas  vrai  que  je  suis  venu? 

MARPHLRIUS. 

Cela  est  incertain,  et  nous  devons  douter  de  tout. 

SGANARELLE. 

Quoi?  je  ne  suis  pas  ici,  et  vous  ne  me  parlez  pas? 

MARPHURIUS. 

Il  m'apparoît  que  vous  êtes  là,  et  il  me  semble  que 
je  vous  parle;  mais  il  n'est  pas  assuré  que  cela  soit. 

SGANARELLE. 

Eh!  que  diable!  vous  vous  moquez.  ^le  voilà,  et  vous 
voilà  bien  nettement,  et  il  n'y  a  point  de  me  semble  à  tout 
cela.  Laissons  ces  subtilités,  je  vous  prie,  et  parlons  de 
mon  affaire.  Je  viens  vous  dire  que  j'ai  envie  de  me 
marier. 

MARPHURIUS. 


Je  n'en  sais  rien. 
Je  vous  le  dis. 
Il  se  peut  faire. 


SGANARELLE. 


MARPHURIUS. 


SGANARELLE. 

La  fille  que  je  veux  prendre   est   fort  jeune  et  fort 
belle. 

MARPHURIUS. 

Il  n'est  pas  impossible. 

1.  Qu'il  me  semble.  (1682^  ms.  Philidor  et  1734.) 

2.  Vous  le  sembler,  (1730,  33,  34.) 


SCÈNE   V.  4g 

SGANARELLE. 

Ferai-je  bien  ou  mal  de  l'épouser? 

MARPHURIUS. 

L'un  ou  r autre. 

sganarelle'. 
Ah!  ah  !  voici  une  autre  musique'.  Je  vous  demande 
si  je  ferai  bien  d'épouser  la  fille  dont  je  vous  parle. 

MARPHURIUS. 

Selon  la  rencontre. 

SGANARELLE. 

Ferai-je  mal? 

MARPHURIUS. 

Par  aventure. 

SGANARELLE. 

De  grâce,  répondez-moi  comme  il  faut. 

MARPHURIUS. 

C'est  mon  dessein. 

SGANARELLE. 

J'ai  une  grande  inclination  pour  la  fille. 

MARPHURIUS. 

Cela  peut  être. 

SGANARELLE. 

Le  père  me  l'a  accordée. 

MARPHURIUS. 

Il  se  pourroit. 

SGANARELLE. 

Mais,  en  l'épousant,  je  crains  d'être  cocu."'.^ 

MARPHURIUS. 

La  chose  est  faisable. 


I .  SGANARELi,E,  à  part. 

Ah!  ah!  voici  une   autre  musique.   [A  Marphurius.)  Je  vous  demande.. 
(1734.) 

1.  Une  autre  façon  de  parler.  C'est  un  exemple  à  ajouter  à  l'article  Mu- 
sique, lï'j  dans  le  Dictionnaire  de  M,  Liiiré. 

Moi  1ÈRE.   IV  4 


5o  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

SGANARELLE. 

Qu'en  pensez- vous? 

MARPIIURIUS. 

Il  n'y  a  pas  d'impossibilité. 

SGANARELLE. 

Mais  que  feriez-vous,  si  vous  étiez  en  ma  place  '  ? 

MARPUURIUS. 

Je  ne  sais. 

SGANARELLE. 

Que  me  conseillez-vous  de  faire  ? 

MARPHURICS. 

Ce  qui  vous  plaira. 

SGANARELLE. 

J'enrage. 

MARPHURIUS. 

Je  m'en  lave  les  mains. 

SGANARELLE. 

Au  diable  soit  le  vieux  rêveur^! 

MARPHURIUS. 

Il  en  sera  ce  qui  pourra, 

SGANARELLE '. 

La  peste  du  bourreau*  !  Je  te  ferai  changer  de  note^, 
chien  de  philosophe  enragé®. 

MARPHURIUS. 

Ah!  ah! ah! 

SGANARELLE. 

Te  voilà  payé  de  ton  galimatias,  et  me  voilà  content. 


1.  Si  vous  étiez  à  ma  place  ?  (1734.) 

2.  Au  diable  soit  le  rêveur!  (1734.) 

3.  SGANARELLE,  à  /Jari.    (1734.) 

4.  La  peste  le  bourreau  !  (Ms.  Philidor.)  —  Le  même  manuscrit  et  l'édition 
de  1682  ajoutent  ici  :  Il  prend  un    bâton, 

5.  Comparez  ci-dessus,  |>.  4(),  l'emploi  analogue  du  mot  musique. 

6.  //  donne  des  coups  de  bâton  à  Marphurius.  (1734.) 


i 


SCENE  V.  5i 

MARPHURIUS. 

Comment?  Quelle  insolence  !  M'outrager  de  la  sorte  ! 
Avoir  eu  raudace^  de  battre  un  philosophe  comme  moi  ! 

SGANAUELLE. 

Corrigez,  s'il  vous  plaît,  cette  manière  de  parler.  Il 
faut  douter  de  toutes  choses,  et  vous  ne  devez  pas  dire 
que  je  vous  ai  battu,  mais  qu'il  vous  semble  que  je  vous 
ai  battu. 

MARPHURIUS. 

Ah  !  je  m'en  vais  faire  ma  plainte  *  au  commissaire 
du  quartier'',  des  coups  que  j'ai  reçus. 

SGANARELLE. 

Je  m'en  lave  les  mains. 

MARPHURIUS. 

J'en  ai  les  marques  sur  ma  personne. 

SGAXARELLE. 

Il  se  peut  faire. 

MARPHURIUS. 

C'est  toi  qui  m'as  traité  ainsi. 

SGANARELLE. 

Il  n'y  a  pas  d'impossibilité. 

MARPHURIUS. 

J'aurai  un  décret*  contre  toi. 

SGANARELLE. 

Je  n'en  sais  rien. 


1.  Avoir  l'audace.  {Ms.  Pldlidor.) 

2.  Une  plainte,  [Ibidem.) 

3.  Une  ordonnance  de  HenrillI,  de  i586,  énumère  les  fonctions  et  devoirs 
des  commissaires  de  police  des  quartiers.  Ils  étaient,  dans  l'origine,  attachés  à 
un  tribunal;  de  là  l'usage  de  porter  la  robe,  qu'ils  ont  gardé  jusqu'au  dix- 
huitième  siècle. 

4-  Un  décret  de  prise  de  corps.  Le  magistrat  décrétait  l'inculpé  ou  contre 
l'inculpé  : 

L'on  décrète  : 

On  le  prend 

(Vers  7G0  et  761  des  Plaideurs,) 


Sa  LE  MARIAGE  FORCE. 

MARPHURIUS. 

Et  tu  seras  condamné  en  justice. 

SGANARELLE. 

Il  en  sera  ce  qui  pourra. 

MARPHURIUS. 

Laisse-moi  faire. 

SGANARELLE*. 

Comment?  on  ne  sauroit  tirer  une  parole  positive 'de 
ce  chien  d'homme-là,  et  l'on  est  aussi  savant  à  la  fin 
qu'au  commencement.  Que  dois-je  faire  dans  l'incerti- 
tude des  suites  de  mon  mariage  ?  Jamais  homme  ne  fut 
plus  embarrassé  que  je  suis.  Ah!  voici  des  Egyptien- 
nes ';  il  faut  que  je  me  fasse  dire  par  elles  ma  bonne 
aventure . 


SCENE  VI. 
DEUX  ÉGYPTIENNES*,  SGANARELLE». 

(Les  Egyptiennes*,  avec  leurs  tambours  de  basque,  entrent  en  cliantant 
et  dansant'.) 

SGANARELLE*. 

Elles  sont  gaillardes.  Écoutez,  vous  autres,  y  a-t-il 
moyen  de  me  dire  ma  bonne  fortune  ? 

I.  SCÈNE  IX. 

SGANARELI.E,  seul.  (1734.) 

a.  Le  mot  positive  manque  dans  l'édition  de  1 784. 

3.  Ah  !  Voici  des  Bohémiennes.  (1734.) 

4.  L'édition  de  1734  remplace  ici,  et  dans  toute  la  suite  de  cette  scène,  le 
mot  Egyptienne  par  le  mot  Boliémienne. 

5.  2  Egyptiens,  4  Egyptiennes,  Sgamarelle.  {^Ms.  Philidor.)  Mais  cette 
indication,  et  peut-être  même  l'argument  dont  elle  est  précédée  dans  ce  manu- 
scrit (oîi  est  omis  le  jeu  de  scène  qui  suit,  dans  notre  texte,  les  noms  des  per- 
sonnages), ne  paraît  convenir  qu'à  la  troisième  entrée  du  ballet  (voyez  ci-après, 
p.  77  et  note  1). 

6.  Les  deux  Egyptiennes.  {1734.) 

7.  Et  en  dansant.  (1734.) 

8.  Le  nom  de  Sganarelle  manque  ici  dans  l'édition  originale  et  dans  celles 
1674  et  de  1675  A. 


SCENE  VI.  53 

1.  ÉGYPTIENNE. 

Oui,  mon  bon  Monsieur',  nous  voici  deux  qui  te  la 
diront*. 

2.  ÉGYPTIENNE. 

Tu  n'as  seulement  qu'à  nous  donner  ta  main,  avec  la 
croix  dedans',  et  nous  te  dirons  quelque  chose  pour  ton 
bon  profit. 

SGANARELLE. 

Tenez,  les  voilà  toutes  deux  avec  ce  que  vous  de- 
mandez. 

I.   ÉGYPTIENNE. 

Tu  as  une  bonne  physionomie*,  mon  bon  Monsieur, 
une  bonne  physionomie. 

2.    ÉGYPTIENNE. 

Oui,  bonne  physionomie  ^-^  physionomie  d'un  homme 
qui  sera  un  jour  quelque  chose. 

1.  ÉGYPTIENNE. 

Tu  seras  marié  avant  qu'il  soit  peu,  mon  bon  Mon- 
sieur, tu  seras  marié  avant  qu'il  soit  peu**. 

2.  ÉGYPTIENNE. 

Tu  épouseras  une  femme  gentille,  une  femme  gen- 
tille. 


1.  Oui,  mon  beau  Monsieur.  {1734.) 

2.  Qui  te  la  dirons,  (1734.)  —  Toutes  les  éditions  antérieures  à  1734  ont  la 
troisième  personne  :  diront, 

3.  C'est-à-dire  une  pièce  de  monnaie  marquée  d'une  croix.  Auger  renvoie  à 
la  Comédie  des  proverbes,  d'Adrien  de  Montluc  (acte  III,  scène  m),  où  une 
prétendue  Bohémienne  dit  à  un  personnage  qui  lui  demande  si  elle  sait  dire 
la  bonne  aventure  :  «  Oui-dea,  mon  bon  Seigneur.  Mais  donnez-moi  donc  la 
pièce  blanche,  ou  bien  je  ne  vous  dirai  rien.  »  Un  autre  dit  :  «  Aveignez  donc 
la  croix,  mon  bon  Seigneur;  elle  chasse  celui  qui  n'a  point  de  blanc  en  l'œil 
[c^est'à-dire  le  diable);  »  et  plus  loin  le  même  persormage  ajoute  :  «Il  faut  une 
croix  marquée  en  un  beau  quart  d'écu^  pource  que  ce  métail  porte  médecine.  » 

4.  Tu  as  bonne  physionomie.  [Ms.  Philidor,) 

5.  «  Oui,  une  bonne  physionomie,  »  dans  toutes  les  éditions,  sauf  la  pre- 
mière et  1675  A,  1684  A,  1694  B. 

6.  Devant  qu'il  soit  peu.  {Ms.  Philidor.) 


54  LE  MARIAGE  FORCE. 

I.    ÉGYPTIENNE. 

Oui,  une  femme  qui  sera  chérie  et  aimée  de  tout  le 
monde. 

2.    ÉGYPTIENNE. 

Une  femme  qui  te  fera  beaucoup  d'amis,  mon  bon 
Monsieur,  qui  te  fera  beaucoup  d'amis. 

1.  ÉGYPTIENNE. 

Une  femme  qui  fera  venir  l'abondance  chez  toi. 

2.  ÉGYPTIENNE. 

Une  femme  qui  te  donnera  une  grande  réputation . 

I.    ÉGYPTIENNE. 

Tu  seras  considéré  par  elle,  mon  bon  Monsieur,  tu  se- 
ras considéré  par  elle. 

SGANARELLE. 

Voilà  qui  est  bien.  INIais  dites-moi  un  peu,  suis-je  me- 
nacé d'être  cocu? 

2.    ÉGYPTIENNE*. 


Cocu? 

SGANARELLE. 

Oui. 

I.   Égyptienne' 

Cocu^? 

SGANARELLE. 

Oui,  si  je  suis  menacé  d'être  cocu? 

(Toutes  deux  chantent  et  dansent  :  La,  la,  la,  la,.,.'') 
SGANARELLE^. 

Que  diable!  ce  n'est  pas  là  me  répondre.  Venez  çà. 
Je  vous  demande  à  toutes  deux  si  je  serai  cocu. 

1.  Première  Égyptienne.  [Ms.  Philidor.) 

2.  Deuxième  Égyptienne.  [Ibidem.) 

3.  Les  deux  Bohémiennes  chantent  et  dansent.  (1734.)  —  Les  deux  Bohé- 
miennes dansent  et  chantent.  (1773.) 

4.  La,  la,  la.  (1730.)  —  Lesdeux  Bohémiennes  chantent  et  dansent.  (1734.) 
—  Les  deux  Bohémiennes  dansent  et  chantent.  (1773.)  Ces  deux  éditions  omet- 
tent ici  et  un  peu  plus  loin  :  La,  la,  la,  la. 

5.  Le  manuscrit  Philidor  n'a  pas  l'en-tête  :  Sganarelle,  et,  à  la  place,  après 
La,  la,  la,  la,  il  ajoute  :  Et  Sganarelle  continue. 


SCENE  VI.  55 

2.    ÉGYPTIENNE. 
Cocu,    VOUS? 

SGANARELLE. 

Oui,  si  je  serai  cocu? 

I.    ÉGYPTIENNE. 
Vous,   COCU? 

SGANARELLE. 

Oui,  si  je  le  serai  ou  non? 

(Toutes  deai  chantent  et  dansent  :  La^  la,  la,  la.,.,  ') 
SGANARELLE^. 

Peste  soit  des  carognes,  qui  me  laissent  clans  Tinquié- 
tude!  Il  faut  absolument  que  je  sache  la  destinée  de 
mon  mariage;  et  pour  cela,  je  veux  aller  trouver  ce 
grand  magicien  dont  tout  le  monde  parle  tant,  et  qui, 
par  son  art  admirable,  fait  voir  tout  ce  que  Ton  souhaite. 
Ma  foi,  je  crois  que  je  n'ai  que  faire  d'aller  au  magi- 
cien, et  voici  qui  me  montre  tout  ce  que  je  puis  de- 
mander'. 

SCÈNE  VIL 

DORIMÈNE,  LYCASTE,  SGANARELLE  *. 

LYCASTE. 

Quoi?  belle  Dorimène,  c'est  sans  raillerie  que  vous 
parlez? 

1.  Toutes  deux  chantent  et  dansent  en  s'en  allant  :  la,  la,  la,  la.  (Ms. 
Pkilidor  et  1682,  94  B,  97,  17 10,  3o,  33.)  —  Les  deux  Bohémiennes  sortent 
en  chantant  et  en  dansant,  (1734.) 

2.  SCÈNE  XI. 
sganarellj: ,  seul.  (1734-) 

3.  Cette  dernière  phrase  n'est  pas  dans  le  manuscrit  Philidor,  qui  la  rem- 
place par  le  mot  Rola  !  et  qui  arrête  ici  le  second  acte,  en  le  faisant  suivre  du 
2*  intermède,  entre  le  Magicien  et  Sganarelle  (voyez  ci-après,  p.  79  et  note  2) . 
La  scène  suivante,  dans  le  manuscrit,  ouvre  le  III"  acte  (voyez  p.  82,  note  2). 

4.  DoRiMÈjfE,  Lycaste,  Sganareli  e,  retiré  dans  un  coin  du  théâtre  sans 
être  vu,  (1734.) 


56  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

DORIMÈNE. 

Sans  raillerie. 

LTCASTE. 

Vous  vous  mariez  tout  de  bon  ? 

DORIMÈNE. 

Tout  de  bon. 

LYCASTE. 

Et  vos  noces  se  feront  dès  ce  soir? 

DORIMÈNE. 

Dès  ce  soir 

LYCASTE. 

Et  vous  pouvez,  cruelle  que  vous  êtes,  oublier  de  la 
sorte  l'amour  que  j'ai  pour  vous,  et  les  obligeantes  pa- 
roles que  vous  m'aviez  données  '  ? 

DORIMÈNE. 

Moi?  Point  du  tout.  Je  vous  considère  toujours  de 
même,  et  ce  mariage  ne  doit  point  vous  inquiéter  :  c'est 
un  homme  que  je  n'épouse  point  par  amour,  et  sa  seule 
richesse  me  fait  résoudre  à  l'accepter.  Je  n'ai  point  de 
bien;  vous  n'en  avez  point  aussi,  et  vous  savez  que 
sans  cela  on  passe  mal  le  temps  au  monde,  qu'à 
quelque  prix  que  ce  soit,  il  faut  tâcher  d'en  avoir.  J'ai 
embrassé  cette  occasion-ci  de  me  mettre  à  mon  aise;  et 
je  l'ai  fait  sur  l'espérance  de  me  voir  bientôt  délivrée  du 
barbon  que  je  prends.  C'est  un  homme  qui  mourra 
avant  qu'il  soit  peu,  et  qui  n'a  tout  au  plus  que  six  mois 
dans  le  ventre.  Je  vous  le  garantis  défunt  dans  le  temps 
^--«^__^^que  je  dis;  et  je  n'aurai  pas  longuement  à  demander 
—  pour  moi  au  CieP  l'heureux  état  de  veuve.  Ah!  '  nous 
parlions  de  vous,  et  nous  en  disions*  tout  le  bien  qu'on 
en  sauroit  dire. 

1.  Que  TOUS  m'avez  données  ?  (1684A,  94B.) 

2.  Les  mots  au  Ciel  ne  sont  pas  dans  le  manuscrit  Pbilidor. 

3.  A  Sganarelle,  qu'elle  aperçoit.  (1734.) 

4.  Et  nous  disions.  [Als.  Pliilidor.) 


SCENE  VII.  57 

LYCASTE. 

Est-ce  là  Monsieur...? 

DORIMÈNE. 

Oui,  c'est  Monsieur  qui  me  prend  pour  femme. 

LYCASTE. 

Agréez,  Monsieur,  que  je  vous  félicite  de  votre  ma- 
riage, et  vous  présente  en  même  temps  mes  très-hum- 
bles services.  Je  vous  assure  que  vous  épousez  là  une 
très-honnête  personne;  et  vous.  Mademoiselle,  je  me 
réjouis  avec  vous  aussi  de  l'heureux  choix  que  vous 
avez  fait.  Vous  ne  pouviez  pas  mieux  trouver,  et  Mon- 
sieur a  toute  la  mine  d'être  un  fort  bon  mari.  Oui,  Mon- 
sieur, je  veux  faire ^  amitié  avec  vous,  et  lier  ensemble 
un  petit  commerce  de  visites  et  de  divertissements. 

DORIMÈNE. 

C'est  trop  d'honneur  que  vous  nous  faites  à  tous  deux. 
Mais  allons,  le  temps  me  presse,  et  nous  aurons  tout  le 
loisir  de  nous  entretenir  ensemble. 

SGANARELLE*. 

Me  voilà  tout  à  fait  dégoûté  de  mon  mariage,  et  je 
crois  que  je  ne  ferai  pas  mal'  de  m'aller  dégager  de  ma 
parole.  Il  m'en  a  coûté  quelque  argent;  mais  il  vaut 
mieux  encore  perdre  cela  que  de  m'exposer  à  quelque 
chose  de  pis.  Tâchons  adroitement  de  nous  débarrasser 
de  cette  affaire.  Holà*! 


1.  Oui,  je  veux  faire.  {Ms.  Philidor  et  1682.) 

2.  L'édition  de  1734  fait  du  monologue  de   Sganarelle   une  scène   à  part, 
la  xni*,  en  tête  de  laquelle  elle  met  :  Sganarelle,  seul. 

3.  Et  je  ne  ferai  pas  mal.  [Ms,  Philidor.) 

4.  Il  frappe  à  la  porte  de  la  maison  d' Alcantor,  (1734.) 


58  LE  MARIAGE  FORCE. 


SCENE   VIII. 
ALCANTOR,  SGANARELLE. 

ALCANTOR. 

Ail  !  mon  gendre,  soyez  le  bienvenu. 

SGANARELLE. 

Monsieur,  votre  serviteur. 

ALCANTOR. 

Vous  venez  pour  conclure  le  mariage  ? 

SGANARELLE. 

Excusez-moi. 

ALCANTOR. 

Je  vous  promets  que  j'en  ai  autant  d'impatience  que 
vous. 

SGANARELLE. 

Je  viens  ici  pour  autre  sujet*. 

ALCANTOR. 

J'ai  donné  ordre  à  toutes  les  choses  nécessaires  pour 
cette  fête. 

SGANARELLE. 

Il  n'est  pas  question  de  cela. 

ALCANTOR. 

Les  violons  sont  retenus,  le  festin  est  commandé,  et 
ma  fille  est  parée  pour  vous  recevoir. 

SGANARELLE. 

Ce  n'est  pas  ce  qui  m'amène. 

ALCANTOR. 

Enfin  vous  allez  être  satisfait  et  rien  ne  peut  retar- 
der votre  contentement. 

I.  Pour  un  autre  sujet.  (1697,  1710,  18,  3o,  33,  34-) 


SCÈNE  VIII.  59 

SGANARELLE. 

Mon  Dieu  !  c'est  autre  chose. 

ALCANTOR. 

Allons,  entrez  donc,  mon  gendre. 

SGANARELLE. 

J'ai  un  petit  mot  à  vous  dire. 

ALCANTOR. 

Ah  !  mon  Dieu,  ne  faisons  point  de  cérémonie.  Entrez 
vite,  s'il  vous  plaît. 

SGANARELLE. 

Non,  vous  dis-je.  Je  vous  veux  parler*  auparavant. 

ALCANTOR. 

Vous  voulez  me  dire  quelque  chose  ? 

SGANARELLE. 

Oui. 

ALCANTOR. 

Et  quoi? 

SGANARELLE. 

Seigneur  Alcantor,  j'ai  demandé  votre  fille  en  ma- 
riage, il  est  vrai,  et  vous  me  l'avez  accordée  ;  mais  je 
me  trouve  un  peu  avancé  en  âge  pour  elle,  et  je  consi- 
dère que  je  ne  suis  point  du  tout  son  fait. 

ALCANTOR. 

Pardonnez-moi,  ma  fille  vous  trouve  bien  comme 
vous  êtes  ;  et  je  suis  sûr  qu'elle  vivra  fort  contente  avec 
vous. 

SGANARELLE. 

Point.  J'ai  parfois  des  bizarreries  épouvantables,  et 
elle  auroit  trop  à  souffrir  de  ma  mauvaise  humeur. 

ALCANTOR. 

Ma  fille  a  de  la  complaisance,  et  vous  verrez  qu'elle 
s'accommodera  entièrement  à  vous. 

I.  Je  veux  vous  parler.  {Ms.  Philidorj  1718,  3o,  33,  34-) 


6o  LE  MARIAGE  FORCE. 

SGANARELLE. 

Tai  quelques  infirmités  sur  mon  corps  qui  pourroient 
la  dégoûter. 

ALCANTOR. 

Cela  n'est  rien.  Une  honnête  femme  ne  se  dégoûte 
jamais  de  son  mari. 

SGANARELLE. 

Enfin  voulez-vous  que  je  vous  dise  ?  je  ne  vous  con- 
seille pas  ^  de  me  la  donner. 

ALCANTOR. 

Vous  moquez-vous?  J'aimerois  mieux  mourir  que  d'a- 
voir manqué  à  ma  parole. 

SGANARELLE. 

Mon  Dieu,  je  vous  en  dispense,  et  je.... 

ALCANTOR. 

Point  du  tout.  Je  vous  l'ai  promise  ;  et  vous  l'aurez  en 
dépit  de  tous  ceux  qui  y  prétendent. 

SGANARELLE*. 

Que  diable! 

ALCANTOR. 

Voyez-vous,  j'ai  une  estime  et  une  amitié  pour  vous 
toute  particulière  ;  et  j  e  refuserois  ma  fille  à  un  prince 
pour  vous  la  donner. 

SGANARELLE. 

Seigneur  Alcantor,  je  vous  suis  obligé  de  l'honneur 
que  vous  me  faites,  mais  je  vous  déclare  que  je  ne  me 
veux  point  marier'. 

ALCANTOR. 

Qui,  vous? 

SGANARELLE. 

Oui,  moi. 


1.  Je  ne  vous  conseille  point.  (1682,97,  1710,  3o,  33,  34-) 

2.  Sganarelle,  h  part,  {\-/i!^.) 

3.  Que  je  ne  veux  point  me  marier.  (1734.) 


SCENE   VIII.  6î 

ALCANTOR. 

Et  la  raison  ? 

SGANARELLE. 

La  raison  ?  c'est  que  je  ne  me  sens  point  propre  pour 
le  mariage,  et  que  je  veux  imiter  mon  père,  et  tous  ceux 
de  ma  race,  qui  ne  se  sont  jamais  voulu  marier*. 

ALCANTOR. 

Ecoutez,  les  volontés  sont  libres;  et  je  suis  homme  à 
ne  contraindre  jamais  personne.  Vous  vous  êtes  engagé 
avec  moi  pour  épouser  ma  fille,  et  tout  est  préparé  pour 
cela  ;  mais  puisque  vous  voulez  retirer  votre  parole,  je 
vais  voir  ce  qu'il  y  a  à  faire  ;  et  vous  aurez  bientôt  de 
mes  nouvelles. 

SGANARELLE^. 

Encore  est-il  plus  raisonnable  que  je  ne  pensois,  et 
je  croyois  avoir  bien  plus  de  peine  à  m'en  dégager.  Ma 
foi,  quand  j'y  songe,  j'ai  fait  fort  sagement  de  me  tirer 
de  cette  affaire;  et  j'allois  faire  un  pas^  dont  je  me  se- 
rois  peut-être  longtemps  repenti.  Mais  voici  le  fils  qui 
me  vient  rendre  réponse. 

1.  On  lit  dans  le  Ménagiana  (édition  de  1729,  tome  H,  p.  197  et  198)  : 
a  On  disoit  d'un  certain  bâtard  :  Il  fera  comme  Monsieur  son  père,  il  ne  se 
mariera  point,  Molière  a  employé  cette  pensée  dans  le  Mariage  forcé;  j'en 
avois  fait  auparavant  une  épigramme,  qui  finit  par  ces  quatre  vers  : 

A  l'exemple  de  son  père, 
A  l'exemple  de  sa  mère. 
Ce  redoutable  guerrier 
Ne  veut  point  se  marier. 

Et  Malleville  avoit  dit  avant  moi  : 

Pour  mettre  ton  esprit  en  paix, 
Résous-toi  d'imiter  ton  père  : 
Tu  ne  te  marieras  jamais.  » 

2.  SCÈNE  XV. 

SGANARELLE,    SCul.     (1734.) 

3.  Repas j  pour  pas,  dans  les  éditions  de  1684  A  et  de  1694  B. 


62  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

SCÈNE   IX. 
ALCIDAS,  SGANARELLE. 

ALCIDAS,   parlant  toujours     d'un  ton  doucereux. 

Monsieur,  je  suis  votre  serviteur  très-humble. 

SGANARELLE. 

Monsieur,  je  suis  le  vôtre  de  tout  mou  cœur. 

ALCIDAS  ^ 

Mon  père  m'a  dit,  IMonsieur,  que  vous  vous  étiez  venu 
dégager  de  la  parole  que  vous  aviez  donnée. 

SGANARELLE. 

Oui,  Monsieur  :  c'est  avec  regret;  mais.... 

ALCIDAS. 

Oh  !  Monsieur,  il  n'y  a  pas  de  mal  à  cela. 

SGANARELLE. 

J'en  suis  fâché,  je  vous  assure;  et  je  souhaiterois.... 

ALCIDAS. 
Cela  n'est  rien,   vous  diS-je.    (Lui  présentant  deux  épées^.) 

Monsieur,  prenez  la  peine  de  choisir  de  ces  deux  épées 
laquelle  vous  voulez. 

SGANARELLE. 

De  ces  deux  épées  ? 

ALCIDAS. 

Oui,  s'il  vous  plaît. 

SGANARELLE. 

A  quoi  bon  ? 

ALCIDAS. 

Monsieur,  comme  vous  refusez  d'épouser  ma   sœur 


t.  L'édition  de  1734  supprime  ici  le  mot  toujours  ;  voyez  la  note  suivante. 

2.  AxCLDAS,  toujours  avec  le  même  ton.  (1734.) 

3.  Alcidas  présente  à  Sganarelle  deux  épées,  (1734.) 


SCENE    IX.  63 

après  la  parole  donnée,  je  crois  que  vous  ne  trouverez 
pas  mauvais  le  petit  compliment  que  je  viens  vous 
faire. 

SGANARELLE. 

Comment  ? 

ALCIDAS. 

D'autres  gens  feroient  du  bruit  *,  et  s'emporteroient 
contre  vous  ;  mais  nous  sommes  personnes  à  traiter  les 
choses  dans  la  douceur;  et  je  viens  vous  dire  civilement 
qu'il  faut,  si  vous  le  trouvez  bon,  que  nous  nous  cou- 
pions la  gorge  ensemble. 

SGANARELLE. 

Voilà  un  compliment  fort  mal  tourné. 

ALCIDAS. 

Allons,  Monsieur,  choisissez,  je  vous  prie. 

SGANARELLE. 

Je  suis  votre  valet,  je  n'ai  point  de  gorge  à  me  cou- 
per. ^  La  vilaine  façon  de  parler  que  voilà  ! 

ALCIDAS, 

Monsieur,  il  faut  que  cela  soit,  s'il  vous  plaît. 

SGANARELLE. 

Eh!  Monsieur,  rengainez  ce  compliment,  je  vous  prie. 

ALCIDAS. 

Dépêchons  vite,  Monsieur  :  j'ai  une  petite  affaire  qui 
m'attend. 

SGANARELLE. 

Je  ne  veux  point  de  cela,  vous  dis-je. 

ALCIDAS. 

Vous  ne  voulez  pas  vous  battre  ? 

SGANARELLE. 

Nenni,  ma  foi. 


1.  Feroient  plus  de  bruit.  (1682,  1734.) 

2.  Devant  La  vilaine  façon^  l'édition  de  1784  ajoute  :  A  part. 


64  LE  MARIAGE  FORCE. 

ALCIDAS. 


Tout  de  bon  ? 
Tout  de  bon. 


SGANARELLE. 


ALCIDAS    . 

Au  moins,  Monsieur,  vous  n'avez  pas  lieu  de  vous 
plaindre,  et^  vous  voyez  que  je  fais  les  choses  dans  l'or- 
dre. Vous  nous  manquez  de  parole,  je  me  veux  battre' 
contre  vous  ;  vous  refusez  de  vous  battre,  je  vous  donne 
des  coups  de  bâton  :  tout  cela  est  dans  les  formes  ;  et 
vous  êtes  trop  honnête  homme  pour  ne  pas  approuver 
mon  procédé. 

SGANARELLE*. 

Quel  diable  d'homme  est-ce  ci  ? 

ALCIDAS '. 
Allons,  Monsieur,    faites   les    choses   galamment,   et 
sans  vous  faire  tirer  l'oreille. 

SGANARELLE. 

Encore  ? 

ALCIDAS. 

Monsieur,  je  ne  contrains  personne  ;  mais  il  faut  que 
vous  vous  battiez,  ou  que  vous  épousiez  ma  sœur. 

SGANARELLE. 

Monsieur,  je  ne  puis  faire  ni  l'un  ni  l'autre,  je  vous 
assure. 

ALCIDAS*. 

Assurément  ? 

1.  Alcidas,  lui  donnant  des  coups  de  bâton,  (1682.)  —  Alcidas  lui  donne 
des  coups  de  bâton.  [Ms,  Philidor.)  —  Alcidas,  après  lui  avoir  donné  des 
coups  de  bâton.  (1734.) 

2.  Ce  mot  et  est  omis  dans  les  éditions  de  1780  et  de  1734. 

3.  Je  veux  me  battre.  [Ms.  Philidor.) 

4.  Sganarelle,  à  part.  (1734.) 

5.  Alctdas  lui  présente  encore  les  deux  épées.  (1682,  ins.  Philidor, 
1730,  73.)  —  Alcidas,  lui  présentant  encore  les  deux  épées.  (1697,  1710,  18.) 
—  Alcidas  lui  représente  encore  les  deux  épées.  (1734  seul.) 

6.  A  partir  d'ici,  jusqu'à  la  fin  de  la  scène,  le  manuscrit  Pliilidor  met  par- 
tout Licidas  pour  Alcidas. 


SCENE  IX.  65 

SGANARELLE. 

Assurément. 

ALCIDAS  '. 

Avec  votre  permission  donc 

SGANARELLE. 

Ah!  ah!  ah!  ah  M 

ALCIDAS. 

Monsieur,  j'ai  tous  les  regrets  du  monde  d'être  obligé 
d'en  user  ainsi  avec  vous  ;  mais  je  ne  cesserai  point,  s'il 
vous  plaît,  que  vous  n'ayez  promis  de  vous  battre,  ou 
d'épouser  ma  sœur*. 

SGANARELLE. 

Hé  bien!  j'épouserai,  j'épouserai 

ALCIDAS. 

Ah  !  Monsieur,  je  suis  ravi  que  vous  vous  mettiez  à 
la  raison,  et  que  les  choses  se  passent  doucement.  Car 
enfin,  vous  êtes  l'homme  du  monde  que  j'estime  le 
plus*,  je  vous  jure;  et  j'aurois  été  au  désespoir  que 
vous  m'eussiez  contraint  à  vous  maltraiter.  Je  vais  ap- 
peler mon  père,  pour  lui  dire  que  tout  est  d'accord'. 

1.  ALcaDAS  lui  donne  encore  des  coups  de  bâton.  (1682  et  ms.  Philidor.)  ■^ 
Dans  l'édition  de  169+  B,  lui  donnant  des  coups  de  bâton.  Celle  de  1734  place 
le  jeu  d«  scène  :  Alcidas  lui  donne,  etc.,  après  les  mots  :  Avec  votre  permis- 
sion donc..,. 

2.  Les  éditions  de  1780  et  de  1784  n'ont  que  trois  fois  ah! 

3.  Il  lève  le  bâton.  (1682,  ms.  PInlidor  et  I754')  —  Alcidas  lève  le 
bâton.  (1773.) 

4.  Que  je  considère  le  plus.  [Ms.  Philidor.) 

5.  Il  va  frdpper  à  la  porte  d'Alcantor.  (1734.)  —  Mme  de  Motteville  «, 
que  cite  Aimé-Martin,  a  fait  le  portrait  suivant  d'un  marquis  de  la  Trousse, 
tué  à  l'ennemi  en  1648,  vrai  brave,  et  honnête  homme,  mais  qui  paraît  avoir 
beaucoup  tenu,  quant  aux  manières,  de  ce  type  du  doucereux  Alcidas.  «  Le 
marquis  de  la  Trousse....  étoit  estimé  brave,  Iionnète  homme,  et  si  civil,  que 
même  quand  il  se  battoit  en  duel,  ce  qui  lui  arrivoit  souvent,  il  faisoit  des 
compliments  à  celui  contre  qui  il  avoit  affaire;  lorsqu'il  donnoit  de  bons  coups 
d'épée,  il  disoit  â  son  ennemi  qu'il  en  étoit  fâché;  et  parmi  ces  douceurs,  il 
donnoit  la  mort  aussi  hardiment  et  avec  autant  de  rudesse  que  le  plus  brutal 
de  tous  les  hommes.  » 

'^  Tome  II,  p.  1 15  de  l'édition  de  M.  F.  Pi.iaux, 

Molière,  iv  5 


66  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

SCÈNE  x^ 

ALCANTOR,  ALCIDAS,  SGANARELLE^ 

ALCIDAS. 

Mon  père,  voilà  Monsieur,  qui  est  tout  à  fait  raison- 
nable. Il  a  voulu  faire  les  choses  de  bonne  grâce,  et 
vous  pouvez  lui  donner  ma  sœur. 

ALCANTOR. 

Monsieur,  voilà  sa  main,  vous  n'avez  qu'à  donner  la 
vôtre.  Loué  soit  le  Ciel  !  M'en  voilà  déchargé,  et  c'est 
vous  désormais  que  regarde  le  soin  de  sa  conduite. 
Allons  nous  réjouir,  et  célébrer  cet  heureux  mariage. 


1.  SCÈXE    DERNIÈRE.    (1734.) 

2,  Alcantor  ,   DoRiMÈNE ,   Alcidas  ,    Sganarelle.    ((682,    'IIS,  Philidoi 
et  1734.) 


FIN    DU    MARIAGE    FOECE. 


LE  MARIAGE  FORCE, 

BALLET  DU  ROI', 

DANSÉ  PAR   5A   MAJESTÉ,   LE   29*^   JOUR   DE   JANVIER^   l564. 


AU  ROI^ 
Sire, 

Après  avoir  présenté  à  Votiie  Majesté  le  recueil  que  j'ai  fait  en 
musique  des  plus  anciens  ballets  dansés  sous  les  règnes  des  rois 
vos  prédécesseurs,  j'ai  cru  ne  devoir  rien  négliger  pour  mettre  en 
ordre  tout  ce  que  M.  de  Lully  a  fait  pour  vos  divertissements, 
avant  les  opéras,  y  joignant  même  les  comédies,   lorsqu'il  y  en  a 

eu  de  mêlées  dans  les  ballets.  Il  n'y  avoit  que *  moi  qui  pussent 

entreprendre  un  pareil  travail,  à  cause  du  soin  que  nous  avons 
pris  de  recueillir,  avec  beaucoup  de  dépenses,  tout  ce  qu'a  produit 
ce  génie  merveilleux,  et  ce  n'est  pas  peu  de  gloire  pour  nous  de 
pouvoir  rétablir  de  si  beaux  ouvrages,  qui  ont  diverti  tant  de  fois 
le  plus  grand  monarque  de  la  terre.  J'espère,  Sire,  que  Votre 
Majesté  sera  satisfaite  de  l'exactitude  que  j'y  ai  apportée  de 
mon  côté,  lui  assurant  que  ce  volume  que  je  lui  présente  sera  bien- 


1.  Dans  le  manuscrit  Pliilidorj  où  le  dialogue  de  la  comédie  et  le  livret 
ainsi  que  la  musique  du  ballet  sont  entremêlés,  comme  ils  le  furent  aux  pre- 
mières représentations,  la  pièce  est  nommée,  au  lieu  de  ballet  du  Roi  :  «  co- 
médie et  ballet  du  Roi.   » 

2.  Le  29  janvier.  (1734O 

3.  Cette  épître,  que  le  manuscrit  Philidor  donne  en  tête  du  Mariage  forcé  ^ 
est  reproduite  (textuellement,  croyons-nous)  au  commencement  de  sept  autres 
volumes,  parmi  ceux  qui  restent  de  la  Collection  de  Philidor,  aux  n°'  8,  9,  10, 
II,  16,  29  et  33,  contenant  la  musique  de  divers  ballets  et  mascarades. 

4.  Cette  lacune  est  au  manuscrit,  où  l'on  a  soigneusement  gratté,  et  rem- 
placé par  des  points,  aussi  bien  ici  que  dans  les  sept  autres  copies  que  nous 
avons  vues  de  l'épître,  un  nom  propre  suivi  d'e<.  M.  E.  Thoinan  (dont  nous 
avons  ci-dessus,  p.  1 1,  note  i,  cité  le  travail)  pense  que  le  nom  effacé  était  celui 
de  François  Fossard,  violoniste  de  la  chapelle  et  collègue  très-peu  actif  de 
Philidor  l'aîné  à  la  bibliothèque  de  musique.  Le  véritable  auteur  de  la  collec- 
tion put  s'affranchir  de  toute  convenance  officielle  quand  il  se  crut  en  drint  de 
reprendre  le  don  qu'il  faisait  ici  au  Roi  :  vojez  ci-dessus,  p.  12,  note  1. 


68  LE  MARIAGE  FORCE. 

tôt  suivi  d'un  autre,  et  que  je  ne  perdrai  aucun  moment  pour  ar- 
river à  la  fin  que  je  me  suis  propose'e,  pourvu  que  Votre  Majesté 
ait  la  bonté  d'en  agréer  la  continuation  :  c'est  la  grâce  que  de- 
mande, 

Sire, 

De  Votre  Majesté 

Le  très-humble,  très-obéissant  et  très-fidèle 
serviteur  et  sujet, 

Philidor  l'aîné  '. 

I.  André  Danican,  dit  Philidor,  le  père  de  celui  des  Philidor  que  son  génie 
des  échecs,  non  moins  que  son  génie  musical,  a  rendu  si  célèbre  :  voyez  ci- 
dessus  la  Notice,  p.  1 1 . 


{ 


LES  ACTEURS  DE  LA  COMÉDIE  ^ 

SGANARELLE.  Molier  ^ . 

GERONIMO.  La  Thorillière. 

DORLMÈNE.  Mlle  du  Parc. 

ALCANTOR.  Béjart. 

LYCANTE  K  La  Grange. 

1.  Noms  des  acteurs  de  la  comédie.  (1734.) 

2.  Telle  est  bien  l'orthographe  de  IV-clilion  originale,  c'est-à- 
dire  du  livret  de  1664.  L'édition  de  1784  porte  :  le  sieur  Mo- 
lière, et  plus  bas  :  le  sieur  la  Thorillière,  le  sieur  Béjart ^  le  sieur  la 
Grange,  le  sieur  Brécourt,  le  sieur  du  Croisy.  —  Le  curieux  inven- 
taire publie  par  M.  E.  Soulié  nous  a  fait  connaître  tout  le  détail 
du  costume  que  portait  Molière  dans  ce  rôle  (vojez  p.  276  des 
Recherches  sur  Molière)  :  «  Dans  la  même  boîte  est  aussi  l'habit  du 
Mariage  forcé,  qui  est  haut-de-chausses  et  manteau  de  couleur  d'o- 
live, doublé  de  vert,  garni  de  boutons  violets  et  argent  faux,  et  un 
jupon  de  satin  à  fleurs  aurore,  garni  de  pareils  boutons  faux,  et  la 
ceinture » 

3.  Lycaste,  par  erreur,  ou  plutôt  par  correction,  pour  Lycante, 
dans  l'édition  de  1734.  Celle  de  1773  fait  précéder  ce  nom,  qu'elle 
écrit  aussi  Lycaste,  de  celui  d^Jlcidas.  La  partition  Philidor,  qui 
contient  au  début  du  III^  acte  la  scène  vu  de  la  comédie  (voyez 
ci-dessus,  p.  55-57,  ^t  ci-après,  p.  82,  note  2),  donne  expressément 
le  nom  de  Lycaste  à  l'amant  de  Dorimène,  et  le  nom  d'Alcidas  au 
frère  de  celle-ci  (voyez  ci-après,  p.  70,  note  4);  on  en  pourrait 
conclure  que  la  scène  de  Dorimène  et  de  son  amant  se  jouait  déjà 
dans  le  3Iariage  forcé  ballet  ;  il  n'y  aurait  rien  de  surprenant  à  ce 
que  l'argument  en  eût  été  omis  lors  de  l'impression,  sans  doute  pré- 
cipitée, du  hATet,  et  à  ce  que  cette  première  omission  eût  amené 
celle  à^Alcidas,  au  lieu  de  celle  de  Lycaste  ou  Lycante,  dans  la  liste 
des  personnages  :  d'iutant  plus  que  la  Grange  pouvait  très-bien 
avoir  été  chargé  des  deux  rôles  successifs  de  l'amant  (Lycante)  et 
du  frère  (Alcidas).  Mais  ce  n'est  là,  après  tout,  qu'une  supposition; 
le  rôle  de  l'amant  a  bien  pu  être  ajouté  par  Molière  pour  l'une  des 


70  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

PRElVnÈRE  BOHÉmENNE  ' .  Mlle  Béjart. 

SECONDE  BOHÉMIENNE.  3111e  de  Brie ^ 

PREIMIER  DOCTEUR.  Brécourt. 

SECOND  DOCTEURS  Du  Croisy  *. 

exécutions  du  ballet  qui  suivirent  la  première,  ou  lorsqu'il  réduisit 
le  ballet  en  comédie,  et,  dans  ce  cas,  le  Lycante  du  ballet  primitif  se 
confondrait,  non  avec  le  Lycaste  (l'amant),  mais  avec  VAlcïdas  (le 
frère)  de  la  comédie. 

1.  L'orthographe  de  l'édition  originale  (1664)  est,  ici  et  à  la  ligne 
suivante  :  Boësmiekne.  On  verra  que  plus  loin  le  mot  est  remplacé 
par  l'équivalent  Egyptiexne. 

2.  L'un  de  ces  deux  rôles  de  Bohémiennes  fut  plus  tard  joué 
par  Mlle  Molière:  voyez  la  iTo^ice,  p.  7  et  note  2. 

3.  La  I.  BOHÉMIEKNE...,  la  11.  bohémieîîiœ...,  le  i.  docteur..., 
le  II.  docteur.  (1734.) 

4.  Voici  en  son  entier  la  liste  du  manuscrit  Philidor  : 

SGAir.\REI.I.E. 
GÉRONIMO. 

DoRoiÈKE,  jeune  coquette  promise  à  Sganarelle. 

Alcantor,  père  de  Dorimène. 

Alcidas,  frère  de  Dorimène. 

Lycaste,  amant  de  Dorimène. 

2  Égyptiennes  et  4  Égyptiens  dansants". 

Pancrace,  docteur  aristotélicien. 

Marphurius,  docteur  pyrrhonien. 

Un  magicien  et  4  démons. 
Cette  liste,  on  le  voit,  est  à  peu  de  chose  près  celle  de  la  comé- 
die. Elle  omet  les  deux  Bohémiennes  ou  les  confond  avec  les  Egyp- 
tiennes dansantes,  et  n'ajoute  que  les  Égyptiens,  le  Magicien  et  ses 
Démons.  Elle  se  termine  par  cette  indication  :  La  scène  est  dans  une 
place  proche  de  la  maison  de  Sganarelle. 

"  Il  faut  Kre  ici  2  Égyptiens  et  4  Egyptiknnes,  comme  à  l'argument  donné 
p.  77,  note  I. 


LE   MARIAGE  FORCÉ. 


AIIGUMENT     . 

Comme  il  n'y  a  rien  au  monde  qui  soit  si  commun  que  le  ma- 
riage, et  que  c'est  une  chose  sur  laquelle  les  hommes  ordinairement 
se  tournent  le  plus  en  ridicules^,  il  n'est  pas  merveilleux  que  ce 
soit  toujours  la  matière  de  la  plupart  des  comédies,  aussi  bien  que 
des  ballets,  qui  sont  des  comédies  muettes  ;  et  c'est  par  là  qu'on  a 
pris  l'idée  de  cette  comédie-mascarade^. 


ACTE  r. 


SCENE  PREMIERE. 

Sganarelle  demande  conseil  au  Seigneur  Géronimo  s'il 
se  doit  marier  ou  non.  Cet  ami  lui  dit  franchement  que 

1.  L'édition  de  1784  a  supprimé  et  cet  argument  général  et,  presque  entiè- 
rement, ceux  des  scènes ,  «  comme  étant,  dit-elle,  inutiles,  peu  exacts  et  assez 
mal  faits.  » 

2.  Il  y  a  bien  ainsi  ridicules  dans  le  livret  de  1664  et  dans  le  manuscrit  Phi- 
lidor,  qui  omet  le  plus  après  tournent. 

3.  De  cette  comédie-ballet.  {Ms.  Pliilidor.) 

4.  Voici  quelles  sont,  pour  le  P'  acte  du  ballet,  les  divisions  de  scène  de 
l'édition   de    1734  : 

Scène  première.  Sganarelle.  —  Scène  n.  Sganarelle,  Géronimo.  — 
Scène  m.  Sganarelle,  seul.  — Scène  iv.  Dorimène,  Sganarelle. —  Scène  v. 
Sganarelle,  seul.  —  Première  Entrée.  La  Jalousie ,  les  Chagrins,  les  Soup- 
çons, —  11.  Entrée.  Quatre  plaisants  ou  goguenards.,,. 


72  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

le  mariage  n'est  guère  le  fait  d'un  homme  de  cinquante 
ans  ;  mais  Sganarelle  lui  répond  qu'il  est  résolu  au  ma- 
riage; et  l'autre,  voyant  cette  extravagance,  de  deman- 
der conseil  après  une  résolution  prise,  lui  conseille  hau- 
tement de  se  marier,  et  le  quitte  en  riant. 


SCENE    IV, 

La  maîtresse  de  Sganarelle  arrive,  qui  lui  dit  qu'elle 
est  ravie  de  se  marier  avec  lui,  pour  pouvoir  sortir* 
promptement  de  la  sujétion  de  son  père,  et  avoir  désor- 
mais toutes  ses  coudées  franches;  et  là-dessus  elle  lui 
conte  la  manière  dont  elle  prétend  vivre  avec  lui,  qui 
sera  proprement  la  naïve  peinture  d'une  coquette  ache- 
vée^. Sganarelle  reste  seul,  assez  étonné;  il  se  plaint*, 
après  ce  discours,  d'une  pesanteur  de  tête  épouvantable, 
et  se  mettant  en  un  coin  du  théâtre  pour  dormir,  il  voit 
en  songe  une  femme  représentée  par  Mlle  Hilaire*,  qui 
chante  ce  récit*  : 

1.  Dans  le  livret  de  i6()4,  scène  deuxiesmï:, 

2.  Pour  sortir.  [M s.  Philuloi.') 

3.  Ce  qui  suit  est  intitulé  intermède  dans  le  manuscrit  Pbilidor. 

4.  Et  se  plaint.  {Ms.  PhUidor.) —  Des  arguments  de  scènes  du  \"  acte,  l'é- 
dition de  1734  ne  donne  que  cette  fin  de  la  scène  11  (pour  elle  la  v^),  fin 
qu'elle  modifie  ainsi  ;  «  11  se  plaignoit  d'une  pesanteur  de  tête  insupportable, 
et  se  mettoit  dans  un  coin  du  théâtre  pour  dormir.  Pendant  son  sommeil,  il 
voyoit  en  songe  ce  qui  forme  le»  deux  premières  entrées  du  ballet.  « 

5.  Belle-sœur  de  Lambert,  une  des  plus  célèbres  cantatrices  du  temps.  Elle 
avait  alors  près  de  trente-neuf  ans  <».  Dix  ans  jdus  tard  (lettre  du  6  novembre 
1673),  Mme  de  Sévigné  se  félicite  encore  de  l'avoir  entendue  chez  Mme  de  la 
Fayette.  Elle  a  eu  l'honneur  d'être  nommée  par  la  Fontaine  avec  Mlle  Raymon 
{Épure  à  de  Niert,  1677)  : 

Ce  n'est  plus  la  saison  de  Raymon  ni  d'Hilaire. 

6.  Qui  chante  le  récit  qui  suit.  {Ms.  Philidor.) 

«  Voyez  ci-après,  au  début  du  Prologue  de  la  Princesse  d'Élide. 


ACTE   1,  SCÈISE   II.  73 


RECIT  DE  LA  BEAUTE  \ 

Si  l'amour  vous  soumet  à  ses  lois  inhumaines, 
Choisissez,  en  aimant,  un  objet  plein  d'appas  ; 

Portez  au  moins  de  belles  chaînes, 
Et  puisqu'il  faut  mourir,  mourez  d'un  beau  trépas. 

Si  l'objet  de  vos  feux  ne  mérite  vos  peines, 
Sous  l'empire  d'amour  ne  vous  engagez  pas  : 
Portez  au  moins,  etc.^. 

PREMIÈRE  ENTRÉE. 

LA  JALOUSIE,   LES  CHAGRINS 
ET  LES  SOUPÇONS. 

La  Jalousie,  le  sieur  Dolivet^. 

1.  La.  Beauté  [Mlle  Hilaire)  chante.  (1734.)  —  Voyez  à  V Appendice  A\i 
tome  I,  p.  525,  la  note  4j  empruntée  à  Bazin. 

2.  D'après  la  partition  Philidor,  le  même  ebant  était  récrit  pour  le  second 
couplet  du  récit  de  la  Beauté.  Dans  le  tome  III  du  recueil  manuscrit  des  Bal- 
lets de  LuUy  qui  est  à  la  Bibliothèque  nationale,  tout  le  second  couplet  est  en 
variations;  elles  sont  reproduites  dans  un  autre  manuscrit  de  la  même  biblio- 
thèque; elles  devaient  être  ])lus  du  goût  de  la  cantatrice  qu'une  si  exacte  répé- 
tition du  même  air.  Le  copiste  de  ce  tome  III ,  plus  attentif  à  ses  notes  qu'ai:^ 
paroles,  a  étrangement  altéré  le  sens  et  la  mesure  des  deux  premiers  vers  : 

Si  l'objet  de  mes  soupirs  ne  mérite  vos  peines. 
Sous  l'ombre  d'amour  ne  vous  engagez  pas. 

—  L'édition  de  1784  répète  en  entier  les  deux  derniers  vers,  en  introduisant 
dans  le  premier  cette  variante  : 

Portez  au  moins  d'aimables  chaînes. 

3.  Celui  qui,  avec  Beauchamp,  a  eu  la  plus  grande  part  au  ballet  des  Fâ- 
cheux :  voyez  tome  III,  p.  6,  et  p.  49,  ^^r*  le  milieu  de  la  note.  Les  autres 
noms,  généralement  précédés  d'un  simple  sieur,  sont  ceux  de  danseurs  de  pro- 
fession ;  on  les  retrouve  à  peu  près  tous  dans  les  livres  de  ballets  que  M.  Four- 
nel  a  réimprimés  au  tome  II  de  ses  Contemporains  de  Molière.  —  Le  ma- 
nuscrit Philidor,  nous  l'avons  dit,  ne  donne  pas  le  nom  des  personnes  qui 
figurèrent  au  ballet  dans  les  diverses  entrées. 


74  LE  MARIAGE  FORCE. 

Les  Chagsîks,  les  sieurs  Saint-André*  et  Desbrosses. 
Les  Soupçons,  les  sieurs  de  Lorge^  et  le  Chantre. 


II.  ENTREE. 

QUATRE  PLAISANTS  ou  GOGUENARDS. 

Le  comte  d'Armagnac^,  MM.  d'Heureux,  Beauchamp* 
et  DES-AiRS  le  jeune. 

1.  Saint- André  est  cité  par  Mme  de  Sévigné  (tome  IX,  p.  i33)  comme  un 
des  maîtres  de  l'art,  en  compagnie  de  Pécour  et  de  Favier. 

2.  De  Lorge  le  père  se  trouve  mentionné  dans  le  tome  II  de  M.  Fournel, 
p.  464,  note,  au  ballet  des  Plaisirs  troublés  (1657),  comme  «  compositeur 
du  charivari  »  intercalé  dans  ce  ballet  (voyez  sur  les  charivaris,  ci-après, 
p.  86,  note  i). 

3.  Louis  de  Lorraine,  comte  d'Armagnac,  né  en  1641,  mort  en  1718,  fils 
du  comte  d'Harcourt  {^Cadet  la  Perle),  et  frère  du  chevalier  de  Lorraine.  Il 
était  grand  écuyer  de  France,  et  ordinairement  designé  par  le  titre  abrégé  dé 
Monsieur  le  Grand.  Il  avait  épousé  une  sœur  du  marquis  de  Villeroy,  antre 
acteur  du  ballet. 

4.  Beauchamp  fut  le  premier  chorégraphe  du  siècle.  Il  était  l'auteur  des 
danses  de  ce  ballet,  qu'il  se  chargea  de  remonter  pour  la  troupe  de  Molière. 
On  trouve  dans  le  Registre  de  la  Grange  :  «  Donné  à  M.  de  Beauchamps,  pour 
faire  le  ballet,  cinquante  louis  d'or,  ci  55o**.  »  (Voyez  à  la  fin  de  la  Notice, 
p.  i3,  note  2  de  la  page  12,  et  ci  après,  vers  la  fin  de  la  Relation  qui  accom- 
pagne la  Princesse  d'Elidej  au  dimanche  11  mai,  une  note  relative  à  la  men- 
tion qui  est  faite  des  Fâcheux.)  —  Un  des  deux  Desairs  (il  est  question  plus  loin 
de  l'aîné)  eut  pour  élèves  Mlle  de  Sévigné  et  Mlle  de  Blois  [Lettres  de  Mme  de 
Sévigné j  tome  III,  p.  365).  —  D'Heureux,  pour  être  associé  aux  deux  autres 
eu  avec  ce  titre  de  Monsieur,  devait  être  aussi  quelque  insigne  virtuose  ou 
compositeur  de  danse. 


ACTE   II,   SCÈNE   I.  yS 


ACTE  ir. 


SCENE    PREMIERE. 

Le  Seigneur  Géronimo  éveille  Sgaiiarelle,  qui  lui  veut 

I.  Dans  le  livret  de  1664,  dans  l'édition  de  1734,  ainsi  que  dans  le  manu- 
scrit Philidor  :  ACTE  SECOND.  —  L'acte  II  est  ainsi  disposé  dans  l'édition 
de  1734  : 

Au  cominencement  de  cet  acte,  Géronimo  i-enoic  éveiller  Sganarelle, 

Scène  première.  Sganarelle,  Géronimo.  —  Scène  11.  Sganarelle,  seul. 
—  Scène  m.  Sganarelle,  Pancrace.  —  Scène  iv.  Sganarelle,  seul.  — 
Scène  v.  Sganarelle,  Marphcrius.  —  Scène  vi.  Sganarelle,  seul.  —  Sène  vii. 
Sganarelle,  deux  Bohémiennes.  —  m.  Entrée.  Egyptiens  et  Égyptiennes 
dansants.  —  Égyptiens ,  le  Roi,  le  marquis  de  Villeroy.  —  Égyptiennes,  le 
marquis  de  Rassan,  les  sieurs  Reynal,  Noblet,  la  Pierre.  —  Scène  viii.  Sgana- 
relle, seul.  Il  allait  frapper  a  la  porte  du  magicien.  —  ScÈne  ix.  Sgana- 
relle, UN  Magicien  {le  sieur  d'Estival). 

LE  magicien  chante. 
Holà! 
Qui  va  là  ? 
Dis-moi  vite  quel  souci 
Te  peut  amener  ici. 

sganarelle. 
{Il  consultait  le  magicien  sur  son  mariage.) 

LE   MAGICIEN. 

Ce  sont  de  grands  mystères 
Que  ces  sortes  d'affaires. 

SGANARELLE. 

{Il  demandait  quelle  serait  sa  destinée.) 

I.E    MAGICIEN. 

Je  te  vais  pour  cela,  par  mes  charmes  profonds, 
Faire  venir  quatre  Dc-mons. 

SGANARELLE. 

[Il  marquait  la  peur  qu^il  aurait  de  voir  des  Démons.) 

LE    MAGICIEN. 

Non,  non,  n'ayez  aucune  peur, 
Je  leur  ôterai  la  laideur. 

SGANARELLE. 

{Il  consentait  à  les  voir.) 

LE    MAGICIEN. 

Des  puissances  invincibles 
Rendent  depuis  longtemps  tous  les  Démons  muets; 


:,6  LE   MARIAGE  FORCE. 

conter  le  songe  qu'il  vient  de  faire*;  mais  il  lui  répond 
qu'il  n'entend  rien  aux  songes,  et  que,  sur  le  sujet  du 
mariage,  il  peut  consulter  deux  savants  qui  sont  connus* 
de  lui^,  dont  l'un  suit  la  philosophie  d'Aristote,  et  l'au- 
tre est  pyrrhonien. 


SCÈNE   II\ 

Il  trouve  le  premier',  qui  l'étourdit  de  son  caquet,  et 
ne  le  laisse  point  parler  :  ce  qui  l'oblige  à  le  maltraiter. 


SCENE  III. 

Ensuite  il  rencontre  l'autre,  qui  ne  lui  répond®,  sui- 
vant sa  doctrine,  qu'en  termes  qui  ne  décident  rien  :  il 
le  chasse"  avec  colère,  et  là-dessus  arrivent  deux  Egyp- 
tiens et  quatre  Égyptiennes*. 

Mais  par  signes  intelligibles 
Ils  répondront  à  tes  souhaits. 

Scène  x.  Scanarelle,  le  Magicien.  —  iv.  Entrée. 
Magicœxs  et  DÉMONS. 
Magicien,  le  sieur  Beauchamp.  — Démons,  les  sieurs  d'Heureux,   de  Lorgc, 
des- Airs  l'aîné,  le  Mercier. 

Sgiinarelle  interroge  les  démons.    Ils  répondent  par  signe  (l773  :    par  si- 
gnes), et  sortent  en  lui  faisant  les  cornes. 
I.   Le  songe  qu'il  a  fait.  [Ms,  PJiilidor.) 
1.  Contents,  faute  évidente,  pour  connus,  dans  le  livret  de  1664. 

3.  Deux  savants  qui  demeurent  proche  de  chez  lui.  (Ms.  Philidor.)  — 
«  Deux  savants,  ...vos  voisins,  »  dit  Géronimo  à  Sganarelle,  dans  la  comédie. 

4.  ScÈME  DEUXIESME.  [Livret  de  1664.) 

5.  Sganarelle  trouve  le  premier  philosophe.  [Ms.  Philidor.) 

6.  Sganarelle  parle  au  second  philosophe,  qui  ne  lui  répond....  [Ms.  Phi- 
lidor.) 

7.  Et  le  chasse.  (M s.  Philidor.) 

8.  Les  mots  :  «et  là-dessus  arrivent  deux  Egyptiens  et  quQ^re  Égyptiennes  », 
sont  reportés,  avec  une  variante,  en  tête  de  l'argument  suivant  par  le  manu- 
scrit Philidor. 


ACTE   II,   SCENE   III. 


ni.  ENTREE, 


DEUX  ÉGYPTIENS  et  QUATRE  ÉGYPTIENNES'. 

Deux  Égyptiens:  le  ROI,  le  marquis  de  Villeroy*. 
Égyptiennes  :  le  marquis  deRassan*,    les  sieurs  Rav- 

NAL*,    NoBLET,   et  LA  PlERRE  ^ 

I .  Scène  quatrième.  Deux  Égyptiens  et  quatre  Egyptiennes  arrivent  ; 
Sganarelle,  dans  le  dessein  qu'il  a  de  se  faire  dire  sa  bonne  aventure,  leur 
demande  s'il  sera  lieureux  dans  son  mariage;  mais,  pnour  se  moquer  de  lui,  ils 
ne  lui  répondent  qu'en  chantant  et  en  dansant.  2  Égyptiens,  4  Egyptiennes, 
Sganarelle.  {3Is.  Philidor.)  —  En  omettant  ou  supprimant  dans  cet  argument 
toute  mention  des  deux  Bohémiennes  de  la  comédie,  on  l'a  rendu,  pour  la  forme, 
plus  correct  que  celui  de  1(164  (ci-après,  p.  78  et  79),  mais,  au  fond,  plus  confus. 

1.  François  de  Neufville,  marquis,  plus  tard  duc  et  maréchal  de  Villeroy,  né 
en  1044)  mort  en  1780,  le  fils  du  gouverneur  de  Louis  XIV,  le  futur  gouver- 
neur de  Louis  XV,  le  Charmant  de  la  correspondance  de  Mme  de  Sévigné. 

3.  Ce  marquis  deRassan  ou  Rassent  paraît  avoir  été  un  des  plus  beaux  dan- 
seurs des  ballets  de  cour;  c'est  probablement  lui  dont  la  Gazette  du  10  sep- 
tembre 17 18  mentionne  la  mort  :  «  M''*  Jean-François-Paul  de  Rassent,  lieute- 
nant général  des  années  du  Roi,  mourut  le  même  jour  [le  4  septembre) .  » 

4.  On  voit  dans  le  Diclconniire  critique  de  Jal,  1"  édition,  p.  824,  que  le 
Dauphin  eut,  dès  1666,  pour  maître  de  danse  Guillaume  Raynal. 

5.  Ces  travestissements  d'hommes  en  femmes  étaient  ordinaires  et  naturels 
dans  les  ballets,  donnés  le  plus  souvent  en  temps  de  carnaval.  Dailleurs  dans 
oelui-ci,  et  par  exception,  aucune  dame  de  la  cour  ne  fut  invitée  à  figurer. 
Quand  la  pièce  fut  donnée  avec  ses  agréments  sur  le  tiiéâtre  du  Palais-Royal, 
ce  furent  aussi  des  danseurs,  non  des  danseuses,  qui  exécutèrent  cette  entrée 
(voyez  à  la  Notice,  p.  6,  note  i,  le  relevé  des  frais).  —  Il  peut  sembler  extra- 
ordinaire que  même  en  l'absence  de  dames,  des  comédiennes  aient  été  ad- 
mises à  paraître  en  si  haute  compagnie  <».  Il  n'est  cependant  guère  douteux  que 

a  <r  Jamais,  dit  M.  Fournel  (tome  II,  p.  200  et  20t),  on  ne  vit  paraître  de 
danseuses  comédiennes  parmi  les  artistes  qui  s'adjoignaient  aux  courtisans  :  on 
sait  qu'à  l'Opéra  mèine  [plus  tard)  les  rôles  de  femmes  furent  assez  longtemps 
remplis  par  des  hommes  d.ins  les  danses,  oîi  celles-là  ne  figurèrent  qu'a  partir 
de  168 1  [dans  le  Triomphe  de  l'Amour  :  vojez  même  tome,  p.  623).  Ce  sont 
les  princesses,  on  peut  le  dire,  qui  leur  ont  tracé  la  route,  en  se  montrant  dans 
les  ballets  de  cour,  bien  avant  qu'aucune  femme  se  fût  décidée  à  faire  appari- 
tion dans  les  ballets  de  théâtre.  En  dehors  des  grandes  dames,  le  beau  sexe 
n'était  donc  généralement  représenté  dans  ces  divertissements  que  par  les  chan- 
teuses de  récits j  comme  Mlles  Hilaire,  »  etc.  Il  est  bien  certain  que  les  musi- 
ciennes et  les  musiciens  qui  se  faisaient  entendre  dans  les  ballets  de  cour  ne  se 
considéraient  point  comme  appartenant  au  monde  du  théâtre  :  voyez  dans  la  No- 
tice de  M.  M.irtj'-Laveaux  sur  la  tragédie-ballet  de  l'syche.  tome  VII,  p.  284, 


78  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

Il  prend  fantaisie  à  Sganarelle  de  se  faire  dire  sa 
bonne  aventure,  et  rencontrant  deux  Bohémiennes,  il 
leur  demande  s'il  sera  heureux  en  son  mariage.  Pour 

Mlle  du  Parc  ne  dansât  avec  Monsieur  le  Duc  la  dernière  entrée  :  elle  aurait  pu, 
il  est  vrai,  y  être  remplacée  par  quelque  figurant  oublié  sur  la  liste;  mais  ce 
n'est  que  là  ce  semble,  qu'elle  a  pu  mériter  les  éloges  que  Loret  donne  à  «  ses 
beaux  pas  et  sa  danse»,  d  Quant  à  Mlles  Béjart  et  de  Brie,  elles  durent  n'être, 
plus  à  la  lettre  que  Mlle  du  Parc,  qu^actrices  de  la  comédie  (voyez  la  liste  ci- 
dessus,  p.  69  et  70)  *;  il  n'est  guère  à  supposer  qu'elles  se  soient  mêlées  au 
groupe  royal  de  cette  entrée  d'Egyptiens  et  Egyptiennes  ;  elles  jouaient  sans 
doute  leur  scène  avec  Sganarelle  après  la  sortie  des  nobles  ballerins"  ^  et  si, 
comme  leurs  rôles  l'exigeaient,  elles  dansaient,  en  s'accompagnant  elles-mêmes  de 
quelques  la,  la,  la  moqueurs,  c'était  là,  non  un  pas  de  ballet,  mais  une  très- 
courte  mimique  qu'elles  exécutaient  toutes  seules,  et  à  elles  seules  s'adressait 
l'imprécation  de  Sganarelle.  —  Philidor  a  mis  en  tête  de  la  musique  destinée  à 
cette  entrée,  ces  mots,  qu'il  a  probablement  trouvés  sur  la  partition  primitive, 
et  qui  indiquent  bien  que  les  six  personnes  nommées  dans  le  livret  de  1664, 
non  d'autres,  prenaient  part  à  la  danse  :  3'  entrée.  Deux  Egyptiens  et  quatre 
Egyptiennes,  Seulement  Pbilidor  n'a  pas  très-exactement  inséré  la  musique  à 
l'endroit  où  se  plaçait  l'intermède,  mais  un  peu  plus  loin,  là  oîi  il  est  im- 
possible qu'elle  vînt  couper  le  dialogue,  à  la  suite  de  la  quatrième  réplique  : 
«  ScANARELLE.  Teuez,....  avec  ce  que  vous  demandez  (ci-dessus,  p.  53).  » 
C'est  que  ces  quelques  lignes  du  début  ont  servi  au  calligraphe  à  remplir  le  re- 

du  Corneille,  la  citation  de  la  Grange.  De  très-grands  seigneurs  chantaienl 
quelquefois  des  récits  (M.  Fournel,  tome  II,  p.  2i5,note  i). 

"  De  la  du  Parc  rien  je  ne  dis. 

Qui  rendoit  les  gens  ébaudis 
Par  ses  appas,  par  sa  prestance. 
Et  par  ses  beaux  pas  et  sa  danse. 
{^La  Muse  historique,  lettre  du  1  février,  compte  rendu 
de  la  seconde  représentation  à  la  cour.) 

''  C'est  ce  que  confirme  ce  passage  de  Loret  (même  lettre)  : 

J'omets  les  deux  Egyptiennes, 

Ou,  si  l'on  veut,  Bohémiennes, 

Qui  jouèrent  audit  ballet 

Admirablement  leur  rollet, 

Et  parurent  assez  cliarmantes 

Avec  leurs  atours  et  leurs  mantes. 
«  C'est  au  moment  de  leur  sortie  que  Sganarelle,  qui  les  avait  regardés  danser 
d'un  coin  du  théâtre,  devait  interpeller  les  deux  Bohémiennes  actrices,  arri- 
vant en  scène  comme  à  la  suite  de  la  bande  principale  des  masques  :  «  Écoutez, 
vous  autres....  »  L'édition  de  1734  (voyez  ci-dessus,  p.  73,  note  i)  suppose 
l'inverse  et  met  la  scène  parlée  de  Sganarelle  avec  les  deux  Bohémiennes  avant 
l'entrée  des  Egyptiens  et  des  Égyptiennes  dansants.  Mais,  sans  que  l'argument 
de  1664  ait  toute  la  netteté  désirable  (voyez  ci-après,  p.  79,  note  l),  il  nous 
parait  indiquer  que  la  rencontre  des  deux  Bohémiennes  succédait  à  la  danse 
des  quatre  Égyptiennes  et  des  deux  Égyptiens. 


ACTE    II,   SCÈNE   III. 


79 

réponse,  ils*  se  mettent  à  danser,  en  se  moquant  de  lui, 
ce  qui  l'oblige  d'aller  trouver  un  magicien. 

RÉCIT  D'UN  MAGICIEN-, 

CHANTÉ    PAR    M.    d'estival. 

Holà  ! 
Qui  va  là? 

vers  (p.  Sa  da  manuscrit)  d'an  feuillet  non  réglé  pour  porter  des  notes  ;  le  feuillet 
suivant  (p.  53  et  54)  est  tout  de  musique  ;  puis,  p.  55,  sur  papier  blanc,  reprend 
la  scène  parlée,  à  ces  mots  :  «  I'^  Egyptienne.  Tu  as  bonne  pbysionomie''.  » 

1 .  Après  ce  qui  précède,  il  faudrait  elles^  et  ils  peut  être  une  simple  faute 
de  copie  ou  d'impression.  Mais  si,  contrairement  à  ce  que  nous  avons  dit  nous 
paraître  le  plus  vraisemblable,  on  supposait  que  le  Roi  et  ses  compagnons  as- 
sistaient en  comparses  au  dialogue  de  Molière  et  de  ses  actrices  et  ne  se  reti- 
raient qu'avec  elles,  on  pourrait  ne  voir  ici  qu'une  négligence  de  rédaction  ; 
il  s'agirait  de  toute  \\  troupe  dansante  des  Egyptiens  et  Égyptiennes,  et  il  se- 
rait facile  d'expliquer  cet  emploi  incorrect  du  masculin  ils . 

2.  Voici  le  Récit  du  Magicien  tel  qu'il  se  lit  dans  le  manuscrit  Philidor'', 
avec  les  répliques  complètes  de  Sganarelle,  dont  le  livret  de  1664  ne  donne 
que  les  derniers  mots.  Voyez  ce  que  M.  Ludovic  Celler  dit  (dans  la  note  des 
pages  io5-io7  de  son  édition)  de  ces  développements  des  mots  du  livret  :  Ma- 
riage, Destinée,  Ces  gens-là^  IS'' effrayez  pas.  Nous  les  marquons  par  des  guille- 
mets, pour  les  bien  faire  ressortir.  11  nous  semble,  comme  à  lui,  probable  qu'on 
peut  attribuer  ces  développements  à  Molière,  et,  en  tout  cas,  à  peu  près  cer- 
tain qu'ils  remontent  au  temps  des  premières  représentations  du  ballet. 

2"   INTERMÈDE. 

Sganarelle,  voulant  apprendre  la  destinée  de  son  mariage ,  va  trouver  un 
magicien,  qui,  pour  satisfaire  à  sa  curiosité,  fait  sortir  quatre  Démons.  Sgana- 
relle les  interrojje  ;  mais  ils  ne  lui  répondent  que  par  signes,  et  se  retirent  en 
lui  faisant  les  cornes. 

RÉCIT  D'UN  MAGICIEN, 

CHANTÉ  PAR  M.  d'eSTIVAL. 
LE   MAGICIEN. 

Holà  ! 

Qui  va  là  ?  \ter.^^ 

SGANARELLE. 


«  Ami,  ami  ! 


LE    MAGICIEN. 


Dis-moi  vite  quel  souci    )     r^y^   1 
Te  peut  amener  ici  ?         \ 


SGANARELLE. 

«  Bon,  celui-là  vient  d'abord  au  fait,  voilà  mon  homme.  Je  voudrois  bien 

"•  M.  Ludovic  Celler  a  reproduit  cette  disposition  du  manuscrit  Pbiliddr. 
i  Sauf  les  indications  èw,  ter  et  quater,  ajoutées  par  nous  pour  marquer  les 
répétitions.que  le  compositeur  a  faites  de  certains  mots  ou  membres  de  phrase. 


8o  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

Dis-moi  vite  quel  souci 
Te  peut  amener  ici. 

«  vous  consulter  sur  une  certaine  affaire  qui  m'embarrasse  fort  l'esprit.  C'est 
«1  que  je  dois  épouser  ce  [soir]  une  belle  et  jeune  personne  que  j'aime  de  tout 
«  mon  cœur,  mais  j'appréliende  qu'elle  ne  me  fasse  cocu,  ce  qui  me  feroit  en- 
«  rager,  et  je  vous  prie  de  me  dire  si  je  ne  pourrois  pas  éviter  un  si  funeste  ac- 
«  cident  en  contractant  ce  mariage.  » 

I,E    MAGICIEN. 

Ce  sont  de  grands  mystères 
Que  ces  sortes  d'affaires.  [Zijj.] 

SGANAREI.1.E. 

«  Rien  n'est  impossii)le  à  votre  art;  ne  me  refusez  pas  la  grâce  que  je  vous 
u  demande  ;  il  ne  tient  qu'à  vous  de  m'apprendre  quelle  doit  être  ma  desti- 
«  née.   » 

LE    MAGICIEX. 

Je  te  vais  pour  cela  par  mes  charmes  profonds" 
Faire  venir  quatre  Démons. 

SGANARELI.E. 

«  Gardez-vous-en  bien,  je  vous  prie.  Je  suis  le  plus  timide  et  le  plus  peu- 
u  reux  de  tous  les  humains.  Les  Démons  ont  le  minois  trop  hideux,  et  leu-r  seul 
«  aspect  me  feroit  mourir  de  frayeur.  Non,  non,  ne  les  faites  pas  venir,  je 
u  vous  en  conjure;  mes  yeux  ne  sout  pas  accoutumés  à  voir  ces  gens-là.  » 

I.E    MAGICIEN. 

Non  [quater],  n'ayez''  aucune  peur, 
Je  leur  ôterai  la  laideur. 

SGANAREI.I.E. 

«  Mais  surtout  qu'ils  ne  s'approchent  point  de  moi  que  d'une  distance  rai- 
a  sonnable.  Écoutez  ;  chacun  a  ses  raisons.  Ali  !  je  tremble  déjà  :  au  nom  de 
«  Dieu,  ne  m'effrayez  pas.  » 

LE    MAGICIEN. 

Des  puissances  invincibles 
Rendent  depuis  longtemps  tous  les  Démons  muets  ; 
Mais   par   signes  intelligibles       1     r;  •    1 
Us  répondront  à  tes  souhaits,     j     1-  ''^•J 

[SsarMrelle  se  retire  dans  un  coin  du  ihéâlre,  et  les  quatre  Dénions 
dansent  une  entrée.) 

IV^  ENTRÉE. 

UN  MAGICIEN,  qui  fuit  sortir  quatre  Démons. 

Là  finit  le  second  acte  dans  le  manuscrit  Philidor;  pour  la  iv'  entrée,  il 
ne  donne,  à  la  suite  de  la  première  ligne  de  l'eu-tète,  que  de  la  musique  sans 
paroles  ;  l'argument  qu'il  a  donné  d'abord  de  tout  l'intermède  suffisait  à  l'ex- 
plication de  cette  entrée  des  Démons. 

"■  Le  second  hémistiche  de  ce  vers  est  répété  dans  le  chant,  et  le  vers  sui- 
vant se  chante  trois  fois. 

*  M.  Ludovic  Celler  a  retranché  un  des  quatre  «o/i  pour  garder  u^ayez^  que 
donne,  comme  le  livret  de  1664,  le  manuscrit  Philidor;  d'autres  copies  de 
Lully  portent  n'aye  :  voyez  plus  loin,  p.  81,  note  2. 


ACTE   11,   SCENE   IIÏ.  8i 

Mariage  ' . 

Ce  sont  de  grands  mystères 

Que  ces  sortes  d'affaires. 
Destinée. 
Je  te  vais  pour  cela,  par  mes  charmes  profonds. 

Faire  venir  quatre  Démons. 
Ces  gens-là. 

Non,  non,  n'ayez'^  aucune  peur. 

Je  leur  ôterai  la  laideur. 
N^ effrayez  pas. 

Des  puissances  invincibles 
Rendent  depuis  longtemps  tous  les  Démons  muets; 

Mais  par  signes  intelligibles 

Ils  répondront  à  tes  souhaits. 

IV.  ENTRÉE. 
UN    MAGICIEN    qui  fait  sortir  quatre  Démons. 

Le  Magicien  :  M.  Beauchamp. 

Quatre  Démons  :  MM.  d'Heureux,  de  Lorge,  des-Airs 
l'aîné,  et  le  Mercier. 

Sganarelle  les  interroge;  ils  répondent  par  signes,  et 
sortent  en  lui  faisant  les  cornes. 

I.  VoyeZj  ci-contre,  à  la  note  2  de  la  page  79,  comment  ce  mot  final  de  la 
réponse  de  Sganarelle,  et  les  trois  autres  qui  suivent  imprimés  en  italique,  son", 
développés  dans  le  manuscrit  Philidor. 

•2.  Ce  passage  est  le  seul  où  le  Magicien  ne  tutoie  pas  Sganarelle;  on  lit 
n'ayez  dans  le  livret  et  dans  le  manuscrit  Philidor.  Mais  dans  les  deux  copies 
de  la  partition  qui  sont  à  la  Biljliothèque  nationale,  le  texte  mis  en  musique 
est  écrit  ainsi,  sous  des  notes  dont  le  rliytlime  est  bien  d'accord  avec  celui 
des  mots  : 

Non,  non;  non,  non,  n'aye  aucune  peur. 


Molière,  ir 


8a  LE  MARIAGE  FORCE. 


ACTE  iir. 

SCÈNE  PREMIÈRE^ 

Sganarelle,  effrayé  de  ce  présage,  veut  s'aller  dégager 

1.  L'iicte  m  est  ainsi  disposé  dans  l'édition  de  1734  :  ScÈxf.  première.  Sga- 
KAREC.r.E,  seul.  —  Scène  11.  Scakarelle,  Alcantor.  —  Scène  m.  Sgana- 
relle, seul.  —  Scène  iv.   Sganarelle,  Alcidas.  —  Scè\e  v.  Sganarelle, 

AlCANTOR  ,    DoRlMÈNE,    AlCIDAS. 

Scène  vi.  v.  Entrée. 

Un  maître  à  danser  (le  sieur  Dolivet)  venait  enseigner  une  courante  à  Sgii- 
narelle. 

Scène  vu.  Sganarelle,  Gkronimo. 

Géronimo  venait  se  réjouir  avec  Sganarelle,  et  lui  disait  que  les  jeunes  gens 
de  la  ville  avaient  préparé  une  mascarade  pour  honorer  ses  noces. 

Concert  espag.xol,  chanté  par 

SeSora  Ana  Bergerote, 

BoRDIGONI, 

Chiarini, 

Jdan  Au&cstjn, 

TaLLAVACAj 

Angel-Miguei.. 
Ciego  me  tienes,  Belisa,    ........ 

VI.  Entrée. 

Deux  Espagnols,  MM.  Diipile  et  Tartas. 

Deux  Espagnoles,  MM.  de  [la]  Lanne  et  de  Saint-André, 

VII.  Entrée. 
Un  cliarivari  grotesque. 

Les  sieurs  Lully,  Baltazard,  Vagnac,  Bonnard,  la  Pierre,  des  Coteaux  et  les 
trois  Hotteterre  frères. 

Dernière  Entrée. 
Quatre  galants  cajolants  la  femme  de  Sgnnnrelle. 
Monsieur  le  Duc,  M.  le  duc  de  Saint-Aign<iD,les  sieurs  BeaucIiampotRaynal. 

2.  La  partition   Pliilidor  intercale  ici  la  scène  vu  de  la  comédie,  entre  Do- 


ACTE   m,   SCENES    I-IV.  83 

au  père,  qui  ayant  ouï  la  proposition,  lui  répond  qu'il 
n'a  rien  à  lui  dire,  et  qu'il  lui  va  tout  à  Tlieure  ^  envoyer 
sa  réponse. 

SCÈNE   IP. 

Cette  réponse  est  un  brave  doucereux,  son  fils,  qui 
vient  avec  civilité^  à  Sganarelle,  et  lui  lait  un  petit  com- 
pliment pour  se  couper  la  gorge  ensemble.  Sganarelle 
l'avant  refusé,  il  lui  donne  quelques  coups  de  bâton,  le 
plus  civilement  du  monde;  et  ces  coups  de  bâton  le 
portent  à  demeurer  d'accord  d'épouser  la  fille. 


SCÈNE  III. 


Sganarelle  touche  les  mains  à  la  fille  * . 


V.  ENTRÉE. 

Un  maître  à  danser,  représenté  par  M.  Dolivet,  qui 
vient  enseiiïner  une  courante  à  S<;anarelle. 


SCENE    IV. 

Le  seigneur  Géronimo  vient  se  réjouir  avec  son  ami. 

rimène  et  son  nmant  Lyc.iste,  et  l,\  fjit  précéder  de  rarframent  suivant,  qui 
n'.i  viMiseTni)lal)lement  pas  été  rédigé  p.ir  Plulidor,  et  que  nous  croirions  plutôt 
avoir  été  transcrit  d'une  copie  originale  (voyez  ci-dessus,  p.  6(),  note  3)  : 
H  Sc.ANARElXF,  effrayé  de  ce  présage,  veut  s'aller  dégager  au  père  de  sa  maî- 
tresse, et  p<iur  coinljje  d'affliction,  il  la  trouve  avec  un  cerlaiu  dameiet,  qui 
augmente  encore  les  appréhensions  qu'il  a  d'être  cocu.  « 

1.  Dans  le  livret  de  16O4  :   toute  à  Vlieure. 

2.  Scène  detixiesme.  \Livret  de  1664.) 

3.  Ali-idas,   lils  d'Alcautor,  qui  est  un  brave  doucereux^  vient  avec  civilité.... 
[M s.  Plùlulor.) 

4.  Ce  court  urgament  n'est  pas  dans  le  manuscrit  Pliilidor. 


84  LE  MARIAGE  FORCÉ. 

et  lui  dit  que  les  jeunes  gens  de  la  ville  ont  préparé  une 
mascarade  pour  honorer  ses  noces  ^ 

CONCERT  ESPAGNOL,  CHANTÉ  PAR 

La  Signora  2  A>MA  Bergerotti ' , 

BoRDIGOXI, 

Chiariki, 

Ion.  Agustin, 

Taillavaca  , 

Angelo  Michaël. 

Ziego^  me  tienes^  Belisa^ 
3Jas  bien  tus  rigores  i>eo^ 
P  or  que  es  tu  desden  tan  claro, 
Que pueden  verle  los  ziegos^ . 

Aunque  mi  amor  es  tan  grande, 
Como  mi  dolor  no  es  inenos. 
Si  calla  el  iino  dormido^ 
Se  que  y  a  es  el  otro  despierto. 

Pavores  tufos,  Belisa, 
Tuçieralos  yo  secrètes; 
Mas  ya  de  dolores  mios 
No  puedo  azer  lo  que  quiero^. 

1.  La  scène  iv,  qui  servait  d'introduction  au  finale  du  ballet,  n'est  pas  dans 
le  manuscrit  Piiilidor,  non  plus  que  cet  argument. 

2.  Dans  le  livret  de  1664  :  Seignura.  Nous  ne  voyons  pas  de  raison  pour 
imprimer  Seilora  à  l'espaj^nole;  c'est  ici  un  travestissement;  les  noms  des  clian- 
teurs  paraissent  être  la  jilupart  italiens. 

3.  Une  des  célébrités  du  chant,  parmi  lesquelles  M.  Fournel  énumère  encore, 
comme  chargées  d'ordinaire  des  récils,  outre  Mlle  Hilairc,  Mlles  de  la  Barre, 
Christophe,  Raymond  et  Sercamanans  :  voyez,  au  tome  II  des  Contemjwrains 
de  Molière j  V Histoire  du  ballet  de  cour,    p.  201. 

4.  Nous  reproduisons  l'orthographe  de  l'original  :  nous  laissons  ici  zie^o 
pour  ciego,  comme,  au  dernier  vers,  azer  pour  hacer^  parce  qu'on  nous  dit  que 
ces  formes  anciennes  sont  encore  aujourd'hui  des  formes  populaires, 

5.  Ici  le  livret  donne  ciegos  (sic) . 

(i.   M  Tu  me  rends  aveugle,  Bélise;  mais  je  vois  bien  tes  rigueurs,  car  ton 


ACTE  III,   SCENE   IV.  85 

VI.  ENTRÉE. 

DEUX  ESPAGNOLS  et  DEUX  ESPAGNOLES. 

MM.  DU  Pille  et  Tartas',  Espagnols. 

MM.  DE  LA  Lais  ne'  et  de  Saint- André,  Espagnoles. 

dédain  est  si  éclatant  que  les  aveugles  mêmes  peuvent  le  voir,  —  Si  grand 
que  soit  mon  amour,  comme  ma  douleur  n'est  pas  moins  grande,  si  l'un  se 
tait  assoupi,  je  sens  aussitôt  que  l'autre  se  réveille.  —  Tes  faveurs,  Bélise,  je 
les  tiendrais  secrètes;  mais  de  mes  douleurs  enfin  je  ne  puis  faire  ce  que  je 
veux.  »  —  Le  livret  ne  nous  a  probablement  conserve  que  les  paroles  de  l'air 
principal;  elles  n'ont  pas,  ce  semble,  le  caractère  de  celles  qui  se  chantent  en 
chœur.  Nous  n'avons  rit-n  pu  apprendre  sur  ces  couplets.  Ce  qui  nous  parait 
vraisemblable,  c'est  que  Luily  et  Molière  ont  laissé  ces  étrangers  chanter  la 
musique  et  les  vers  de  leur  choix.  Philidor  n'en  a  pas  ti'ouvé  la  copie;  après 
avoir  ici  réservé  trois  pages  à  portées,  il  n'a  pu  y  mettre  que  le  titre  seul  de 
Concert  espagnol, 

1.  M.  V.  Fournel  (tome  TI,  p.  217  et  218)  donne  de  curieux  détails  sur  ce 
personnage  de  Tartas,  en  s'étonnant  de  n'en  avoir  rencontré  le  nom  dans  au- 
cun des  innombrables  livrets  qu'il  a  eus  entre  les  mains.  «  Les  dauses,  dit-il, 
prenaient  (à  la  cour)  tous  les  caractères  et  offraient  toutes  les  variétés,  depuis 
les  plus  graves  jusqu'aux  plus  comiques,  depuis  la  pavane  et  le  menuet  des  sa- 
lons jusqu'aux  pirouettesde  théâtre,  et  même  jusqu'aux  tours  de  force.  Loménie 

de  Brienne,  dans  ses  Mémoires''^  nous  parle  à  ce  propos  d'un  certain  Tartas 

C'est,  dit-il,  «  un  gentilhomme  biisque,  qui  a  été  page  du  maréchal  de  Gra- 
«  mont,  et  que  le  maréchal  donna  au  Roi  pour  ses  ballets.  Il  faisoit  des  sauts 
«  périlleux  que  les  danseurs  de  corde  et  les  plus  légers  baladins  n'auroient  osé 
«  entreprendre....  Je  l'ai  vu,  dans  un  ballet  du  Roi,  au  Louvre,  monter  sur 
«  cinq  hommes,  trois  en  bas  et  deux  au-dessus;  il  étoit  le  sixième  et  se  tenoit 
«  PU  sommet,  droit  sur  les  épaules  des  deux  autres....  Jamais  homme  n'a  eu 
«  une  plus  belle  disposition.  »  C'étaient  là ,  comme  ou  le  voit,  de  véritables 
exercices  de  clown  (qu'on  me  passe  l'anachronisme)  intercalés  dans  la  danse 
des  ballets.  » 

2.  Il  est  question  dans  la  correspondance  de  Mme  de  Sévigné  (tome  V, 
p.  68)  d'un  «  petit  la  Lane  qui  danse,  »  et  qui  était  fort  bien  apparenté, 
cousin  du  P.  le  Bossu  entre  autres;  ce  pourrait  bien  être  ce  M.  de  la  Lanne. 

<•  Voyez  une  note  de  l'auteur  au  tome  I,  p.  235  des  Mémoires  inédits  Je 
Louis-Henri  de  Loménie,  comte  de  Brienne,  secrétaire  d'État  sous  Louis  XIV , 
publiés.,.,  par  F.  Barrière,  seconde  édition,  1828. 


86  LE   MARIAGE  FORCE. 

vu.  ENTRÉE. 

CN    CHARIVARI    GROTESQUE  '. 

M.  LuLLi^,  les  sieurs  Balthasard,  Vagnac,  Bonnard, 
LA  Pierre,  Descoustealx',  et  les  trois  Opterre,  frères  *. 


1.  Il  y  a  bien  crntesque  dans  le  livret  de  1664.  L'AcsdémiVj  dès  sa  pre- 
mière édition  (i6r)',),  écrit  grotesque^  ainsi  que  Riclielet  (i()8o)  et  Fuielière 
(1690).  —  Ce  cliarivari  nVtait  qu'une  pantomime;  le  plaisant  était  d'y  voir  figu- 
rer quelques-uns  des  meilU-urs  musiciens,  dirigés  par  leur  prince  Lully,  le 
compositeur  même  du  ballet.  La  musique  écrite  pour  cette  danse  grotesque 
n'a,  comme  l'a  remarqué  M.  L.  Celler",  aucune  couleur  instrumentale  parti- 
culière; on  peut  supposer  toutefois  que  Descoiisteaux  et  les  Op'crre  y  fai- 
saient leur  partie,  y  ajoutaient  quelques  broderies  sur  leurs  flûtes.  D'ailleurs, 
sans  que  cela  soit  indiqué  sur  la  partition,  on  a  vu  que  cliez  Molière  même  (il 
en  devait  à  plus  forte  raison  être  ainsi  à  la  cour)  certaines  parties  étaient 
exécutées  ou  doublées  p.ir  les  liautbais  *. 

2.  On  a  vu  d:ins  une  citation  que  nous  avons  faite  (tome  Ilî,  p.  4q,  liant  de 
la  note)  des  flJcmnires  de  Mintennoiselle,  que  Lully  était  a  un  grand  baladin;  » 
Il  excellait  dans  les  danses  bouffonnes. 

3.  11  y  eut  un  célèbre  joueur  de  musette  de  ce  nom  de  Defconsfeaux  ou 
Descôteaux  ;  Coulanges  parle  [Lettres  de  Mme  de  Sévigiié^  tome  X,  p.  352) 
d'un  Descôteaux,  flûtiste,  qui  était  aussi  en  réputation,  mais  bien  des  années 
après,  en  1696;  son  nom  se  trouve  rapproché  de  celui  de  Philibert,  autre 
flûtiste. 

4.  Les  Opterre  sont  cités,  également  comme  flûtistes,  avec  les  Descou- 
teaux père  et  fils,  au  tome  II  de  M.  Fourncl,  p.  339,  ii"t6  2,  et,  avec  Descou- 
teaux et  Philibert*^,  dans  la  Relationde  la  fêle  de  f^ersaiUes  du  iS"  juillet  i663 
par  Félibien,  p.  i-  (voyez  à  la  Notice  de  George  Dundin). 

"  Voyez  son  édition  du  Mariage  forcé  avec  la  partition  réduite,  p.  i3S, 
note  F. 

6  Voyez  ci-dessus,  à  la  Notice,  p.  6,  note  a,  —  Dans  un  concert  donné  à 
Louis  XIII  en  1627,  le  jour  de  la  Sainl-Lcuis,  «  par  les  vini^t-ejuatre  violons 
et  par  les  douze  hautbois,  de  plusieurs  airs  choisis  de  dilféreuts  ballets,  » 
plusieurs  pièces  iiililulées  charivaris  et  écrites  à  cinq  parties,  furent  cxéctiiées 
par  les  l.aullxis  (et  Ijassons).  Le  tcirne  I  de  Pliilidor,  où  ont  été  rtcueihis  les 
morceaux  de  re  ccjncert,  contient  encore  quelques  autres  charivaris.  On  se- 
rait porté  à  croire  que,  pour  les  musiciens,  un  churivuri  était  un  concert  de 
hautbois,  de  tous  les  instruments  de  cette  famille,  et  que  l'épithète  de  grotesque 
n'était  pas  ici  redondante. 

e  Dans  la  Relation ,  les  noms  sont  écrits  yea/i  et  Martin  Hottere,  Descou- 
teaux, Pliilberl. 


ACTE   III,   SCENE   ÏV.  87 

VIII.    ET  DERNIÈRE   ENTRÉE, 
QUATRE    GALANDS,    cajolants*   la  femme  de  Sganarelle. 

Monsieur  le  Duc^,  M.  le  duc  de  Saint-Aignan^, 
MM.  Beauchamp  et  Raynal*. 


1.  Dans  le  livret  de  166.1.  :  «  Gallands  cajeollins  ». 

2.  Le  duc  d'Engliien,  fils  de  Condc,  qui  (on  l'a  vu  aa  tome  III,  p.  376) 
venait  d'épouser  Anne  de  Bavière. 

3.  Celui  que  Mme  de  Sévigné  appelle  le  PalaJin  par  éminenci',  l'honneur 
de  la  chevalerie,  un  grand  original  sans  copie  (tome  III  des  Lettres,  p.  l^i\), 
et  tome  VIII,  p.  63),  François  de  Beauvillier,  mort  à  soix.inte-dix-huit 
ans,  en  1687.  C'était  un  des  ordonnateurs  ordinaires  des  jjallcts,  et  il  était, 
après  le  Roi,  le  protecteur  de  l'Académie  de  danse  :  voyez  M.  Fouinel,  tome  II, 
p.  192  et  193,  et  la  fiu  de  la  note  3  de  la  jiage  1980.  Ou  lui  f;iit  partiL-ulière- 
ment  honneur  du  vaste  et  brillant  programme  des  Plaisirs  de  l'Ile  enchantée, 
dont  ou  trouvera  deux  relations  ci-après,  à  V Appendice  de  cette  pièce  des 
Plaisirs >>.  Il  est  très-probalilement  aussi  l'auteur  d'une  Bradamante  liJicule 
qui  venait  d'être  jouée  par  la  troupe  de  Molière.  Les  frères  Parfaict  (tnme  IX, 
p.  242  et  243)  se  ri  fusent  à  l'attribuer  au  duc  de  Saint-Aignan  ;  il  est  pour- 
tant difficile  d'entendre  dans  un  autre  sens  la  note  du  iîf?g'«//<;  (/d  /a  Grange 
qui  dit,  avec  sa  réserve  ordinaire,  et  cette  fois  ol)ligée,  à  l'égard  d'un  auteur  que 
Sa  qualité  condamnait  à  l'anonyme  :  «  Le  jeudi  10  janvier  1664,  joué,  dans 
notre  salle  au  P.ilais-Royal,  pour  le  Roi,  la  Brad,imante  ridicule^  qui  nous  avoit 
été  donnée  et  commandée  de  la  jouer  par  M.  le  duc  de  Siint-Aignan,  premier 
gentilliorame  de  la  chambre,  qui  avoit  donné  cent  louis  d'or  à  la  trou|ie  pour 
la  dépense  des  habits,  qui  étoient  extraordinaires.  »  Outre  cette  représentation 
pour  la  cour,  la  Bradamante  eut  neuf  représentations  pour  le  juiblic,  et  non 
cinq,  comme  disent  les  frères  Parfaict.  Le  Roi,  qui,  cette  année-la,  se  mêla 
de  faire  des  vers,  dit  Mme  de  Sévigné  (tome  I,  p.  4ri6),  apprenait  du  duc  de 
Saint-Aignan  et  de  D.ingeau  «  comme  il  s'y  faut  prendre.  »  Racine  allait  bientôt 
(en  octobre)  lui  dédier  sa  première  tragédie. 

4.  Nous  avons  à  ajouter  ici  deux  ou  trois  renseignements  à  ceux  qui  ont  été 
donnés  dans  la  Notice.  Le  Mariage  forcé,  avec  ses  entrées  de  ballet  et  ses  ré- 
cits, fut  choisi  par  le  Roi  en  mai  1664  pour  clore  les  divertissements  de  Vile 
enchantée  (voyez  ci-après,  p.  232);  c'en  ét.iit,  cette  première  année,  la  cin- 
quième représentation  à  la  cour.  Après  la  reprise  à  la  vi^le  de  i658,  il  fut 
donné  à  Versailles  vers  la  fin  d'avril «;  peut-être,  lors  de  cette  repiésentatu)n, 
fut-il  encore  accompagné  de  la  même  musique.  Mais  la  Grange  nous  apprend 

"  Nous  avons  parlé  de  l'Académie  de  danse  au  tome  IH,  dans  la  seconde 
partie  de  la  note  7  de  la  page  4 S. 

*  Voyez  particulièrement  ce  qui  est  dit  p,  109,  p.  233,  et  p.  aSy. 

•  Registre  de  la  Grange^   p.  gS. 


88  LE   MARIAGE   FORCÉ. 

(p.  i35,  et  cela  rectifie  ce  qui  a  été  dit  ci-dessus,  p.  7)  qu'en  1G72  la  comédie 
fut  remise  à  la  scène  a\ec  une  musique  toute  nouvelle,  non  plus  de  Lully,  mais 
de  Charpentier  :  «  Le  Hlariage  forcé ^  qui  a  été  joué  avec  la  Comtesse  tVEscar- 
lagnas,  a  été  accompagné  d'ornements  dont  M.  Charpentier  a  fait  la  musique 
et  M.  de  Beauchamps  les  ballets,  M.  Baraillon  les  habits;  et  M.  de  Villiers  avoit 
emploi  dans  la  musique  des  intermèdes.  »  Molière  alors  était  brouillé  avec 
Lully,  qui  usait  à  outrance  des  privilèges  obtenus  pour  son  Académie  royale  : 
voyez  au  tome  111  (1874)  de  la  Chronique  musicale,  l'article  de  M.  Jules 
Bonnassies  sur  la  Musique  a  la  Comédie-Française  (p.  ^7  et  58;. 


LES  PLAISIRS 


DE 


L'ILE    ENCHANTÉE 

FÊTES   CALAMES  ET  MAGNIFIQUES,   FAITES  PAR   TE   ROI 
A    VERSAILLES    LE    7^    MAI     ifiCV} 


NOTICE. 


Les  Plaisirs  de  l' Ile  enchantée,  parmi  lesquels  figure,  ce  qui 
surtout  ici  uous  interesse,  la  pièce  de  Molière  intitulée /«  Prin- 
cesse cVÉlide,  sont  restés  une  des  fêtes  les  plus  célèbres  de  Ver- 
sailles. Cette  suite  de  divertissements,  appelée  ainsi  du  nom 
donné  aux  premiers  et  principaux,  que  reliait  l'un  à  l'autre  la 
liction  d'une  sorte  de  grande  féerie  en  trois  journées,  dura  du 
7  mai  1664  au  i3  inclusivement.  Une  autre  œuvre  en  perpé- 
tuera le  souvenir,  ))lus  encore  que  la  f'rinçesse  d' Elide  :  l'his- 
toire littéraire  ne  laissera  jamais  oublier  que,  le  12  mai,  avant- 
dernier  jour  de  cette  semaine,  Molière  fit  représenter,  pour  la 
première  fois,  devant  ces  invités  de  Louis  XIV,  trois  actes  du 
Tartuffe  K 

Nous  avons  de  toute  la  fête  de  V Ile  enchantée  plusieurs  re- 
lations :  d'abord  la  relation  olficielle   dans  la   Gazette  -,  puis 

I.  Outre  le  clief-d'œuvre  inachevé,  et  la  pièce  nouvelle,  la  Prin- 
cesse d'Elicte,  ébauchée  tout  exprès  avec  ses  intermèdes  destinés  aux 
compositions  de  Lully,  Molière  Cl  encore  jouer  aux  fêtes  de  Ver- 
sailles les  Fâcheux  et  le  Mariage  forcé;  dès  le  premier  jour,  il  eut  à 
figurer  en  dieu  Pan  au  haut  d'une  machine  roulante  et  à  réciter  un 
compliment  à  la  Reine  :  voyez  ci-après,  p.  122-124,  P-  229,  p.  23r, 
et  p.  232.  Grâce  à  une  récente  publication  de  M.  Emile  Campardon, 
nous  savons  quelle  a  été  la  rémunération  du  concours  presque  jour- 
nalier qui  fut  réclamé  du  poëte,  du  comédien  et  du  chef  de  troupe. 
Indépendamment  de  la  somme  de  4000  livres  donnée  à  Molière  et 
à  sa  troupe  conjointement,  pour  représentations  et  séjour  (grati- 
fication déjà  connue  par  le  Reglslre  de  la  Grange),  une  allocation 
particulière  de  2000  livres  fut  accordée  à  l'auteur  de  la  Prinresse 
d'Elide  :  voyez,  les  Nom'elles  pièces  sur  Molière^  publiées  par  M.  Emile 
Campardon  (1876),  p.  41- 

1.  Numéro  60,  daté  du  21  mai  1664  et  intitulé  :  Les  Particula- 
rités des  divertissements  pris  à  T'ersailles  par  Leurs  Majestés. 


9^        LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTÉE. 

celle  qui,  depuis  les  premières  éditions  de  la  Princesse  d' Élide, 
et,  à  leur  exemple,  dans  la  nôtre,  sert  de  cadre  aux  cinq  actes 
de  cette  comédie,  et  à  laquelle  Molière  a  pu  avoir  quelque 
part,  notamment  pour  le  passage  relatif  à  la  représentation 
des  trois  premiers  actes  du  Tartuffe  *  ;  puis  encore  le  spirituel 
récit  de  Marigny,  que  nous  publions  en  appendice^.  Voltaire, 
dans  son  Siècle  de  Louis  XIV^  n'a  pas  dédaigné  de  consacrer 
à  ces  brillantes  journées  plusieurs  pages  ^.  Enfui,  récemment, 
M.  Edouard  ïbierry  a  repris  le  même  sujet  dans  un  opuscule 
intitulé  :  la  Troupe  de  Molière  et  les  Plaisirs  de  Vile  enchan- 
tée''-, et  ce  titi^e  indique  que  l'auteur  s'est  plus  occupé  de  la 
comédie  de  Molière  que  des  autres  divertissements  auxquels 
elle  était  mêlée.  Ces  diverses  relations  suffisent,  pour  satisfaire 

1.  Voyez  ci-après,  p.  aSi  et  ïZi,  et  comparez  la  citation  de  la 
Gazette  faite  à  la  note  2  de  la  seconde  de  ces  pages.  —  Nous  croyons 
savoir  que  Victor  Cousin  a  exprimé  sur  l'endroit  de  la  Relation  qui  se 
rapporte  au  Tartuffe  un  avis  analogue  au  nôtre.  Ce  passage,  dont  on 
sent  que  tous  les  termes  ont  e'te'  pesés  avec  le  plus  grand  soin,  répon- 
dait sans  doute  à  un  ordre  donné  de  liant  et  dut  être  soumis  à  une 
censure  officielle  ;  mais  il  est  bien  probable  aussi  que  la  rédaction  en 
fut  concertée  avec  Molière;  il  seml)le  au  moins  que,  forcé  de  consta- 
ter et  de  justifier  la  mesure  dont  le  Tartuffe  était  l'objet,  le  poëte  lui- 
même,  ou  un  ami  dévoué,  inspiré  par  lui,  n'aurait  pu  s'y  mieux 
prendre  pour  atténuer  les  reproches  faits  à  la  pièce  et  faire  connaî- 
tre l'approbation  personnelle  du  Roi.  —  On  verra  par  la  Relation 
même  que  les  vers  qu'on  y  a  insérés  ne  peuvent  être  attribués  à  Mo- 
lière, qu'ils  ont  pour  auteurs  Benserade  et  le  président  de  Périgny. 

2.  Voyez  ci-après,  p.  aSi  et  suivantes.  On  trouvera  de  plus,  avant 
la  Relation  de  Marigny  (p.  aS/j-aSo),  une  partie  du  programme  pu- 
blié par  Ballard,  en  1664,  et  qui  pourrait  bien  être  le  livret  même, 
le  livre^  comme  l'on  disait  alors,  distribué  aux  invités  du  Roi.  Ce 
programme  a  fait  seul  connaître  (les  bibliographes  ont  négligé  de  le 
dire)  les  rôles  dont  Molière  et  Mlle  Molière  se  chargèrent  dans  les 
pompeuses  mascarades  de  la  première  journée  des  Plaisirs  de  rile 
enchantée.  —  Bussy  assista  à  la  fête,  dont  son  ami  le  duc  de  Saint- 
Aignan  était  l'ordonnateur.  «  Je  la  vis  et  je  l'admirai,  »  se  contente- 
l-il  d'écrire  dans  ses  Mémoires  (tome  II,  p.  i5i).  Il  n'était  pourtant 
pas  homme  à  tout  louer,  les  tirades  du  président  de  Périgny,  par 
«exemple,  et  l'on  peut  regretter  qu'il  se  soit  borné  à  ce  peu  de  mots. 

3.  Voyez  au  chapitre  xxv,  tome  XX,  p.  i46-i5o. 

4-   Cette  izitéressante  brochure  n'a  pas  été  mise  en  vente. 


NOTICE,  ()-i 

ia  curiosité  des  amateurs  des  fêtes  galautes;  nous  n'avons  à 
parler  ici  que  de  la  Princesse  d' Élide. 

L'intention  secrète  de  ces  fêtes  s'adi'essait,  dit-on,  à  Mlle 
de  la  Vallière,  depuis  quatre  mois  relevée  de  ses  premières 
couches  ;  mais,  en  apparence  au  moins,  elles  étaient  destinées 
à  la  Reine  mère  et  à  la  jeune  Heine,  Anne  d'Autriche  et  Marie- 
Thérèse,  toutes  deux  Espagnoles.  Ce  fut  peut-être  cette  consi- 
dération, de  la  patrie  des  deux  reines,  qui  détermina  Molière 
à  choisir  son  sujet  dans  une  des  meilleures  comédies  du  théâtre 
espagnol,  el  Desden  cou  el  desdc/i,  «  Dédain  contre  dédain^  n 
d'Augustin  Moreto*.  Molière  n'a  fait  que  transporter  dans 
l'antiquité  et  en  Elide  le  sujet  que  Moreîo  a  placé  à  Bai'celone. 
Du  reste,  la  donnée  est  toute  semblable  :  Carlos  cherche  à 
vaincre  l'insensibilité  de  Diana  en  affectant  une  insensibilité 
absolue  à  l'égard  de  l'amour  :  le  succès  de  la  ruse  est  le  même 
dans  Moreto  et  dans  3Iolière.  Seulement,  chez  l'auteur  espagnol, 
l'intrigue  est  plus  compliquée,  les  développements  sont  plus 
abondants,  les  caractères  plus  marqués.  Pressé  par  le  temps, 
Molière  abrège  et  simplifie.  Il  n'a  pu  mettre  en  vers  que  le  pre- 
mier acte,  une  partie  de  la  première  scène  du  second;  le  reste 
de  la  comédie  est  en  prose,  et  encore  la  plupart  des  scènes, 
visiblement  écourtées,  portent-elles  la  trace  de  la  précipitation 
avec  laquelle  cette  pièce  a  été  écrite.  Ce  qui  prouve  combien, 
plus  tard  aussi,  le  temps  a  toujours  manqué  à  cette  existence  si 
laborieuse  et  si  active,  c'est  que  la  Princesse  d' Élide,  jouée  plu- 
sieurs fois  à  la  cour,  à  des  époques  diverses,  du  vivant  même 
de  Molière,  est  toujours  restée  dans  ce  singulier  état,  sans  que 
l'auteur  ait  jamais  eu  le  loisir  nécessaire  pour  lui  donner  au 
moins  l'apparence  de  l'achèvement^. 

1.  Mort  prêtre  à  Tolède,  cinq  ans  plus  tard,  en  octobre  iGGtj. 
On  cite  d'f/  Desden  con  el  desden  une  édition  de  i654.  Cette  remar- 
quable pièce  est  du  nombre  des  quatre  Cliefs-d^ceuvre  du  théâtre 
espagnol  que  Î\I.  Charles  Habencck  a  traduits  pour  la  première  fois 
(Het'^el,  1862).  En  Allemagne,  accommode'e  avec  succès  à  la  scène, 
vers  la  fin  de  1816,  par  Schreyvogel  (qui  prenait  le  pseudonyme 
de  West),  la  comédie  de  Moreto  est  restée  au  répertoire  sous  le 
titre  de  Dona  Diana. 

2.  Nous  parlerons  ci-après,  p,  102-104,  de  diverses  traductions, 
tentées  par  d'autres,  de  la  prose  en  vers. 


94        LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTEE. 

Représentée  pour  la  première  fois  à  Versailles  le  8  mai  1664, 
la  Princesse  cV ÈUde  fut  reprise  la  même  année,  au  mois  de 
juillet,  et  jouée  quatre  fois  à  Fontainebleau,  l'une  au  moins 
devant  le  légat  d'Alexandre  VII*,  le  cardinal  Chigi,  venu  pour 
apporter  à  Louis  XIV  les  satisfactions  exigées  au  sujet  des 
violences  commises  par  la  garde  corse  du  Pape  contie  les 
gens  de  l'ambassadeur  de  France,  et  auquel  on  cherchait  à 
dissimuler  ou  au  moins  adoucir  ce  que  cette  ambassade  avait 
de  pénible,  en  lui  faisant  la  plus  splendide  réception.  Selon  la 
Gazelle^  le  légat  trouva  le  spectacle  «  tout  à  fait  agréable,  et 
digne  des  plaisirs  d'une  cour  si  galante^.  » 

En  août  1GG9,  la  trouj^e  du  Roi  va  \  Saint-Germain,  et  y 
représente  quatre  fois  encore  la  Princesse  cV Eiule.  La  Gazette 
nous  apprend  qu'elle  fut  jouée  devant  un  hôte  nouveau  de 
Louis  XIV,  le  prince  de  Toscane  ^  On  voit  que  les  occasions 
solennelles  n'ont  jias  manqué  à  Molière  pour  terminer  sa  pièce  : 
il  ne  put  en  proliter. 

A  la  ville,  la  piemière  représentation  de  la  Princesse 
d'Élide  avait  eu  lieu  le  9  novembre  1664.  Voici  la  liste  des 
représentations  : 

Dimanche  9  novembre 840  ^ 

Mardi  11 94" 

Vendredi  14 47^  * 

1.  Registre  de  la  Grange,  p.  (16.  —  D'après  ce  registre,  les  quatre 
représentations  auraient  été  données  devant  le  légat;  mais  la  Ga- 
zelle ne  mentionne  la  présence  du  Cardinal  qu'à  l'une  d'entre  elles. 

2.  jSuméro  du  2  août  x(i64  '•  il  s'agit  de  la  représentation  du 
3o  juillet,    la  seule  peut-être  à  laquelle  le  légat  ait  assisté. 

3.  Numéro  du  3i  août.  La  représentation  à  laquelle  le  prince  de 
Toscane  assista  fut  donnée  le  jour  de  la  Saint-Louis,  dans  la  grande 
salle  du  vieux  cliâleau;  à  l'occasion  de  celle  du  3i  août,  la  Gazette 
(n°  du  7  septembre)  dit  que  la  comédie  était  ce  accompagnée  de 
nouvelles  entrées  de  ballet,  dont  la  beauté  charma  toute  la  cour, 
ainsi  que  les  changements  de  tbéàtre  et  les  concerts  qui  rendoient  ce 
spectacle  des  plus  magnifiques.  »  —  M.  É.  Cam pardon,  dans  le 
volume  cité,  a  donné  deux  documents  d'où  il  résuite  que  les  frais 
de  ces  représentations  de  Saint-Germain  montèrent  à  un  peu  plus 
de  24  000  livres. 

4.  Après  cette  représentation  du  vendredi  14,  la  Grange  inscrit 
cette  note  sur  son  Registre  :  «  J'ai  commencé  à  annoncer  pour  Mons' 


NOTICE.  95 

Dimanche  i(S 856  '* 

Mardi  18 480 

Vendredi  21 4t8 

Dimanche  aj 808 

Mardi  2 5 760 

Vendredi   28 545 

Dimanche  3o 760 

Mardi  2  décembre 696 

Vendredi  5 58o 

Dimanche  7 740 

Mardi  9 233 

Vendredi  i.>. 317 

Dimanche  14 824 

Mardi  16 5go 

Vendredi  19 537 

Dimanche  21 846 

Mardi  aS 525 

Vendredi  2(1 571 

Dimanche  28 586 

Mardi  3o 2f)8 

Vendredi  2  janvier  i665 327 

Dimanche  4 709 

C'était,  en  tout,  vingt-cinq  représentations  à  Paris.  La  men- 
tion de  frais  extraordinaires  qui  se  trouve  au  Registre  de  la 
Grange,  l'énumératlon  qui  en  est  faite  dans  un  autre  des  re- 
gistres de  la  Comédie,  prouvent  que  la  Princesse  cV Élide  fut 
domiée  au  public  avec  ses  agréments  de  musique  et  de  danse*. 

de  Molière.  »  L'annonce  était  une  sorte  de  petit  discours  adressé 
au  publie  pour  hii  faire  savoir  ce  qu'on  jouerait  à  la  prochaine 
représentation.  Molière,  dit-on,  j  prenait  plaisir  et  y  réussissait 
parfaitement.  L'abandon  qu'il  faisait  ainsi  de  ses  fonctions  ^orateur, 
prouve  à  la  fois  sa  fatigue  et  aussi  sa  confiance  dans  le  tact  de  la 
Grange,  qui  réussit  fort  bien  dans  cette  fonction  délicate. 

I.  M.  Jules  Bonnassies,  dans  le  premier  de  ses  intéressants  arti- 
cles sur  la  Mus'u]ue  a  la  Comédie-Franc  aise  (  inséré  au  tome  II  de 
la  Chronique  musicale^  1873),  a  fait  connaître  (p.  271)  le  détail  de  ces 
frais;  sur  le  compte  emprunté  par  lui  au  Registre  des  dépenses  de 
l'année  16G4  sont  portés  8  violons,  sans  compter  ceux  des  ritour- 
nelles, 3  hautbois,  quelques  autres  concertants  sans  doute  encore 
a  pour  la  symphonie  »,  des  chanteurs,  et  12  danseurs.  —  Nous  di- 
rons à  ce  propos  qu'un  autre  compte  cité  par  AI.  Bonnassies  (p.  270), 


96         LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTÉE. 

Lii  pièce  jouée  de  nouveau,  nous  l'avons  dit,  à  la  cour,  ne  le 
fut  plus  à  la  ville,  du  vivant  de  Molière. 

Après  sa  mort,  elle  a  été  reprise  plusieurs  fois  sous  Louis  XIV, 
et  aussi  sous  Louis  XV  \  et  chaque  fois  son  succès  à  la 
cour  est  plus  sensible  qu'à  la  ville.  C'est  aussi  qu'à  la  cour  on 
pouvait  faire  valoir  l'œuvre  du  musicien  avec  celle  du  poète, 
et  déployer  un  luxe  de  mise  en  scène  interdit  au  théâtre  de  la 
Comédie^.  Lorsqu'on  1722,  après  avoir  été  redonnée  au  pu- 
blic, elle  fut,  le  14  février,  jouée  devant  le  Roi,  l'Opéra  tout 
entier    concouï'ut    à    l'exécution    des    intermèdes^.    En    1728 

et  tiré  du  même  registre,  complète  encore  l'état  de  dépenses,  relatif 
au  Mariage  forcé,  qui  a  été  donné  ci-dessus,  p.  6,  note  i. 

1.  Elle  le  fut  sous  Louis  XIV  en  1692  et  lôgS  et  jouée  vingt- 
trois  fois;  puis  en  lyoS,  jouée  onze  fois;  en  1704,  1706,  jouée 
quatre  fois  chacune  de  ces  années;  sous  Louis  XV  elle  fut  jouée 
une  dizaine  de  fois  à  chacune  des  reprises  de  1716,  de  1722,  de 
1728,  enfin  quatre  fois  à  la  dernière  de  T756-1757. 

2.  Luxe  interdit  positivement,  en  ce  qu'jr  pouvait  ajouter  la  mu- 
sique et  la  danse,  par  les  privilèges  de  l'Opéra  :  voyez  les  articles  de 
M.  Bonnassies;  dans  celui  du  i5  mars  1874  il  cite  (p.  257)  un  arrêt 
du  Conseil,  rendu,  le  20  juin  1716,  en  faveur  de  l'Opéra  contre  les 
Comédiens-Français,  les  condamnant,  dit-il,  «  en  5oo  livres  d'a- 
mende, au  j>rofit  de  l'Hùpital-Général,  pour  une  contravention  dans 
une  représentation  du  Malade  imaginaire  du  12  janvier,  et  à  pareille 
amende,  pour  seconde  contravention,  dans  une  représentation  de 
la  Princesse  d'Elide  du  4  mai,  dans  les  entr'actcs  desquelles  ils  ont 
fait  exécuter  des  danses  et  entrées  de  hallet,  et  se  sont  servis  d'un 
plus  grand  nombre  de  voix  et  d'instruments  qu'il  n'est  licite.  L'ar- 
rêt les  décharge,  «  par  grâce  et  sans  tirer  à  conséquence,  »  de  la 
demande  en  dommages-intérêts  faite  par  l'Opéra.  » 

3.  «  Les  principaux  rôles  de  la  princesse  d'Elide,  du  prince  d'I- 
thaque et  de  Moron....  viennent  d'être  remplis  avec  un  applaudis- 
sement général  par  le  sieur  de  la  Thorillière  {fîls  du  camarade  de 
Molière),  par  le  sieur  Quinaut,  et  par  la  demoiselle  Qulnaut  sa 
sœur.  La  musique  du  IV^^  et  V<=  intermèdes  est  du  même  sieur  Qui- 
naut, qui  a  été  fori  goûtée,  même  à  côté  de  celle  de  M.  de  LuUi, 
de  la  composition  duquel  sont  les  chants  et  la  symphonie  des  autres 
intermèdes —  Cette  pièce  fut  représentée  devant  le  Roi  le  samedi 
14  de  ce  mois;  les  intermèdes,  pour  le  chant,  la  danse  et  la  sym- 
phonie, par  les  officiers  de  la  musique  du  Roi,  et  par  les  acteurs 
de  l'Opéra —  »  (Mercure  de  février  1722,  p.  121  et  p.  124.) 


NOTICE.  97 

encore,  elle  fut  reprise  au  mois  d'août  pour  le  public;  puis,  au 
mois  de  décembre,  elle  fut  représentée  par  ordre  à  la  cour 
avec  beaucoup  de  magnificence  et  d'éclat*.  La  destinée  de 
cette  comédie  semble  avoir  été  de  plaire  surtout  là  où  elle  a  été 
représentée  la  première  fois;  et  comme  c'était  pour  la  cour 
en  effet  que  Molière  l'avait  écrite,  on  voit  qa'au  moins  à  cet 
égard  il  avait  parfaitement  atteint  son  but. 

Depuis  17^7^,  la  pièce  n'a  plus  été  jouée  au  Théâtre-Fran- 
çais'. 

1.  Voyez  le  Mercure  de  France  du  mois  d'août",  p.  iSSg  et  1840, 
et  le  second  volume  de  de'cembre,  p.  298 1  et  298  2.  Mlle  le  Cou- 
vreur remplaçait  Mlle  Quinaut  dans  le  rôle  de  la  Princesse.  Voici 
le  compte  rendu  de  la  représentation  par  ordre,  du  mois  de  dé- 
cembre :  «  Le  22  du  mois  dernier,  le  duc  de  la  Trimouille,  premier 
gentilhomme  de  la  chambre  du  Roi,  ordonna  aux  Comédiens-Fran- 
çois et  à  MM.  de  Blamont,  surintendant  de  la  musique,  et  Balon, 
compositeur  des  ballets  de  S.  ^L,  de  remettre  au  théâtre,  pour  être 
représentée  devant  la  cour,  la  comédie  héroïque  de  la  Princesse 
d'Ellde  de  Molière,  avec  tous  ses  intermèdes  et  agréments,  ce  qu'on 
fut  obligé  de  faire  avec  beaucoup  de  jirécipitation.  Leurs  Majestés 
en  voulant  voir  la  représentation  le  4  de  ce  mois.  Cela  fut  exécuté 
par  les  Comédiens  du  Roi  et  par  les  meilleurs  sujets  de  l'Académie 
royale  de  musique  dans  le  chant  et  dans  la  danse,  avec  tout  l'art 
et  la  magnificence  qu'on  peut  concevoir,  et  à  la  satisfaction  de  Leurs 
Majestés  et  de  toute  la  cour.  —  La  demoiselle  le  Couvreur  et  le 
sieur  Quinault  y  jouèrent  les  principaux  rôles;  le  sieur  de  la  Tho- 
rillière  celui  de  Moron,  etc.  —  M.  de  Blamont  y  conserva  tout  ce 
qui  y  étoit  de  la  musique  de  M.  de  Lully;  il  y  ajouta  seulement 
quelques  morceaux  particuliers  de  lui,  et  y  joignit  la  chaconne  de 
M.  de  Dampierre  avec  des  cors  de  chasse.  » 

2.  Voyez  sur  la  reprise  du  27  décembre  1766,  ci-après,  p.  io3. 

3.  Nous  ne  saunons  compter  une  représentation  unique,  donnée, 
il  y  a  quelques  années  (le  28  avril  1869),  au  Grand-Hôtel  pour  une 
œuvre  de  bienfaisance,  où  MM.  Delaunay,  Coquelin  aîné  et  Mlle  Fa- 
vart  remplirent  les  principaux  rôles  avec  leur  succès  accoutumé, 
et  où  dans  les  intermèdes  on  applaudit  une  musique  nouvelle  de 
M.  J.  Cohen. 

»  Cette  reprise,  qui  date  du  i"'  août,  suivait  de  près  la  première  représenta- 
tion donnée  à  l'Opéra  d'un  ballet  héroïque,  en  trois  actes  et  un  prologue,  de 
la  Princesse  cVElide,  dont  les  paroles  étaient  de  i'abi>é  Pellegrin,  et  la  musique 
de  Villeneuve  :  voyez  la  Bibliographie  molièresque^  p.  137. 

Molière,  iv  7 


98       LES  PLAISIRS   DE   L'ILE   ENCHANTÉE. 

La  distributit)ii  de  la  pièce  dans  sa  nouveauté  n'est  pas  dou- 
teuse comme  celle  de  beaucoup  d'autres.  De  même  que  pour 
toutes  les  comëdies-ballets  jouées  à  la  cour,  elle  était  indi- 
quée dans  le  livret  distribué  aux  spectateurs  ;  on  la  trouvera 
plus  loin,  p.  i4o  et  141,  et  p.  238. 

Nous  avons  dit  plus  haut  (p.  92,  note  2),  que  Robert  Bal- 
lard  publia  en  1664  un  programme  ou  livret  des  Plaisirs  de 
l'Ile  enchantée  :  nous  en  donnerons  dans  X Appendice  (p.  234 
et  suivantes)  toute  la  partie  que  ne  rend  pas  inutile  la  Relation  où 
est  encadrée,  dans  notre  édition,  comme  dans  la  plupart  des 
précédentes,  la  Princesse  d' Élide.  Ce  livret,  de  format  in-4'', 
qui  n'a  point  d'achevé  d'imprimer,  ne  contient  pas  la  comé- 
die de  Molière  et  s'arrête,  avec  le  Ballet  du  Palais  d' Alcine^ 
à  la  fin  de  la  troisième  journée. 

La  Princesse  d'Élide  parut  pour  la  première  fois,  chez  le 
même  libraire,  dans  un  volume  in-folio,  imprimé  la  même  an- 
née 1G64,  où  nous  n'avons  pas  trouvé  non  plus  d'achevé  d'im- 
primer. Le  titre  est  : 

LES 

PLAISIRS 

DE   L'ISLE 
ENCHANTÉE. 

COVRSE      DE      BAGVE, 

Collation  ornée  de  Machines,  Comédie 

meslée   de  Danse  et   de  Musique,  Ballet  du 

Palais  d'Alcine,  Feu  d'Artifice  :  Et  autres 

Pestes  galantes  et  magnifiques;    faites  par  le 

Roy  à  Versailles,  le  7.  May   1664.  Et 

continuées  plusieurs  autres  lours. 

A  PARIS 

chez  Robert  Ballart,  seul  imprimeur 
du  Roj  pour  la  Musique 

M.  DC.  LXIV 

AFEC  PRI FILEGE   DE  SA  M  AI  ESTÉ 

Ce  volume,  où  la  comédie  de  Molière  est  insérée,  à  sa  place, 
dans  la  relation  complète  des  fêtes,  est  de  la  plus  grande  rareté. 
Nous  en  avons  vu  deux  exemplaires,  dont  l'un,  avec  reliure 


NOTICE.  f)f) 

aux  armes  royales,  est  à  la  Bibliothèque  nationale;  l'autre,  aux 
armes  de  Colbert,  appartenait  à  M.  Ambroise-Firmin  Didot. 
Cette  e'dition  a  pour  les  deux  premières  journées  83  pages 
chifTre'es,  dont  la  dernière  est  marque'e,  par  erreur,  71,  et 
pour  la  suite  6  feuillets  non  chiffrés.  Au  haut  du  feuillet  de 
titre  de  l'exemplaire  de  M.  Didot  est  écrit,  à  la  main  :  Btblio- 
thecx  Colberiinœ .  Dans  le  même  exemplaire,  le  texte  est  ac- 
compagné de  neuf  grandes  gravures,  dessinées  et  gravées 
par  Israël  Silvestre,  qui  ne  sont  point  dans  le  volume  de  la 
BibHothèque  nationale.  Ces  gravures  sont  de  troisième  état*; 
mais  la  bibliothèque  de  M.  Didot  renferme  aussi  ces  neuf  plan- 
ches en  premier  état  (avant  toute  lettre),  ajant  appartenu  au 
roi  Louis  XIV.  Il  est  possible  que  les  gravures  n'aient  pu  être 
prêtes  pour  l'édition  de  1664  et  que  Colbert  les  ait  fait  join- 
dre plus  tard  à  son  exemplaire.  Peut-être  ne  furent-elles  pu- 
bliées qu'avec  la  belle  réimpression  du  volume  de  16C4,  faite 
à  l'Imprimerie  royale,  et  datée,  au  titre,  de  1673,  de  1674  à 
la  fin  du  volume.  Nous  avons  relevé  un  certain  nombre  de 
variantes^  dans  celte  édition,  d'un  format  un  peu  plus  grand 
que  l'originale;  nous  en  avons  trouvé  un  exemplaire  à  la  Bi- 
bliothèque nationale,  un  autre  dans  celle  de  M.  le  baron  James 
de  Rothschild.  Pour  la  distinguer  du  recueil  de  1673,  nous  la 
désignerons  par  1673^. 

En  i665,  il  parut,  avec  un  achevé  d'Imprimer  du  3i  jan- 
vier, une  seconde  édition,  du  format  in- 12,  que,  vu  l'extrême 
rareté  de  l'in-folio  de  1664,  dont  nous  venons  de  parler,  on 
considéra  longtemps  comme  l'édition  originale. 

La  première  édition  citée  par  Brunet,  dans  son  Manuel  du 
libraire  (tome  III,  p.  i8o3),  de  la.  Princesse  d'Elide  impri- 
mée séparément  et  sans  tout  l'ensemble  de  la  fête,  est  un 
in-ia  de  1668,  qui  a  néanmoins  un  titre  dont  le  commence- 
ment ne  convient  qu'à  cet  ensemble  :  Les  Plaisirs  de  Vile 
enchantée  ou  la  Princesse  d' Elide,  comédie  de  M.  de  Molière. 

1.  Voyez,  sur  les  trois  états  'de  ces  planches  et  sur  leurs  sujets, 
ci-après,  p.  262  et  263. 

2.  Cela  lève  le  doute  exprimé  par  M.  Paul  Lacroix  dans  sa  Bi- 
bliographie moliéresque^  P-  49-  On  ne  s'est  pas  borné  pour  le  texte 
de  1673  à  refaire  le  titre;  c'est  bien  une  réimpression. 


loo     LES   PLAISIRS  DE  L'ILE   ExNCHANÏEE. 

On  peut  douter  de  l'exactitude  de  ce  renseignement  de  Bru- 
net  :  il  y  a  à  la  Bibliothèque  nationale  un  exemplaire  de  1668 
011  la  comédie  n'est  pas  encore  sépare'e  de  la  Relation. 

Les  anciens  recueils  des  OEuvres ,  à  partir  du  premier 
(1666),  donnent  tous  la  Princesse  d' ÈUde  avec  le  cadre  com- 
plet des  Plaisirs^  et  mise  à  sa  place  dans  ce  cadre  ;  plus  tard 
on  l'a  imprimée  en  tête  et  mis  la  Relation  à  la  suite  (voyez 
ci-après,  p.  107,  seconde  partie  de  la  note). 

Un  des  plus  beaux  in-folio  de  la  collection  Philidor*,  le 
n»  47,  contient  la  copie  de  tout  le  texte ^  des  Plaisirs  de  Vile 
enchantée  (Relation,  vers,  devises,  comédie),  et  celle  de  toute 
la  musique  que  Lully  composa  pour  les  trois  premières  jour- 
nées de  ces  fêtes,  et  qui  dut  beaucoup  contribuer  à  leur  agré- 
ment'. Toute  la  moitié  de  cette  copie  qui  est  en  dehors  de  la 
partition  est  tellement  conforme  à  l'édition  de  1682,  qu'elle 
en  a  sans  doute  été  simplement  transcrite  par  Philidor'.  Nous 
avons  cru  ne  devoir  noter  qu'un  petit  nombre  de  difTérences, 
et  pouvoir  négliger  quelques  rajeunissements  de  style,  proba- 
blement involontaires,  quelques  changements  et  omissions  dus 
aux  distractions  du  copiste,  ou  à  ses  tentations  d'abréger  une 
tâche  si  longue;  mais  la  collation  du  texte  original  de  1664 
avec  les  paroles  mises  en  musique  nous  a  fait  recueillir  quel- 
ques variantes  et  quelques  détails  de  mise  en  scène  qui  nous 
ont  semblé  avoir  leur  intérêt. 

Le  catalogue  suivant  pouira  donner  une  idée  de  l'impox"- 
tance  qu'a  la  partition  de  Lully  ^ 

1.  Cette  partie  de  la  Notice,  relative  à  ce  manuscrit,  est  de 
M.  Desfeuilles.  Voyez,  ce  qui  est  dit  de  la  collection  Pliilidor  ci- 
dessus,  p.  10  et  suivantes. 

2.  Il  y  a  cependant  deux  lacunes,  signalées  ci-après,  p.  127, 
note  I,  et  p.  182,  note  2. 

3.  On  redonna  de  plus  le  ballet  des  Fdclieux  le  cinquième  jour, 
et,  le  septième,  celui  du  Mariage  forcé  :  voyez  ci-après,  p.  229, 
et  p.  a32. 

4.  Il  reproduit  notamment  les  variantes  caractéristiques  de  cette 
édition  dans  le  passage  relatif  au  Tartuffe  (ci-après,  p.  281  et  282), 
et  la  variante  assez,  étrange  d'un  vers  adressé  à  la  Reine  mère  (ci- 
après,  p.  228,  note  I.) 

5.  Sauf  les  exceptions  indiquées,  elle  est  écrite  à   cinq  parties. 


NOTICE.  loi 

Première  journée  :  i  "  une  Ouverture  *  ;  a""  une  F'  entrée  pour 
les  quatre  Saisons,  les  douze  Signes  du  zodiaque  et  les  douze 
Heures  ;  3"  une  Marche  de  hautbois  pour  le  Dieu  Pan  et  sa 
suite  ;  4°  un  Rondeau  pour  les  violons  et  flûtes  allant  à  la  table 
du  Roi;  5"  une  Suite  du  rondeau  pour  les  violons  et  pour  les 
flûtes. 

Seconde  journiîe,  celle  de  la  Princesse  d'Elide.  Avant  le 
P""  intermède  de  la  comédie  :  une"  Ouverture.  A  la  scène  /»■«  du 
/"■  intermède  :  i"  une  Ritournelle  à  deux  parties  hautes  (de 
violons  probablement)  et  basse  chiffrée /;»ow  le  Récit  de  l'Ju- 
rore  ;  i"  le  Récit  de  V Aurore,  avec  une  basse  chiffrée  :  ces 
basses  chiffrées  devaient  indiquer  un  accompagnement  de  basse 
(de  viole) ,  de  clavecin  et  de  téorbe  *.  A  la  scène  11^'  :  i  "  un  trio, 
longuement  développé,  des  Valets  de  chiens,  avec  une  basse 
chiliVée  pour  l'accompagnement  ;  a"  une  Entrée  de  Valets  de 
chiens  endor/nis;  3°  un  deuxième  Air  de  danse  des  Valets  de 
chiens  et  des  Chasseurs  avec  des  cors  de  chasse-  4''  un  troi- 
sième Air  pour  les  Valets  de  chiens  éveillés.  —  A  la  scène  11^^ 
du  11^  intermède  :  i"  un  premier  Air  des  Chasseurs  et  Paysans 
avec  des  bâtons  ;  i"  un  deuxième  Air  pour  les  Chasseurs  et  Pay- 
sans. —  A  la  scène  11^^  du  ///*  intermède  :  i"  quelques  phra- 
ses en  récitatif,  puis  la  première  chanson  du  Satyre  ;  au-dessus 
du  chant  sont  écrites  deux  parties  de  violons,  et  au-dessous 
ime  basse  chiffrée  ;  a"  la  seconde  chanson  du  Satyre,  accom- 
pagnée d'une  simple  basse  chiffrée  ;  3°  une  Ritournelle  et  En- 
trée pour  les  postures  des  Satyres^  (à  trois  parties  seulement). 

1 .  Ce  morceau  et  les  quatre  suivants  ont  été  réunis  à  la  suite  de 
la  relation  de  la  première  journée.  L'ouverture  fut  sans  doute  exé- 
cutée, après  la  course  et  l'illumination  du  camp,  par  la  grande 
bande  des  concertants  qui  s'avança  en  cadence,  LuUy  en  tête,  puis 
s'arrêta  quelques  instants  dans  l'enceinte  :  vojez  la  lettre  de  Ma- 
rignj,  ci-après,  p.  255,  second  alinéa. 

2.  Sur  les  ritournelles,  et  l'accompagnement  des  voix,  voyez  à  la 
scène  i  de  l'acte  II  du  Bourgeois  gentilhomme. 

3.  Au  tome  IV  du  recueil  manuscrit  en  six  volumes  des  ballets  de 
Lully  qui  est  à  la  Bibliothèque  nationale,  le  morceau  est  intitulé  : 
les  Gestes  du  Satyre;  et  au  tome  A  du  recueil  manuscrit  en  deux 
volumes  appartenant  à  la  même  Bibliothèque  :  les  Gestes  de  Molière; 
d'après  cela,  et  d'après  les  termes  de  l'ancien  argument  (voyez  ci- 


102      LES  PLAISIRS  DE    L'ILE  ENCHANTÉE. 

—  A  la  scène  /•■«  du  IV'  intermède  :  un  jiremier  air  de  Tir- 
cis.  A  la  scène  ITà'  :  i"  un  second  air  de  Tircis;  i"  la  chanson 
de  Moron  (Molière'),  suivie  de  deux  phrases  chantées  par 
Tircis  :  tous  ces  airs  sont  accompagne's  d'une  basse  chifTre'e. 

—  Au  V'  intermède,  une  Ritournelle  (à  deux  parties  hautes  et 
basse  chiffrée),  précédant  le  Dialogue  de  Clymène  et  Ph/lis,  qui 
est  soutenu  d'une  basse  chiffrée.  —  Au  FJ'  intermède  :  i»  le 
premier  couplet  du  Chœur  de  Pasteurs  et  de  Bergères  qui  dan- 
sent; le  chant  des  quatre  premiers  vers  est  écrit  à  quatre  par- 
ties, accompagnées  d'une  simple  basse  ;  celui  des  deux  pre- 
miers vers  du  refrain  est  donné  à  la  voix  haute,  accompagnée 
d'une  basse  chiffrée;  puis  le  chœur  achève,  accompagné  comme 
d'abord  ;  2°  un  morceau  écrit  à  cinq  parties  d'instruments  ; 
3"  le  second  couplet  du  chœur,  mais  cette  fois  accompagné 
de  six  parties  instrumentales  ,  sauf  pour  les  deux  premiers 
vers  du  refrain  chantés  comme  au  premier  couplet.  On  voit 
par  la  Relation  (ci-après  ^  p.  217-219)  que  le  compositeur 
avait  réuni,  pour  l'exécution  de  ce  (inale  à  grand  effet, 
toutes  les  voix  et  tous  les  instruments  dont  il  pouvait  dis- 
poser. 

Troisu'cme  journée,  où  fut  donné  le  Ballet  du  Palais  d^ Al- 
cine.  I"  V  entrée,  de  quatre  Géants  et  quatre  Nains  ;  2"  11^'  en- 
trée, des  huit  Maures;  3°  ///'  entrée,  des  six  Chevaliers  et 
des  six  Monstres  ;  4°  IF"  entrée,  des  Démons  agiles  ;  5"  F'  en- 
trée, des  Démons  sauteurs;  6°  FP  et  dernière  entrée,  d' Al- 
eine,  Mélisse,  Roger,  et  des  Chevaliers . 

L'édition  d'Amsterdam  de  1725  (4  volumes  in-12),  à  laquelle 
Bruzen  de  la  Martinière  a  peut-être  donné  quelques  soins,  et 
pour  laquelle  il  paraît  avoir  composé  une  nouvelle  Fie  de 
Molière^,  contenant,  comme  le  dit  Y  Avertissement,  «  bien  des 
choses  curieuses  qu'on   chercheroit  en  vain  dans  les  autres 


après,  p.  179  et  180),  il  semblerait  que,  du  moins  à  l'origine,  la 
musique  n'accompagnait  ici  qu'une  pantomime  à  deux,  de  Molière 
et  du  chanteur. 

1.  Nous  la  donnons  à  V Appendice,  ci-après,  p.  264-267. 

2.  Nous  avons  eu  occasion  de  la  citer,  tome  I,  p.  xxiii,  note  *, 
et  tome  III,  p.  128,  note  3. 


NOTICE.  io3 

(éditions),  »  donne*  une  Princesse  d'Elide  toute  en  vers,  di- 
visée en  cinq  actes,  «  telle  qu'on  la  joue  à  présent  sur  le 
théâtre  de  Paris,  «  dit  le  titre  ;  et,  comme  pour  faire  cioire 
que  ces  vers  sont  l'œuvre  de  Molière,  l'éditeur  nous  apprend 
qu'elle  n'avait  «  jusqu'à  présent  été  vue  (telle)  qu'en  manu- 
scrit. y>  Telle  qu'il  la  publie,  il  eût  été  difficile  en  effet  de  la 
produire  en  France*. 

C'est  évidemment  une  autre  version  qu'on  hasarda  de  réci- 
ter dans  la  maison  de  Molière,  lors  de  la  dernière  reprise  de 
décembre  1756.  Le  Mercure,  qui  parle  de  ces  vers,  est  d'ail- 
leurs loin  d'en  faire  l'éloge  ;  il  n'en  rapporte  rien  et  ne  donne 
aucun  renseignement  sur  l'auteur  ' . 

Nous  ne  savons  pas  davantage  à  qui  attribuer  et  n'avons 
pas  jugé  autrement   digne  d'attention  une  Princesse  cV Élide 

1.  Au  tome  IV;  au  tome  II  se  trouve  le  texte  de  Molière  dans 
son  cadre  ordinaire  de  la  Relation. 

2.  Les  vers  vraiment  barbares  y  abondent.  En  voici  quelques- 
uns,  tout  des  premiers  de  la  traduction  (acte  II,  scène  i,  p.  4i4)i 
qu'un  éditeur  étranger  a  pu  seul  laisser  imprimer  : 

I-A     PRINCESSE. 

Non,  quand  j'ouvre  les  yeux  sur  de  certiiins  exemples, 

Que  mes  regards  frappés  de  ces  objets  contemples 

Les  serviles  ardeurs,  les  honteux  sentiments 

Que  cette  passion  verse  sur  tous  les  gens 

Où  souverainement  elle  étend  sa  puissance.... 

Plus  loin  (p.  448),  dans  le  cinquième   intermède,  qui  est  de  son 
invention,  le  versificateur  n'a  pas  pris  moins  de  liberté  avec  la  lan-  , 
gue  : 

Tu  te  promène  aussi  comme  en  pleine  franchise. 

3.  «  Le  kmdi  27  décembre  [lySfi]  les  Comédiens  François  ont 
remis  la  Princesse  d^Élide,  comédie  en  cinq  actes,  ornée  de  chants 
et  de  danses.  Quoique  les  premiers  rôles  soient  remplis  par 
Mlle  Gaussin  et  M.  Grand  val  (c'est  annoncer  qu'ils  ne  peuvent 
l'être  mieux),  elle  n'a  fait  sur  le  public  qu'une  foible  impiession. 
L'anonyme  qui  a  mis  en  vers  la  prose  de  Molière  n'a  pas  aidé  à  la 
faire  briller.  Une  pareille  broderie  n'étoit  pas  propre  à  embellir 
l'étoffe,...   Est-il  permis  à  des  barbouilleurs  de  toucher  au  tableau 

d'Apelle  ?  Le  divertissement    du   second   acte   a    fait    plaisir » 

(Mercure ^/fF/a^ce,  second  volumede  janvier  1757,  p.  2o3  et  204.)  H 


io4      LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  E.XCIIAMÉE. 

versifiée,  qui  fait  partie  d'un  Recueil  de  pièces  dramaticiues 
anciennes  et  nouvelles^,  publié  à  Bouillon,  Paris,  Nancy,  en  1 785. 
Une  troisième  traduction  en  vers  a  été  imprimée  (à  Orléans)  ; 
elle  est  comprise  dans  les  «  Pièces  de  Théâtre  àe  M.  Alexandre 
Pieyre,  con^espondant  de  l'Institut,  »  etc.  (au  tome  P"",  181 1*), 
sous  ce  titre  :  «  la  Princesse  d'Élide,  comédie-ballet  de  Mo- 
lière, arrangée  en  trois  actes  et  continuée  en  vers.  »  L'œuvre 
de  Molière  est  augmentée  là  de  plusieurs  scènes  et  intermè- 
des que  Pieyre  a  pris  soin  de  signaler  au  bas  des  pages 
comme  étant  «  de  création '.  n 

y  eut  quatre  représentations  de   cette  reprise,  dont  deux  l'année 
suivante  lySy. 

1.  Toutes  ces  pièces  (à  savoir,  outre  la  Princesse  d'Elide,  comédie 
de  Molière,  en  cinq  actes,  deux  tragédies  et  deux  traductions  de  Té- 
rence)  sont  d'un  seul  auteur,  qui  a  signé  des  initiales  V.  C.  D,  V. 
son  épître  dédicatoire  au  prince  d'Havre  et  de  Croy,  comte  de 
Priego,  etc.  Une  citation  pourra  suffire  à  montrer  en  quel  style  a 
été  rhabillée  la  prose  de  la  Princesse  d^Elide.  Les  vers  suivants  suc- 
cèdent presque  immédiatement  à  ceux  de  3Iolière  (acte  II,  scène  i. 
p.  116)  : 

Ne  rougissez-vous  pas  d'être  dans  une  erreur 
Qui  transforme  en  vertus  les  foiblesses  du  cœur? 
Notre  sexe  à  vos  yeux  est-il  si  méprisable, 
Qu'il  ne  puisse  autrement  être  recommaudable? 
Pour  moi,   que  son  honneur  intéresse  de  près. 
Je  ne  le  vois  jamais  s'y  livrer  sans  regrets  : 
Et  pour  le  rédimer  de  cette  ignominie. 
Volontiers  j'offrirois  tous  mes  biens  et  ma  vie. 

2.  Ce  volume  (qui  contient  en  outre  un  plan  du  Dépit  amoureux 
arrangé  en  trois  actes)  est  un  recueil  factice  ;  la  pièce  a  dû  paraître 
à  part,  comme  l'indique  la  Bibliographie  moliéresque  (p.  i34),  et 
avant  la  date  portée  sur  le  titre  général. 

3  Ce  mot  de  «  création  »,  qu'il  affectionne,  semblera  moins 
modeste  que  les  déclarations  de  sa  préface  en  dialogue  :  «  Je  fis 
mon  plan,  dit-il  à  son  interlocutrice  {Mme  de  G***  :  M.  Paul  La- 
croix nous  apprend  que  c'est  Mme  de  Genlis),  je  créai,  j'écrivis  ma 
première  scène  du  deuxième  acte....  Vous  voyez  que  par  cet 
amour  que  je  crée  entre  Aglante  et  Aristomène,  et  qui  entre  si 
naturellement  dans  le  fond  du  sujet,  je  me  serois  ouvert  le  champ 
d'une  pièce  en  cinq  actes,...  et  l'on  trouvera  peut-être  que  je  n'ai 
pas  assez  profité  de  cet  avantage,  que  je  tourne  trop  court,  et  que 


NOTICE.  io5 

Nous  n  avons  pas  besoin  de  dire  au  lecteur,  à  la  fin  de 
cette  notice,  pourquoi  nous  avons  été  sobres  d'annotations  sur 
la  relation  qui  encadre  la  comédie  de  Molière.  C'est  cette  co- 
médie seule  qui  vraiment  ici  nous  importe. 


SOMMAIRE 


DE  LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE  OU  LES  PLAISIRS 
DE  L'ILE  ENCHANTÉE,  PAR  VOLTAIRE. 


Les  fêtes  que  Louis  XIV  donna  dans  sa  jeunesse  mentent  d'en- 
trer dans  l'histoire  de  ce  monarque,  non-seulement  par  les  magni- 
ficences singulières,  mais  encore  par  le  bonheur  qu'il  eut  d'avoir 
des  hommes  célèbres  en  tous  genres,  qui  contribuaient  en  même 
temps  à  ses  plaisirs,  à  la  politesse  et  à  la  gloire  de  la  nation.  Ce 
fut  à  cette  fête,  connue  sous  le  nom  de  Vile  enchantée,  que  Molière 
fit  jouer  la  Princesse  d^Éllde,  comédie-ballet  en  cinq  actes.  Il  n'y  a 
que  le  premier  acte  et  la  première  scène  du  second  qui  soient  en 
Ters  :  Molière,  pressé  par  le  temps,  écrivit  le  reste   en  prose.  Cette 

l'intérêt  est  étranglé;  mais  je  ne  veux  pas  avoir  la  prétention  de 
donner  une  autre  pièce  que  celle  de  Molière.  Je  ne  veux  pas  sortir 

des  limites  qu'il  a  tracées Il  n'occuperoit    plus   assez  dje   place 

dans  sa  pièce.  »  Voyez  l'appréciation,  toute  pleine  d'éloges,  d'Au- 
ger  à  la  fin  de  sa  Notice  (tome  IV,  p.  tSy  et  i58).  «  M.  Pieyre, 
dit-il,  l'estimable  auteur  de  V Ecole  des  pères,  a  fait  sur  la  comédie 
de  la  Princesse  d^Elide   un   travail  qui  a  obtenu  l'approbation    des 

gens  dégoût II  a mérité   qu'en  plus  d'un   endroit   on    put 

attribuer  au  maître  lui-même  l'heureux  travail  de  l'élève.  » 


io6  SOMMAIRE   DE   VOLTAIRE. 

pièce  réussit  beaucoup  dans  une  cour  qui  ne  respirait  que  la  joie, 
et  qui,  au  milieu  de  tant  de  plaisirs,  ne  pouvait  critiquer  avec  sévé- 
rité un  ouvrage  fait  à  la  hâte  pour  embellir  la  fête. 

On  a  depuis  représenté  la  Princesse  d^Ellde  à  Paris;  mais  elle  ne 
put  avoir  le  même  succès,  dépouillée  de  tous  ses  ornements  et  des 
circonstances  heureuses  qui  l'avaient  soutenue.  On  joua,  la  même 
année',  la  comédie  de  la  Mère  coquette,  du  célèbre  Quinault  :  c'était 
presque  la  seule  bonne  comédie  qu'on  eût  vue  en  France,  hors  les 
pièces  de  Molière,  et  elle  dut  lui  donner  de  l'émulation.  Piarement 
les  ouvrages  faits  pour  des  fêtes  réussissent-ils  au  théâtre  de  Paris. 
Ceux  à  qui  la  fête  est  donnée  sont  toujours  indulgents  ;  mais  le  pu- 
blic libre  est  toujours  sévère.  Le  genre  sérieux,  et  galant  n'était  pas 
le  génie  de  Molière  ;  et  cette  espèce  de  poëme,  n'ayant  ni  le  plai- 
sant de  la  comédie  ni  les  grandes  passions  de  la  tragédie,  tombe 
presque  toujours  dans  l'insipidité. 

1.  Ce  ne  fut  qne  l'année  suivante  i665,  vers  le  milieu  d'octobre  :  voyez  les 
frères  Parfaict,  tome  IX,  p.  36<)  et  376. 


LES  PLAISIRS 


DE 


L'ILE     ENCHANTEE, 


COURSE  DE  BAGUE,  COTXATION  ORNEE  DE  MACniNES,  COMEDIE  MELEE  DE  DANSE 
ET  DE  musique',  BALLET  DU  PALAIS  d'aI.CINE  ;  FEU  d'aRTIFICE  :  ET  AUTRES 
FÊTES  GALANTES  ET  MAGNIFIQUES,  FAITES  PAR  LE  ROI,  A  VERSAILLES,  LE 
7*    MAI    1664,    ET    CONTINUÉES    PLUSIEURS    AUTRES    JOURS. 


Le  Roi  voulant  donner  aux  Reines  et  à  toute  sa  cour  le  plaisir  de 
quelques  fêtes  peu  communes,  dans  un  lieu  orne'  de  tous  les  agré- 

I.  Comédie  de  Molière  intitulée  la  Princesse  d'Elide,mè\ée,  etc.  (i665,  66, 
68,  73,  74,  70  A,  82,  84  A,  94  B.)  —  C'est  dans  le  titre  imprimé  au  haut 
de  la  page  où  commence  le  texte,  que  se  trouve  cette  variante  dans  les  di- 
verses éditions  anciennes.  Le  feuillet  de  titre  de  l'édition  de  iCôS  porte  : 
«  Les  Plnisirs  de  Pile  encliuntee^  course...,  comédie  de  Molière  de  la  Prin- 
cesse d^ElUe,  mêlée,  »  etc.;  celui  de  l'édition  de  1668  :  «  Les  Plaisirs  de  Vile 
enchantée  ou  la  Princesse  d'Élide,  comédie  de  M.  Molière;  »  celui  des  édi- 
tions de  1675  A,  84  A,  94  B  :  «  La  Princesse  d'Elide,  comédie  du  Sieur 
Molliere  (1694  B  :  Molière).  Ensemble  les  Plaisirs  de  Vite  enchantée ,  course 
de  bague,  collation  ornée  de  machines,  mêlée  de  danse  et  de  musique,  ballet 
du  palais  d'Alcine,  feu  d'artifice,  et  autres  fêtes  galantes  de  Versailles;  »  celui 
des  éditions  de  1682,97,  etc.  :«  Les  Plaisirs  de  l'Ile  enchantée,  (êtes  galantes 
et  magnifiques,  faites  par  le  Roi  à  Versailles  le  7*  mai  1664,  »  intitulé  que, 
selon  notre  usage,  nous  avons  reproduit  ci-dessus  (p  89).  Les  éditions  de  1666, 
73,  74  n'ont  sur  leur  feuillet  de  titre  que  :  «  Les  Plnisirs  de  l'Ile  enchantée.  » 
Dans  l'édition  de  1673'  (in-folio  sortant  de  l'Iniprimeiie  royale),  il  n'y  a  pas 
de  différence  entre  les  deux  titres;  ils  sont  identiques,  et  tout  semblables  à  ceux 
de  l'édition  originale.  —  Les  éditions  de  1734  et  de  1773  donnent  d'abord  le 
texte  de  «  la  Princesse  d'Elide,  comédie-ballet,  »  qu'elles  font  ^uivre  de  celui 
du  reste  des  Plaisirs  de  l'Ile  enchantée,  sous  ces  titres  :  «  Les  Fêtes  de  Ver- 
sailles en  i664-  Première  journée  :  Lfs  Plaisirs  de  Plie  enchantée Seconde 

journée  :  Suite  des  Plaisiis  de  l'Ile  enchantée Troisième  journée  :   Suite  et 

conclusion  des  Plaisirs  de  llle  enchantée,  etc.  »  Ces  deux  éditions  expliquent 
ce  changement  dans  l'ordre  du  texte  par  un  Avertissement  ainsi  conçu  :  <€  On 
n'a  pas  cru  devoir  suivre  l'ordre  des  anciennes  éditions  pour  l'impiession  de 
la  Princesse  d'Elide.  Cette  pièce  était  confondue  parmi  tous  les  détails  des  fêtes 
qui  furent  faites  (1773  :  qui  furent  données)   à  Versailles  en  1664,  depuis  le 


io8      LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTÉE. 

ments  qui  peuvent  faire  admirer  une  maison  de  campagne,  choisit 
Versailles,  à  quatre  lieues  de  Paris.  C'est  un  château  qu'on  peut 
nommer  un  palais  enchanté,  tant  les  ajustements  de  l'art  ont  bien 
secondé  les  soins  que  la  nature  a  pris  pour  le  rendre  parfait.  Il 
charme  en  toutes  manières  '  ;  tout  y  rit  dehors  et  dedans,  l'or  et  le 
marbre  y  disputent  de  beauté  et  d'éclat  ;  et  quoiqu'il  n'ait  pas* 
cette  grande  étendue  qui  se  remarque  en  quelques  autres  palais  de 
Sa  Majesté  ^,  toutes  choses  y  sont  si  polies,  si  bien  entendues  et 
si  achevées,  que  rien  ne  le  peut  égaler^.  Sa  symétrie,  la  richesse 
de  ses  meubles,  la  beauté  de  ses  promenades  et  le  nombre  infini  de 
ses  fleurs,  comme  de  ses  orangers,  rendent  les  environs  de  ce  lieu 
dignes  de  sa  rareté  singulière.  La  diversité  des  bêtes  contenues  dans 
les  deux  parcs  et  dans  la  ménagerie,  où  plusieurs  cours  en  étoile 
sont  accompagnées  de  viviers  pour  les  animaux  aquatiques,  avec  de 
grands  bâtiments,  joignent"  le  plaisir  avec  la  magnificence,  et  en 
font  une  maison  accomplie. 

7  mai,  jusques  et  compris  le  i3  du  même  mois".  Sans  priver  le  public  de  ces 
détails,  qui  peuvent  être  amusants  et  curieux,  on  s'est  contenté  de  mettre  le 
tout  dans  un  meilleur  ordre.  On  a  aussi  changé  le  titre  général  de  Plaisirs  de 
Vile  enchantée,  avec  d'autant  i)lus  de  raison  que  ce  titre  ne  convient  qu'aux 
trois  premières  journées,  qui  seules  sont  comprises  dans  ce  sujet;  les  quatre 
autres  n'y  ont  aucun  rapport,  et  on  y  a  substitué  celui  de  :  Fêtes  de  Ver- 
sailles en  1664.  »  On  verra  plus  loin,  dans  les  notes,  que  les  éditions  de  1784 
et  de  1773  ajoutent  en  certains  endroits  les  titres  :  quatrième,  cinquième, 
SIXIÈME  et  SEPTIÈME  jobrnÉe,  que  ne  donnent  pas  les  éditions  anciennes. 

1.  Il  charme  de  toutes  manières.  {1673,  74,  82,  I734-) 

2.  Et  quoiqu'il  n'y  ait  pas.  {1673,  74,  82,   1734.) 

3.  La  cour  résidait  alors  ordinairement  à  Saint-Germain.  Le  château  de 
Versailles,  dont  une  vue  orne  le  frontispice  d'Israël  Silvestre*,  était  bien 
loin  d'avoir  en  1664  les  dimensions  que  Louis  XIV  lui  donna  plus  tard,  et 
il  paraît  qu'on  n'y  pouvait  encore  loger  aisément  les  invités  du  Roi,  si  l'on 
s'en  rapporte  au  passage  suivant  du  Journal  d'Olivier  d'Ormesson;  celui-ci,  à 
la  date  du  mardi  i3  mai  1664,  interrompt  le  récit  du  procès  de  Foucquet 
pour  écrire  (tome  II,  p.  142  et  i43)  :  «  Ce  même  jour,  Mme  de  Sévigné 
nous  conta  les  divertissements  de  Versailles,  qui  avoient  duré  depuis  le  mer- 
credi jusques  au  dimanche'^,  en  courses  de  bague,  ballets,  comédies,  feux,  d'ar- 
tifices et  autres  inventions  fort  belles;  que  tous  les  courtisans  étoient  enra- 
gés; car  le  Roi  ne  prenoit  soin  d'aucun  d'eux,  et  MM.  de  Guise,  d'Elbeuf 
n'avoient  pas  quasi  un  trou  pour  se  mettre  à  couvert.  »  Mme  de  Sévigné  avait 
pu  être  très-bien  informée  par  Bussy,  qui  était  à  la  fête. 

4.  Ne  les  peut  égaler.  (1666,  68,  73,  74,  82,  1734.) 

5.  Ce  yA\iiie\  j oignent ,  s'accordaut  avec  l'idée,  est  dans  toutes  les  éditions. 

«  Ces  dates  sont  exactes  :  les  fêtes  durèrent  en  effet  du  7  mai  au  i3  inclu- 
sivement. La  Relation  même,  peu  précise  à  la  fin  du  titre,  dit  plus  loin  (p.  109) 
que  le  Roi  a  traita  (ses  conviés)  jusques  au  quatorzième.  » 

t>  Voyez  ci-dessus,  p.  99,  et  ci-après,  p.  262. 

e  C'est-à-dire  du  7  au  1 1  mai,  les  deux  derniers  jours  non  comptés. 


JOURNEE    I. 


109 


PREMIERE  JOURNEE 

DES    PLAISIRS   DE    L'ILE    ENCHANTÉE' 


Ce  fut  en  ce  beau  lieu,  où  toute  la  cour  se  rendit  le  cinquième 
de  mai^,  que  le  Roi  traita  plus  de  six  cents  personnes,  jusques  au 
quatorzième',  outre  une  infinité  de  gens  nécessaires  à  la  danse  et  à 
la  comédie,  et  d'artisans  de  toutes  sortes  venus  de  Paris  :  si  bien 
que  cela  paroissoit  une  petite  armée. 

Le  ciel  même  sembla  favoriser  les  desseins  de  Sa  Majesté,  puis- 
qu'en  une  saison  presque  toujours  pluvieuse,  on  en  fut  quitte  pour 
un  peu  de  vent,  qui  sembla  n'avoir  augmenté  qu'afin  de  faire  voir 
que  la  prévoyance  et  la  puissance  du  Roi  étoicnt  à  l'épreuve  des 
plus  grandes  incommodités.  De  hautes  toiles,  des  bâtiments  de  bois, 
faits  presque  en  un  instant,  et  un  nombre  prodigieux  de  flambeaux 
de  cire  blanche,  pour  suppléer  à  plus  de  quatre  mille  bougies* 
chaque  journée,  résistèrent  à  ce  vent,  qui  partout  ailleurs  eût  rendu 
ces  divertissements  comme  impossibles  à  achever, 

31.  de  Vigarini'',  gentilhomme  modénois,  fort  savant  en  toutes 
ces  choses,  inventa  et  proposa  celles-ci  ;  et  le  Roi  commanda  au 
duc  de  Saint-Aignan'',  qui  se  trouva  lors  en  fonction  de  premier 
gentilhomme  de  sa  chambre,  et  qui  avoit  déjà  donné  plusieurs 
sujets  de  ballet  fort  agréables,  de  faire  un  dessein  où  elles  fussent 

I.  Ce  titre  n'est  pas  dans  l'édition  originale  ni  dans  aucune  de  celles  du 
dix-septième  siècle;  nous  l'avons  ajouté  pour  l'uniformité  des  divisions,  à 
l'exemple  des  éditions  de  1734  et  de  1773.  Voyez  ci-dessus,  p.  107,  seconde 
partie  de  la  note. 

2     Le  5.  mai.   (1668.)  —  Le  cinquième  mai.  (1734.) 

3.  Jusques  au  14.  (1668.)  — Jusqu'au  quatorzième.  (1682,   1734.) 

4.  Comme  supplément,  renfort  à  plus  de  quatre  mille  bougies. 

5.  M.  de  Vigarani.  [Ms.  P/iilidor,  1673*,  1734.)  —  Le  Modénais  CaiIoVi- 
garani,  dit  Jal  dans  un  article  assez  étendu  de  son  Dictionnaire  critique,  «  se 
rendit  célèbre  à  la  cour  de  France,  par  son  liabileté  dans  la  construction  des 
machines  employées  au  théâtre  pour  la  représentation  des  pièces  à  spectacles. 
Il  se  produisit  sous  le  patronage  de  LuUi,  et  eut  bientôt  l'intendance  des  machi- 
nes et  menus  plaisirs  du  Roi  avec  une  pension  de  6000  livres,  »  et  un  logement 
au  Louvre.  Il  se  fit  naturaliser;  il  épousa  une  Française  en  1676;  il  vivait  en- 
core en  1693,  et  sa  veuve  en  1716. 

6.  Voyez  ci-dessuSj  p,  87,  note  3, 


iio       LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTÉE. 

toutes  comprises  avec  liaison  et  avec  ordre,  de  sorte  qu'elles  ne 
pouvoient  manquer  de  bien  réussir. 

Il  prit  pour  sujet  le  Palais  d'Alcine,  qui  donna  lieu  au  titre  des 
Plaisirs  de  Pile  enchantée,  puisque,  selon  l'Arioste,  le  brave  Roger 
et  plusieurs  autres  bons  chevaliers  y  furent  retenus  par  les  doubles 
charmes  de  la  beauté,  quoique  empruntée,  et  du  savoir  de  cette 
magicienne,  et  en  furent  délivrés,  après  beaucoup  de  temps  con- 
sommé dans  les  délices,  par  la  bague  qui  détruisolt  les  enchante- 
ments. C'étoit  celle  d'Angélique,  que  Mélisse,  sous  la  forme  du 
vieux  Atlas,  mit  enfin  au  doigt  de  Roger'. 

On  fit  donc  en  peu  de  jours  orner  un  rond,  oii  quatre  grandes 
allées  aboutissent  entre  de  hautes  palissades'',  de  quatre  portiques 
de  trente-cinq  pieds  d'élévation  et  de  vingt-deux  en  carré  d'ouver- 
ture, de  plusieurs  festons^  enrichis  d'or,  et  de  diverses  peintures 
avec  les  armes  de  Sa  Majesté. 

Toute  la  cour  s'y  étant  placée  le  septième*,  il  entra  dans  la  place, 
sur  les  six  heures  du  soir,  un  héraut  d'armes,  représenté  par 
M.  des  Bardins,  vêtu  d'un  habit  à  l'antique,  couleur  de  feu  en  bro- 
derie d'argent,  et  fort  bien  monté. 

11  étoit  suivi  de  trois  pages.  Celui  du  Roi,  M.  d'Artagnan,  mar- 
choit  à  la  tête  des  deux  autres^,  fort  richement  habillé  de  couleur 
de  feu,  livrée  de  Sa  Majesté,  portant  sa  lance  et  son  écu,  dans 
lequel  brilloit  un  soleil  de  pierreries,  avec  ces  mots  : 

Nec  cesso,  ncc  erro^, 

faisant  allusion  à  l'attachement  de  Sa  Majesté  aux  affaires  de  son 
État  et  la  manière'  avec  laquelle  il  agit  :  ce  qui  étoit  encore  re- 
présenté par  ces  quatre  vers  du  président  de  Périgny^,  auteur  de 
la  même  devise  : 

Ce  n'est  pas  s.ins  raison  que  la  teiTe  et  les  cieux 
Ont  tant  d'étonnement  pour  un  objet  si  rare, 
Qui,  dans  son  cours  pénible  autant  que  glorieux, 
Jamais  ne  se  repose  et  jamais  ne  s'égare. 

Les  deux  autres  pages   étoient  aux  ducs  de  Saint-Aignan  et  de 

Noailles,  le  premier,  maréchal  de  camp,  et  l'autre,  juge  des  courses. 

Celui  du  duc  de  Saint-Aignan  portoit  l'écu  de  sa  devise,  et  étoit 

1.  Voyez  les  cliants  vi,  vn  et  vni  du  Roland  furieux. 
1,  Des  palissades  de  verdure  :  voyez  ci-après,  p.  126. 

3.  Et  de  jilusieurs  festons.  (1734.) 

4.  Le  septil'rae  jour  de  mai.  —  5.  A  la  tête  de  deux  autres,  (1682,  1734.) 
6.    a  Je  ne  rae  ralentis  ni  ne  m'égare.  »  —  7.  Et  à  la  manière.  (1682,  I734-) 
8.  Voyez  ci-dessus,  p.   4-   —  Le  quatrain  est   néanmoins  inséré  dans  le» 

OEuvres  de  Bensserade  avant  le  sonnet  qui  vient  ci-après,  p.    112. 


JOURNEE    I.  III 

habillé  de  sa  livrée  de  toile  d'argent  enrichie  d'or,  avec  les  plumes' 
incarnates  et  noires  et  les  rubans  de  même.  Sa  devise  étoit  telle  : 
un  timbre  d'horloge*,  avec  ces  mots  : 

De  mis  golpes  mi  ruido  ''. 

Le  page  du  duc  de  Noailles  étoit  vêtu  de  couleur  de  feu,  argent 
et  noir,  et  le  reste  de  la  livrée  semblable.  La  devise  qu'il  portoit 
dans  son  écu  étoit  un  aigle,  avec  ces  mots  : 
Fidelis  et  audax  ^ . 

Quatre  trompettes  et  deux  timbaliers  marcholent  après  ces  pages, 
habillés  de  satin  couleur  de  feu  et  argent,  leurs  plumes  de  la  même 
livrée,  et  les  caparaçons  de  leurs  chevaux  couverts  d'une  pareille 
broderie,  avec  des  soleils  d'or  fort  éclatants  aux  banderoles  des 
trompettes  et  les  couvertures"  des  timbales. 

Le  duc  de  Saint-Aignan,  maréchal  de  camp,  marchoit  après  eux, 
armé  à  la  grecque,  d'une  cuirasse  de  toile  d'argent,  couverte  de 
petites  écailles  d'or,  aussi  bien  que  son  bas  de  saye";  et  son  casque 
étoit  orné  d'un  dragon  et  d'un  grand  nombre  de  plumes  blanches, 
mêlées  d'incarnat  et  de  noir.  Il  montoit  un  cheval  blanc,  bardé  de 
même,  et  représentoit  Guidon  le  Sauvage. 

Pour  le  duc  de  S.mnt-Aignax,  représentant  Guidon  le  Sauvage. 

MADRIGAL  '. 

Les  combats  que  j'ai  faits  en  l'Ile  dangereuse, 
Quand  de  tant  de  guerriers  je  demeurai  vainqueur, 

1.  Avec  des  plumes.   (1673,  74,  Sa,  1734.) 

2.  Sa  devise  étoit  un  timbre  d'horloge.  (i6C5,  66,  78  ,  74,  "5  A,  82,  84  A, 
94B,  1734.) 

3.  De  mi  golpes.  (1666,  68,  73,  74,  8a,  97,  17  10,  18.)  —  «  De  mes  coups 
(vieul)  mon  bruit.  »  Auger  a  critiqué  cette  devise  :  elle  «  semble  n'être  pas 
bonne  :  un  timbre  d'horloge  ne  fait  du  bruit  qu'à  cause  des  coups  qu'il  reçoit, 
tandis  que  le  guerrier  à  qui  la  devise  s'a|)i)liqne  fait  du  bruit  par  les  coups 
qu'il  porte  ;  ainsi  le  sens  naturel  et  le  sens  métaphorique  ne  sont  pas  d'accord.  » 

4.  «  Fidèle  et  hardi.  »  —  5.  Et  aux  couvertures.  (1673,  74,  82,  1734.) 

6.  Que  son  bas  de  soye.  (1666,  73,  74,  8a,  97,  1710,  18,  34.)  —  Que  son 
bas  de  soie.  (1730.)  —  Voyez  les  mêmes  variantes,  ci-après,  p.  1 15,  note  3. 
Grâce  à  la  Bruyère,  le  mot  n'est  pas  ouljlié  '  ;  vi  ici  comment  l'explique  M.  Ser- 
vois  :  «  Le  bas  de  saye,  sorte  de  jupe  plissée  s'arrêtant  aux  genoux,  re- 
présentait dans  le  costume  des  acteurs  tragiques  la  paitie  inférieure  du  saye 
[siigum]  romain.  Les  acteurs  s'en  revêtaient  lorsqu'ils  représentaient  «  des 
«  rois,  des  héros,  »  dit  une  note  de  Coste.  » 

7.  L'édition  de  1734  supprime  le  titre  Madrigal.  —  Il  est  dit  à  la  fin  de  la 

o  «  Le  plaisir  d'un  roi  qui  mérite  de  l'être  est  de  l'être  moins  quelquefois,  de 
sortir  du  théâtre,  de  quitter  le  bas  de  saye  et  les  brodequins,  et  déjouer  avec 
une  personne  de  confiance  un  rôle  plus  f imilier.  »  (Du  Souverain  ou  de  la  Ré~ 
l'ublique,  n"  i6,  tome  I,  p.  378.) 


112       LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTEE. 

Suivis  d'une  épreuve  amoureuse, 
Ont  signalé  ma  force  aussi  bien  que  mon  cœur. 

La  vigueur  qui  fait  mon  estime, 
Soit  qu'elle  embrasse  un  parti  légitime 

Ou  qu'elle  vienne  à  s'écliapper. 
Fait  dire  pour  ma  gloire,  aux  deux  bouts  de  la  terre, 

Qu'on  n'en  voit  point,  en  toute  guerre. 

Ni  plus  souvent,  ni  mieux  frapper. 

POUR    LE    MÊME. 

Seul  contre  dix  guerriers,  seul  contre  dix  pucelles, 
C'est  avoir  sur  les  bras  deux  étranges  querelles. 
Qui  sort  à  son  honneur  de  ce  double  comiiat 
Doit  être,  ce  me  semble,  un  terrible  soldat. 

Huit  trompettes  et  deux  timbaliers,  vêtus  comme  les  premiers, 
marchoient  après  le  maréchal  de  camp. 

Le  Roi,  représentant  Roger,  les  suivoit,  montant  un  des  plus 
beaux  chevaux  du  monde,  dont  le  liarnois  couleur  de  feu  éclatoit 
d'or,  d'argent  et  de  pierreries.  Sa  Jlajesté  étoit  armée  à  la  façon  des 
Grecs,  comme  tous  ceux  de  sa  quadrille,  et  portoit  une  cuirasse  de 
lame  *  d'argent,  couverte  d'une  riche  broderie  d'or  et  de  diamants. 
Son  port  et  toute  son  action  étoient  dignes  de  son  rang  ;  son  casque, 
tout  couvert  de  plumes  couleur  de  feu,  avoit  une  grâce  incompa- 
rable ;  et  jamais  un  air  plus  libre,  ni  plus  guerrier,  n'a  mis  un 
mortel  au-dessus  des  autres  hommes. 

SONNET*. 

Pour  le  Roi,  représentant  Roger. 

Quelle  taille,  quel  port  a  ce  fier  conquérant  ! 
Sa  personne  éblouit  quiconque  l'examine, 
Et  quoique  par  son  poste  il  soit  déjà  si  grand. 
Quelque  chose  de  plus  éclate  dans  sa  mine. 

Son  front  de  ses  destins  est  l'auguste  garant; 
Par  delà  ses  aïeux  sa  vertu  l'achemine; 
11  fait  qu'on  les  imblie,  et,  de  l'air  qu'il  s'y  prend, 
Bien  loin  derrière  lui  laisse  son  origine. 

De  ce  cœur  généreux  c'est  l'ordinaire  emploi 
D'agir  plus  volontiers  pour  autrui  que  pour  soi; 
Là  principalement  sa  force  est  occupée  : 

Relation  (voyez  ci-après,  p.  233)  que  les  vers  faits  pour  les  chevaliers  sont  de 
Bensserade,  et  ils  ont  été  insérés  dans  ses  OEuvres  (1697),  H'*'  partie,  p.Sig- 
324,  sous  ce  titre  :  Fers  pour  les  Plaisirs  île  l'Ile  encliuntée ,  etc. 

1.  De  lame,  au  singulier,  dans  l'original  et  dans  les  éditions  de  i665,  6(), 
68,  75  A,  84  A,  94 B. 

2.  Le  titre  Sonnet  n'est  pas  dans  l'édition  de  17?}. 


JOURNEE   I.  ii3 

Il  efface  l'éclat  des  héros  anciens , 

N'a  que  l'honneur  en  vue,  et  ne  tire  l'épée 

Que  pour  des  intérêts  qui  ne  sont  pas  les  siens. 

Le  duc  de  Noallles,  juge  du  camp,  sous  le  nom  d'Oger  le  Danois, 
marclioit  après  le  Roi,  portant  la  couleur  de  feu  et  le  noir,  sous 
une  riche  broderie  d'argent  ;  et  ses  '  plumes,  aussi  bien  que  tout 
le  reste  de  son  équipage,  étoient  de  cette  même  livrée. 

Le  duc  DE  NoAiixES.    Oger  le  Danois ^  juge  du  camp  '. 
Ce  paladin  s'applique  à  cette  seule  affaire, 
De  servir  dignement  le  plus  puissant  des  rois. 
Comme,  pour  bien  juger,  il  faut  savoir  bien  faire, 
Je  doute  que  personne  appelle  de  sa  voix. 

Le  duc  de  Guise  et  le  comte  d'Armagnac  marclioient  ensemble 
après  lui.  Le  premier,  portant  le  nom  d'Aquilant  le  Noir,  avoit  un 
habit  de  cette  couleur  en  broderie  d'or  et  de  jais  ;  ses  plumes, 
son  cheval  et  sa  lance  assortissoient  à  sa  livrée  ;  et  l'autre,  repré- 
sentant Griffon  le  Blanc,  portoit  sur  un  habit  de  toile  d'argent 
plusieurs  rubis,  et  montoit  un  cheval  blanc  bardé  de  la  même  cou- 
leur. 

Le  duc  DE  GoisE.  Aquilant  le  Noir, 

La  Nuit  a  ses  beautés,  de  même  que  le  Jour. 
Le  noir  est  ma  couleur,  je  l'ai  toujours  aimée; 
£t  si  l'obscurité  convient  a  mon  amour. 
Elle  ne  s'étend  pas  jusqu'à  ma  renommée. 

Le  comte  d'Armagnac.  Griffon  le  Blanc^. 
Voyez  quelle  candeur  en  moi  le  Ciel  a  mis  ; 
Aussi  nulle  beauté  ne  s'en  verra  trompée; 
Et  quand  il  sera  temps  d'aller  aux  ennemis, 
C'est  où  je  me  ferai  tout  blanc  de  mon  épée. 

1.  Ces,  pour  ses,  dans  l'édition  originale. 

2.  Pour  le  duc  de  Noailles,  représentant  Oger  le  Danois,  juge  du  camp, 
(1673'.)  Le  texte  de  1734  a  la  même  variante,  avec  cette  différence  que  juge 
du  camp  suit  immédiatement  Noailles.  Ces  deux  éditions  ajoutent  de  même 
Pour  et  représentant  dans  les  onze  intitulés  suivants.  —  A  propos  du  grand 
carrousel  de  1662,  Voltaire  (au  chapitre  xxv  du  Siècle  de  Louis  XI P ,  tome  XX, 
p.  145)  a  esquissé  le  portrait  de  cet  aventureux  petit-fils  du  Balafré.  Un  mois 
plus  tard,  jour  pour  jour  (7  juin),  la  Gazette  annonce  que  a  Le  2  de  ce 
mois,  sur  les  quatre  heures  du  matin,  Henri  de  Lorraine,  duc  de  Guise,  pair 
de  France,  décéda  dans  son  hôtel,  âgé  de  cinquante  ans,  après  onze  jours  de 
maladie.  »  11  était  tombé  malade  i)ien  peu  de  temps  après  ces  brillantes  jour- 
nées. Les  gens  à  pronostics  remarquèrent-ils  alors  le  costume  qu'il  portait  a 
ces  fêtes,  et  l'hémistiche  qui  est  placé  ici  dans  sa  bouche  :  «  Le  noir  est  ma 
couleur  »  ? 

3.  Griffvn  tout  blanc,  [\(3(ii.) 

Molière,  iv  8 


ii4       LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTEE. 

Les  ducs  de  Foix  et  de  Coaslin,  qui  paroissolent  ensuite,  étoient 
vêtus,  l'un  d'incarnat  avec  or  et  argent,  et  l'autre  de  vert,  blanc  et 
argent,  toute  leur  livrée  et  leurs  chevaux  étant  dignes  du  reste  de 
leur  équipage. 

Pi)ur  le  duc  de  Foix.  Renaud. 

Il  porte  un  nom  célèbre,  il  est  jeune,  il  est  sage  : 
A  vous  dire  le  vrai,  c'est  pour  aller  bien  haut; 
Et  c'est  un  grand  bonheur  que  d'avoir,  à  son  âge, 
La  chaleur  nécessaire  et  le  flegme  qu'il  faut. 

Le  duc  DE  Coaslin.  Dudon. 
Trop  avant  dans  la  gloire  on  ne  peut  s'engager. 
J'aurai  vaincu  sept  rois,  et,  par  mon  grand  courage, 
Les  verrai  tous  soumis  au  pouvoir  de  Roger, 
Que  je  ne  serai  pas  content  de  mon  ouvrage. 

Après  eux,  marclioient  le  comte  du  Lude  et  le  prince  de  Marsil- 
]ac,  le  premier  vêtu  d'incarnat  et  blanc,  et  l'autre,  de  jaune,  blanc 
et  noir,  enrichis  de  broderie  d'argent  ;  leur  livrée  de  même,  et  fort 
bien  montés. 

Le  comte  dd  Lude.  Astolphe, 

De  tous  les  paladins  qui  sont  dans  l'univers, 
Aucun  n'a  pour  l'amour  l'âme  plus  échauffée; 
Entreprenant  toujours  mille  projets  divers, 
Et  toujours  enchanté  par  quelque  jeune  fée. 

Le  prince  de  Marsili.ac.  Brandimart. 
Mes  vœux  seront  contents,  mes  souhaits  accomplis. 
Et  ma  bonne  fortune  à  son  comble  arrivée, 
Quand  vous  saurez  mon  zèle,  aimable  Fleur-de-lis, 
Au  milieu  de  mon  cœur  profondément  gravée. 

Les  marquis'  de  Villequier  et  de  Soyecourt  marchoient  ensuite. 
L'un  portoit  le  bleu  et  argent  ;  et  l'autre,  le  bleu,  blanc  et  noir, 
avec  or  et  argent;  leurs  plumes  et  les  harnois  de  leurs  chevaux 
étoient  de  la  même  couleur  et  d'une  pareille  richesse. 

Le  marquis  de  Villequier.    Richardet''. 
Personne,  comme  moi,  n'est  sorti  galamment 
D'une  intrigue  où,  sans  doute,  il  falloit  quelque  adresse; 
Personne,  à  mon  avis,  plus  agréablement 
N'est  demeuré  fidèle  en  trompant  sa  maîtresse. 

Le  marquis  de  Soyecourt.  Olivier, 
Voici  l'honneur  du  siècle,  auprès  de  qui  nous  sommes, 
Et  même  les  géants,  de  médiocres  hommes  ; 

1,  Le  marquis^  pour  Les  marquis,  dans  les  éditions  de  i68a  et  de  1697. 

2.  Ce  quatrain  a  été  omis  dans  les  OEuvres  de  Bensserade . 


JOURNEE   I.  ii5 

Et  ce  franc  chevalier ,  à  tout  veaant  tout  prêt, 
Toujours  pour  quelque  joute  a  la  laace  ea  arrêt. 

Les  marquis  d'Humières  et  de  la  Vallière  les  suivoient  :  ce  pre- 
mier portanl  la  couleur  de  chah-  et  argent,  et  l'autre,  le  gris  de 
lin,  blanc  et  argent,  toute  leur  livre'e  étant  la  plus  riche  '  et  la  mieuv 
assortie  du  monde . 

Le  marquis  d'Humières.   Ariodant. 
Je  tremble  dans  l'accès  de  l'amoureuse  fièvre; 
Ailleurs,  sans  vanité,  je  ne  tremblai  jamais, 
Et  ce  charmant  objet,  l'adorable  Genèvre, 
Est  l'unique  vainqueur  à  qui  je  me  soumets. 

Le  marquis  de  la  Vallière.  Zerbin. 
Quelques  beaux  sentiments  que  la  gloire  nous  donne, 
Quand  on  est  amoureux  au  souverain  degré, 
Mourir  entre  les  bras  d'une  belle  personne, 
Est  de  toutes  les  morts  la  plus  douce  à  mon  gré. 

Monsieur  le  Duc-  marchoit  seul,  portant  pour  sa  livrée  la  cou- 
leur de  feu,  blanc  et  argent.  Un  grand  nombre  de  diamants  étoienl 
attachés  sur  la  magnifique  broderie  dont  sa  cuirasse  et  son  bas  de 
saye^  étoient  couverts,  son  casque  et  le  harnois  de  son  cheval  en 
étant  aussi*  enrichis. 

Monsieur   le  Ddc.  Roland. 

Roland  fera  bien  loin  son  grand  nom  retentir; 
La  gloire  deviendra  sa  fidèle  compagne. 
Il  est  sorti  d'un  sang  qui  brûle  de  sortir 
Quand  il  est  question  de  se  mettre  en  campagne; 

Et,  pour  ne  vous  en  point  mentir. 

C'est  le  pur  sang  de  Charlemagne^. 

Un  char  de  dix-huit  pieds  de  haut,  de  vingt-quatre  de  long,  el 
de  quinze  de  large,  paroissoit  ensuite,  éclatant  d'or  et  de  diverses 
couleurs.  Il  représentoit  celui  d'Apollon,  en  l'honneur  duquel  se 
célébroient  autrefois  les  jeux  Pythiens,   que  ces  chevaliers  s'étoient 

1.  Étant  plus  riche.  (1682.  97.) 

2.  Le  duc  d'Enghien,  fils  du  grand  Condé.  Celui-ci,  qu'on  appelait  Mon- 
sieur le  Prince,  s'était  encore  montré  à  la  tête  d'une  quadrille  de  Turcs,  deux 
ans  auparavant,  au  grand  carrousel  de  1662  (voyez  le  passage  de  Voltaire  déjà 
cité  ci-dessus,  p.  ii3,  note  2). 

3.  Son  bas  de  soye.  (166S,  82,  1710,  18,  84.)  —  Son  bas  de  soie.  (1697. 
1730.)  — Voyez  ci-dessus,  p.  m,  note  6. 

4.  Le  mot  aussi  a  été  omis  par  les  éditions  de  1678,  74  et  8a. 

5.  A  la  suite  de  ce  sixain,  on  lit  dans  le  volume  de  Beusseradc  :  Fin  des 
vers  pour  les  Plaisirs  de  l Ile  enchantée. 


ii6      LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTEE. 

proposé  d'imiter  en  leurs  courses  et  en  leur  équipage.  Cette  divi- 
nité', brillante  de  lumières*,  étoit  assise  au  plus  haut  du  char, 
ayant  à  ses  pieds  les  quatre  Ages  ou  Siècles,  distingués  par  de  riches 
habits*  et  par  ce  qu'ils  portoient  à  la  main. 

Le  Siècle  d'or^,  orné  de  ce  précieux  métal,  étoit  encore  paré  des 
diverses  fleurs"  qui  faisoient  un  des  principaux  ornements  de  cet 
heureux  âge. 

Ceux  d'argent®  et  d'airain'  avoient  aussi  leurs  remarques  ^  parti- 
culières. 

Et  celui  de  fer'  étoit  représenté  par  un  guerrier  d'un  regard 
terrible,  portant  d'une  main  l'épée,  et  de  l'autre  '"  le  bouclier. 

Plusieurs  autres  grandes  figures"  de  relief  paroient  les  côtés  de  ce 
char  magnifique.  Les  monstres  célestes,  le  serpent  Python,  Daphné, 
Hyacinthe,  et  les  autres  figures  qui  conviennent  à  Apollon,  avec  un 
Atlas  portant  le  globe  du  monde,  y  étoient  aussi  relevés  d'une 
agréable  sculpture.  Le  Temps,  représenté  par  le  sieur  Millet'*,  avec 

I.  Représentée  par  la  Grange  :  voyez  le  Livret  10-4°,  ci-après,  p.  238, 
et  l'iadication  de  1682,  ci-après,  p.    1 19,  note  3. 

a.   De  lumière,  au  singulier,  dans  l'édition  de  1734. 

3.  Par  des  riches  habits.  (166S.) 

4.  Mlle  Molière,  d'après  le  même  Livret  in-,}.°. 

5.  De  diverses  fleurs.  (i665,  6R,  68,  73,  74,  75  A,  8a,  84  A,  94  B,  1734.) 

6.  Hubert,  d'après  le  Livret  in-4°. 

7.  Mlle  de  Brie,  d'après  ce  qui  est  dit  plus  loin  (p.  1 19),  et  d'après  le  Li- 
vret in-4°. 

8.  Leurs  marques.  (i734-) 

9.  Du  Croisy,  d'après  le  Livret  in-4°. 

10.  Et  l'autre.   (1666,68.)   —   il.  Plusieurs  autres  figures.  (1668.) 

12.  Milet  était  le  cocher  ordinaire  du  Roi.  «  Milet,  le  premier  conducteur 
qui  soit  au  monde,  faisoit  voir  son  adresse  en  cette  occ;ision  ;  il  étoit  vêtu 
comme  l'on  peint  le  Temps,  il  sembloit  être  d'une  taille  plus  grande  que  la 
naturelle  :  je  crois  que  vous  ne  vous  en  étonnerez  pas,  non  plus  que  beaucoup 
d'autres  qui  savent  que 

Quelquefois  à  la  cour  le  Temps 
Paroît  fort  long  aux  courtisans. 

....  Le  Temps  Milet  fit  tourner  deux  ou  trois  fois  autour  de  la  place  le  char 
d'Apollon;  il  ne  paroissoit  point  du  tout  emljarrassé  de  son  emploi;  car  menant 
tous  les  jours  aussi  lieureusement  et  aussi  adroitement  qu'il  fait  le  plus  pré- 
cieux char  du  monde,  il  savoit  bien  que  quand  celui-ci  seroit  renversé,  l'acci- 
dent au  pis  aller  n'auroit  été  fatal  qu'au  théâtre  de  Molière,  et  que  celui  de 
l'Hôtel  de  Bourgogne  s'en  seroit  aisément  consolé.  >>  (Marigny,  Relalion  des 
Divertissements —  de  Fersailles,  p.  18-21  :  ci-après,  p.  256.)  —  On  vient 
de  voir  dans  les  notes  qui  précèdent  que  Mlle  Molière,  Mlle  de  Brie,  la 
Grange,  du  Croisy  et  Hubert  étaient  portés  sur  ce  char. 


JOURNÉE    I.  117 

sa  faux,  ses  ailes,  et  cette  vieillesse  décre'pite  dont  on  le  peint  tou- 
jours accablé,  en  étoit  le  conducteur.  Quatre  chevaux,  d'une  taille 
et  d'une  beauté  peu  communes',  couverts  de  grandes  housses  se- 
mées* de  soleils  d'or,  et  attelés  de  front,  tiroient  cette  machine. 

Les  douze  Heures  du  jour,  et  les  douze  Signes  du  zodiaque,  ha- 
billés fort  superbement,  comme  les  poètes  les  dépeignent,  mar- 
choient  en  deux  files  aux  deux  côtés  de  ce  char. 

Tous  les  pages  des  chevaliers  le  suivoient  deux  à  deux,  après 
celui  de  Monsieur  le  Duc,  fort  proprement  vêtus  de  leurs  livrées, 
avec  quantité  de  plumes,  portant  leurs  lances'  et  les  écus  de  leurs 
devises  : 

Le  duc  de  Guise,  représentant  Aquilant  le  Noir,  ayant  pour 
devise  un  lion  qui  dort,  avec  ces  mots  : 

Et  quiesccnte  pavescuiit*. 

Le  comte  d'Armagnac,  représentant  Griffon  le  Blanc,  ayant  pour 
devise  une  hermine,  avec  ces  mots  : 

Ex  candore  decus  ^. 

Le  duc  de  Foix,  représentant  Renaud,  ayant  pour  devise  un 
vaisseau  dans  la  mer,  avec  ces  mots  : 

Longe  levis  aura  feret  ®. 

Le  duc  de  Coaslin,  représentant  Dudon,  ayant  pour  devise  un 
soleil,  et  l'héliotrope  ou  tournesol,  avec  ces  mots  : 

Splendor  ab  obsequio'' . 

Le  comte  du  Lude,  représentant  Astolplie,  ayant  pour  devise  un 
chiffre  en  forme  de  nœud,  avec  ces  mots  : 

Non  fia  mal  sc'iolto^. 
Le  prince  de  Marsillac,  représentant  Brandimart,   ayant   pour 


I.  Peu  commune,  au  singulier,  dans  l'édition  de  1734;  celle  de  177?  a, 
comme  l'originale,  le  pluriel. 

2     Semés,  au  masculin,  dans  l'édition  de  1668. 

3.  «  Portant  les  lances  de  leurs  maîtres  »,  dans  toutes  les  éditions,  excepté 
la  première  et  celle  de  1673*. 

4-  «  Lors  même  qu'il  repose,  on  tremble.  » 

5.  «  Sa  blancheur  fait  sa  beauté,  » 

6.  «  Une  brise  légère  le  mènera  loin.  » 

7.  «  Son  éclat  lui  vient  de  son  obéissance.  » 

8.  M  Jamais  il  ne  sera  rompu.  » 


ii8      LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTÉE. 

devise  une  montre  en  relief,  dont  on  voit  tous  les  ressorts,  avec 
ces  mots  : 

Chieto  ftior,  commoto  dentro*. 

Le  marquis  de  Vlllequier,  représentant  Richardet,  ayant  pour 
devise  un  aigle  qui  plane  devant  le  soleil  avec  ces  mots  : 

Uni  militât  astro  *. 

Le  marquis  de  Soyecourt,  représentant  Olivier,  ayant  pour  de- 
vise la  massue  d'Hercule,  avec  ces  mots  : 

Vis  xqiiat  fama  labores^. 

Le  marquis  d'Humières,  représentant  Ariodant,  ayant  pour  de- 
vise toutes  sortes  de  couronnes,  avec  ces  mots  : 

No  quiero  menos*. 

Le  marquis  de  la  Vallière,  représentant  Zerbin,  ayant  pour  de- 
rise  un  phénix  sur  un  bûcher  allumé  par  le  soleil,  avec  ces  mots  : 

Hoc  juvat  uri'^. 

Monsieur  le  Duc ,  représentant  Roland,  ayant  pour  devise  un 
lard  entortillé  de  lauriers,  avec  ces  mots  : 

Certo  ferit^. 

Vingt  pasteurs,  chargés  des  diverses  pièces"  de  la  barrière  qui 
devoil  être  dressée  pour  la  course  de  bague,  formoient  la  dernière 
troupe  qui  entra  dans  la  lice.  Ils  portoient  des  vestes  couleur  de 
feu  enrichie®  d'argent,  et  des  coiffures  de  même. 

Aussitôt  que  ces  troupes  furent  entrées  dans  le  camp,  elles  en 
tirent  le  tour,  et  après  avoir  salué  les  Reines,  elles  se  séparèrent,  et 
prirent  chacun  son  poste ^.  Les  pages  de  la  tête"*,  les  trompettes  et 

1.  Quietofuor.  {1773.)  —  «  Tranquille  au  dehors,  agité  au  dedans.  » 

2.  a.  C'est  pour  un  seul  astre  qu'il  combat.  » 

3.  «  Sa  renommée  égale  à  peine  ses  travaux.  » 

4.  «   Je  ne  veux  pas  moins.  » 

ô.  «  On  se  pluît  à  être  brûlé  par  lui.  »  Cette  devise  eût  nueux  convenu  à  sa 
sœur,  la  pauvre  la  Vallière,  et  il  est  à  croire  que  le  frère  avait  prévu  cette  ap- 
plication. 

6.  Certeferit.  (1730,  34.)  —  «  Il  frappe  à  coup  sûr.  » 

7.  Des  divers  (sic)  pièces,  dans  les  éditions  de  1664  et  de  i665;  de  di- 
verses pièces,  dans  celles  de  1675A,  84  A,  94B,  1718,  73. 

8.  Enrichies.  (1666,  68,  73,   73%  74,  82,  1734.) 

9.  Chacun  leur  poste.  (i665,  66,  68,  75  A,  84A,  94  B.)  — Chacune  leur 
poste.  (1674,  82,  1734.) 

10.  Les  pages  à  la  tête.  (1673,  74,  82,  1734.) 


JOURNÉE    I.  119 

les  timbaliers,  se  croisant,  s'allèrent  poster  sur  les  ailes.  Le  Roi, 
s'avancant  au  milieu,  prit  sa  place  vis-à-vis  du  haut  dais  ;  Monsieur 
le  Duc,  proche  de  Sa  Majesté  ;  les  ducs  de  Saint-Aignan  et  de 
Noailles,  à  droit'  et  à  gauche;  les  dix  chevaliers,  en  haie  aux 
deux  côtés  du  char  ;  leurs  pages,  au  même  ordre,  derrière  eux  ; 
les  Signes  et  les  Heures,  comme  ils  étoient  entrés. 

Lorsqu'on  eut  fait  halte  en  cet  état,  un  profond  silence,  causé 
tout  ensemble  par  l'attention  et  par  le  respect,  donna  le  moyen  à 
Mlle  de  Brie*,  qui  représentoit  le  Siècle  d'airain,  de  commencer 
ces  vers  à  la  louange  de  la  Reine,  adressés  à  Apollon'  : 

LE  SIÈCLE  d'airain,  à  Apollon. 
Brillant  père  du  jour,  toi  de  qui  la  puissance 
Par  ses  divers  aspects  nous  donna  la  naissance. 
Toi,  l'espoir  de  la  terre  et  l'ornenient  des  cieux, 
Toi,  le  plus  nécessaire  et  le  plus  beau  des  Dieux, 
Toi,  dont  l'activité,  dont  la  bonté  suprême 
Se  fait  voir  et  sentir  en  tous  lieux  par  soi-même, 
Dis-nous  par  quel  destin,  ou  par  quel  nouveau*  choix, 
Tu  célèbres  tes  jeux  aux  rivages  francois. 

APOLLON. 

Si  ces  lieux  fortunés  ont  tout  ce  qu'eut  la  Grèce 
De  gloire,  de  valeur,  de  mérite  et  d'adresse. 
Ce   n'est  pas  sans  raison  qu'on  y  voit  transférés 
Ces  jeux  qu'à  mon  honneur  la  teire  a  consacrés. 
J'ai  toujours  pris  plaisir  à  verser  sur  la  France 
De  mes  plus  doux  rayons  la  bénigne  influence; 
Mais  le  charmant  objet  qu'hymen  y  fait  régner 
Pour  elle  maintenant  me  fait  tout  dédaigner. 
Depuis  un  si  long  temps  que,  pour  le  bien  du  monde, 
Je  fais  l'immense  tour  de  la  terre  et  de  l'onde, 
Jamais  je  n'ai  rien  vu  si  digne  de  mes  feux. 
Jamais  un  sang  si  noble,  un  cœur  si  généreux. 
Jamais  tant  de  lumière  avec  tant  d'innocence, 
Jamais  tant  de  jeunesse  avec  tant  de  prudence, 


I.  A  droite.  (1673'.)  —  2.  A  Mad.  de  Brie.  {1675  A,  84  A,  94  B.) 

3.  A  Apollon  représenté  par  le  sieur  de  la  Grange.  (1682,  reproduit  ici, 
comme  à  l'ordinaire,  par  PhiHdor,  17 10,  18,  3o.)  —  A  Apollon  représenté 
par  le  sieur  la  Grange,  (1G97,  1734.)  On  a  vu  plus  haut,  p.  n6,  note  i,  que 
le  Livret  in-4''  constate  aussi  le  fait.  —  «  On  lit  à  la  fin  de  cette  relation  [la 
Relation  cadre j  ci-après,  p.  233),  que  ce  fut  le  président  de  Périgny,  qui 
composa  les  vers  à  la  louange  des  Reines;  par  conséquent  ceux  qu'on  va  lire 
sont  de  lui,  ainsi  que  ceux  qu'on  trouvera  plus  loin,  sous  les  noms  de  Diane, 
de  Pan  et  des  quatre  Saisons.  »  [ISote  d'Auger.) 

4.  Nouveaux,  avec  le  signe  du  pluriel,  dans  l'édition  originale  et  dans  celle 
de  1718. 


120      LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTEE. 

Jamais  tant  de  grandeur  avec  tant  de  bonté, 

Jamais  tant  de  sagesse  avec  tant  de  beauté. 

Mille  climats  divers  qu'on  vit  sous  la  puissance 

De  tous  les  demi-dieux  dont  elle  prit  naissance, 

Cédant  à  son  mérite  autant  qu'à  leur  devoir, 

Se  trouveront  un  jour  unis  sous  son  pouvoir. 

Ce  qu'eurent  de  grandeurs  et  la  France  et  l'Espagne, 

Les  droits  de  Charles- Quint,  les  droits  de  Charlemagne, 

En  elle  avec  leur  sang  heureusement  transmis, 

Rendront  tout  l'univers  à  son  trône  soumis'. 

Mais  un  titre  plus  grand,  un  plus  noble  partage, 

Qui  l'élève  plus  haut,  qui  lui  plaît  davantage. 

Un  nom  qui  tient  en  soi  les  plus  grands  noms  unis , 

C'est  le  nom  glorieux  d'épouse  de  Louis. 

LE   SIÈCLE     d'argent'. 

Quel  destin  fait  briller,  avec  tant  d'injustice. 
Dans  le  siècle  de  fer  un  astre  si  propice  ? 

LE  SIÈCLE  d'or  '. 
Ah  !  ne  murmure  point  contre  l'ordre  des  Dieux. 
Loin  de  s'enorgueillir  d'un  don  si  précieux. 
Ce  siècle,  qui  du  Ciel  a  mérité  la  haine, 
En  devroit  augurer  sa  ruine  prochaine. 
Et  voir  qu'une  vertu  qu'il  ne  peut  suborner 
Vient  moins  pour  l'anoblir  *,  que  pour  l'exterminer. 
Sitôt  qu'elle  paroît  dans  cette  heureuse  terre, 
Vois  comme  elle  en  bannit  les  fureurs  de  la  guerre. 
Comment,  depuis  ce  jour,  d'infatigables  mains 
Travaillent  sans  relâche  au  bonheur  des  humains, 
Par  quels  secrets  ressorts  un  héros  se  prépare  . 
A  chasser  les  horreurs  d'un  siècle  si  barbare, 
Et  me  faire  revivre  avec  tous  les  plaisirs 
Qui  peuvent  contenter  les  innocents  désirs. 

LE    SIÈCLE    DE    FER. 

Je  sais  quels  ennemis  ont  entrepris  ma  perte; 

Leurs  desseins  sont  connus,  leur  trame  est  découverte; 

Mais  mon  cœur  n'en  est  pas  à  tel  point  abattu..,. 

APOLLON. 

Contre  tant  de  grandeur,  contre  tant  de  vertu, 
Tous  les  monstres  d'enfer,  unis  pour  ta  défense. 


I .  Sans  attacher  trop  d'importance  à  des  vers  de  courtisan,  on  peut  voir  ici 
comme  le  programme  et  l'annonce  assez  imprudente  de  la  guerre  des  droits  de 
la  Reine  qui  éclata  en   1667. 

1.  Représenté,  nous  l'avons  dit  (p.  116,  note  6),  par  Hubert,  tout  récem- 
ment entré  dans  la  troupe  du  Palais-Royal. 

3.  Ce  couplet  fut  débité  par  Mlle  Molière,  et  le  suivant,  du  Siècle  de  fer  ^ 
par  du  Croisy  :  voyez  même  page  1 16,  notes  4  et  9. 

4.  Pour  l'ennoblir.  (1673',  74,82.) 


JOURNEE   I.  121 

Ne  feroient  qu'une  foible  et  vaine  résistance. 

L'univers  opprimé  de  ton  joug  rigoureux, 

Va  goûter,  par  ta  fuite,  un  destin  plus  heureux. 

Il  est  temps  de  céder  à  la  loi  souveraine 

Que  t'imposent  les  vœux  de  cette  auguste  reine  j 

Il  est  temps  de  céder  aux  travaux  glorieux 

D'un  roi  favorisé  de  la  terre  et  des  cieux. 

Mais  ici  trop  longtemps  ce  différend  m'arrête; 

A  de  plus  doux  combats  cette  lice  s'apprête  : 

Allons  la  faire  ouvrir,  et  ployons  des  lauriers 

Pour  couronner  le  front  de  nos  fameux  guerriers. 

Tous  ces  récits  achevés,  la  course  de  bague  commença,  en  la- 
quelle, après  que  le  Roi  eut  fait  admirer  l'adresse  et  la  grâce  qu'il 
a  en  cet  exercice,  comme  en  tous  les  autres,  et  plusieurs'  belles 
courses;  et  de  tous  ces  chevaliers*,  le  duc  de  Guise,  les  marquis  de 
Sojecourt  et  de  la  Vallière  demeurèrent  à  la  dispute,  dont  ce  der- 
nier emporta  le  prix,  qui  fut  une  épée  d'or  enrichie  de  diamants, 
avec  des  boucles  de  baudrier  de  grande  valeur',  que  donna  la 
Reine  mère,  et  dont  elle  l'honora  de  sa  main. 

La  nuit  vint  cependant  à  la  fin  des  courses,  par  la  justesse  qu'on 
avoit  eu  à  les  commencer  ;  et  un  nombre  infini  de  lumières  ayant 
éclairé  tout  ce  beau  lieu,  l'on  vit  entrer  dans  la  même  place  : 

Trente-quatre  concertants  fort  bien  vêtus,  qui  dévoient  précéder 
les  Saisons,  et  faisoient  le  plus  agréable  concert  du  monde. 

Pendant  que  les  Saisons  se  chargeoient  des  mets  *  délicieux 
qu'elles  dévoient  porter,  pour  servir  devant  Leurs  Majestés  la  ma- 
gnifique collation  qui  étoit  préparée,  les  douze  Signes  du  zodiaque 
et  les  quatre  Saisons  dansèrent  dans  le  rond  une  des  plus  belles 
entrées  de  ballet  qu'on  eût  encore  vue  ". 

Le  Printemps  parut  ensuite  sur  un  cheval  d'Espagne,  représenté 
par  Mlle  du  Parc,  qui,  avec  le  sexe  et  les  avantages  d'une  femme, 
faisoit  voir  l'adresse  d'un  homme.  Son  habit  étoit  vert,  en  broderie 
d'argent  et  de  fleurs  au  naturel. 

L'Été  le  suivoit,  représenté  par  le  sieur  du  Parc,  sur  un  éléphant 
couvert  d'une  riche  housse. 


1.  Et  après  plusieurs.  (1734.) 

2.  Courses  de  tous  ces  chevaliers.  (1673",  74,  82.)  —  Courses  de  tous  les 
chevaliers.  (1734.)  —  Ces  variantes  n'améliorent  guère  le  texte;  nous  repro- 
duisons exactement  l'original. 

3.  De  valeur.  {i665,  66,  68,  73,  74,  75A,  82,  84A,  94B.) 
4-   Se  chargpoient  de  mets.  (1673,  74,  82,  97,  17  10,  18.) 
5.  Qu'on  eût  jamais  vue.  (1668.) 


12Î      LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTEE. 

L'Automne,  aussi  avantageusement  vêtue,  représentée  *  par  le 
sieur  de  la  Thorillière,  venoit  après,  monté  sur  un  chameau. 

L'Hiver  suivoit  sur  un  ours,  représenté  par  le  sieur  Béjard*. 

Leur  suite  étoit  composée  de  quarante-huit  personnes  qui  por- 
toient  toutes  sur  leurs  têtes  de  grands  bassins  pour  la  collation. 

Les  douze  premiers,  couverts  de  fleurs,  portoient,  comme  des 
jardiniers,  des  corbeilles  peintes  de  veit  et  d'argent,  garnies  d'un 
grand  nombre  de  porcelaines,  si  remplies  de  confitures  et  d'autres 
choses  délicieuses  de  la  saison,  qu'ils  étoient  courbés  sous  cet 
agréable  faix. 

Douze  autres,  comme  moissonneurs,  vêtus  d'habits  conformes  à 
cette  profession,  mais  fort  riches,  portoient  des  bassins  de  celte 
couleur  incarnate  qu'on  remarque  au  soleil  levant,  et  suivoient 
l'Été. 

Douze,  vêtus'  en  vendangeurs,  étoient  couverts  de  feuilles  de 
vigne  et  de  grappes  de  raisin,  et  portoient  dans  des  paniers  feuille- 
morte,  remplis  de  petits  bassins  de  cette  même  couleur*,  divers 
autres  fruits  et  confitures,  à  la  suite  de  l'Automne. 

Les  douze  derniers  étoient  des  vieillards  gelés,  dont  les  fourrures 
et  la  démarche  marquoient  la  froideur'  et  la  foiblesse,  portant, 
dans  des  bassins  couverts  d'une  glace  et  d'une  neige  si  bien  con- 
trefaites qu'on  les  eût  prises^  pour  la  chose  même,  ce  qu'ils  dévoient 
contribuer  à  la  collation,  et  suivoient  l'Hiver'. 

Quatorze  concertants  de  Pan  et  de  Diane  précédoient  ces  deux 
divinités",  avec  une  agréable  harmonie  de  flûtes  et  de  musettes. 

Elles  venoient  ensuite  sur  une  machine  fort  ingénieuse,  en  forme 
d'une  petite  montagne  ou  roche  ombragée  de  plusieurs  arbres®  ; 
mais  ce  qui  étoit  plus  surprenant,  c'est  qu'on  la  voyoit  portée  en 

1.  f^êtu  et  représenté,  dans  les  éditions  de  1682  et  de  1734-  A  la  suite  il  y 
a  Lien  monté^  au  masculin,  dans  l'édition  originale,  par  une  attraction  irrégu- 
Jière  à  la  Thorillière. 

2.  L'Hiver,  représenté  par  le  sieur  Béjar,  suivoit  sur  un  Ours.  (Edition  de 
1682,  exemplaii-e  non  cartonné  de  M.  de  Montalivet.) 

3.  Douze  autres,  vêtus.  (1673*.) 

4.  De  cette  couleur.  (1G68.) 

5.  La  froidure.   (1734.) 

6.  Qu'en  les  eût  pris,  dans  l'édition  originale  et  les  suivantes,  antérieures 
à  1674. 

7.  Ces  trois  derniers  mots  ont  été  supprimés  dans  le  manuscrit  Philidor. 

8.  Représentées  par  Molière  et  par  Mlle  Béjart  :  voyez  le  Livret  in-4'', 
ci-après,  p.  287  et  p.  244. 

9.  Une  des  planches  d'Israël  Silvestre  montre  Molière  et  Mlle  Béjart  tout  au 
baut  de  la  machine  :  voyez,  ci-après,  la  relation  deMarigny,  p.  255,  3'  alinéa, 
et  l'inscription  de  la  planche,  p.  262. 


JOURNEE    1.  123 

l'air,  sans  que  l'artifice  qui  la  faisoit  mouvoir  se  pût  découvrir  à 
la  vue. 

Vingt  autres  personnes  les  suivoient,  portant  des  viandes  de  la 
ménagerie  de  Pan  et  de  la  chasse  de  Diane. 

Dix-huit  pages  du  Roi,  fort  richement  vêtus,  qui  dévoient  servir 
les  dames  à  table,  faisoient  les  derniers  de  cette  ti'oupe;  laquelle 
étant  rangée.  Pan,  Diane  et  les  Saisons  se  présentant  devant  la 
Reine,  le  Printemps  lui  adressa  le  premier  ces  vers  : 

LE  PRINTEMPS,  à  la  Reine. 
Entre  toutes  les  fleurs  nouvellement  écloses 

Dont  mes  jardins  sont  embellis, 
Méprisant  les  jasmins,  les  œillets  et  les  roses, 
Pour  payer  mon  tribut  j'ai  fait  choix  de  ces  lis, 
Que  de  vos  premiers  ans  '  vous  avez  tant  chéris. 
Louis  les  fait  briller  du  couchant  à  l'aurore; 
Tout  l'univers  charmé  les  respecte  et  les  craint; 
Mais  leur  règne  est  plus  doux  et  plus  puissant  encore, 

Quand  ils  brillent  ^  sur  votre  teint. 
l'été. 

Surpris  un  peu  trop  promptement. 
J'apporte  à  cette  fête  un  léger  ornement; 

Mais,  avant  que  ma  saison  passe, 

Je  ferai  faire  à  vos  guerriers, 

Dans  les  campagnes  de  la  Thrace, 

Une  ample  moisson  de  lauriers. 
l'actom.ne. 
Le  Printemps,  orgueilleux  de  la  beauté  des  fleurs 

Qui  lui  tombèrent  en  partage, 
Prétend  de  cette  fête  avoir  tout  l'avantage. 
Et  nous  croit  obscurcir  par  ses  vives  couleurs; 
Mais  vous  vous  souviendrez,  Princesse  sans  seconde. 
De  ce  fruit  précieux  qu'a  produit  ma  saison^  , 

Et  qui  croît  dans  votre  maison 
Pour  faire  quelque  jour  *  les  délices  du  monde. 

l'hiver. 
La  neige,  les  glaçons,  que  j'apporte  en  ces  lieux, 

Sont  des  mets^  les  moins  précieux; 

Mais  ils  sont  des  plus  nécessaires 
Dans  une  fête  où  mille  objets  charmants 

De  leurs  œillades  meurtrières 

1.  Que  dès  vos  premiers  ans.  (1734.) 

2.  Quand  il  brille.  (1668.) 

3.  Ce  fruit  de  l'automne  est  le  Dauphin,  né  à  Fontainebleau,  le  i""'  novem- 
bre 1661. 

4«  Quelques  j ours ^  an  pluriel,  dans  l'édition  de  1668. 
5,  Sont  les  mets.  (1673".) 


124       LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTÉE. 

Font  naître  tant  d'embrasements  '. 
DUNE  à  la  Reine  '. 

Nos  bois,  nos  rochers,  nos  montagnes. 

Tous  nos  chasseurs,  et  mes  compagnes, 
Qui  m'ont  toujours  rendu  des  lumneurs  souverains. 
Depuis  que  parmi  nous  ils  vous  ont  vu  paroitre, 

Ke  veulent  plus  me  reconnoître; 
Et  chargés  de  présents,  viennent  avecque'  moi 
Vous  porter  ce  tribut  pour  marque  de  leur  foi. 
Les  habitants  légers  de  cet  heureux  bocage 
De  tomber  dans  vos  rets  font  leur  sort  le  plus  donx, 

Et  n'estiment  rien  davantage 

Que  l'heur  de  périr  de  vos  coups*. 
Amour,  dont  vous  avez  la  grâce  et  le  visage, 

A  le  même  secret  que  vous. 

PAN*. 

Jeune  Divinité,  ne  vous  étonnez  pas 

Lorsque  nous  vous  offrons  en  ce  fameux  repas 

L'élite  de  nos  bergeries  : 

Si  nos  troupeaux  goûtent  en  paix 

Les  herbages  de  nos  prairies. 
Nous  devons  ce  bonheur  à  vos  divins  attraits. 

Ces  récits  achevés,  une  grande  table  en  forme  de  croissant,  rond 
d'un  côté,  où®  l'on  devoit  couvrir,  et  garni  de  fleurs  de  celui  où 
elle  étoit  creuse^,  vint  à  se  découvrir. 

Trente-six  violons,  très-bien  vêtus,  parurent  derrière  sur  un  petit 
théâtre,  pendant  que  MM.  de  la  Marche  et  Parfait,  père,  frère,  et 
fils,  contrôleurs  généraux,  sous  les  noms  de    l'Abondance,   de  la 

1.  Comme  ces  vers  sont  récités  par  des  acteurs  du  Palais-Royal,  on  pour- 
rait être  tenté  de  les  attribuer  à  Molière  ;  il  lui  est  peut-être  arrivé,  en  une  né- 
cessité pressante,  d'en  faire  «  d'aussi  méchants  ;  »  néanmoins,  nous  aimons 
mieux  avoir  à  rappeler  ici  que  les  vers  récités  par  l'Hiver-Béjart,  comme  tous 
les  vers  «  à  la  louange  des  Reines ,  »  sont  du  président  de  Périgny. 

2.  Les  mots  :  a  la  Reine^  ont  été  supprimés  par  l'édition  de  1734- 

3.  Avec,  pour  avecque,  dans  l'éditiou  originale  et  dans  celles  de  i665,  73', 
75A,  94B-  —  Ils  viennent  avec  moi.  (1684  A.) 

4.  Sous  vos  coups.   [M s.  Philidor.) 

5.  Pan,  à  la  Reine.  (1673^.)  —  Nous  rappelons  que  c'est  Molière  (Pan)  qui 
récita  ces  vers  du  haut  delà  machine  où  il  était  monté  avec  Mlle  Béjart  (Diane). 

6.  Ronde  d'un  ccité,  où....  (1682,  97,  1730.)  —  Ronde  du  côté  où.... 
(1734.)  —  Les  mots  :  rond  d''un  côté,  ont  été  omis  par  l'édition  de  1673*,  qui 
donne  à  la  ligne  suivante  :  «  et  garnir  de  fleurs  le  côté  où  elle  étoit  creuse.  » 

7.  Et  garnir  de  fleurs  de  celui  où  elle  étoit  creuse.  (Edition  originale  de 
1664.)  —  Et  garnir  de  fleurs  celui  où  elle  étoit  creuse.  (i665,  66,  68,  73, 
74,  75  A,  84  A,  94 B.)  —  Et  garnie  de  fleurs  de  l'autre  côté,  où  elle  étoit 
creuse.  (1682.)  —  Et  garnie  de  fleurs  de  celui  où  elle  étoit  creuse.  (1734.) 


JOURNEE    I.  125 

Joie,  de  la  Propreté'  et  de  la  Bonne  Chère,  la  firent  couvrir^  par 
les  Plaisirs,  par  les  Jeux,  par  les  Ris  et  par  les  Délices. 

Leurs  Majestés  s'y  mirent  en  cet  ordre,  qui  prévint  tous  les  em- 
barras qui  eussent  pu  naître  poiu:  les  rangs. 

La  Reine  mère  étoit  assise  au  milieu  de  la  table,  et  avoit  à  sa 
main  droite  : 

LE  ROI. 

Mlle  d'Alençon. 

Madame  la  Princesse. 

Mlle  d'Elbeuf. 

Mme  de  Béthune. 

Mme  la  duchesse  de  Créqui. 

MONSIEUR^. 

Mme  la  duchesse  de  Saint-Aignan. 

Mme  la  maréchale  du  Plessis. 

Mme  la  maréchale  d'Etampes. 

Mme  de  Gourdon. 

Mme  de  Montespan. 

Mme  d'Humières. 

Mlle  de  Brancas. 

Mme  d'Armagnac. 

Mme  la  comtesse  de  Soissons. 

Mme  la  princesse  de  Bade. 

Mlle  de  Grançay. 

De  l'autre  côté  étoient  assises  : 

LA  REINE. 

Mme  de  Carignan. 

Mme  de  Flaix. 

Mme  la  duchesse  de  Foix. 

Mme  de  Brancas. 

Mme  de  Froulay. 

Mme  la  duchesse  de  Navailles. 

Mlle  d'Ardcnnes. 

Mlle  de  Cologon*. 

Mme  de  Crussol. 

Mme  de  Montauzier. 

I.  Ce  mot,  pour  nous,  est  à  traduire  par  Élégance. 
1.  La  firent  ouvrir.  (1682.) 

3.  Le  nom  de  Monsieur  et  les  onze  autres  qui  le  suivent  ont  été  sautés 
dans  le  manuscrit  Philidor. 

4.  Ce  nom  est  écrit  Coetlogon  dans  les  éditions  de  17 10,  18,  34. 


ia6        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  1 


Mme  la  princesse  Bénédicte'. 

Madame  la  Duchesse. 

Mme  de  Rouvroy. 

Mlle  de  la  Mothe. 

Mme  de  Marsé. 

Mlle  de  la  Vallière. 

Mlle  d'Artignj. 

Mlle  du  Bellay*. 

Mlle  de  Dampierre. 

Mlle  de  Fiennes. 

La  somptuosité  de  cette  collation  passoit  tout  ce  qu'on  en  pour- 
roit  écrire,  tant  par  l'abondance  que  par  la  délicatesse  des  choses 
qui  y  furent  servies.  Elle  faisoit  aussi  le  plus  bel  objet  qui  puisse 
tomber  sous  les  sens,  puisque,  dans  la  nuit,  auprès  de  la  verdeur' 
de  ces  hautes  palissades,  un  nombre  infini  de  chandeliers  peints  de 
vert  et  d'argent,  portants  chacun  vingt-quatre  bougies,  et  deux 
cents  flambeaux  de  cire  blanche,  tenus  par  autant  de  personnes 
vêtus*  en  masques,  rendoient  une  clarté  presque  aussi  grande  et 
plus  agréable  que  celle  du  jour.  Tous  les  chevaliers,  avec  leurs 
casques  couverts  de  plumes  de  différentes  couleurs,  et  leurs  habits 
de  la  course,  étoient  appuyés  sur  la  barrière  ;  et  ce  grand  nombre 
d'officiers  richement  vêtus  qui  servoient,  en  augmentoient  encore 
la  beauté,  et  rendoient  ce  rond  une  chose  enchantée,  duquel,  après 
la  collation,  Leurs  Majestés  et  toute  la  cour  sortirent  par  le  por- 
tique opposé  à  la  barrière,  et,  dans  un  grand  nombre  de  galesches" 
fort  ajustées,  reprirent  le  chemin  du  château. 

FIN    DE    LA    PREMIÈRE   JOURHEE®. 


1.  On  désignait  sans  doute  ainsi  la  jeune  fille  de  la  Palatine,  la  sœur  de 
Madame  la  Duchesse,  Bénédicte-Henriette-Philippine  de  Bavière,  âgée  alors 
de  moins  de  douze  ans,  qui  devint,  quelques  années  après,  Mme  d'Hanovre. 
—  Madame  la  princesse  Bénédictine.   (1734.) 

2.  Mademoiselle  du  Belloy.  {1673,74,  82,  97,  1710,  18.)  —  Mademoiselle 
du  Belloi.  (1730.) 

3.  Delà  verdure.  (1734.) 

4.  Vêtues.  (1673",  74,  82,  1734.) 

5.  De  calesches,  {Ms.  Philidor.)  —  Voyez  pour  le  mot  gaUsches,  au 
tome  III,  p.  39,  note  5. 

6.  Les  mots  :  fin  de  la  première  journfe  ,  ne  sont  pas  dans  l'édition 
de  1734. 


LES   PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  H.       127 

SECONDE  JOURNÉE 

DES    PLAISIRS    DE    L'ILE    ENCHANTÉE'. 


Lorsque  la  nuit  du  second  jour  fut  venue,  Leurs  Majestés  se 
rendirent  dans  un  autre  rond,  environné  de  palissades  comme  le 
premier,  et  sur  la  même  ligne,  s'avançant  toujours  vers  le  lac  où 
l'on  feignoit  que  le  palais  d'Alcine  étoit  bâti. 

Le  dessein  de  cette  seconde  fête  étoit  que  Roger  et  les  chevaliers 
de  sa  quadrille,  après  avoir  fait  des  merveilles  aux  courses,  que, 
par  l'ordre*  de  la  belle  magicienne,  ils  avoient  faites'  en  faveur  de 
la  Reine,  continuoient  en  ce  même  dessein  pour  le  divertissement 
suivant,  et  que  l'Ile  flottante  n'ayant  point  éloigné  le  rivage  de  la 
France*,  ils  donnoient  à  Sa  Majesté  le  plaisir  d'une  comédie  dont 
la  scène  étoit  en  Elide". 


1.  II.  JOURNÉE.  Suite  des  plaisirs  de  l'île  enchantée.  (1734.)  —  Les 
pages  35-38  du  manuscrit  Pliilitlor,  qui  séparaient  la  musique  de  la  première 
journée  de  celle  de  la  seconde,  et  qui  ont  pu  gêner  quelque  lecteur  de  la  parti- 
tion, ont  été  arrachées  du  volume  ;  elles  contenaient,  sans  doute  après  un  grand 
titre,  l'introduction,  qui  va  suivre,  au  récit  de  la  seconde  journée.  Le  manuscrit 
reprend,  p.  39,  avec  l'Ouverture  que  Lully  composa  pour  la  Princesse  d'Elide, 
et  qui  est  immédiatement  suivie  du  premier  intermède,  texte  et  musique. 

2.  Par  ordre.  (16G8.) 

3.  Fait,  sans  accord,  dans  l'édition  originale  et  dans  celles  de  i665,  66, 
75A,  84A,  94B. 

4.  C'est-à-dire  :  ne  s^ étant  point  éloigné  du  rivage...  :  voyez  le  Lexique  de 
Corneille,  tome  I,  p.  347. 

5.  La  Gazette  nous  apprend  que  la  Princesse  d'Elide  fut  jouée  à  huit  heures 
du  soir  :  voyez  le  numéro  60,  daté  du  21  mai  1664,  et  déjà  cité  à  la  Notice. 
Voici  en  quels  termes  elle  résume  cette  représentation  :  «  On  découvrit....  un 
fort  beau  et  fort  vaste  théâtre,  éclairé  de  quantité  de  lustres,  et  l'on  y  donna  à 
Leurs  Majestés  le  divertissement  d'une  comédie,  en  laquelle  un  prince  d'hu- 
meur magnifique,  ayant  une  fille  autant  ennemie  de  l'amour  qu'elle  étoit  ai- 
mable par  ses  charmantes  qualités ,  proposa  des  jeux  célèbres  et  y  convia  di- 
vers princes,  dans  la  pensée  qu'elle  y  feroit  enfin  choix  d'un  amant  digne 
d'elle.  Outre  que  l'intrigue  en  étoit  galante,  elle  fut  entremêlée  d'entrées  de 
ballet,  et  de  flûtes  et  de  violons,  en  sorte  que  rien  ne  pouvoit  être  plus  agréa- 
ble ni  plus  divertissant  pour  cette  seconde  journée.  »  Dans  le  long  récit  qu'elle 


128       LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

Le  Roi  fit  donc  couvrir  de  toiles,  en  si  peu  de  temps  qu'on  avoii 
lieu  de  s'en  étonner,  tout  ce  rond,  d'une  espèce  de  dôme,  pour  dé- 
fendre contre  le  vent  le  grand  nombre  de  flambeaux  et  de  bougies 
qui  dévoient  éclairer  le  théâtre,  dont  la  décoration  étoit  fort  agréable. 

Aussitôt  qu'on  eut  tiré  '  la  toile,  un  grand  concert  de  plusieurs 
instruments  se  fît  entendre,  et  l'Aurore,  représentée  par  Mlle  Hi- 
laire*,  ouvrit  la  scène  et  chanta  ce  récit  •^. 

donne  de  ces  fêtes,  la  Gazette  a  des  louanges  pour  «  le  sieur  Baptiste  (Lulli) , 
notre  savant  Orphée,  »  pour  «  le  sieur  Vigarani,  gentilhomme  modénois,  » 
<€  qu'on  ne  peut  assez  louer,...  qui  par  toutes  les  étonnantes  machines  qui 
servirent  aux  divertissements  de  ces  trois  journées,  soutint  si  dignement  sa 
qualité  d'ingénieur  du  Roi.  »  Mais  pour  Molière,  elle  n'a  garde  de  le  nommer, 
non  plus  que  la  pièce  composée  par  lui;  elle  se  contente  d'avouer  que  «  l'intri- 
gue en  étoit  galante,  »  sans  même  dire  par  quelle  troupe  elle  était  représentée, 
ce  qu'elle  n'eût  pas  manqué  de  faire  si  la  pièce  eût  été  jouée  par  l'Hôtel  de 
Bourgogne,  la  seule  troupe  royale,  comme  la  Gazette  ne  manque  pas  de  dire 
en  pareil  cas. 

I.  Qu'on  eut  levé.  (1734.) 

a.  Voyez  ci-après,  p.  i3i,  note  3. 

3.  Et  l'Aurore  ouvrit  la  scène.  On  y  représenta  la  Princesse  d'Élide^  comé- 
die-ballet, avec  un  prologue  et  des  intermèdes,  (i^"}.}.) 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE 

COIVIÉDIE   GALANTE 

MÊLÉE    DE    MUSIQUE    ET    d'eNTRÉES    DE   BALLET 

Représentée  pour  la  première  fois  à  f^ersailles ,  le  8"^  Mai   1664 

ET    DONNÉE   DEPUIS    AU    PUBUC 

SUR   LE    THEATRE    DU    PALAIS-ROYAL 
Le  9'  ISovemhre  de  la  même  année  1664 

PAR   LA. 

Troupe  de  Monsieur  frère  unique  du  Roi  ' 


I.  Ce  titre  est  celui  de  l'édition  de  1682,  qui  l'intercale  un  peu  plus  haut, 
avant  le  début  de  la  seconde  journée,  dans  la  relation  des  fêtes  de  Versailles. 
—  Voyez  la  Notice  de  la  pièce,  ci-dessus,  p.  91  et  suivantes. 

Molière,  iv  9 


L'édition  de  1734,  nous  l'avons  dit  (ci-dessus,  seconde  partie  de  la  note 
fie  la  page  107),  a  détaché  de  la  Relation^  pour  le  donner  d'abord,  le  texte 
de  la  Princesse  (VÉlide.  Du  texte  de  la  Relation  elle  a  retranché  les  arguments 
particuliers  d'actes  et  de  scènes,  sans  d'ailleurs  les  donner  à  leur  place  dans  la 
comédie-,  mais  elle  a  ajouté  en  tête  de  la  seconde  journée  la  liste  suivante,  oii 
sont  exactement  résumées,  en  général,  les  indications  soit  des  arguments  sup- 
primés, soit  du  reste  de  la  Relation. 

NOMS  DES  PERSONNES  quï  Ont  récité,  dansé  et  chanté  dans  la  comédie 
de  la  Princesse  d^Elide. 

Dans  le  Prologue^.  —  L'Aurore,  Mlle  Hilaire. —  Lyciscas,  le  sieur  Molière. 

—  Valets  de  chiens  chantants,  les  sieurs  Estival,  Don,  Bloniel.  —  Valets  de 
chiens  dansants,  les  sieurs  Paysan,  Cliicanneau,  iVoblet,  Pesan,Bonard,  laPierre. 

Dans  la  Comédie.  —  Iphitas,  le  sieur  Hubert. —  La  princesse  d'Elide,  Mlle 
Molière.  —  Euriale,  le  sieur  la  Grange.  —  Aristomène,  le  sieur  du  Croisy.  — 
Théocle,  le  sieur  Béj'nrt.  —  Aglante,  Vile  du  Parc.  —  Cintliie,  Mlle  de  Brie. 

—  Arhate,  le  sieur  la  Tliorilliere.  —  Pliilis,  Mlle  Bèjart.  —  Moron,  le  sieur 
Molière.  —  Lycas',  le  sieur  Prévost. 

Dans  les  intermèdes.  —  Dans  le  I.,  Chasseurs  dansants,  les  sieurs  Monceau , 
Chicanneau,  Balthazard,  Noblet,  Bonard,Magny,  la  Pierre'^.  —  Satyre  chan- 
tant, dans  le  H.,  le  sieur  Estival^.  —  Satyres  dansants,...  —  Berger  chantant, 
dans  le  III.,  le  sieur  Blondel^.  —  Dans  le  IV.,  Pliilis,  Mlle  Bejart  ;  Climène, 
Mlle...^.  —  Bergers  chantants,  dans  le  V.,  les  sieurs  le  Gros,  Estival,  Don, 
Blondef.  —  Bergères  chantantes,  Mlles  Hilaire  et  la  Barre. 

Outre  celte  liste  nominative  des  comédiens,  chanteurs  et  danseurs,  qu'elle  a 
Insérée  dans  la  Relation,  la  même  édition  de  1784  en  a  ainsi  disposé  une  autre 
en  tète  de  la  comédie,  av.int  le  premier  intermède  qu'elle  a  intitulé  Prologue  : 

ACTEURS.  —  .acteurs  du  Prologue.  —  L'Aurore;  Lyciscas,  valet  de  chiens; 
Trois  valets  de  chiens,  chantants;  Valets  de  chiens,  dansants. 

Acteurs  de  la  comédie.  —  Iphitas,  prince  d'Elide,  père  de  la  Princesse  ;  La 
princesse  d'Elide;  Euiiale,  prince  d'Ithaque;  Aristomène,  jirince  de  Mcssène  ; 
Théocle,  prince  de  Pyle;  Aglante,  cousine  de  la  Princesse;  Cinthie,  cousine  de 
la  Princesse;  Arbate,  gouverneur  du  prince  d'Ithaque;  Pliilis,  suivante  de  la 
Princesse;  Moron,  plaisant  de  la  Princesse;  Lycas,  suivant  d'Iphitas. 

Acteurs  des  intermèdes.  —  Premier  intermède  :  Moron  ;  Chasseurs,  dansants. 

—  Second  intermède  :  Philis;  Moron;  Un  Satyre,  chantant;  Satj'res,  dansants. 

—  Troisième  intermède  :  Philis  ;  Tircis,  berger,  chantant;  Moron.  —  Quatrième 
intermède  :  La  Princesse;  Philis;  Climène.  —  Cinquième  intermède  :  Bergers  et 
Bergères,  chantants;  Bergers  et  Bergères,  dansants. 

La  scène  est  en  Elide. 

1.  C'est-à-dire  dans  ce  que  nous  nommons,  avec  les  éditions  antérieures 
à  i']3jt,\e premier  intermède.  Les  intermèdes  suivants  sont  désignés,  dans  celle 
de  1754)  parle  numéro  d'ordre  immédiatement  inférieur  à  celui  qui  les  désigne 
dans  notre  texte. 

2.  Ce  nom  de  Lycas  donné  ici  au  suivant  ne  se  trouve  pas  dans  la  liste  de 
l'original  (ci-après,  p.i4i);  il  est  pris  de  celle  du  Livret  in-4°  (ci-après,  p.  238). 

3.  La  liste  du  Livret  in-4°  nomme  un  danseur  et  deux  pantomimes  de  plus  : 
voyez  ci-après,  au  second  intermède,  p.  i63,  note  3. 

4.  Dans  le  II.,  Satyre  chantant,  etc.  (1773.)  —  D'Estival  est  en  effet  désigné 
dans  le  Livret  in-4°  :  voyez  ci-après,  p.  246. 

5.  Dans  le  III.,  Berger  chantant, etc.  (1773.)  — Cette  désignation  de  Blondel 
#st  peut-être  arbitraire  :  voyez  au  quatrième  intermède,  p.   192,  note  2, 

6.  Voyez  ci-après,  au  cinquième  intermède,  p.  207,  note  2. 

7.  Dans  le  V.,  Bergers  chantants,  etc.  (1773.) 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE 


COMEDIE   MELEE   DE   DAXSE   ET    DE   MUSIQUE' 


PREMIER  INTERMEDE  \ 


SCENE  PREMIERE. 


RECIT  DE  L'AURORE 


Quand  l'amour  à  vos  yeux  offre  un  choix  agréable, 
Jeunes  beautés,  laissez-vous  enflammer; 


1 .  Ce  second  titre,  dont,  selon  l'usage,  nous  faisons  précéder  la  Princesse 
(TElide^  est  emprunté  au  sommaire,  que  donnent  les  premières  éditions,  de 
toute  la  relation  des  Plaisirs  de  Pile  enchantée  (ci-dessus,  p.  107).  Le  titre  que 
l'édition  de  1784  met  ici,  et  qu'elle  réi)ète  plus  loin,  en  tête  du  jjremier  acte, 
est  :  LA  PRINCESSE  D'ELIDE.  comédie-ballet. 

2.  Première  {sic)  intermède,  pour  seul  titre  ici,  dans  l'édition  originale  et 
dans  celles  de  i665,  66,  73,  74,  75  A.  —  La  faute  :  Première,  pour  Pre- 
mier, est  corrigée  dans  l'in-folio  de  1673*. 

3.  L'édition  de  1784  modifie  et  complète  ainsi  ce  commencement  : 

PROLOGUE. 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

L'aurore,  lyciscas,  et  plusieurs  autres  valets  de  chiens  endormis  et  cou- 
chés sur  Vlierbe. 

l'aurore,  chante. 

—   Mlle  Hilaire,  qui  chanta   ces  couplets,  avait  aussi  ouvert  par   un  récit  le 
ballet  du  Mariage furcé  (voyez  ci-dessus,   p.  72   et  note  5).  A  quarante-six 


i32        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

Moquez-Yous  craffecter  *  cet  orgueil  indomptable 
Dont  on  vous  dit  qu'il  est  beau  de  s'armer^  : 
Dans  Tàge  où  Ton  est  aimable, 
Rien  n'est  si  beau  que  daimer. 

Soupirez  librement  pour  un  amant  fidèle, 

Et  bravez  ceux  qui  voudroient  *  vous  blâmer. 
Un  cœur  tendre  est  aimable,  et  le  nom  de  cruelle 
N'est  pas  un  nom  à  se  faire  estimer  : 
Dans  le  temps  où  Ton  est  belle, 
Rien  n'est  si  beau  que  d'aimer*. 

ans  elle  se  fit  encore  entendre  d:ins  le  divertissement  de  la  Comtesse  cTEscar- 
ba^nas.  C'est  Jal  qui  a  fait  exactement  connaître  son  nom  et  son  âge.  Hilaire 
du  Puy,  née  en  avril  lôaS,  mourut  en  novembre  1709. 

1.  «  Moquez-vous  du  conseil  qu'on  vous  donne  d'affecter....  »  L'expression, 
si  bien  expliquée  par  le  vers  suivant,  paraît  juste  et  ne  pas  mériter  du  tout  le 
blâme  d'Auger. 

2.  On  a  déjà  eu,  an  ^Jariage  forcé  (ci-dessus,  p.  -3,  note  2),  une  preuve  de 
la  négligence  avec  laquelle  le  copiste  du  recueil  manuscrit  en  six  volumes 
appartenant  à  la  Bibliotbèque  nationale  a  transcrit  les  paroles.  Dans  ce  cou- 
plet il  a  écrit,  au  premier  vers  : 

Que  l'amour  à  nos  yeux  offre...  ; 

et  au  quatrième  : 

Dont  on  vous  dit  qu'il  est  beau  de  cLarmer. 

Il  suffira  de  ces  exemples;  nous  nous  dispenserons  dorénavant  de  noter  les 
variantes  de  ce  manuscrit,  reconnu  d'ailleurs  fort  précieux  pour  la  connais- 
sance de  la  musique  de  Lullj. 

3.  Qui  voudront.  (17JO,  34.) 

4.  Dans  la  composition  de  Lully,  les  deux  derniers  vers  de  ces  couplets  se 
chantent  deux  fois,  elles  mots:  Rien  tCest  si  beau,  sont  chaque  fois  répétés. 


LA  PRINCESSE,  ETC.—  INTERM.  I,  SC.  II.     i33 

SCÈNE  ir. 

VALETS  DE  CHIENS  ET  MUSICIENS  \ 

Pondant  que  l'Aurore  cliantoit  ce  re'cit,  quatre  valets  de  chiens 
étoient  couchés  sur  l'herbe,  dont  l'un  (sous  la  figure  de  Lyciscas^, 
représenté  par  le  sieur  de  Molière,  excellent  acteur,  de  l'invention 
duquel  étoient  les  vers  et  toute  la  pièce)  se  trouvoit  au  milieu  de 
deux,  et  un  autre  à  ses  pieds,  qui  étoient  les  sieurs  Estival*,  Don, 
et  Blondel,  de  la  musique  du  Roi,  dont  les  voix  étoient  admi- 
rables. 

Ceux-ci  en  se  réveillant  à  l'arrivée  de  l'Aurore,  sitôt  qu'elle  eut 
chanté,  s'écrièrent  en  concert  : 

Holà  !  holà  *  !  debout,  debout,  debout  : 
Pour  la  chasse  ordonnée  il  faut  préparer  tout. 
Holà!  ho!  debout,  vite  debout®. 


1 .  Dans  l'original,  ce  sont,  au  lieu  de  simples  chiffres,  des  adjectifs  ordinaux 
imprimés  en  toutes  lettres,  qui  distinguent  les  actes  et  les  scènes;  et  c'est  géné- 
ralement, comme  ici ,  deuxième  qui  a  été  employé  de  préférence  à  second  ou 

seconde. 

2.  Les  mots  :  vai.fts  de  chiens  et  musiciens,  ne  sont  pas  dans  l'édition 
de  1673*. 

3.  Le  nom  ancien  était  Lyciscos  ou  Ljciscus ;  c'est  ainsi  qu'Ij'hitos  (voyez 
ci-après,  p.  140,  note  4)  est  devenu  Iphitas, 

4.  Le  Magicien  du  JMariage  forcé  :  voyez  ci-dessus,  p.  79. 

5.  SCÈNE  IL 

LYCiscAS  et  plusieurs  valets   de  chiens  endormis j  trois  valets  de  chiens 
chantants  réveillés  par  le  récit  de  l'Aurore. 
Tous  trois  ensemble  chantent. 

Hola,  holÀ....  (1734.) 

6.  D'après  la  partition  Pliilidor,  le  premier  des  vers  qui  précèdent  est 
cbanté  par  une  voix  seule  (un  baryton  à  en  juger  par  la  clef  employée, 
celle  deyà  sur  la  3''  ligne)  ;  le  second  et  le  troisième  vers,  qui  serviront  de 
refrain,  sont  chantés  par  tous;  le  second  l'est  deux  fois,  et  le  troisième  avec  les 
différences  et  la  disposition  suivantes  :  Les  deux  premières  voix  (le  ténor  et  le  ba- 
ryton) :  «  Holà  !  debout,  holà  !  debout,  dépêchons,  debout,  debout,  dépêchons, 
dépêchons,  debout,  r  La  troisième  voix  (la  basse)  :  «  Holà!  debout,  holà! 
debout,  dépêchons,  debout,  holà!  debout,  dépêchons,  dépêchons,  debout.» 


i34         LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  IL 

-er  1 

Jusqu'aux  plus  sombres  lieux  le  jour  se  communique. 

L'air  sur  les  fleurs  en  perles  se  résout. 

Les  rossignols  commencent  leur  musique, 
Et  leurs  petits  concerts  retentissent  partout. 

TOUS    ENSEMBLE^. 

Sus,  sus,  debout,  vite  debout! 

(Parlant  à  Lyciscas  qui  dormoit^.) 

Qu'est-ce  ci",  Lvciscas?  Quoi?  tu  ronfles  encore, 
Toi  qui  promettois  tant  de  devancer  l'Aurore  ? 

Allons,  debout,  vite  debout  : 
Pour  la  cliasse  ordonnée  il  faut  préparer  tout. 
Debout,  vite  debout,  dépêchons,  debout". 

LYCISCAS,   en  s'éveillant. 

Par  la  morbleu  !  vous  êtes  de  grands  braillards  vous 


1.  On  a  imprimé  le  cbiffre  seul  :  I,  et,  deux  et  quatre  lignes  plus  bas  :  II, 
111,  dans  les  éditions  de  1673*,  75  A,  84 A,  Q+B;  premier,  deuxième,  troi- 
sième, dans  celle  de  1734.  —  Ces  désignations  de  l" ^  II",  IIP  (musicien) 
doivent  proliableraent  s'expliquer,  non  par  la  nature  des  voix,  mais  par  l'ordre 
(ordre  d'ancienneté  ou  de  réputation)  suivant  lequel  ces  chanteurs  sont  nom- 
més dans  l'argument  (ci-dessus,  p.  i33)  :  I"',  d'Estival;  IP,  Don;  IIP,  Blon- 
del.  S'il  en  était  bien  ainsi,  nous  saurions  quel  genre  de  voix  avait  chacun  ; 
car  d'après  la  partition,  la  première  des  trois  phrases  qui  vont  suivre  est 
chantée  par  la  basse  seule,  la  seconde  par  le  baryton,  la  troisième  par  le  ténor. 
Nous  croyons  que  quelques  rapprochements  analogues  que  nous  avons  pu 
faire  confirment  la  conclusion  à  tirer  de  celui-ci. 

2.  Tous  TROIS  ENSEMBLE.  (i7340  Cette  indication  n'est  pas  conforme  à  cel- 
les que  fournit  implicitement  la  partition,  où  !e  premier  vers  du  couplet  est 
donné  (avec  répétition  de  debout  avant  vite)  au  baryton  seul,  les  trois  vers  sui- 
vants (avec  répétition  du  second,  et  suppression  du  mot  vile  au  troisième)  sont 
donnés  à  la  basse  seule,  et  où  les  deux  derniers  vers  seulement,  qui  forment 
refrain,  sont  repris  par  les  trois  voix  ensemble,  mais  exactement  comme  la  pre- 
mière fois,  avec  les  répétitions  et  variantes  indiquées  à  la  note  6  de  la  page  i33. 

3.  A  Lyciscas  endormi.  (1734.) 

4.  Les  éditions  anciennes  écrivent,  avec  un  trait  d'union  :  «  Qu'cst-cecy  ?  " 
Nous  supposons  qu'il  faut  lire,  comme  dans  le  vers  g53  du  Dépit  amoureux  : 
«  Qu'est-ce  ci.  » 

5.  Debout,  vite  debout,  dépêcLoos,  ho,  debout.  (i730j  34.) 


LA  PRINCESSE,  ETC.  —  INTERM.  I,  SC.  II.     i35 

autres,    et  vous    avez  la  gueule   ouverte   de  bon  ma- 
tin* ? 

MUSICIENS  ". 

Ne  vois-tu  pas  le  jour  qui  se  répand  partout? 
Allons,  debout,  Lyciscas,  debout. 

LYCISCAS. 

Hé!    laissez-moi^   dormir   encore    un  peu,  je   vous 
conjure. 

MUSICIENS. 

Non,  non,  debout,  Lyciscas,  debout. 

LYCISCAS. 

Je  ne  vous  demande  plus  qu'un  petit  quart  d'heure. 

MUSICIENS. 

Point,  point,  debout,  vite,  debout*. 

LYCISCAS. 

Hé  !  je  vous  prie. 

MUSICIENS. 

Debout . 

LYCISCAS. 

Un  moment. 

MUSICIENS. 

Debout. 

LYCISCAS. 

De  grâce. 


1.  De  grand  matin.  (l73o,  34-) 

2.  Ici  et  plus  loin,  jusqu'à  la  fin  de  la  scène,  le  mot  musiciens  est  remplacé, 
dans  l'édition  de  1784,  par  ceux-ci  :  tous  trois  ensemble.  —  Il  faudrait  ici 
de  nouveau,  si  l'on  s'en  tenait  à  la  partition,  modifier  l'indication  donnée  par 
l'original  et  par  1734.  Le  ténor  chante  seul  le  premier  des  deux  vers  qui  sui- 
vent; pour  lui,  au  second  vers,  le  compositeur  a  encore  ajouté  cette  répétition  : 
«  Lyciscas,  Lyciscas,  debout.  »  La  basse,  attaquant  sa  phrase  au  premier  de- 
bout du  ténor,  chante  ainsi  avec  lui  le  second  vers  :  «  Allons,  debout,  Lyciscas, 
debout,  Lyciscas,  debout.  »  Le  baryton  se  tait. 

3.  Laisse-moi j  par  erreur,  pour  laissez-moi,  dans  l'édition  de  1668. 

4.  Dans  la  partition  Pbilidor,  nous  avons,  au  lieu  de'ce  vers,  la  répétitioa 
de  ce  vers  antérieur  :  a.  Allons,  debout,  Lyciscas,  debout.   » 


i36        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  IL 

MUSICIENS. 

Debout, 

LYCISCAS. 

Eh! 

MUSICIENS. 

Debout. 


LYCISCAS. 


Je. 


MUSICIENS. 

Debout. 

LYCISCAS. 

J'aurai  fait  incontinent. 

MUSICIENS. 

Non,  non,  debout,  Lyciscas,  debout^: 
Pour  la  chasse  ordonnée  il  faut  préparer  tout. 
Vite  debout,  dépêchons,  debout. 

LYCISCAS. 

Eh  bien  !  hiissez-moi  :  je  vais  me  lever.  Vous  êtes 
d'étranges  gens,  de  me  tourmenter  comme  cela.  Vous 
serez  cause  que  je  ne  me  porterai  pas  bien  de  toute  la 
journée  *;  car,  voyez- vous?  le  sommeil  est  nécessaire  à 
l'homme;  et  lorsqu'on  ne  dort  pas  sa  réfection*,  il  ar- 
rive  que on  est*  — 

i". 


Lyciscas 


I .  Au  lieu  de  ce  vers,  les  trois  voix  chantent  ensemble  les  paroles  suivantes  : 
Le  ténor  :  «  Allons,  Lyciscas,  debout,  allons,  Lyciscas,  debout,  debout.  »  Le 
baryton  :  «  Allons,  Lyciscas,  debout,  debout,  Lyciscas,  debout.  »  La  basse: 
«  Allons,  Lyciscas,  debout,  debout,  Lyciscas,  debout,  debout.  »  Puis  ils  re- 
prennent une  troisième  fois  le  refrain,  tel  qu'il  est  donné  ci-dessus,  p.  i33, 
note  6. 

1.  De  la  journée.  (1734.) 

3.  Assez  pour  se  refaire;  on  entend  parfois  dire  aujourd'hui  familièrement  : 
«  dormir  sa  suffisance,  »  qui  est  peut-être  moins  expressif. 

4.  On  n'est.  (1674,  82,  1734.)  —  L'édition  de  1734  ajoute  ici  cette  indica- 
tion :  Jl  te  rendort. 


LA  PRINCESSE,  ETC.—  INTERM.  I,  SC.   II.     iS; 

Lyciscas  ! 
Lyciscas  ! 

TOLS    EKSEIŒLE  '. 

Lyciscas  ! 

LYCISCAS. 

Diable  soit  les  brailleurs  '  !  Je  voudrois  que  vous  eus- 
siez la  gueule  pleine  de  bouillie  bien  chaude. 

MUSICIENS. 

Debout,  debout, 
Vite  debout,  dépêchons,  debout'. 

LYCISCAS. 

Ah  !  quelle  fatigue,  de  ne  pas  dormir  son  soù  *  I 
i". 
Holà,  oh! 

ii™«. 
Holà,  oh! 

III"'^ 

Holà,  oh! 

TOUS    ENSEMBLE. 

Oh  !  oh  !  oh  !  oh  !  oh  '  ! 


1.  TotJS  TROIS  ENSEMBLE.    (1734.) 

2.  Plus  haut,  p.   i34,  hiaillarJs.  —  Diable  soit  des  brailleurs  !   (1673*.) 

3.  Le  compositeur  a  ainsi  arrangé  ces  six  mots  :  Le  baryton,  qui  commence  : 
«  Debout,  »  puis  trois  fois  :  «  Dépêchons,  debout.  »  La  basse  :  «  Debout,  dé- 
pêchons, »  puis  deux  fois  :  «  Dépêchons,  debout.  »  Le  ténor  :  a  Debout,  » 
puis  deux  fois  :  «  Dépêchons,  debout.  » 

4.  L'orthographe  de  l'édition  originale  est  sou;  la  plupart  des  suivantes  ac- 
centuent l'u  :  soil  ;  celle  de  l'édition  de  1784  est  saoul.  Voyez  tome  II,  p.  378 
et  note  i . 

5.  Dans  la  partition,  après  le  cri  d'appel  holà  oh!  jeté  successivement  par 
le  i^',  le  n'=  et  le  m'  musiciens  (la  basse,  le  baryton  et  le  ténor),  au  lieu  de  ces 
oh!  redoublés,  on  n'en  lit  plus  qu'un  à  chaque  voix;  mais  sur  celui-ci  les  trois 
chanteurs  ont  à  exécuter,  le  baryton  partant  après  les  autres,  un  trait  rapide 
qui  se  termine  par  une  note  prolongée. 


i38        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

LYCISCAS. 

Oh!  oh!  oh!  oh!  La  peste  soit  *  des  gens,  avec  leurs 
chiens  de  hurlements  !  Je  me  donne  au  diable  si  je  ne 
vous  assomme.  Mais  voyez  un  peu  quel  diable  d'enthou- 
siasme ^  il  leur  prend,  de  me  venir  chanter  aux  oreilles 
comme  cela.  Je 

MUSICIENS  *. 

Debout. 

LYCISCAS. 

Encore  ? 

MUSICIENS. 

Debout. 

LYCISCAS. 

Le  diable  vous  emporte  *  ! 

MUSICIENS. 

Debout . 

LYCISCAS,  en  se  levant. 

Quoi  toujours  ?  A-t-on  jamais  vu  une  pareille  furie 
de  chanter?  Par  le  sang  bleu  ^  !  j'enrage.  Puisque  me 
voiU'i  éveillé,  il  faut  que  j'éveille  les  autres,  et  que  je 
les  tourmente  comme  on  m'a  fait.  Allons  ,  ho  !  Mes- 
sieurs, debout,  debout,  vite,  c'est  trop  dormir.  Je  vais 
faire  un  bruit  de  diable  ®  partout  ".  Debout,  debout,  de- 


I  .  TOUS    TROIS    EJ<SEMBLE. 

Ho!  ho! 

LYCISCAS. 

Ho!  bo!  La  peste  soit....  (1734-) 

2.  Enthousiasme  s'employait  autrefois  avec  iin^  pour  dire  un  accès  de  fu« 
reur,  surtout  prophétique  ou  poétique.  On  disait  :  «  Un  enthousiasme  le 
transporte.  »  Le  mot  semble  pris  ici,  comme  le  remarque  Génin  ,  à  peu 
près  dans  le  sens  de  frénésie  ;  mais  frénésie  ne  produirait  pas  un  effet  si 
plaisant. 

3.  D'après  la  partition,  le  premier  debout  est  à  la  basse  seule,  le  suivant  au 
ténor,  le  dernier  au  baryton. 

4-  Que  le  diable  vous  emporte!   (1734.) 

5.  Par  la  sanbleu!  (1668.)  —  Par  la  sang  bleu!  (1734.) 

6.  Un  bruit  du  diable.  (1734.) 

7.  L'édition  de  1734  ajoute  ici  •.  Il  crie  de  toute  sa  force. 


LA  PRINCESSE,  ETC.  —  INïERM.  I,  SC.  II.     rSy 

bout  !  Allons  vite  !  ho  !  ho  !  ho  !  debout,  debout  !  Pour 
la  chasse  ordonnée  d  faut  préparer  tout  :  debout,  de- 
bout !  Lyciscas,  debout  !  Ho  !  ho  !  ho  !  ho  !  ho  M 

Lyciscas  s'étant  levé  avec  toutes  les  peines  du  monde,  et  s'étant 
mis  à  crier  de  toute  sa  force,  plusieurs  cors  et  trompes  de  chasse  se 
firent  entendre,  et  concertées '^  avec  les  violons  commencèrent  l'air 
d'une  entrée,  sur  laquelle  six  Valets  de  chiens  dansèrent  avec  beau- 
coup de  justesse  et  disposition',  reprenant  à  certaines  cadences  le 
son  de  leurs  ccrs  et  trompes  :  c'étoient  les  sieurs  Paysan,  Cliican- 
neau,  Noblet,  Pesan,  Bonard,  et  la  Pierre^. 

1 .  Il  est  aisé  de  voir  que  cet  intermède,  comme  beaucoup  d'autres  passages 
de  la  pièce,  devait  être  allongé  par  des  jeux  de  scène. 

2.  Dans  toutes  les  anciennes  éditions,  il  y  a  cet  accord  irrégulier  du  parti- 
cipe avec  le  dernier  des  substantifs  auxquels  il  se  rapporte. 

3.  Et  de  disposition.  (1666,  82.)  —  Ce  mot,  qui  semble  ici  synonyme  de 
légèreté j  agilité^  adresse,  aptitude  [habilitas),  et  qu'Auger  rapproche  de  l'ad- 
jectif dispos,  se  trouve  plus  loin  dans  le  dialogue.  Euryale  dit  (acte  III, 
scène  n,  p.  i83),  en  parlant  de  la  princesse  qu'il  vient  de  voir  danser  :  «  Elle 
a  fait  éclater  ensuite  une  disposition  toute  divine.  »  On  a  vu  le  mot  employé 
ainsi  ci-dessus,  p.   85,  note  i,  à  la  fin  d'une  citation  de  Brienne. 

4.  Cet  argument  final  :  «  Lyciscas  s'étant  levé,  etc.  »,  est  ainsi  abrégé  dans 
l'édition  de  1784  :  Plusieurs  corset  trompes  de  chasse  se  /ont  entendre^  les 
valets  de  Chiens  que  Lyciscas  a  réveillés  danstnt  une  entrée.  —  Fin  du  Pro- 
logue. 


i4o        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOUR>ÉE  II. 


NOMS  DES  ACTEURS 


DE  LA    COMEDIE 


LA  PRINCESSE   D'ÉLIDE,  Mlle  de  Molière  ^ 
AGLANTE,  cousine  de  la  Princesse,  Mlle  du  Parc  '. 
CYNTHIE,  cousine  de  la  Princesse,  Mlle  de  Brie. 
PHILIS,  suivante  de  la  Princesse,  Mlle  Béjart. 
IPHITAS",  père  de  la  Princesse,  le  sieur  Hubert  ^ 


1.  L'édition  de  1668  a  retranché  de  cette  liste  les  noms  des 
comédiens. —  Voyez  ci-dessus,  p.  i3o,  au  verso  du  titre,  les  listes 
de  l'édition  de  1734. 

2.  Du  costume  de  Mlle  Molière  dans  ce  rôle  (l'habit  de  chasse- 
resse antique  de  son  entrée  eût  été  curieux  à  connaître  en  détail) 
l'inventaire  publié  par  M.  Soulié  ne  parait  mentionner  qu'  «  un  petit 
corps  en  broderie  or  et  argent  fin.  »  Voici  d'ailleurs  l'article  (p.  279)  : 
«  Une  jupe  de  taffetas  couleur  de  citron,  garnie  de  guipure;  huit 
corps  de  différentes  garnitures,  et  un  petit  corps  en  broderie  or  et 
argent  fin,  de  l'habit  de  la  Princesse  d'Élide  :  prisé  vingt  livTCs.  » 

3.  Elle  perdit  son  mari  quelques  jours  avant  que  la  comédie  fût 
donnée  à  la  ville.  Du  Parc  n'y  avait  pas  de  rôle  ;  mais  au  mois  de 
mai,  dans  la  première  journée  de  Versailles,  il  avait  récité  les  vers 
de  l'Été. 

4.  Le  nom  est  historique.  Iphitus,  ou  à  la  grecque  Iphitos  (voyez 
ci-dessus,  p.  i33,  note  3),  roi  d'Élide,  rétablit  l'institution  des  jeux 
olympiques,  que  des  guerres  continuelles  avaient  interrompus.  Cette 
restauration  eut  lieu  dans  le  commencement  du  neuvième  siècle 
avant  notre  ère. 

5.  Hubert  était  un  nouveau  venu  dans  la  troupe;   il  avait  quitté 


LA   PRINCESSE  D'ÉLIDE.  141 

EURYALE,  ou  le  prince  d'Ithaque,  le  sieur  dk  la  Grange. 
ARISTOMÈNE,  ou  le  prince  de  Messène,  le  sieur  du  Croisy. 
THÉOCLE,  ou  le  prince  de  Pjle,  le  sieur  Béjart'. 
ARBATE,  gouverneur  du  prince  d'Ithaque,  le  sieur  de  la  Tho- 

RILLIÈRE. 

MORON",  plaisant^  de  la  Princesse,  le  sieur  de  Molière, 
Un  suivant,  le  sieur  Prévost  ''. 

le  Marais  pour  le  Palais-Royal  à  Pâques  pre'ce'deiit  (1664);  il  suc- 
céda, non  dans  son  emploi,  mais  dans  sa  part  de  sociétaire,  à  Bré- 
court, qui  passait  à  l'Hôtel  de  Bourgogne. 

I.  Bejart  est  devenu  Pejart  dans  les  éditions  de  i665,  66,  78, 
7$  A,  84  A,  94  B.  Ces  trois  dernières  portent  déjà  Pejart  quatre 
lignes  plus  haut.  —  Le  manuscrit  PhiUdor,  par  simple  interversion 
des  fins  de  ligne  sans  doute,  donne  ce  rôle  de  Théocle  à  la  Tho- 
rillière,  et  le  suivant,  A''Arbate,  à  Béjart. 

a.  M.  Fritsche  dérive  le  nom  du  grec  môros^  a  sot  »,  ou  «  fou  », 
et  rappelle  que  d'Ouville  l'avait  donné  à  un  vieux  domestique  de 
sa  comédie  de  Jodelet  astrologue;  cette  pièce  est  de  1646  :  voyez  les 
frères  Parfaict,  tome  VII,  p.  6. 

3.  La  fonction  des  fous  de  cour  n'était  pas  encore  abolie;  la 
Reine  en  avait  un  en  167 1.  Mademoiselle  de  Montpensier,  dans  ses 
Mémoires  (édition  de  31.  Chéruel,  tome IV,  p.  299),  dit  avoir  appris 
de  lui  la  mort  d'un  des  enfants  de  Louis  XIV  et  de  la  Reine,  le  duc 

d'Anjou  :  «  Le  rqatin un  petit  fou,  qui  étolt  à  la  Reine,  nommé 

Bricmini,  entra  dans  ma  chambre  et  me  dit  :  «  Vous  mourez,  vous 
«  autres  grands,  comme  les  autres  :  votre  neveu  est  mort.  »  Voyez 
au  chapitre  xxv  du  Siècle  de  Louis  XIV^  où.  nous  avons  déjà  renvoyé 
dans  la  Notice.  —  Molière  composa  sans  doute  le  costume  de  Moron 
dans  le  goût  de  celui  de  Clitidas,  qu'a  décrit  l'inventaire  (M.  Soulié, 
p.  377)  :  voyez  à  la  liste  des  Amants  magnip,qucs. 

4-  «  Prévost  et  sa  femme  étaient  deux  serviteurs  de  la  troupe. 
Le  mari  était  utilisé  parfois  comme  assistant  [figurant);  il  était  à 
l'occasion  chargé  de  bouts  de  rôles.  Il  figure  nominativement  de 
loin  en  loin,  dans  les  dépenses  extraordinaires,  sur  les  livres   de 

comptes,  pour  journées  et  pour  étrennes.  »  (Taschereau,  Histoire 

de  Molière.,  5«  édition,  p.  io3.) 

—  Voici  ce  que  le  Mémoire  des  décorations   (Ms.  français  de  la 


i42        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

Bibliothèque  nationale,  n°  24  33o)  nous  apprend  sur  la  mise  en 
scène  de  la  Princesse  eT Éllde  :  «  [Le]  théâtre  est  une  forêt.  Il  faut 
un  grand  arbre  au  milieu  ;  quatre  dards,  un  soufflet.  »  Nous  ne 
devinons  pas  quel  pouvait  être  l'emploi  de  ce  dernier  accessoire; 
le  mol  avait  peut-être  un  sens  spécial  que  nous  ne  trouvons  indiqué 
nulle  part.  —  Dans  une  de  ses  planches,  qui  se  rapporte  à  la  se- 
conde journée  des  Plaisirs  de  Vile  enchantée  (voyez  à  la  Notice, 
p.  99,  et  ci-après,  fin  de  la  page  262),  Israël  Silvestre  a  représenté 
la  scène  à  im  des  moments  où  l'action  y  réunissait  tous  les  prm- 
cipaux  personnages  de  la  comédie. 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  I,  SC.  I.     -43 


ACTE  I. 


ARGUMENT 


Cette  chasse  qui  se  préparolt  ainsi  étoit  celle  d'un  prince  d'Élide, 
lequel  étant  d'humeur  galante  et  magnifique,  et  souhaitant  que  la 
princesse  sa  fille  se  résolût  à  aimer  et  à  penser  au  mariage,  qui  étoit 
fort  contre  son  inclination,  avoit  fait  venir  en  sa  cour  les  princes 
d'Ithaque,  de  Messène  et  de  Pyle ,  afin  que  dans  l'exercice  de  la 
chasse,  qu'elle  aimoit  fort,  et  dans  d'autres  jeux,  comme  des  courses 
de  chars  et  semblables  magnificences,  quelqu'un  de  ces  princes  put 
lui  plaire  et  devenir  son  époux. 


SCENE  PREMIERE. 

Euryale,  prince  d'Ithaque,  amoureux  de  la  princesse  d'Élide,  et 
^\rbate  son  gouverneur,  lequel,  indulgent  à  la  passion  du  Prince,  le 
loua*  de  son  amour,  au  lieu  de  l'en  blâmer,  en  des  termes  fort  galands. 

EURYALE,  ARBATE. 

ARBATE. 

Ce  silence  rêveur,  dont  la  sombre  habitude 

Vous  fait  à  tous  moments  chercher  la  solitude, 

Ces  longs  soupirs  que  laisse  échapper  votre  cœur, 

Et  ces  fixes  regards  si  chargés  de  langueur 

Disent  beaucoup  sans  doute  à  des  gens  de  mon  âge,     5 

Et  je  pense.  Seigneur,  entendre  ce  langage  ; 

Mais  sans  votre  congé ^,  de  peur  de  trop  risquer, 

1.  Il  a  déjà  été  dit  ci-dessus ,  p.  i3o,  !"''  aliDea,  et  nous  le  répéterons  cette 
fois  seulement,  que  l'édilion  de  1734  a  supprimé  les  divers  arguments  qui 
précèdent  les  actes  et  les  scènes  de  la  Princesse  iPElide,  négligeant  même  de 
les  joindre  au  reste  de  la  Rehition^  dont  elle  a  fait  une  sorte  d'appendice,  qu'elle 
a  placé  à  la  suite  de  cette  comédie. 

2.  Le  loue.  (1666,  68,  73,  74,  82.) 

3.  Congé ^  permission,  comme  au  vers  118  de  V Étourdi  et  dans  la  Critique 
de  f  Ecole  des  femmes,  scène  vi  (tome  III,  p.  36o). 


i44        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 
Je  n'ose  m'enhardir  jusques  à  l'expliquer. 

ELRYALE. 

Explique,  explique,  Ai  bâte,  avec  toute  licence 

Ces  soupirs,  ces  regards,  et  ce  morne  silence.  lo 

Je  te  permets  ici  de  dire  que  l'amour 

M'a  rangé  sous  ses  lois  ^,  et  me  brave  à  son  tour, 

Et  je  consens  encor  que  tu  me  fasses  honte 

Des  foiblesses  d'un  cœur  qui  souffre  qu'on  le  dompte*. 

ARBATE. 

Moi,  vous  blâmer,  Seigneur,  des  tendres  mouvements 

Où  je  vois  qu'aujourd'hui  penchent  vos  sentiments! 

Le  chagrin  des  vieux  jours  ne  peut  aigrir  mon  âme 

Contre  les  doux  transports  de  l'amoureuse  flamme  ; 

Et  bien  que  mon  sort  touche  à  ses  derniers  soleils. 

Je  dirai  que  l'amour  sied  bien  à  vos  pareils,  20 

Que  ce  tribut  qu'on  rend  aux  traits  d'un  beau  visage 

De  la  beauté  d'une  âme  est  un  clair  témoignage. 

Et  qu'il  est  malaisé  que  sans  être  amoureux 

Un  jeune  prince  soit  et  grand  et  généreux. 

C'est  une  qualité  que  j'aime  en  un  monarque;  2  5 

La  tendresse  de  cœur  ^  est  une  grande  marque  ; 

Et  je  crois  que  d'un  prince  on  peut  tout  présumer*. 

Dès  qu'on  voit  que  son  àme  est  capable  d'aimer. 

Oui,  cette  passion,  de  toutes  la  plus  belle, 

Trahie  dans  un  esprit  cent  vertus  après  elle;  3o 

Aux  nobles  actions  elle  pousse  les  cœurs. 

Et  tous  les  grands  héros  ont  senti  ses  ardeurs. 

Devant  mes  yeux,  Seigneur,  a  passé  votre  enfance, 

1.  S"us  ces  lois,  dans  les  éditions  de  1666  et  de  1668. 

2.  La  première  scène  dans  la  pièce  de  Moreto  contient  à  peu  près  les  mêmes 
développements;  seulement  le  confident  auquel  Carlos  ouvre  son  cœur  est  son 
valet  Polilla,  personnage  bouffon,  et  non,  comme  ici,  sou  gouverneur. 

3.  La  tendresse  du  cœur.  (1673,  74,  82,  1734.) 

4.  Les  éditions  de  16S2  et  de  1734  o»t  aiasi  modifié  ce  vers  : 

Que  d'un  2>rince  à  votre  âge  on  peut  tout  présumer. 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  I,  SC.  I.     i/,5 

Et  j'ai  de  vos  vertus  vu  fleurir  l'espérance  ; 

INIes  regards  observoient  en  vous  des  qualités  3  5 

Où  je  reconnoissois  le  sang  dont  vous  sortez  ; 

J'y  découvrois  un  fonds  d'esprit  et  de  lumière; 

Je  vous  trouvois  bien  fait,  l'air  grand,  et  l'âme  fière; 

Votre  cœur,  votre  adresse,  éclatoient  chaque  jour  : 

Mais  je  m'inquiétois  de  ne  voir  point  d'amour  ;  4© 

Et  puisque  les  langueui's  d'une  plaie  invincible 

Nous  montrent  que  votre  âme  à  ses  traits  est  sensible*, 

Je  triomphe,  et  mon  cœur,  d'allégresse  rempli, 

Vous  regarde  à  présent  comme  un  prince  accompli. 

EURYALE. 

Si  de  l'amour  un  temps  j'ai  bravé  la  puissance,  45 

Hélas!  mon  cher  Arbate,  il  en  prend  bien  vengeance; 

Et  sachant  dans  quels  maux  mon  cœur  s'est  abîmé, 

Toi-même  tu  voudrois  qu'il  n'eût  jamais  aimé. 

Car  enfin  vois  le  sort  où  mon  astre  me  guide  : 

J'aime,  j'aime  ardemment  la  princesse  d'Élide;  5o 

Et  tu  sais  quel  orgueil  ^,  sous  des  traits  si  charmants. 

Arme  contre  l'amour  ses  jeunes  sentiments, 

Et  comment  elle  fuit,  dans  cette  illustre  fête  ', 

Cette  foule  d'amants  qui  briguent  sa  conquête. 

Ah  !  qu'il  est  bien  peu  vrai  que  ce  qu'on  doit  aimer     5  5 

Aussitôt  qu'on  le  voit  prend  droit  de  nous  charmer, 

Et  qu'un  premier  coup  d'œil  allume  en  nous  les  flammes 

Où  le  Ciel,  en  naissant,  a  destiné  nos  âmes! 

A  mon  retour  d'Argos,  je  passai  dans  ces  lieux. 

Et  ce  passage  offrit  la  Princesse  à  mes  yeux;  60 

Je  vis  tous  les  appas  dont  elle  est  revêtue. 

Mais  de  l'œil  dont  on  voit  une  belle  statue  : 

1 .  Nous  montrent  qu'à  ses  traits  votre  cœur  est  sensible. 

(Ms.  Philidor.) 

2.  Et  tu  sais  qne  l'orgueil,  sous  des  traits  si  charmants, 
Arme  contre  l'amour  ses  jeunes  sentïraents.  {1682,  1734  ) 

3.  En  cette  illustre  fête,  (i665,  66,  68,  73,  74,  75  A,  82,  84A,  94B,  1734.) 

M01.1ÈKE.  IV  10 


i46       LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

Leur  brillante  jeunesse  observée  à  loisir 

Ne  porta  clans  mon  àme  aucun  secret  désir, 

Et  d'Ithaque  en  repos  je  revis  le  rivage,  65 

Sans  m'en  être,  en  deux  ans,  rappelé  nulle  image. 

Un  bruit  vient  cependant  à  répandre  à  ma  cour 

Le  célèbre  mépris  qu'elle  fait  de  l'amour; 

On  publie  en  tous  lieux  que  son  àme  hautaine 

Garde  pour  l'hyménée  une  invincible  haine,  70 

Et  qu'un  arc  à  la  main,  sur  l'épaule  un  carquois, 

Comme  une  autre  Diane  elle  hante  les  bois, 

N'aime  rien  que  la  chasse,  et  de  toute  la  Grèce 

Fait  soupirer  en  vain  l'héroïque  jeunesse. 

Admire  nos  esprits,  et  la  fatalité  !  7  5 

Ce  que  n'avoit  point  fait  sa  vue  et  sa  beauté. 

Le  bruit  de  ses  fiertés  en  mon  àme  fit  naître 

Un  transport  inconnu  dont  je  ne  fus  point  maître; 

Ce  dédain  si  fameux  eut  des  charmes  secrets 

A  me  faire  avec  soin  rappeler  tous  ses  traits  ;  80 

Et  mon  esprit,  jetant  de  nouveaux  yeux  sur  elle, 

M'en  refit  une  image  et  si  noble  et  si  belle, 

Me  peignit  tant  de  gloire  et  de  telles  douceurs 

A  pouvoir  triompher  de  toutes  ses  froideurs. 

Que  mon  cœur,  aux  brillants  d'une  telle  victoire',       8  5 

Vit  de  sa  liberté  s'évanouir  la  gloire  : 

Contre  une  telle  amorce  il  eut  beau  s'indigner, 

Sa  douceur  sur  mes  sens  prit  tel  droit  de  régner. 

Qu'entraîné  par  l' effort  d'une  occulte  puissance. 

J'ai  d'Ithaque  en  ces  lieux  fait  voile  en  diligence;        90 

Et  je  couvre  un  effet  de  mes  vœux  enflammés 

Du  désir  de  paroître  à  ces  jeux''  renommés. 

Où  l'illustre  Iphitas,  père  de  la  Princesse, 


1.  A  l'éclat,  à  la  vue  de  l'éclat,    en  soDgeant  à  l'éclat   d'une  telle   vic- 
toire. 

■>..  A  ses  jeux.  (i665,  66,  68,  75  A,  84  A,  94B.) 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  I,  SC.  I.     147 
Assemble  la  plupart  des  princes  de  la  Grèce. 

ARBATE. 

Mais  à  quoi  bon,  Seigneur,  les  soins  que  vous  prenez? 

Et  pourquoi  ce  secret  où  vous  vous  obstinez  ? 

Vous  aimez,  dites-vous,  celle  illustre  princesse, 

Et  venez  à  ses  yeux  signaler  votre  adresse  : 

Et  nuls  empressements,  paroles  ni  soupirs, 

Ne  l'ont  instruite  encor  de  vos  brûlants  désirs?  100 

Pour  moi,  je  n'entends  rien  à  cette  politique 

Qui  ne  veut  point  souffrir  que  votre  cœur  s'explique  ; 

Et  je  ne  sais  quel  fruit  peut  prétendre  un  amour 

Qui  fuit  tous  les  moyens  de  se  produire  au  jour. 

EURYALE. 

Et  que  ferai-je,  Arbate,  en  déclarant  ma  peine,  io5 

Qu'attirer  les  dédains  de  cette  âme  hautaine. 

Et  me  jeter  au  rang  de  ces  princes  soumis 

Que  le  titre  d'amants  lui  peint  en  ennemis  ? 

Tu  vois  les  souverains  de  Messène  et  de  Pyle 

Lui  faire  de  leurs  cœurs  un  hommage  inutile,  1 1  o 

Et  de  l'éclat  pompeux  des  plus  hautes  vertus 

En  appuyer  en  vain  les  respects  assidus  : 

Ce  rebut  de  leurs  soins  sous  un  triste  silence 

Retient  *  de  mon  amour  toute  la  violence  ; 

Je  me  tiens  condamné  dans  ces  rivaux  fameux,  1  r  5 

Et  je  lis  mon  arrêt  au  mépris  qu'on  fait  d'eux. 

ARBATE. 

Et  c'est  dans  ce  mépris  et  dans  cette  humeur  fière 
Que  votre  âme  à  ses  vœux  doit  voir  plus  de  lumière, 
Puisque  le  sort  vous  donne  à  conquérir  un  cœur 
Que  défend  seulement  une  jeune  froideur  ^,  1 1  o 

Et  qui  n'impose  point  à  l'ardeur  qui  vous  presse 


1.  Retient  sous  un  triste  silence,  dans  un  triste  silence. 

2,  Une  simple  froideur.  (1682,  1734.) 


i48        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

De  quelque  attachement  Tinvincible  tendresse*. 

Un  cœur  préoccupé^  résiste  puissamment; 

Mais  quand  une  âme  est  libre,  on  la  force  aisément  ; 

Et  toute  la  fierté  de  son  indifférence  1 2  5 

N'a  rien  dont  ne  triomphe  un  peu  de  patience. 

Ne  lui  cachez  donc  plus  le  pouvoir  de  ses  yeux, 

Faites  de  votre  flamme  un  éclat  glorieux, 

Et  bien  loin  de  trembler  de  l'exemple  des  autres. 

Du  rebut  de  leurs  vœux  enflez  l'espoir  des  vôtres  '.   1 3o 

Peut-être  pour  toucher  ces  sévères  appas  * 

Aurez- vous  des  seci^ets  que  ces  princes  n'ont  pas  ; 

Et  si  de  ses  fiertés  l'impérieux  caprice 

Ne  vous  fait  éprouver  un  destin  plus  propice. 

Au  moins  est-ce  un  bonheur,  en  ces  extrémités,         1 3  5 

Que  de  voir  avec  soi  ses  rivaux  rebutés. 

EURYALE. 

J'aime  à  te  voir  presser  cet  aveu  de  ma  flamme  : 

Combattant  mes  raisons,  tu  chatouilles  mon  âme  ; 

Et  par  ce  que  j'ai  dit  je  voulois  pressentir 

Si  de  ce  que  j'ai  fait  tu  pourrois  m'applaudir.  140 

Car  enfin,  puisqu'il  faut  t'en  faire  confidence, 

On  doit  à  la  Princesse  expliquer  mon  silence, 

Et  peut-être,  au  moment  que  je  t'en  parle  ici. 

Le  secret  de  mon  cœur,  Arbate,  est  éclairci. 

Cette  chasse  où,  pour  fuir  la  foule  qui  l'adore,  145 

Tu  sais  qu'elle  est  allée  au  lever  de  l'aurore, 


1.  Oppose,  au  lieu  d'imposé,  est  telliment  le  mot  propre,  qu'il  est  impos- 
sible de  ne  p;\s  soupçonner  ici  une  faute  d'impression.  {IVote  d'Auger.)  —  La 
soupçonner  peut-être,  mais  on  est  loin,  croyons-nous,  d'en  être  sûr.  Le  sens 
pourrait  bien  être  :  «  N'impose  pas  à  votre  amour  (la  cro3'ance  à)  quelque 
tendre  et  invincible  attacliement,  ne  le  lui  impose  pas  à  croire.  »  C'est  pous- 
ser loin  la  concision,  mais  le  tour  n'est  pourtant  pas  inintelligible. 

2.  Préoccupé j  au  sens  propre,  déjà  occupé,   déjà  pris  et  maîtrisé. 

3.  Que  le  rebut  de  leurs  vœux  augmente  en  vous  l'esjjoir  du  succès  des  vô- 
tres. —  Pbilidor  dans  ce  vers  a  écrit  Jeux  au  lieu  de  vœux. 

4.  Ses  sévères  appas.  (i665,  66,  68,  73,  74,  75  A,  82,  84A,  94  B,  1734.) 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  I,  SG.  I.     149 

Est  le  temps  dont  IMoron^  pour  déclarer  mon  feu, 
A  pris.... 

ARBATE. 

Moron,  Seigneur? 

EURYALE. 

Ce  choix  t' étonne  un  peu: 
Par  son  titre  de  fou  tu  crois  le  bien  conuoître  ; 
Mais  sache  qu'il  l'est  moins  qu'il  ne  le  veut  paroître,  i  5o 
Et  que,  malgré  l'emploi  qu'il  exerce  aujourd'hui, 
Il  a  plus  de  bon  sens  que  tel  qui  rit  de  lui. 
La  Princesse  se  plaît  à  ses  bouffonneries  ; 
Il  s'en  est  fait  aimer  par  cent  plaisanteries, 
Et  peut,  dans  cet  accès ^,  dire  et  persuader                i55 
Ce  que  d'autres  que  lui  n'oseroient  hasarder; 
Je  le  vois  propre  enfin  à  ce  que  j'en  souhaite  : 
Il  a  pour  moi,  dit-il,  une  amitié  parfaite, 
Et  veut,  dans  mes  Etats  ayant  reçu  le  jour. 
Contre  tous  mes  rivaux  appuyer  mon  amour.               160 
Quelque  argent  mis  en  main  pour  soutenir  ce  zèle 

SCÈNE  IL 

Moron,  représenté  par  le  sieur  de  Molière,  arrive,  et  ayant  le 
souvenir  d'un  furieux  sanglier,  devant  lequel  il  avoit  fui  à  la  chasse, 
demande  secours,  et  rencontrant  Euryale  et  Arbate,  se  met  au  mi- 
lieu d'eux  pour  plus  de  sûreté,  après  leur  avoir  témoigné  sa  peur, 
et  leur  disant  cent  choses  plaisantes  sur  son  peu  de  bravoure. 

MORON,  ARDATE,  EURYALE'. 

A  4 

MORON,  sans  être  vu    . 

Au  secours!  sauvez-moi  de  la  béte  cruelle. 

1.  Est  le  temps  que  Moron.  (i665,  68,  73,  74,  75  A,  82,  84  A,  94B,  1734.) 

2.  Dans  cette  entrevue,  dans  cet  accès  qu'il  doit  avoir  auprès  d'elle  durant 
la  chasse. 

3.  EuRiALE,  Arbate,  Moron.  (1734.) 

4.  Moron,  derrière  le  théâtre.  (1734.)  Quatre  lignes  plus  loin,  l'édition  do 
1734  a  la  même  variante. 


i5o        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

EURYALE. 

Je  pense  ouïr  sa  voix. 

MORON,  sans  être  vu. 

A  moi,  de  grâce,  à  moi  ! 

EURYALE. 

Cest  lui-même.  Où  court-il  avec  un  tel  effroi? 

MORON  ^. 

Où  pourrai-je  éviter  ce  sanglier®  redoutable  ?  i65 

Grands  Dieux,  préservez-moi  de  sa  dent  effroyable. 
Je  vous  promets,  pourvu  qu'il  ne  m'attrape  pas, 
Quatre  livres  d'encens,  et  deux  veaux  des  plus  gras^. 
Ha!  je  suis  mort. 

EURYALE. 

Qu'as-tu  ? 

MORON. 

Je  vous  croyois  la  bête 
Dont  à  me  diffamer*  j'ai  vu  la  gueule  prête,  i  70 

Seigneur,  et  je  ne  puis  revenir  de  ma  peur. 

EURYALE. 

Qu'est-ce  ? 

MORON. 

O  !  que  la  Princesse  est  d'une  étrange  humeur, 


1.  MoRON,  entrant  sans  voir  personne.  (1734.) 

2.  Sanglier,  en  deux  syllabes,  connue  dans  ce  vers  de  la  Fontaine  (fable  xix 
du  livre  II,  vers  4)  : 

Mais  beaux  et  bons  sangliers,  daims  et  cerfs  bons  et  beaux, 

3.  Rencontrant  Euriale,  que  dans  sa  Jrajeur  il  prend  pour  le  sanglier  qu'il 
évite.  (1734.) 

4.  Diffamer^  dans  le  sens  de  défigurer,  blesser.  M.  Littré  cite  un  exemple  de 
VHistoire  universelle  d'Agrippa  d'Aubigné  (livre  V,  chapitre  xxiv,  tome  I, 
p.  335  de  l'édition  de  i(5i6),  011  il  est  question  de  soldats  qui  maltraitaient 
des  femmes  et  «  les  diffamoient  de  coups.  »  Furetière  (1690)  explique  aussi 
ce  verbe,  dans  deux  exemples,  par  salir,  gâter,  déjîgurer, mah  il  ajoute  :  <(  en 
ce  sens,  il  est  bas.  »  —  Pbilidor  a  cru  devoir  changer  le  mot;  on  lit  dans 
sa  copie  : 

Dont  à  me  dévorer  j'ai  vu  la  gueule  prête. 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  I,  SC.  11.     i5i 

Et  qu'à  suivre  la  chasse  et  ses  extravagances 

Il  nous  faut  essuyer  de  sottes  complaisances'! 

Quel  diable  de  plaisir  trouvent  tous  les  chasseurs      1 7  5 

De  se  voir  exposés  à  mille  et  mille  peurs  ? 

Encore  si  c'étoit  qu'on  ne  fût  qu'à  la  chasse 

Des  lièvres,  des  lapins,  et  des  jeunes  daims,  passe  : 

Ce  sont  des  animaux  d'un  naturel  fort  doux, 

Et  qui  prennent  toujours  la  fuite  devant  nous.  180 

Mais  aller  attaquer  de  ces  bêtes  vilaines 

Qui  n'ont  aucun  respect  pour  les  faces  humaines, 

Et  qui  courent  les  gens  qui  les  veulent  courir, 

C'est  un  sot  passe-temps,  que  je  ne  puis  souffrir. 

EURYALE. 

Dis-nous  donc  ce  que  c'est. 

2 

MORON,  en  se  tournant  . 

Le  pénible  exercice         i85 
Où  de  notre  Princesse  a  volé  le  caprice  ! . . . 
J'en  aurois  bien  juré  qu'elle  auroit  fait  le  tour; 
Et  la  course  des  chars  se  faisant  en  ce  jour, 
Il  falloit  affecter  ce  contre-temps  de  chasse, 
Pour  mépriser  ces  jeux^  avec  meilleure  grâce,  190 

Et  faire  voir JNIais  chut.  Achevons  mon  récit, 

Et  reprenons  le  fd  de  ce  que  j'avois  dit. 
Qu'ai-je  dit? 

EURYALE. 

Tu  parlois  d'exercice  pénible. 

MORON. 

Ah  !  oui.  Succombant  donc  à  ce  travail  horrible 

(Car  en  chasseur  fameux  j'étois  enharnaché,  195 


1.  Il  nous  faut  passer  par...,  il  faut  nous  imposer   de  sottes  complaisan- 
ces. 

2.  Cette  indication  manque  dans  le  manuscrit  PLilidor,  ainsi  que  dans  l'édi- 
tion de  1734. 

3.  Pour  mépriser  ses  jeux.  (i665,  ySA.) 


i52      LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

Et  dès  le  point  du  jour  je  m'étois  découché  ',  ) 

Je  me  suis  écarté  de  tous  en  galand  homme, 

Et  trouvant  un  Heu  propre  à  dormir  d'un  bon  somme, 

J'essayois  ma  posture,  et  m' ajustant  bientôt, 

Prenois  déjà  mon  ton  pour  ronfler  comme  il  faut,      200 

Lorsqu'un  murmure  affreux  m'a  fait  lever  la  vue', 

Et  j'ai  d'un  vieux  buisson  de  la  forêt  touffue 

Vu  sortir  un  sanglier  d'une  énorme  grandeur, 

Pour 

ELRYALE. 

Qu'est-ce? 

MORON, 

Ce  n'est  rien.  N'ayez  point  de  frayeur, 
Mais  laissez-moi  passer  entre  vous  deux,  pour  cause  :  2  o  5 
Je  serai  mieux  en  main  pour  vous  conter  la  chose. 
J'ai  donc  vu  ce  sanglier,  qui  par  nos  gens  chassé, 
Avoit  d'un  air  affreux  tout  son  poil  hérissé; 
Ses^  deux  yeux  flamboyants  ne  lançoient  que  menace, 
Et  sa  gueule  faisoit  une  laide  grimace,  2  r  0 

Qui,  parmi  de  l'écume,  à  qui  l'osoit  presser 
IMontroit  de  certains  crocs — je  vous  laisse  à  penser! 
A  ce  terrible  aspect  j'ai  ramassé  mes  armes  ; 
Mais  le  faux  animal*,  sans  en  prendre  d'alarmes. 


1 .  Se  découcher,  se  lever.  Voici,  de   cet  archaïsme,  un  exemple  cité  par 
M.  Littré,  où  le  verbe  est  suivi  d'un  régime  : 

Puis  quand  l'aube  se  découche 
De  sa  jaunissante  couclie. 
Pour  nous  éclairer  le  jour 

(Joachim  du  Bellay,  la  Complainte  du  désespère,  dans  Iq  Eecueil  de 

poésie  présenté  à Madame  Marguerite,  sœur  unique  du  Roi,.., 

feuillet  79  v°;  ce  Recueil  est  compris  dans  les  OEuvres  françaises, 
Paris,  iSôg.) 

2,  Me  fait  lever  la  vue.  (i66S.) 

3    Ces,  pour  ses,  dans  les  éditions  antérieures  à  1682,  sauf  celles  de  i668j 
74,  75A,  84A. 

4.  Le  faux  animal ^  le  perfide  animal. 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  I,  SC.  II.     i53 
Est  venu  droit  à  moi,  qui  ne  lui  disois  mot.  2i5 

AUBATE. 

Et  tu  l'as  de  pied  ferme  attendu  ? 

MORON. 

Quelque  sot. 
J'ai  jeté  tout  par  terre  et  couru  comme  quatre. 

ARBATE. 

Fuir  devant  un  sanglier,  ayant  de  quoi  l'abattre  ! 
Ce  trait,  Moron,  n'est  pas  généreux.... 

MOROX. 

J'y  consens  : 
Il  n'est  pas  généreux,  mais  il  est  de  bon  sens.  220 

ARBATE. 

Mais  par  quelques  exploits  si  l'on  ne  s'éternise  — 

MORON. 

Je  suis  votre  valet,  et  j'aime  mieux  qu'on  dise  *  : 

«  C'est  ici  qu'en  fuyant,  sans  se  faire  prier, 

Moron  sauva  ses  jours  des  fureurs  d'un  sanglier,  » 

Que  si  l'on  y  disoit^  :  «  Voilà  l'illustre  place  29.5 

Où  le  brave  Moron,  d'une  héroïque  audace 

Affrontant  d'un  sanglier  l'impétueux  effort, 

Par  un  coup  de  ses  dents  vit  terminer  son  sort'.  » 

EURYALE. 

Fort  bien 

MORON. 

Oui,  j'aime  mieux,  n'en  déplaise  à  la  gloire, 
Vivre  au  monde  deux  jours,  que  mille  ans  dans  l'histoire. 

1.  Je  suis  votre  valet,  j'aime  mieux  que  l'on  dise.  (1682,  1734.)  —  Cette 
variante  est  sans  doute  la  conséquence  d'un  oubli  typographique  des  éditions 
de  1673,  1674,  qui  impriment  ainsi  ce  vers  : 

Je  suis  votre  valet,  j'aime  mieux  qu'on  dise. 

2.  Que  si  l'on  disoit  ici,  à  cette  place,  ou  dans  l'inscription  qui  rappel- 
lerait ma  mort. 

3.  Le  Ménagiana  (édition  de  1729,  addition  de  la  Monnoye,  tome  III, 
p.  i54  et  i55)  veut  voir  ici  une  imitation  de  cette  phrase  d'une  lettre  de  l'A- 


i54        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

EURYALE. 

En  effet,  ton  trépas  fàcheroit  tes  amis; 
Mais  si  de  ta  frayeur  ton  esprit  est  remis, 
Puis-je  te  demander  si  du  feu  qui  me  brûle...? 

MORON. 

Il  ne  faut  point*,  Seigneur,  que  je  vous  dissimule: 

Je  n'ai  rien  fait  encore,  et  n'ai  point  rencontré  2  35 

De  temps  pour  lui  parler  qui  fût"  selon  mon  gré. 

L'office  de  bouffon  a  des  prérogatives  ^  ; 

Mais  souvent  on  rabat  nos  libres  tentatives. 

Le  discours  de  vos  feux  est  un  peu  délicat, 

Et  c'est  chez  la  Princesse  une  affaire  d  Etat.  240 

Vous  savez  de  quel  titre  elle  se  glorifie, 

Et  qu'elle  a  dans  la  tête  une  philosophie 

Qui  déclare  la  guerre  au  conjugal  lien, 

Et  vous  traite  l'Amour  de  déité  de  rien. 

Pour  n'effaroucher  point  son  humeur  de  tigresse,      245 

Il  me  faut  manier  la  chose  avec  adresse  ; 

Car  on  doit  regarder  comme  l'on  parle  aux  grands, 

Et  vous  êtes  parfois  d'assez  fâcheuses  gens. 

Laissez-moi  doucement  conduire  cette  trame. 

Je  me  sens  Jà  pour  vous  un  zèle  tout  de  flamme  :      aSo 

rétin  à  Battista  Strozzi  (livre  P""  de  ses  lettres,  Paris,  1609,  tome  I,  feuil- 
let 189  r°)  :  È  meglio  per  la  pelle  vostra  che  si  dica  :  a.  Qui  fuggl  il  taie ^  n 
che  :  <€  Qui  mort  il  cotale.  » 

1.  Il  ne  faut  pas.  (1668,  73,  74,  82,  1734.) 

2.  L'édition  originale  et  quelques  autres  testes  antérieurs  à  16S2  portent 
yîif,  sans  Vs  ni  l'accent  signes  du  subjonctif. 

3.  Le  personnage  de  la  pièce  espagnole,  qui  y  joue  à  peu  près  le  même  rôle 
que  Moron  auprès  de  la  Princesse,  est  le  valet  de  Carlos,  Polilla.  «  Pour  secon- 
der la  passion  de  son  maître,  dit  Auger  à  la  fin  de  cette  scène,  il  se  déguise 
en  médecin  et  se  présente  à  la  princesse  Diana  comme  ayant  des  remèdes  in- 
faillibles contre  l'amour.  Diana  prend  goût  à  ses  bouffonneries,  le  retient  au- 
près d'elle,  et  l'emploie  dans  tous  les  expédients  qu'elle  imagine  pour  vaincre 
et  punir  l'apparente  froideur  de  Carlos.  Il  est  peu  vraisemblable  qu'une  prin- 
cesse se  confie  ainsi  à  un  diseur  de  quolibets  qu'elle  n'a  jamais  vu.  Mobère  a 
évité  cette  faute,  en  faisant  de  Moron  un  personnage  déjà  établi  à  la  cour,  et 
en  possession  d'y  parler  librement  à  tout  le  monde.  » 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE.  —  ACTE  I,  SC.  II.      i55 

Vous  êtes  né  mon  prince,  et  quelques  autres  nœuds 

PouiToient  contribuer  au  bien  que  je  vous  veux. 

Ma  mère,  dans  son  temps,  passoit  pour  assez  belle, 

Et  naturellement  n'étoit  pas  fort  cruelle; 

Feu  votre  père  alors,  ce  prince  généreux,  2  55 

Sur  la  galanterie  étoit  fort  dangereux  ; 

Et  je  sais  qu'Elpéuor,  qu'on  appeloit  mon  père 

A  cause  qu'il  étoit  le  mari  de  ma  mère, 

Contoit  pour  grand  honneur  aux  pasteurs  d'aujourd'hui 

Que  le  Prince  autrefois  étoit  venu  chez  lui,  260 

Et  que  durant  ce  temps  il  avoit  l'avantage 

De  se  voir  salué  de  tous  ceux  du  village  '. 

Baste,  quoi  qu'il  en  soit,  je  veux  par  mes  travaux 

Mais  voici  la  Princesse  et  deux  de  vos  rivaux^. 


1.  Hamilton,  au  commencement  du  chapitre  m  des  HJènioires  de  Gramont^ 
n'a  point  fait  scrupule  de  prêter  à  son  licros  une  plaisanterie  du  même  genre  : 
«  Je  ne  sais  peut-être  pas,  dit  le  chevalier  à  Matha,  qu'il  n'a  tenu  qu'à  mon 
père  d'être  fils  de  Henri  IV  !  Le  Roi  vouloit  à  toute  force  le  reconnoître,  et 
jamais  ce  traître  d'homme  n'y  voulut  consentir.  Vois  un  peu  ce  que  ce  seroit 
que  les  Gramont  sans  ce  beau  travers  :  ils  auroient  le  pas  devant  les  César  de 
Vendôme.  Tu  as  beau  rire,  c'est  l'évangile.  » 

2.  Et  deux  de  nos  rivaux.  (1734.) 


i56        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURXEE  II. 


SCENE  III. 

La  princesse  d'Elide  parut  ensuite,  avec  les  princes  de  Messène 
et  de  Pjle,  lesquels  firent  remarquer  en  eux  des  caractères  bien 
diffe'rents  de  celui  du  prince  d'Ithaque,  et  lui  cédèrent  dans  le  cœur 
de  la  Princesse  tous  les  avantages  qu'il  y  pouvoit  désirer.  Cette  ai- 
mable princesse  ne  témoigna  pas  pourtant  que  le  mérite  de  ce  prince 
eût  fait  aucune  impression  sur  son  esprit,  et  qu'elle  l'eût  quaei  re- 
marqué; elle  témoigna  toujours,  comme  une  autre  Diane,  n'aimer 
que  la  chasse  et  les  forêts;  et  lorsque  le  prince  de  3Iessène  '  voulut 
lui  faire  valoir  le  service  qu'il  lui  avoit  rendu*,  en  la  défaisant  d'un 
fort  grand  sanglier  qui  l'avoit  attaquée,  elle  lui  dit  que,  sans  rien 
diminuer  de  sa  reconnoissance,  elle  trouvoit  son  secours  d'autant 
moins  considérable,  qu'elle  en  avoit  tué  toute  seule  d'aussi  furieux, 
et  fût  peut-être  bien  encore  venue  à  bout  de  celui-ci. 

LA  PRINCESSE  et  sa  suite.  ARISTOMÈNE,  THÉOCLE, 
EURYALE,  ARBATE,  MORON^ 

ARISTOMÈNE, 

Reprochez-vous,  Madame,  à  nos  justes  alarmes         26  5 

Ce  péril  dont  tous  deux  avons  sauvé  vos  charmes  ? 

J'aurois  pensé,  pour  moi,  qu'abattre  sous  nos  coups 

Ce  sanglier  qui  portoit  sa  fureur  jusqu'à  vous, 

Etoit  une  aventure  (ignorant  votre  chasse) 

Dont  à  nos  bons  destins  nous  dussions  rendre  grâce  ; 

Mais  à  cette  froideur  je  connois  clairement 

Que  je  dois  concevoir  un  autre  sentiment, 

Et  quereller  du  sort  la  fatale  puissance 

Qui  me  fait  avoir  part  à  ce  qui  vous  offense. 

THÉOCLE. 

Pour  moi,  je  tiens,  Madame,  à  sensible  bonheur        255 

1.  Et  le  prince  de  Pyle  :  voyez  la  scène  même  que  cet  argument  précède  et 
résume. 

2.  a  Le  service  qui  lui  avoit  rendu,  »  dans  les  éditions  de  1664  et  i665. 

3.  La  Prinxesse,  Aglante,  Cinthie,  Aristosièse,  Théocle,  Ecriale,  Phi- 
t-is,  Arbate,  Moron.  (1734.) 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE.  —  ACTE  I,  SC.  III.     157 

L'action  où  pour  vous  a  volé  tout  mon  cœur, 

Et  ne  puis  consentir,  malgré  votre  murmure, 

A  quereller  le  sort  d'une  telle  aventure. 

D'un  objet  odieux  je  sais  que  tout  déplaît; 

Mais,  dût  votre  courroux  être  plus  grand  qu'il  n'est,    280 

C'est  extrême  plaisir,  quand  l'amour  est  extrême. 

De  pouvoir  d'un  péril  affranchir  ce  qu'on  aime. 

LA    PRINCESSE. 

Et  pensez-vous.  Seigneur,  puisqu'il  me  faut  parler, 

Qu'il  eût  en  ce  péril  de  quoi  tant  m'ébranler*. 

Que  l'arc  et  que  le  dard,  pour  moi  si  pleins  de  charmes, 

Ne  soient  entre  mes  mains  que  d'inutiles  armes, 

Et  que  je  fasse  enfin  mes  plus  fréquents  emplois 

De  parcourir  nos  monts,  nos  plaines  et  nos  bois, 

Pour  n'oser,  en  chassant,  concevoir  l'espérance 

De  suffire,  moi  seule,  à  ma  propre  défense?  290 

Certes,  avec  le  temps,  j'aurois  bien  profité 

De  ces  soins  assidus  dont  je  fais  vanité, 

S'il  falloit  que  mon  bras,  dans  une  telle  quête, 

Ne  put  pas  triompher  d'une  chétive  bête  ! 

Du  moins  si,  pour  prétendre  à  de  sensibles  coups^,  295 

Le  commun  de  mon  sexe  est  trop  mal  avec  vous, 

D'un  étage  plus  haut  accordez-moi  la  gloire, 

Et  me  faites  tous  deux  cette  grâce  de  croire, 

Seigneurs^,  que,  quel  que  fût  le  sanglier  d'aujourd'hui. 

J'en  ai  mis  bas  sans  vous  de  plus  méchants  que  lui.    3 00 


1.  Qu'il  eût  eu,  ce  péril,  de  quoi  tant  m'ébranler  ?  (1682,  ms.  Philidur, 
1734.)  —  L'usage  autorisait-il  quelquefois  cette  suppression  de  l'adverbe^? 
L'ancienne  langue  disait  :  il  a^  au  lieu  d'il  y  a  :  voyez  la  Grammaire  historique 
de  M.  Brachet,  p.  233. 

2.  Auger  discute  longuement  sur  la  signification  de  ce  vers.  Il  nous  paraît 
vraisemblable  qu'elle  est  celle-ci  :  «  Du  moins  si  vous  croyez  mon  sexe  incapa- 
ble de  coups  sensibles,  d'exploits  aussi  frappants  (que  de  tuer  un  sanglier) » 

Il  est   peu  probable  que  le  mot  coup  soit  pris  ici  au  sens  propre  et  jibysique, 
comme  le  croit  Auger. 

3.  Seigneur,  sans  le  signe  du  pluriel,  dans  les  éditions  de  1G74  et  de  i68a. 


i58        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

THÉOCLE. 

Mais,  Madame,... 

LA    PRINCESSE. 

Hé  bien,  soit.  Je  vois  que  votre  envie 
Est  de  persuader  que  je  vous  dois  la  vie  : 
.l'y  consens.  Oui,  sans  vous,  c'étoit  fait  de  mes  jours; 
Je  rends  de  tout  mon  cœur  grâce  à  ce  grand  secours; 
Et  je  vais  de  ce  pas  au  Prince,  pour  lui  dire  3o5 

Les  bontés  que  pour  moi  votre  amour  vous  inspire. 


SCENE  IV. 

EURYALE,  MORON,  ARBATE. 

MOnON. 

Heu^  !  a-t-on  jamais  vu  de  plus  farouche  esprit? 
De  ce  vilain  sanglier  Theureux  trépas  l'aigrit. 
O!  comme  volontiers  j'aurois  d'un  beau  salaire 
Récompensé  tantôt  qui  m'en  eût  su  défaire  !  3 1  o 

ARBATE^. 

Je  vous  vois  tout  pensif,  Seigneur,  de  ses  dédains; 
Mais  ils  n'ont  rien  qui  doive  ^  empêcher  vos  desseins. 
Son  heure  doit  venir,  et  c'est  à  vous  possible* 
Qu'est  réservé  l'honneur  de  la  rendre  sensible. 

MOUON. 

Il  faut  qu'avant  la  course  elle  apprenne  vos  feux,      3 1  5 
Et  je.... 

1.  Hé!  (i666,  68,  73,  74,  82,  97,  1710,  34.)  L'édition  de  171 8  commence 
le  vers  par  Hé!  suivi  de  heu,  ou  plutôt,  par  suite  d'une  faute  d'impression. 
de  hen  : 

Hé!  lien  a-t-on  jamais  vu...? 

2.  Arbate,  à  Euriale.  (1734.) 

3.  Doivent^  au  pluriel,  faute  commune  à  l'édition  originale  et  à  celles  de 
i665,  66. 

4.  Peut-être. 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE.  —  ACTE  I,  SC.  IV.     iSg 

EURYALE. 

Non,  ce  n'est  plus,  Moron,  ce  que  je  veux. 
Garde-toi  de  rien  dire,  et  me  laisse  un  peu  faire  : 
J'ai  résolu  de  prendre  un  chemin  tout  contraire. 
Je  vois  trop  que  son  cœur  s'obstine  à  dédaigner 
Tous  ces  profonds  respects  qui  pensent  la  gagner;    320 
Et  le  dieu  qui  m'engage  à  soupirer  pour  elle 
M'inspire  pour  la  vaincre  une  adresse  nouvelle. 
Oui,  c'est  lui  d'où  me  vient  ce  soudain  mouvement, 
Et  j'en  attends  de  lui  l'heureux  événement. 

ARBATE. 

Peut-on  savoir,  Seigneur,  par  où  votre  espérance...? 

EURYALE. 

Tu  le  vas  voir.  Allons,  et  garde  le  silence*. 

I.  L'édition  de   1784  place  ici  ces  premiers  mots  de  l'intermède  qai  suit 
l'acte  I  : 

MORON. 

Jusqu'au  revoir. 

—  Dans  la  pièce  espagnole  (journée  I'^,  scène  iv),  Carlos  s'avise  ainsi  tout  a 
coup  d'un  moyen  qu'il  croit  sûr  pour  vaincre  la  froideur  de  la  Princesse,  et, 
comme  ici  Euryale,  Carlos  éveille  l'intérêt  du  spectateur  en  ne  disant  pas  d'a- 
bord à  sou  confident  quel  est  son  stratagème. 


FIN    DU    PREMIER    ACTE. 


i6o        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  IL 

DEUXIÈME  INTERMÈDE\ 


ARGUMENT. 

L'agréable  Moron  laissa  aller  le  Prince, pour  parler  de  sa  passion 
naissante  aux  bois  et  aux  rocbers*  ;  et  faisant  retentir  partout  le 
beau  nom  de  sa  bergère  Philis,  un  e'cho  ridicule  lui  répondant  bi- 
zarrement, il  y  prit  si  grand  plaisir,  que,  riant  en  cent  manières,  il 
fit  répondre  autant  de  fois  cet  éclio,  sans  témoigner  d'en  être  en- 
nuyé. Mais  un  ours  vint  interrompre  ce  beau  divertissement,  et  le 
surprit  si  fort  par  cette  vue  peu  attendue,  qu'il  donna  des  sensibles 
marques^  de  sa  peur:  elle  lui  fit  faire*  devant  l'ours  toutes  les  sou- 
missions dont  il  se  put  aviser  pour  l'adoucir.  Enfin,  se  jetant  à  un 
arbre  pour  y  monter,  comme  il  vit  que  l'ours  y  vouloit  grimper 
aussi  bien  que  lui,  il  cria  au  secours  d'une  voix  si  liante,  qu'elle 
attira  liuit  paysans  armés  de  bâtons  à  deux  bouts  et  d'épieux,  pen- 
dant qu'un  autre  ours  parut  en  suite  du  premier.  Il  se  fit  un  com- 
bat qui  finit  par  la  mort  d'un  des  ours,  et  par  la  fuite  de  l'autre". 


SCENE  PREMIERE. 

MORON. 
Jusqu'au  revoir.  Pour  moi,  je  reste  ici,  et  j'ai  une 


1.  Premier  intermède.  (1734.)  On  a  vu  ci-dessus,  p.  i3o  et  note  »,  que  l'é- 
dition de  1734  donnait  au  j)remier  intermède  le  nom  de  prologue, 

2.  Aux  bois  et  autres  rochers.  (1668.) 

3.  De  sensibles  marques.  (1673,  74,  82.) 

4.  Dans  l'édition  originale  :  «  il  lui  fît  faire  ».  La  correction  est  déjà  faite 
dans  les  textes  de  1674  et  1682. 

5.  Il  est  assez  singulier  qu'après  avoir  mentionné  ici  deux  ours  (et  il  y  en 
eut  deux  en  effet,  comme  on  le  voit  par  le  Livret  in-4''  :  ci-après,  p.  246)» 
on  ne  parle  plus  que  d'un  seul  dans  les  scènes  qui  vont  suivre.  Tout  dans 
cette  pièce  semble  porter  la  trace  de  la  précipitation  et  de  la  négligence  dans 
les  détails.  C'est  du  reste  ce  dont  Molière  lui-même  avertit  dans  VAvis  qui  suit 
les  vers  par  lesquels  commence  la  i''^  scène  du  II*  acte  (ci-après,  p.  166), 
quand  il  avoue  que,  pressé  par  un  commandement  du  B.oi,  il  a  dû  terminer 


LA  PRINCESSE,  ETC.  —  INTERM.   II,  SC.  I.     i6i 

petite  conversation  à  faire  avec  ces  arbres  et  ces  ro- 
chers * . 

Bois,  prés,  fontaines,  fleurs,  qui  voyez  mon  teint  blême. 
Si  vous  ne  le  savez,  je  vous  apprends  que  j'aime. 

Philis  est  l'objet  charmant 

Qui  lient  mon  cœur  à  l'attache; 

Et  je  devins  son  amant 

La  voyant  traire  une  vache. 
Ses  doigts  tout  pleins  de  lait,  et  plus  blancs  mille  fois, 
Pressoient  les  bouts  du  pis  d'une  grâce  admirable. 

Ouf!  Cette  idée  est  capable 

De  me  réduire  aux  abois. 

Ah!  Philis!  Philis!  Philis! 

Ah^,  hem,  ah,  ah,  ah,  hi,  hi,  hi,  oh,  oh,  oh,  oh'. 
Voilà  un  écho  qui  est  bouffon!  hom,  hom,  hom,  ha, 
ha,  ha,  ha,  ha*. 

Uh,  uh,  uh.  Voilà  un  écho  qui  est  bouffon! 


en  prose  la  pièce  commencée  en  vers,  «  et  passer  légèrement  sur  plusieurs 
scènes  qu'il  aurait  étendues  davantage  s'il  avait  eu  plus  de  loisir.  » 

1.  A  faire  aux  arbres  et  rocliers.    (1668.) 

2.  L'édition  de  1734  dispose  oinsi  ce  passage,  faisant  de  cette  fin  de  scène 
la  scÈXE  II,  et  de  la  suivante  la  scène  m  : 

MORON,     UN    ÉCHO. 

l'Écho.  Pliilis.  —  moro\.  Ah!  —  l'écho.  Ali  !  — moron.  Hem.  — l'écho. 
Hem.  —  MORON.  Ah  !  ah  !  —  l'écho.  Ah  !  —  moron.  Hi,  hi.  —  l'écho.  Hi. 

MORON.    Oh.    I.'ÉCHO.     Oh.   MORON.  Oh.   l'ÉCHO.    Oh.      MORON. 

Voilà  un  écho  qui  est  bouffon.  —  l'Écho.  On.  —  moron.  Hon.  —  l'écho. 
Hon.  —  MORûN.  Ah  !  —  l'écho.  Ah  !  —  moron.  Hu.  —  l'écho.  Eu.  —  moron. 
Voilà  un  écho  qui  est  bouffon. 

SCÈNE  III. 
MORON,  apercevant  un  ours  qui  vient  à  lut. 
Ah  !  Monsieur  l'ours.... 

3.  Ah!  hem.  Ah  ah  ah!  hi  hi  hi  hi.  Oh  oh  oh  oh.  (i665,  &&,  68,  73, 
74,  75  A,  82,  97,  1710,  18.)  —  Ah!  hem.  Ah  ah  ah  !  hi  hi  hi  hi.  Oh  oh  ob. 
{1684  A,  94  B) 

4.  Hom,  ha  ha  ha  ha.  (i666,   68,  78,  74,  82.) 

Molière,  iv  ii 


i62        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  IL 

SCÈNE    II. 

Un  ours,  MORON. 

MORON. 

Ah!  Monsieur  Tours,  je  suis  votre  serviteur  de  tout 
mon  cœur.  De  grâce,  épargnez-moi.  Je  vous  assure  que 
je  ne  vaux  rien*  du  tout  à  manger,  je  n'ai  que  la  peau 
et  les  os,  et  je  vois  de  certaines  gens  là-bas  qui  seroient 
bien  mieux  votre  affaire.  Eh!  eh!  eh^!  Monseigneur, 
tout  doux,  s'il  vous  plaît*.  Là,  là,  là,  là.  Ah!  Monsei- 
gneur, que  Votre  Altesse  est  jolie  et  bien  faite  !  Elle  a 
tout  à  fait  l'air  galand  et  la  taille  la  plus  mignonne  du 
monde.  Ali!  beau  poil,  belle  tête,  beaux  yeux  brillants 
et  bien  fendus!  Ah!  beau  petit  nez!  belle  petite  bou- 
che! petites  quenottes  jolies!  Ah!  belle  gorge!  belles 
petites  menottes!  petits  ongles  bien  faits*!  A  l'aide!  au 
secours  !  je  suis  moit  !  miséricorde  !  Pauvre  Moron  !  Ah  : 
mon  Dieu!  Et  vite,  à  moi,  à  moi,  je  suis  perdue 

(Les  Chasseurs  paroissent  ^.) 

Eh!  INIessieurs,  ayez  pitié  de  moi.  Bon!  Messieurs, 
tuez-moi  ce  vilain  animal-là.  O  Ciel,  daigne  les  assister! 

I.  Que  je  ne  vaux  plus  rien.  (i663.) 
1.  Hé!  hé!  hé!   (1734.) 

3.  n  caresse  l'ours^  et  tremble  de  frayeur .  (1734.) 

4.  Vours  se  lève  sur  ses  pattes  de  derrière.  (1734.) 

5.  Et  vite,  à  moi,  je  suis  perdu.  (i665,  66,  73,  74,  82,  1734.)  —  L'éditiou 
de  1734  ajoute  ici  :  Moron  monte  sur  un  arbre;  puis  elle  commence  une  nou- 
velle scène  {la  iv")  : 

MORON,    Chasseurs. 
MORON,  monté  sur  un  arbre,  aux  Chasseurs. 
Hé!  Messieurs,  ayez  piiié  de  moi. 

Les  Chasseurs  combattent  Pours.  (1734.) 

6.  Les  Chasseurs  paraissent^  et  Moron  monte  sur  un  arbre.  (1682.)  — L'exem- 
plaire non  cartonné  de  M.  de  Montalivet  a  le  même  texte  <|uc  l'édition  ori- 
(linale. 


LA.  PRINCESSE,  ETC.  —  INTERM.  Il,  SC.  II.     i63 

Bon!  le  voilà  qui  fuit.  Le  voilà  qui  s'arrête,  et  qui  se 
jette  sur  eux.  Bon!  en  voilà  un  qui  vient  de  lui  donner 
un  coup  dans  la  gueule.  Les  voilà  tous  à  Fentour  de  lui. 
Courage!  ferme,  allons,  mes  amis!  Bon!  poussez  fort! 
Encore  !  Ah  !  le  voilà  qui  est  à  terre  ;  c'en  est  fait,  il  est 
mort.  Descendons  maintenant,  pour  lui  donner  cent 
coups*.  Serviteur,  Messieurs;  je  vous  rends  grâce  de 
m'avoir  délivré  de  cette  béte.  Maintenant  que  vous  l'a- 
vez tuée,  je  m'en  vais  l'achever,  et  en  triompher  avec 
vous^. 

Ces  heureux  chasseurs  n'eurent  pas  phis  tôt  remporté  cette  vic- 
toire, que  3Ioron,  devenu  brave  par  l'e'loignement  du  pt'ril,  vouhit 
aller  donner  mille  coups  à  la  bête,  qui  n'etoit  plus  en  e'iat  de  se  dé- 
fendre, et  fît  tout  ce  qu'un  fanfaron  qui  n'auroit  pas  été  trop  hardi 
eût  pu  faire  en  cette  occasion  ;  et  les  Chasseurs,  pour  témoigner 
leur  joie,  dansèrent  une  fort  belle  entrée.  C'étoient  les  sieurs  Chi- 
canneau,  Baltazard,  Noblet,  Bonard,  Manceau,  Magny  et  la  Pierre^. 

1.  Moron  descend  de  Vctibre.  (lyj/j.) 

2.  L'édition  de  1734  ajoute  :  Moron  domine  mille  coups  à  l'ours ^  qui  est 
mort  ;  puis  elle  remplace  ainsi  l'argument  final  : 

ENTRÉE  DE  BALLET. 

Les  Chasseurs  dansent  pour  témoigner  leur  joie  d'' avoir  remporté  la  victoire, 

FIN  DU  PREMIER    INTERMEDE. 

3.  C'étoient  M.  Manceau,  les  sieurs  Cliicanneau,  B:iltazard,  Nob'et,  Boniird, 
Magny  et  la  Pierre.  (i665,  66,  68,  73,  74,  75  A,  82,  84  A,  94  B.)  —  L'ar- 
gument de  l'intermède  parie  de  huit  paysans  chasseurs  (ci-dessus,  p.  i()o),  et 
la  liste  du  Livret  in-4°  nomme  aussi  uu  huitième  danseur,  Paysan  (ci-après 
p.  246).  Le  même  Livret  [ibidem)  mentionne  en  outre  les  deux  Courants 
Mercier  et  Fagnard,  qui  furent  chargés  de  repréieuter  les  ours  (voyez  en- 
core l'argument  en  tète  de  l'intermède  et  la  note  5  de  la  page  160). 


i64        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 


ACTE  II. 


ARGUMENT. 

Le  prince  d'Ithaque  et  la  Princesse  eurent  une  conversation  fort 
galante  sur  la  course  des  chars  qui  se  préparoit.  Elle  avoit  dit  au- 
paravant à  une  des  princesses  ses  parentes  que  l'insensibilité  du 
prince  d'Ithaque  lui  donnoil  de  la  peine  et  lui  étoit  honteuse; 
qu'encore  qu'elle  ne  voulût  rien  aimer,  il  étoit  bien  f;1cheu\  de  voir 
qu'il  n'aimoit  rien,  et  que  quoiqu'elle  eût  résolu  de  n'aller  point 
voir  les  courses,  elle  s'y  vouloit  rendre  dans  le  dessein  de  tâcher  à 
triompher  de  la  liberté  d'un  homme  qui  la  chérissoit'  si  fort.  Il 
étoit  facile  de  juger  que  le  mérite  de  ce  prince  produisoit  son  effet 
ordinaire,  que  ses  belles  qualités  avoient  touché  ce  cœur  superbe, 
et  commencé  à  fondre  une  partie  de  cette  glace  qui  avoit  résisté 
jusques  alors  à  toutes  les  ardeurs  de  l'amour;  et  plus  il  affectoit 
(par  le  conseil  de  Moron,  qu'il  avoit  gagné,  et  qui  connoissolt  fort  le 
cœur  de  la  Princesse)  de  paroître  insensible,  quoiqu'il  ne  fût  que 
trop  amoureux,  plus  la  Princesse  se  mettoit  dans  la  tête  de  l'enga- 
ger, quoiqu'elle  n'eût  pas  fait  dessein^  de  s'engager  elle-même.  Les 
princes  de  ]Messène  et  de  Pjle  prirent  lors  congé  d'elle,  pour  s'aller 
préparer'  aux  courses;  et  lui  parlant  de  l'espérance  qu'ils  avoient 
de  vaincre  par  le  désir  qu'ils  sentoient  de  lui  plaire ,  celui  d'Itha- 
que lui  témoigna  au  contraire  que,  n'ayant  jamais  rien  aimé,  il  al- 
loit  essayer  à  vaincre  pour  sa  propre  satisfaction,  ce  qui  la  piqua 
encore  davantage,  et  qui  l'engagea  à  vouloir*  soumettre  un  cœur, 
déjà  assez  soumis,  mais  qui  savoit  déguiser  ses  sentiments  le  mieux 
du  monde. 

1 .  Le  mot  chérissait  a  été  corrigé  à  la  main  en  méprisait  dans  l'exemplaire 
de  l'édition  originale  qui  appartient  à  M.  Firmin  Didot,  et  que  nous  avons 
décrit  ci-dessus  ;  mais  la  chérissait  doit  s'entendre  de  la  lilierté. 

2.  Quoiqu'elle  n'eût  pas  fait  le  dessein.  (1682.) 

3.  Pour  se  préparer.  (1666,  68,  73,  74,  82.) 

4.  Ce  qui  hi  piqua  encore  davantage  à  vouloir.  (l665,  66,  68,  73,  74,  75  A, 
82,  3;  A.  94  B.) 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE.  —ACTE  II,  SC.  I.     i65 

SCÈNE  PREMIÈRE. 
LA  PRINCESSE,  AGLANTE,  CYNTHIE'. 

LA    PRINCESSE, 

Oui,  j'aime  à  demeurer  clans  ces  paisibles  lieux  : 

On  n'y  découvre  rien  qui  n'enchante  les  yeux; 

Et  de  tous  nos  palais  la  savante  structure 

Cède  aux  simples  beautés  qu'y  forme  la  nature,  3  3o 

Ces  arbres,  ces  rochers,  cette  eau,  ces  gazons  frais 

Ont  pour  moi  des  appas  à  ne  lasser  jamais. 

AGLANTE, 

Je  chéris  comme  vous  ces  retraites  tranquilles. 

Où  l'on  se  vient  sauver  de  l'embarras  des  villes. 

De  mille  objets  charmants  ces  lieux  sont  embellis;    3  35 

Et  ce  qui  doit  surprendre,  est  qu'aux  portes  d'Elis 

La  douce  passion  de  fuir  la  multitude 

Rencontre  une  si  belle  et  vaste  solitude, 

Mais,  à  vous  dire  vrai,  dans  ces  jours  éclatants, 

Vos  retraites  ici  me  semblent  hors  de  temps;  340 

Et  c'est  fort  maltraiter  l'appareil  magnifique 

Que  chaque  px'ince  a  fait  pour  la  fête  publique. 

Ce  spectacle  pompeux  de  la  course  des  chars 

Devroit^  bien  mériter  l'honneur  de  vos  regards. 

LA     PRINCESSE. 

Quel  droit  ont-ils  chacun  d'y  vouloir  ma  présence?  345 
Et  que  dois-je,  après  tout,  à  leur  magnificence? 
Ce  sont  soins  que  produit  Fardeur  de  m'acquérir, 
Et  mon  cœur  est  le  prix  qu'ils  veulent  tous  courir. 
Mais  quelque  espoir  qui  flatte  un  projet  de  la  sorte, 


1.  La  Princesse,  Aglante,  Cinthie,  Philis    (1734.) 

2.  Devoit.  (1668,  1734. 


i66        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

Je  me  tromperai  fort  si  pas  un  d'eux  l'emporte  ^.      3  5o 

CYNTHIE, 

Jusques  à  quand  ce  cœur  veut-il  s'effaroucher 

Des  innocents  desseins  qu'on  a  de  le  toucher, 

Et  regarder^  les  soins  que  pour  vous  on  se  donne 

Comme  autant  d'attentats  contre  votre  personne? 

Je  sais  qu'en  défendant  le  parti  de  l'amour,  3  55 

On  s'expose  chez  vous  à  faire  mal  sa  cour; 

Mais  ce  que  par  le  sang  j'ai  l'honneur  de  vous  être 

S'oppose  aux  duretés  que  vous  faites  paroître, 

Et  je  ne  puis  nourrir  d'un  flatteur  entretien 

Vos  résolutions  de  n'aimer  jamais  rien.  36 o 

Est-il  rien  de  plus  beau  que  l'innocente  flamme 

Qu'un  mérite  éclatant  allume  dans  une  âme'? 

Et  seroit-ce  un  bonheur  de  respirer  le  jour. 

Si  d'entre  les  mortels  on  bannissoit  l'amour? 

Non,  non,  tous  les  plaisirs  se  goûtent  à  le  suivre,      365 

Et  vivre  sans  aimer  n'est  pas  proprement  vivre. 


AVIS. 

Le  dessein  de  l'auteur  étoit  de  traiter  ainsi  toute  la  comé- 
die''. Mais  un  commandement  du  Roi  qui  pressa  cette  affaire 
l'obligea  d'achever  tout  le  reste  ^  en  prose,  et  de  passer  légère- 
ment sur  plusieurs  scènes  qu  il  aurait  étendues  davantage  s^il 
avait  eu  plus  de  loisir. 


1.  «  Je  me  tromperai  fort  »  paraît  avoir  le  sens  de  je  me  trompe  fort  ou 
plutôt  je  me  serai  bien,  trompée ,■  et  pas  un  est  l'équivalent  de  quelqu'un,  comme 
dans  le  vers  4  58  des  Plaideurs  : 

Si  j'en  connois  pas  un,  je  veux  être  étranglé. 

2.  Et  regarde.  (i665,  66,  68,  78,  74,  75  A,  82,  84  A,  94  B.) 

3.  Dans  l'édition  originale,  un  âme. 

4.  Étoil  de  traiter  toute  la  comédie  en  vers,  (1734.) 
D''achever  le  reste.  (1668,  1734-) 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  A.CTE  II,  SC.  I.     167 

AGLANTE. 

Pour  moi,  je  tiens  que  cette  passion  est  la  plus  agréable 
affaire  de  la  vie;  qu'il  est  nécessaire  d'aimer  pour  vivre 
heureusement,  et  que  tous  les  plaisirs  sont  fades,  s'il 
ne  s'y  mêle  un  peu  d'amour. 

LA    PRINCESSE. 

Pouvez-vous  bien  toutes  deux,  étant  ce  que  vous  êtes, 
prononcer  ces  paroles?  et  ne  devez-vous  pas  rougir  d'ap- 
puyer une  passion  qui  n'est  qu'erreur,  que  foiblesse  et 
qu'emportement,  et  dont  tous  les  désordres  ont  tant  de 
répugnance  avec  la  gloire  de  notre  sexe*  ?  J'en  prétends 
soutenir  l'honneur  jusqu'au  dernier  moment  de  ma  vie, 
et  ne  veux  point  du  tout  me  commettre^  à  ces  gens  qui 
font  les  esclaves  auprès  de  nous,  pour  devenir  un  jour 
nos  tyrans.  Toutes  ces  larmes,  tous  ces  soupirs,  tous  ces 
hommages,  tous  ces  respects  sont  des  embûches  qu'on 
tend  à  notre  cœur,  et  qui  souvent  l'engagent  à  commettre 
des  lâchetés.  Pour  moi,  quandje  regarde  certains  exem- 
ples, et  les  bassesses  épouvantables  où  cette  passion 
ravale  les  personnes  sur  qui  elle  étend  sa  puissance,  je 
sens  tout  mon  cœur  qui  s'émeut;  et  je  ne  puis  souffrir 
qu'une  âme  qui  fait  profession  d'un  peu  de  fierté,  ne 
trouve  pas  une  honte  horrible  à  de  telles  foiblesses. 

CYNTHIE. 

Eh!  Madame,  il  est  de  certaines  foiblesses  qui  ne  sont 
point  honteuses,  et  qu'il  est  beau  même  d'avoir  dans  les 
plus  hauts  degrés  de  gloire.  J'espère  que  vous  change- 
rez un  jour  de  pensée;  et  s'il  plaît  au  Ciel,  nous  ver- 
rons votre  cœur  avant  qu'il  soit  peu — 

LA    PRINCESSE. 

Arrêtez,  n'achevez  pas  ce  souhait  étrange.   J'ai  une 


1 .  Sont  si  contraires  à  la  gloire  de  notre  sexe. 

2.  Et  ne  veux  point  me  commettre.  (1668.) 


i68        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  IL 

horreur  trop  invincible  pour  ces  sortes  d'abaissements; 
et  si  jamais  j'étois  capable  d'y  descendre,  je  serois  per- 
sonne sans  doute  à  ne  me  le  point  pardonner. 

AGLANTE. 

Prenez  garde;  Madame,  l'Amour  sait  se  venger  des 
mépris  que  l'on  fait  de  lui,  et  peut-être  — 

LA    PRINCESSE. 

Non,  non.  Je  brave  tous  ses  traits;  et  le  grand  pou- 
voir qu'on  lui  donne  n'est  rien  qu'une  chimère,  qu'une 
excuse*  des  foibles  cœurs,  qui  le  font  invincible  pour 
autoriser  leur  foiblesse. 

CYNTHIE. 

Mais  enfin  toute  la  terre  reconnoît  sa  puissance,  et 
vous  voyez  que  les  Dieux  même*  sont  assujettis  à  son 
empire.  On  nous  fait  voir  que  Jupiter  n'a  pas  aimé  pour 
une  fois,  et  que  Diane  même,  dont  vous  affectez  tant 
l'exemple,  n'a  pas  rougi  de  pousser  des  soupirs  d'a- 
mour. 

LA    PRINCESSE. 

Les  crovances  publiques  '  sont  toujours  mêlées  d'er- 
reur :  les  Dieux  ne  sont  point  faits  comme  se  les  fait*  le 
vulgaire;  et  c'est  leur  manquer  de  respect  que  de  leur 
attribuer  les  foiblesscs  des  hommes. 


1.  Qu'une  cliimère  et  qu'une  excuse.  [3Is.  Pliilidcr,  I734.) 

2.  Que  les  Dieux  mêmes.  (1668.) 

3.  Cette  expression  de  croyances  publiques  app.irtient  à  Corneille,  qui  avait 
fait  dire  à  Sévère  dans  Poljeucte  (acte  IV,  scène  vi,  variante  des  éditions 
de  1 643- 1 656)  : 

Peut-être  qu'après  tout  ces  croyances  publiques 
Ne  sont  qu'inventions  de  sages  politiques, 
Pour  contenir  un  peuple  ou  bien  j)our  l'émouvoir, 
Et  dessus  sa  foiblesse  affermir  leur  pouvoir. 

On  sait  que  ces  vers  furent  toujours  retrancliés  à  la  représentation,  et  qu  on 
ne  les  dit  sur  le  théâtre  que  dejiuis  la  Révolution.  (J\'ote  d'Auger.) 

4.  Comme  les  fuit.  {Ms.  Philidor,  1734.) 


.PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  II,  SC.  II.     169 


SCENE  IL 

MORON,  LA  PRINCESSE,  AGLANTE,  CYNTHIE, 
PHILIS*. 

AGLANTE. 

Viens,  approche,  Moron,  viens  nous  aider  à  défendre 
l'Amour  contre  les  sentiments  de  la  Princesse. 

LA    PRINCESSE. 

Voilà  votre  parti  fortifié  d'un  grand  défenseur. 

MORON. 

]Ma  foi,  Madame,  je  crois  qu'après  mon  exemple  il 
n'y  a  plus  rien  à  dire,  et  qu'il  ne  faut  plus  mettre  en 
doute  le  pouvoir  de  l'Amour.  J'ai  bravé  ses  armes  assez 
longtemps,  et  fait  de  mon  drôle  comme  un  autre  ^  ;  mais 
enfin  ma  fierté  a  baissé  l'oreille,  et  vous  avez  une  traî- 
tresse' qui  m'a  rendu  plus  doux  qu'un  agneau.  Après 
cela,  on  ne  doit  plus  faire  aucun  scrupule  d'aimer;  et 
puisque  j'ai  bien  passé  par  là,  il  peut  bien  y  en  passer 
d'autres. 

CYNTHIE. 

Quoi?  Moron  se  mêle  d'aimer? 

MORON. 

Fort  bien. 

CYNTHIE. 

Et  de  vouloir  être  aimé? 

MORON. 

Et  pourquoi  non?  Est-ce  qu'on  n'est  pas  assez  bien 

1.  La  Princesse,  Aglante,  Cinthie,  Philis,  Moron.  (1734.) 

2.  Faire  de  ou  du,  c'est  jouer  le  rôle  de.  Le  mot  drôle  signifiait  «  bon 
compagnon,  débauché  plaisant  et  gaillard.  •  Moron  veut  donc  dire  :  «  Assez 
longtemps  j'ai,  moi  aussi,  joué  auprès  des  femmes  le  rôle  de  bon  compagnon, 
sans  amour.  »  —  Pbilidor  a  mis  :  «  ....  et  fait  mon  drôle  comme  un  autre,  n 

3.  Il  montre  Philis.  (1734. 


I70        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

fait  pour  cela?  Je  pense  que  ce  visage  est  assez  passable, 
et  que  pour  le  bel  air,  Dieu  merci,  nous  ne  le  cédons  à 
personne. 

CYNTHIE. 

Sans  doute,  on  auroit  tort. . . . 


SCENE  III. 

LYCAS,  LA  PRINCESSE,  AGLANTE,  CYNTHIE, 
PHILIS,  MORON^ 

LYCAS. 

Madame,  le  prince  votre  père  vient  vous  trouver  ici, 
et  conduit  avec  lui  les  princes  de  Pyle  et  d'Ithaque,  et 
celui  de  Messène, 

LA    PRINCESSE. 

O  Ciel!  que  prétend-il  faire  en  me  les  amenant?  Au- 
roit-il  résolu  ma  perte,  et  voudroit-il  bien  me  forcer"  au 
choix  de  quelqu'un  d'eux? 


SCEiNE  IV. 

LE  PRINCE^  EURYALE,  ARISTOMÈNE,  THÉOCLE, 

LA  PRINCESSE,  AGLANTE,  CYNTHIE, 

PHILIS,  MORON. 

LA    PRINCESSE*. 

Seigneur,  je  VOUS  demande  la  licence^  de  prévenir  par 


1.  La  Princesse,  Aglante,  Cinthie,  Philis,  Moron,  Lycas.  (1734) 

2.  Me  former.  (Édition  de  1682,  exemplaire   non  cartonné  de  M.  de  Mon- 
talivet.) 

3.  Iphitas.  (1734.)  —  4.  La  Princesse,  à  Iphitas.  (1734.) 
5.  La  lil)erté,  [Ms.  Philidor.) 


^A  PRINCESSE  D'ELIDE.  —ACTE  II,  SC.  IV.    171 

deux  paroles  la  déclaralion  des  pensées  que  vous  pouvez 
avoir.  Il  y  a  deux  vérités,  Seigneur,  aussi  conslantes 
Tune  que  l'autre,  et  dont  je  puis  vous  assurer  égale- 
ment: Tune,  que  vous  avez  un  absolu  pouvoir  sur  moi, 
et  que  vous  ne  sauriez  m'ordonner  rien  où  je  ne  ré- 
ponde aussitôt  paii-  une  obéissance  aveugle  ;  l'autre , 
que  je  regarde  Thyménée  ainsi  que  le  trépas,  et  qu'il 
m'est  impossible  de  forcer  cette  aversion  naturelle. 
Me  donner  un  mari,  et  me  donner  la  mort,  c'est  une 
même  chose  ;  mais  votre  volonté  va  la  première ,  et 
mon  obéissance  m'est  bien  plus  chère  que  ma  vie. 
Après  cela,  parlez,  Seigneur,  prononcez  librement  ce 
que  vous  voulez. 

LE    PRINCE*. 

Ma  fille,  tu  as  tort  de  prendre  de  telles  alarmes,  et  je 
me  plains  de  toi,  qui  peux  mettre  dans  ta  pensée  que  je 
sois  assez  mauvais  père  pour  vouloir  faire  violence  à  tes 
sentiments,  etme  servir  tjranniquement  de  la  puissance 
que  le  Ciel  me  donne  sur  toi.  Je  souhaite,  à  la  vérité, 
que  ton  cœur  puisse  aimer  quelqu'un  :  tous  mes  vœux 
seroient  satisfaits,  si  cela  pouvoit  arriver;  et  je  n'ai  pro- 
posé les  fêtes  et  les  jeux  que  je  fais  célébrer  ici,  qu'a- 
fin  d'y  pouvoir  attirer  tout  ce  que  la  Grèce  a  d'illustre, 
et  que,  parmi  cette  noble  jeunesse,  tu  puisses  enfin  ren- 
contrer où  arrêter  tes  yeux  et  déterminer  tes  pensées. 
Je  ne  demande,  dis-je,  au  Ciel  autre  bonheur  que  celui 
de  te  voir  un  époux.  J'ai,  pour  obtenir  cette  grâce,  fait 
encore  ce  matin  un  sacrifice  à  Vénus  ;  et  si  je  sais  bien 
expliquer  le  langage  des  Dieux,  elle  m'a  promis  un  mi- 
racle. Mais,  quoi  qu'il  en  soit,  je  veux  en  user  avec  toi 
en  père  qui  chérit  sa  fille.  Si  tu  trouves  où  attacher  tes 
vœux,  ton  choix  sera  le  mien,  et  je  ne  considérerai  ni 

I.  Iphitas.  (1734.) 


172        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

intérêts  cFEtat,  ni  avantages*  d'alliance;  si  ton  cœur  de- 
meure insensible  ^,  je  n'entreprendrai  point  de  le  forcer. 
Mais  au  moins  sois  complaisante  aux  civilités  qu'on  te 
rend,  et  ne  m'oblige  point  à  faire  les  excuses  de  ta  froi- 
deur. Traite  ces  princes  avec  l'estime  que  tu  leur  dois, 
reçois  avec  reconnoissance  les  témoignages  de  leur  zèle, 
et  viens  voir  cette  course  où  leur  adresse  va  paroître. 

THÉOCLE^. 

Tout  le  monde  va  faire  des  efibrls  pour  remporter*  le 
prix  de  cette  course.  Mais,  à  vous  dire  vrai,  j'ai  peu 
d'ardeur  pour  la  victoire,  puisque  ce  n'est  pas  votre 
cœur  qu'on  y  doit  disputer. 

ARISTOMÈNE. 

Pour  moi,  Madame,  vous  êtes  le  seul  prix  que  je  me 
propose  partout  ;  c'est  vous  que  je  crois  disputer  dans 
ces  combats  d'adresse;  et  je  n'aspire  maintenant  à  rem- 
porter l'honneur  de  cette  course ,  que  pour  obtenu*  un 
degré  de  gloire  qui  m'approche  de  votre  cœur. 

El  UVALE. 

Pour  moi,  INIadamc,  je  n'y  vais  point  du  tout  avec 
cette  pensée.  Comme  j'ai  fait  toute  ma  vie  profession  de 
ne  rien  aimer,  tous  les  soins  que  je  prends  ne  vont  point 
où  tendent  les  autres.  Je  n'ai  aucune  prétention  sur 
votre  cœur,  et  le  seul  honneur  de  la  course  est  tout  l'a- 
vantage où  j'aspire. 

(Us  la  quittent  \) 


1.  Ni  avantage.  (i6f)5,  66,  68,  7I,  74,  73  A,  82,  84  A,  94B,  1734,  mais 
non  1773,  qui  a  le  pluriel  comme  l'édition  originale.) 

2.  Demeure  seuslLle.  (1673".) 

3.  ThÉgcle,  à  la  Princesse.  (1734.) 

4.  Pour  emporter.  (i665,  66,  68,  73,  74,  75  A,  82,  84  A,  94  B.)  —  H 
y  a  lieu  de  se  demander  si,  dans  l'édition  de  i665,  IV  initial,  du  mot  rem- 
porter, n'est  point  tombé  à  l'impression.  Sept  lignes  plus  loin,  toutes  les  édi- 
tions donnent  rem[iorter  ou  r'e/iiporter.  L'orthographe  r'emjiorter  est  celle  des 
textes  de  i665,  6G,  73,  74,  75  A. 

5.  Cette  indication  se  trouve  placée,  par  un  renvoi,  avant  les  mots  :   a  Je 


i.A  PRINCESSE  D'ELIDE.  —  VCTE  II,  SC.  IV.    17I 

LA   PRIISCl'SSE. 

D'où  sort  cette  fierté  où  l'on  ne  s'attendoit  point? 
Princesses,  que  dites-vous  de  ce  jeune  prince?  Avez- 
yous  remarqué  de  quel  ton  il  Ta  pris  ? 

AGLANTE, 

Il  est  vrai  que  cela  est  un  peu  fier  * . 

MORON^. 

Ah  !  quelle  brave  botte  il  vient  là  de  lui  porter! 

LA    PRINCESSE. 

Ne  trouvez-vous  pas  qu'il  y  auroit  plaisir  d'abaisser 
son  orgueil,  et  de  soumettre  un  peu  ce  cœur  qui  tranche 
tant  du  brave? 

CYNTHIE. 

Comme  vous  êtes  accoutumée  à  ne  jamais  recevoir 
que  des  hommages  et  des  adorations  de  tout  le  monde, 
un  compliment  pareil  au  sien  doit  vous  surprendre,  à  la 
vérité. 

LA    PRINCESSE. 

Je  vous  avoue  que  cela  m'a  donné  de  l'émotion,  et 
que  je  souhaiterois  fort  de  trouver  les  moyens  de  châtier 
cette  hauteur.  Je  n'avois  pas  beaucoup  d'envie  de  me 
trouver  à  cette  course;  mais  j'y  veux  aller  exprès,  et 
employer  toute  chose  pour  lui  donner  de  l'amour. 

CYNTHIE. 

Prenez  garde,  INIadame  :  l'entreprise  est  périlleuse,  et 
lorsqu'on  veut  donner  de  l'amour,  on  court  risque  d'en 
recevoir. 

n'ai  aucune  prétenrion....  »,  dans  les  éilitions  de  1675  A,  84  A,  94  B.  L'édition 
de  1734  !•'  supprime,  et  fait  de  ce  qui  suit  la  scène  v,  ayant  pour  person- 
nages :  LA  Princesse,  Aglante,  Cinthie,  Philis,  Morox. 

1.  C'est  menue  plus  qu'  «  un  peu  fier  ».  et  il  semble  qu'Euryale  pourrait 
dire  qu'il  n'a  aucune  prétention  au  cœur  de  la  Princesse,  sans  le  dire  aussi 
rudement.  Il  est  vrai  que  d;ms  la  pièce  espagnole  Carlos  va  plus  loin  encore, 
quand,  après  avoir  dit  qu'il  ne  continuera  à  faire  sa  cour  à  Diana  que  par  de- 
Toir  de  chevalier,  il  ajoute  (acte  1''',  scène  ix)  :  «  Mais  n'allez  pas  m'aimer, 
surtout,  parce  que  je  me  retirerais.  » 

2.  MoROU,  à  pur  t.  (1734.) 


174         LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

LA    PRINCESSE. 

Ah!  n'appréhendez  rien,  je  vous  prie.  Allons,  je  vous 
réponds  de  moi. 

FIN    DU    DEUXIÈME    ACTE*. 


I.  Fin  du  second  acte.  (1674,  82,  1734.) 


1.A  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  INT.  III,  SC.  I.     175 


TROISIÈME    INTERMEDE. 


SCENE  PREMIERE. 
MORON,  PHILIS. 

MORON. 

PIlilis,  demeure  ici. 

PHILIS. 

Non,  laisse-moi  suivre  les  autres. 

MORON. 

Ah,  cruelle!  si  c'étoit  Tircis  qui  t'en  priât,  tu  demeu- 
rerois  bien  vite. 

PHILIS. 

Cela  se  pourroit  faire,  et  je  demeure  d'accord  que  je 
trouve  bien  mieux  mon  compte  avec  l'un  qu'avec  l'au- 
tre ;  car  il  me  divertit  avec  sa  voix,  et  toi,  tu  m'étourdis 
de  ton  caquet.  Lorsque  tu  chanteras  aussi  bien  que  lui, 
je  te  promets  de  t'écouter. 

MORON. 

Eh  !  demeure  un  peu. 

PHILIS. 

Je  ne  saurois. 

MORON. 

De  grâce  ! 

PHILIS.. 

Point,  te  dis-je. 

MORON. 

Je  ne  te  laisserai  point  aller 

I.  Second  iNTisRMÈDE.  (1734.) 


176        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

PIIILIS. 

Ah  !  que  de  façons  ! 

MORON. 

Je  ne  te  demande*  qu'un  moment  à  être  avec  toi. 

PHILIS. 

Eh  bien  !  oui,  j'y  demeurerai,  pourvu  que  tu  me  pro- 
mettes une  chose. 

MOROIV. 

Et  quelle? 

PHILIS. 

De  ne  me  point  parler  du  tout^. 

MORON. 

Eh  !  Philis  ! 

PHILIS. 

A  moins  que  de  cela,  je  ne  demeurerai  point  avec  toi. 

MORON. 

Veux-tu  me ...  ? 

PHILIS. 

Laisse-moi  aller. 

MOnON. 

Eh  bien!  oui,  demeure.  Je  ne  dirai  mot*. 

PHILIS. 

Prends-y  bien  garde,  au  moins  ;  car  à  la  moindre  pa- 
role, je  prends  la  fuite. 

MORON  *.   Il  fait  nne  scène  de  gestes. 

Soit.   Ah!   Phihs!...   Eh!...    Elle  s'enfuit,  et  je  ne 


1.  Je  ne  demande.  (1682.) 

2.  De  ne  point  parler  du  tout.   (1668,  7^"  )  — '  De  ne  me  parler  point  du 
tout.  (1673,  74,  1734-)  —  De  ne  parler  point  du  tout.  (1682.) 

3.  Je  ne  te  dirai  mot.  (1666,  73,  74,  82,  84  A,  1734.) 

4.  L'édition  de  1734  dispose  ainsi  ce  qui  suit  :  «  Soit.  (Après  avoir  Jait  une 
scène  de  gestes.)  Ah!  Pbilis..,.  Hé 


Elle  s'enfuit,  et....  » 


SCÈNE  II. 
MOROM,  seul. 


Lk  PRINCESSE,  ETC.— INTERM.  III,  SC.  II.     177 

saurois  l'attraper.  Voilà  ce  que  c'est  :  si  je  savois  chan- 
ter, j'en  ferois  bien  mieux  mes  affaires.  La  plupart  des 
femmes  aujourd'hui  se  laissent  prendre  par  les  oreilles; 
elles  sont  cause  que  tout  le  monde  se  mêle  de  mu- 
sique, et  l'on  ne  réussit  auprès  d'elles  que  par  les 
petites  chansons*  et  les  petits  vers  qu'on  leur  fait  en- 
tendre. Il  faut  que  j'apprenne  à  chanter  pour  faire 
comme  les  autres.  Bon,  voici  justement  mon  homme. 


SCENE    IP. 
SATYRE  %  MORON. 

SATYRE*. 

La,  la,  la. 

MOROISr. 

Ah!  Satyre,  mon  ami,  tu  sais  bien  ce  que^  tu  m'as 
promis,  il  y  a  longtemps  :  apprends-moi  à  chanter,  je  te 
prie. 

SATYRE®. 

Je  le  veux.  Mais  auparavant,  écoute  une  chanson  que 
je  viens  de  faire. 

moron'. 

Il  est  si  accoutumé  à  chanter,  qu'il  ne  sauroit  parler 
d'autre  façon.  Allons,  chante,  j'écoute*. 

1.  Les  petites  chansonnettes.  [Ms.  Philidor.) 

2.  SCÈNE  III.  (1734.) 

3.  Un  satyre.  (1734.)  —  Le  rôle  du  Satyre  (rôle  de  basse,  d'après  la  par- 
tition) était  chanté  par  d'Estival  :  voyez  le  Livret  in-4°,  ci-après,  p.  246. 

4.  Le  SATYRE  c^an/e.  (1734.) 

5.  Tu  sais  ce  que.  (1668.) 

6.  Le  satyre,  en  chantant.  (1734-)  C'est  en  effet,  dans  la  partition,  une 
phrase  de  récitatif  qui  va  suivre. 

7.  MoRON,  bas  à  part,   (1734.) 

8.  (Haut)  Allons,  chante,  j'écoute.  —  Le  satyre  chante.  (1734.)  —  Par- 
tout, dans  cette  édition,  le  satyre,  au  lieu  de  satyre. 

Molière,  iv  12 


178        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

SATYRE. 

Je  portois .... 

MORON. 

Une  chausoiî,  dis-tu? 

SATYRE. 

Je  port.... 

MORON. 

Une  chanson  à  chanter. 

SATYRE. 

Je  port 

MORON. 

Chanson  amoureuse,  peste  ! 

SATYRE. 

Je  portois  clans  une  cage 

Deux  moineaux  que  j'avois  pris*, 

Lorsque  la  jeune  Cloris 

Fit  dans  un  sombre  bocage 

Briller  à  mes  yeux  surpris 

Les  fleurs^  de  son  beau  visage. 
Hélas'!  dis-je  aux  moineaux,  en  recevant  les  coups 
De  ses  yeux  si  savants^  à  faire  des  conquêtes, 

Consolez -vous,  pauvres  petites  bêtes, 
Celui  qui  vous  a  pris  est  bien  plus  pris  que  vous, 

Moron  ne  fut  pas  satisfait  de  cette  chanson,  quoiqu'il  la  trouvât 
jolie;  il  en  demanda  une  plus  passionne'e,  et  priant  le  Satyre  de  lui 
dire  celle  qu'il  lui  avoit  oui  chanter  quelques  jours  auparavant,  il 
continua  ainsi  ^  : 

1.  Le  compositeur  a  répété  ces  deux  premiers  vers. 

2.  A  ce  mot  Lully  paraît  avoir  préféré  le  mot  plus  sonore  :  l'éclal,  qui  se 
trouve  et  dans  la  partition  Pbilidor  et  dans  le  recueil  en  six  volumes  de  la  Bi- 
bliotbèque  nationale. 

3.  Cette  interjection  :  HelasJ  ainsi  que,  deux  vers  plus  loin,  les  mots  Con- 
solez-vous, et  le  dernier  vers  entier  sont  répétés  dans  le  chant. 

4.  Si  charmants  ,  par  erreur,  dans  le  manuscrit  Pljilidor. 

5.  Moron  demande  au  Satyre  une  chanson  plus  passionnée,  et  le  prie  de 
lui  dire  celle  qu'il  lui  avoit  ouï  chanter  quelques  jours  auparavant.  Le  s.v- 
TYRE  chante.  (1734.) 


LA.  PRINCESSE,   ETC.  —  INTERM.  III,  SC.  H.    179 

Dans  vos  chants  si  doux 
Chantez  à  ma  belle, 
Oiseaux,  chantez  tous 
Ma  peine  mortelle*. 
Mais  si  la  cruelle 
Se  met  en  courroux 
Au  récit  fidèle 
Des  maux  que  je  sens  pour  elle, 
Oiseaux,  taisez-vous. 
Oiseaux,  taisez-vous^. 

Cette  seconde  chanson  ayant  touché  Moron  fort  sensiblement,  il 
pria  le  Satyre  de  lui  apprendre  à  chanter'  et  lui  dit  *  : 

MORON. 

Ah  !  qu'elle  est  belle  !  Apprends-la-moi. 

SATYRE. 


La,  la,  la,  la  ®. 
La,  la,  la,  la. 
Fa,  fa,  fa,  fa. 


MORON. 


SATYRE. 


Fa  toi-même  ^ 

Le  Satyre  s'en  mit  en  colère,  et  peu  à  peu  se  mettant  en  posture 

1.  Le  chant  répète  ces  deux  derniers  vers. 

2.  Oiseaux,  taisez-vous ,  qui  est  aussi  répété  dans  la  partition,  ne  l'est  pas 
dans  les  éditions  de  1674,  82,  I734. 

3.  Peut-être  faut-il  entendre  :  Je  la  lai  apprendre  à  chanter;  cette  ellipse 
du  pronom  était  alors  assez  ordinaire  :  \oyez  le  Lexique  du  Sévigné ,  tome  I, 
Introduction  grammaticale ,  p.  xlix-li. 

4.  Les  mots  :  Cette  seconde et  lui  dit,  manquent  dans   1734. 

5.  On  ne  lit  au-dessus  de  ces  la,  et  plus  loin  au-dessus  desyà,  ni  des  notes 
de  ce  nom,  ni  les  premières  notes  de  la  chanson.  Le  Satyre  fredonnait-il  ainsi 
un  refus  moqueur,  ou  commençait-il  tout  de  bon,  sur  ces  syllabeSj  un  exer- 
cice de  chant,  dont  s'impatientait  vite  Moron?  Ce  dernier  jeu  de  scène  est 
plus  probable,  car  on  voit  que  Moron  essaye  d'abord  de  répéter  exactement  les 
quatre  notes  chantées  sur  la  la  la  la  par  le  Satyre. 

6.  Fat,  toi-même.  (1734.) 


i8o        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

d'en  venir  à  des  coups  de  poing',  les  violons  reprirent  un  air  sur 
lequel  ils  dansèrent^  une  plaisante  entrée'^. 

1.  Couj)S  de  poings.  (1674,  82,  97.) 

2.  Sur  lequel  plusieurs  Satyres  dansèrent.  (1682  et  nis.  Philidor.)  —  Il  ne 
paraît  pas  certain  que,  dès  les  premières  représentations  à  la  cour,  plusieurs 
danseurs  aient  pris  part  à  la  fin  de  cet  intermède.  Ils  dansèrent  s'entendrait 
tout  naturellement  des  deux  acteurs  de  la  scène,  et  il  est  à  remarquer  que  le 
Livret  in-4"  ne  mentionne  aucun  autre  Satyre  que  d'Estival.  11  est  vrai  que  Phi- 
lidor, qui  venait  de  copier  ces  trois  lignes  d'argument  dans  l'édition  de  16S2, 
a  intitulé  l'air  de  ballet  qu'il  avait  à  transcrire  à  la  suite  :  Rilournelle  et  Entrée 
[lour  les  postures  des  Satires.  Mais  d'abord ,  nous  l'avons  dit  ci-dessus  (p.  loi, 
note  3),  les  titres  sont  différents  dans  les  deux  manuscrits  de  la  Bibliothèque 
nationale  ;  et  nous  trouverions  dans  la  partition  même  une  raison  nouvelle  de 
croire  que  Molière  dansait  seul  avec  d'Estival  (ou  quelque  danseur  j)renant  sa 
place)  cette  plaisante  entrée.  Pour  les  danses  où  figurait  un  corps  de  ballet, 
Lully,  employant  sans  doute  tout  l'orchestre,  écrivait  sa  musique  à  cinq  par- 
ties; ici  il  n'a  composé  qu'à  trois  parties,  qu'il  fit  très-probablement  exécuter 
par  deux  seuls  violons  et  une  basse.  L'accompagnement  de  ce  trio  d'instruments 
convenait  peut-être  mieux  que  celui  d'un  grand  orchestre  à  l'imitation  bouf- 
fonne d'un  pas  de  deux. 

3.  ENTREE  DE  BALLET.  —  Le  Satyre  en  colère  menace  Morun,  et  pltt' 
sieurs  Satjrres  dansent  une  entrée  plaisante.  —  Fin  du  second  intermède. 
{1734.) 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE.  —  ACTE  III,  SC.  I.     i8i 


ACTE  m. 


ARGUMENT. 


La  princesse  d'Élide  étoit  cependant  dans  d'e'tranges  inquiétu- 
des :  le  prince  d'Ithaque  avoit  gagné  le  prix  des  courses;  elleavoit, 
dans  la  suite  de  ce  divertissement',  fait  des  merveilles  à  chanter  et 
à  la  danse,  sans  qu'il  parût  que  les  dons  de  la  nature  et  de  l'art  eus 
sent  été  quasi  remarqués  par  le  prince  d'Ithaque  ;  elle  en  fit  de 
grandes  plaintes  à  la  princesse  sa  parente  ;  elle  en  parla  à  Moron, 
qui  fît  passer  cet  inse  isibls  pour  un  brutal  ;  et  enfin  le  voyant 
arriver  lui-même,  elle  ne  put  s'empêcher  de  lui  en  toucher  fort 
sérieusement  quelque  chose.  Il  lui  répondit  ingénument*  qu'il  n'ai- 
moit  rien,  et  qu'hors'  l'amour  de  sa  liberté  et  les  plaisirs,  qu'elle 
trouvoit*  si  agréables,  de  la  solitude  et  de  la  chasse,  rien  ne  le  ton 
choit. 


SCENE   PREMIERE. 
LA  PRINCESSE,  AGLANTE,  CYNTHIE,  PHILIS. 

CYNTHIE. 

Il  est  vrai,  Madame,  que  ce  jeune  prince  a  fait  voir 
une  adresse  non  commune,  et  que  l'air  dont  il  a  paru 


I.  Ces  divertissemens.  (1674»  t73o.)  — Ses  divertissemens.  (1682.) 
■X.   Il  lui  répondit  fort  ingénieusement.  (iVf.  Philidor.) 

3.  Et  que  hors.  {1673".) 

4.  Qu'il  trouvoit.  (1682,  ms.  Philidor.)  —  Le  sens  n'est  pas  douteux,  et  l;i 
leçon  de  l'original  :  <e  qu'elle  trouvoit  »,  a  été  corrigée  à  tort  :  le  prince  d'I- 
thaque dit  fort  à  propos  à  la  Princesse,  qu'elle  aime,  elle  aussi,  ces  plaisirs. 


i82        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

a  été  quelque  chose  de  surprenant.  Il  sort  vainqueur  de 
cette  course.  Mais  je  doute  fort  qu'il  en  sorte  avec  le 
même  cœur  qu'il  y  a  porté*  ;  car  enfin  vous  lui  avez  tiré 
des  traits  dont  il  est  dijQScile  de  se  défendre  ;  et  sans 
parler  de  tout  le  reste,  la  grâce  de  votre  danse  et  la 
douceur  de  votre  voix  ont  eu  des  charmes  aujourd  hui  à 
toucher  les  plus  insensibles. 

LA  PRINCESSE. 

Le  voici  qui  s'entretient  avec  Moron  :  nous  saurons 
un  peu  de  quoi  il  lui  parle.  Ne  rompons  point  encore 
leur  entrelien,  et  prenons  cette  route  pour  revenir  à  leur 
rencontre  ^. 

SCÈNE    11. 
EURYALE,  MORON,  ARDATES 

ELRYALE. 

Ah  !  Moron,  je  te  l'avoue,  j'ai  été  enchanté;  et  jamais 
tant  de  charmes  n'ont  frappé  tout  ensemble  mes  yeux 
et  mes  oreilles.  Elle  est  adorable  en  tout  temps,  il  est 
vrai;  mais  ce  moment  l'a  emporté  sur  tous  les  autres,  et 
des  grâces  nouvelles  ont  redoublé  l'éclat  de  ses  beautés. 
Jamais  son  visage  ne  s'est  paré  de  plus  vives  couleurs, 
ni  ses  yeux  ne  se  sont  armés  de  traits  plus  vifs  et  plus 
perçants.  La  douceur  de  sa  voix  a  voulu  se  faire  paroître 
dans  un  air  tout  charmant  qu'elle  a  daigné  chanter;  et 
les  sons  merveilleux  qu'elle  formoit  passoient  jusqu'au 
fond  de  mon  âme,  et  tenoient  tous  mes  sens  dans  un 
ravissement  à  ne  pouvoir  en  revenir.  Elle  a  fait  éclater 


1.  Cœur  qu'il  a  porté.  (1666,  78,  74,  82.) 

2.  Il  y  a  ici  une  seconde  lacune  dans  la  copie  de  Philidor;  on  en  a  enlevé 
les  pages  109-1 16,  comprenant  les  scènes  n-iv  de  cet  acte  III. 

3.  EcRULE,  Arbate,  Moron.  (1734.) 


L\  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  III,  SC.  II.     i83 

ensuite  une  disposition  toute  divine  ^  et  ses  pieds  amou- 
reux, sur  l'émail  d'un  tendre  gazon,  traçoient  d'aimables 
caractères  qui  m'enlevoient  hors  de  moi-même,  et  m'at- 
tachoient  par  des  nœuds  invincibles^  aux  doux  et  justes 
mouvements  dont  tout  son  corps  suivoit  les  mouvements 
de  l'harmonie.  Enfin  jamais  àme  n'a  eu  de  plus  puis- 
santes émotions  que  la  mienne;  et  j'ai  pensé  plus  de 
vingt  fois  oublier  ma  résolution ,  pour  me  jeter  à  ses 
pieds  et  lui  faire  un  aveu  sincère  de  l'ardeur  que  je  sens 
pour  elle. 

iMORON. 

Donnez-vous-en  bien  de  garde.  Seigneur,  si  vous  m'en 
voulez  croire.  Vous  avez  trouvé  la  meilleure  invention 
du  monde,  et  je  me  trompe  fort  si  elle  ne  vous  réussit. 
Les  femmes  sont  des  animaux  d'un  naturel  bizarre;  nous 
les  gâtons  par  nos  douceurs  ;  et  je  crois  tout  de  bon  que 
nous  les  verrions  nous  courir,  sans  tous  ces  respects  et 
ces  soumissions  où  les  hommes  les  acoquinent^. 

ARBATE. 

Seigneur,  voici  la  Princesse  qui  s'est  un  peu  éloignée 
de  sa  suite. 

1.  Disposition  :  voyez  plus  liaut  (p.  141,  à  la  fin  de  l'argument  du  Prologue) 
ce  mot  pris  dans  le  même  sens. 

2.  Invisibles.  (1675  A,  84  A,  94  B-)  —  Dans  l'édition  originale,  iiivainsi- 
bles  (sic). 

3.  Dans  le  Dépit  amoureux  (acte  IV,  scène  11,  vers  1229-1238),  Gros-René, 
qui  n'a  pas  plus  de  raisons  que  Moron  pour  être  si  eonfi:int  en  lui-même,  et 
qui  ne  l'est  pas  moins,  expose  le  même  système  de  dédain  à  l'égard  des  femmes 
comme  un  moyen  infaillible  de  leur  inspirer  d°  l'amour  : 

Il  faut  apprendre  à  vivre  à  ce  sexe  volage, 

Et  lui  faire  sentir  que  l'on  a  du  courage. 

Qui  souffre  ses  mépris  les  veut  ijien  recevoir. 

Si  nous  avions  l'esprit  de  nous  faire  valoir. 

Les  femmes  n'auroicnt  pas  la  parole  si  haute. 

Oh  !  qu'elles  nous  sont  bien  fJères  par  notre  faute! 

Je  veux  être  pendu,  si  nous  ne  les  verrions 

Sauter  à  notre  cou  plus  que  nous  ne  voudrions, 

Sans  tous  ces  vils  devoirs  dont  la  plupart  des  hommes 

Les  gâtent  tous  les  jours  dans  le  siècle  où  nous  sommes. 


i84        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

MOROJf. 

Demeurez  ferme  au  moins  dans  le  chemin  que  vous 
avez  pris.  Je  m'en  vais  voir  ce  qu'elle  me  dira.  Cepen- 
dant promenez-vous  ici  dans  ces  petites  routes,  sans 
faire  aucun  semblant  d'avoir  envie  de  la  joindre  ;  et  si 
vous  l'abordez,  demeurez  avec  elle  le  moins  qu'il  vous 
sera  possible. 


SCENE  III. 
LA  PRINCESSE,  MORON. 

LA  PRINCESSE. 

Tu  as  donc  familiarité,  IMoron,  avec  le  prince  d'I- 
thaque? 

MORON. 

Ah  !  Madame,  il  y  îi  longtemps  que  nous  nous  con- 
noissons. 

LA   PRINCESSE. 

D'où   vient  qu'il  n'est  pas  venu  jusqu'ici  \  et  qu'il  a 
pris  cette  autre  route  quand  il  m'a  vue? 

MORON. 

C'est  un  homme  bizarre,  qui  ne  se  plaît  qu'à  entre- 
tenir ses  pensées. 

LA   PRINCESSE. 

Etois-tu  tantôt  au  compliment  qu'il  m'a  fait? 

MORON. 

Oui,  Madame,  j'y  étois  ;  et  je  l'ai  trouvé  un  peu  im- 
pertinent, n'en  déplaise  à  Sa  Principauté. 

LA   PRINCESSE. 

Pour  moi,  je  le  confesse,  Moron,  cette  fuite  m'a  cho- 

I.  Jusques  ici.  (1666,  ']3,  74,  82.) 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  III,  SC.  III.    i85 

quée;  et  j'ai  toutes  les  envies  du  monde  de  l'engager', 
pour  rabattre  un  peu  son  orgueil. 

MOUON. 

Ma  foi,  Madame,  vous  ne  feriez  pas  mal  :  il  le  méri- 
teroit  bien;  mais  à  vous  dire  vrai,  je  doute  fort  que  vous 
y  puissiez  réussir. 

LA  PniNCESSE. 

Comment  ? 

MO  BON. 

Comment?  C'est  le  plus  orgueilleux  petit  vilain  que 
vous  ayez  jamais  vu.  Il  lui  semble  qu'il  n'y  a  personne 
au  monde  qui  le  mérite ,  et  que  la  terre  ^  n'est  pas 
digne  de  le  porter. 

LA  PRINCESSE. 

Mais  encore,  ne  t'a-t-il  point  parlé  de  moi  ? 

MORON. 

Lui?  non. 

LA   PRINCESSE. 

II  ne  t'a  rien  dit  de  ma  voix  et  de  ma  danse? 

MORON. 

Pas  le  moindre  mot. 

LA    PRINCESSE. 

Certes  ce  mépris  est  choquant,  et  je  ne  puis  souffrir 
cette  hauteur  étrange  de  ne  rien  estimer. 

MORON. 

Il  n'estime  et  n'aime  que  lui. 

LA    PRINCESSE. 

Il  n'y  a  rien  que  je  ne  fasse  pour  le  soumettre  comme 
il  faut. 

MORON. 

Nous  n'avons  point  de  marbre  ^  dans  nos  montagnes 
qui  soit  plus  dur  et  plus  insensible  que  lui. 

I.  De  l'engager,  de  lui  inspirer  de  l'amour.  —  2.  Et  la  terre.  (1674.) 
3.  Ce  passage,  depuis  :  Il  ii'estime....  jusqu'à  :  Nous  ti' avons  point  de  mar- 
bre, manque  daus  les  éditions  de  1666,  68,  73,  74,  82. 


i86        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

LA    PRINCESSE. 

Le  voilà. 

MORON. 

Voyez- VOUS  comme  il  passe,   sans  prendre  garde  à 
vous? 

LA   PRINCESSE. 

De  grâce,  Moron,  va  le  faire  aviser  que  je  suis  ici,  et 
l'oblige  à  me  venir  aborder. 


SCENE   IV. 
LA  PRINCESSE,  EURYALE,  MORON,  ARBATE  ' . 

MORON. 

Seigneur,  je  vous  donne  avis  que  tout  va  bien.  La 
Princesse  souhaite  que  vous  l'abordiez;  mais  songez  bien 
à  continuer  votre  rôle  ;  et  de  peur  de  l'oublier,  ne 
soyez  pas  longtemps  avec  elle. 

LA   PRINCESSE. 

Vous  êtes  bien  solitaire,  Seigneur;  et  c'est  une  hu- 
meur bien  extraordinaire  que  la  vôtre ,  de  renoncer 
ainsi  à  notre  sexe,  et  de  fuir,  à  votre  âge,  cette  galan- 
terie dont  se  piquent  tous  vos  pareils. 

EURYALE. 

Cette  humeur,  Madame,  n'est  pas  si  extraordinaire, 
qu'on  n'en  trouvât  des  exemples  sans  aller  loin  d'ici;  et 
vous  ne  sauriez  condamner  la  résolution  que  j'ai  prise 
de  n'aimer  jamais  rien,  sans  condamner  aussi  vos  sen- 
timents. 

LA    PRINCESSE. 

Il  y  a  grande   différence  ;   et  ce  qui  sied  bien  à  un 


LA     PRINCESSE  ,    EURIALE,    ARBATE,    MORON, 

MORON,  allant  au-devant  WEuriale  et  lui  parlant  bas.  (1734.) 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  III,  SG.  IV.    187 

sexe,  ne  sied  pas  bienàrautre.  Il  est  beau  qu'une  femme 
soit  insensible,  et  conserve  son  cœui^  exempt  des  flam- 
mes de  l'amour;  mais  ce  qui  est  vertu  en  elle  devient 
un  crime  dans  un  homme  ;  et  comme  la  beauté  est  le 
partage  de  notre  sexe,  vous  ne  sauriez  ne  nous  point 
aimer,  sans  nous  dérober  les  hommages  qui  nous  sont 
dus,  et  commettre  une  offense  dont  nous  devons  toutes 
nous  ressentir. 

EURYALE. 

Je  ne  vois  pas.  Madame,  que  celles  qui  ne  veulent 
point  aimer  doivent  prendre  aucuu  intérêt  à  ces  sortes 
d'offenses. 

LA    PRINCESSE. 

Ce  n'est  pas  une  raison.  Seigneur;  et  sans  vouloir 
aimer,  on  est  toujoms  bien  aise^  d'être  aimée. 

EURYALE. 

Pour  moi,  je  ne  suis  pas  de  même  ;  et  dans  le  des- 
sein où  je  suis  de  ne  rien  aimer,  je  serois  fâché  d'être 
aimé. 

LA    PRINCESSE. 

Et  la  raison  ? 

EURYALE, 

C'est  qu'on  a  obligation  à  ceux  qui  nous  aiment,  et 
que  je  serois  fâché  d'être  ingrat. 

LA    PRINCESSE. 

Si  bien  donc  que,  pour  fuir  l'ingratitude,  vous  aime- 
riez qui  vous  aimeroit? 

EURYALE. 

Moi,  Madame?  point  du  tout.  Je  dis  bien  que  je  se- 
rois fâché  d'être  ingrat;  mais  je  me  résoudrois  plutôt  de 
l'être  que  d'aimer. 

LA   PRINCESSE. 

Telle  personne  vous  aimeroit,  peut-être  que  votre 
cœur — 

I,  On  est  bien  aise.  (1668.) 


i88        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

EURYALE. 

Non!  Madame,  rien  n'est  capable  de  toucher  mon 
cœur.  Ma  liberté  est  la  seule  maîtresse  à  qui  je  con- 
sacre mes  vœux  •,  et  quand  le  Ciel  emploieroit  ses  soins 
à  composer  une  beauté  parfaite,  quand  il  assembleroit* 
en  elle  tous  les  dons  les  plus  merveilleux  et  du  corps 
et  de  Tâme,  enfin  quand  il  exposeroit  à  mes  yeux  un 
miracle  d'esprit,  d'adresse  et  de  beauté,  et  que  cette 
personne  m'aimeroit  avec  toutes  les  tendresses  ima- 
ginables, je  vous  l'avoue  franchement,  je  ne  l'aimerois 
pas. 

LA    PRINCESSE^. 

A-t-on  jamais  rien  vu  de  tel  ? 

MORON^. 

Peste  soit  du  petit  brutal!  J'aurois  envie ^  de  lui  bail- 
ler un  coup  de  poing. 

LA    PRINCESSE,    parlant  en  soi    . 

Cet  orgueil  me  confond,  et  j'ai  un  tel  dépit,  que  je  ne 
me  sens  pas. 

MORON,    parlant   au  Prince    . 

Bon  courage',  Seigneur!  Voilà  qui  va  le  mieux  du 
monde . 

EURYALE*. 

Ah!  Moron,  je  n'en  puis  plus!  et  je  me  suis  fait  des 
efforts  étranges. 


1.  Quand  il  employeroit.  (i665,  66,  68,  78,  74,  75  A,  82,  84  A,  94B.)  — 
Auger,  qui  n'avait  pas  vu  l'original,  croyait  qu'assemblerait  était  une  heu- 
reuse correction  de  l'édition  de  1734  et  l'admit  dans  son  texte. 

2.  La  Princesse,  à  part.  (1734) 

3.  MoRo>,  à  la  Princesse.  (1734.) 

4.  J'aurois  bien  envie.  (i665,  66,  68,  73,  74,  75A,  82,  84  A,  94  B,  1734-) 

5.  L\  Princesse,  à  part,  (1734.) 

6.  MûRON,  bas  au  Prince.  (1734-) 

7.  Bon.  Courage!   (l734-). 

8.  EuRiALE,  basa  Moron.  (1734.) 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  III,  SC.  IV,     189 

LA    PRINCESSE ^ 

C'est  avoir  une  insensibilité  bien  grande,  que  Je  par- 
ler comme  vous  faites. 

EURYALE. 

Le  Ciel  ne  m'a  pas  fait  d'une  autre  humeur.  Mais, 
Madame,  j'interromps  votre  promenade,  et  mon  respect 
doit  m'avertir  que  vous  aimez  la  solitude". 


SCENE  V. 

LA  PRINCESSE,  MORON,  PHILIS,  TIRCIS^ 

MORON. 

Il  ne  vous  en  doit  rien.  Madame,  en  dureté  de  cœur. 

LA    PRINCESSE. 

Je   donnerois  volontiers  tout   ce   que  j'ai  au  monde 
pour  avoir  l'avantage  d'en  triompher. 

MORON. 

Je  le  crois. 

LA    PRINCESSE. 

Ne  pourrois-tu,  Moron*,  me  servir  dans  un  tel  des- 
sein? 


1.  La  Princesse,  à  Euriale.  (1734.) 

2.  Dans  la  pièce  de  Moreto  (acte  11^  scène  viii),  Diana  envoie  successive- 
ment deux  de  ses  femmes  prévenir  Carlos,  qui  passe  sans  la  regarder,  qu'elle 
est  là.  <<  Je  n'avais  pas  aperçu  Son  Altesse,  répond-il  à  la  seconde  messagèrej 
dites-lui  que  je  me  retire.  »  Alors  Diana  lui  adresse  elle-même  la  parole  : 
tt  Comment  avez-vous  osé  entrer  dans  mon  parc  réservé,  sachant  que  je  m'y 
trouvais  avec  mes  femmes?  —  C'est  une  erreur,  dit  Carlos,  qui  ne  peut  se 
faire  excuser,  qu'en  ne  se  prolongeant  pas,  »  et  il  se  letire.  Comme  on  le  voit, 
les  traits  que  Molière  a  empruntés  à  la  pièce  espagnole  sont  dans  celle-ci 
plus  rudes   et   plus  brusques. 

3.  La  Princesse,  Mobon.  (1734.) 

4.  Ne  pourrois-tu  point,  Moron.  (1673'.)  —  Ne  pourrois-tu  pas,  Moron. 
(1734.) 


igo        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

MORON. 

Vous  savez  bien ,  Madame,  que  je  suis  tout  à  votre 
service. 

LA    PRINCESSE. 

Parle-lui  de  moi  dans  tes  entretiens;  vante-lui  adroi- 
tement ma  personne  et  les  avantages  de  ma  naissance  ; 
et  tâche  d'ébranler  ses  sentiments  par  la  douceur  de 
quelque  espoir.  Je  te  permets  de  dire  tout  ce  que  tu 
voudras,  pour  tacher  à  me  l'engager. 

MOROX. 

Laissez-moi  faire. 

LA    PRINCESSE. 

C'est  une  chose  qui  me  tient  au  cœur.  Je  souhaite  ar- 
demment qu'il  m'aime. 

MORON. 

Il  est  bien  fait,  oui,  ce  petit  pendard-Ià;  il  a  bon  air, 
J)onne  physionomie;  et  je  crois  qu'il  seroit  assez  le  fait 
d'une  jeune  princesse. 

LA    PRINCESSE. 

Enfin  tu  peux  tout  espérer  de  moi,  si  tu  trouves 
moyen  d'enflammer  pour  moi  son  cœur. 

MORON. 

Il  n'y  a  rien  qui  ne  se  puisse  faire.  Mais,  Madame, 
s'il  venoit  à  vous  aimer,  que  feriez-vous,  s'il  vous  plaît? 

LA    PRINCESSE. 

Ah  !  ce  seroit  lors  que  je  prendrois  plaisir  à  triompher 
pleinement  de  sa  vanité,  à  punir  son  mépris  par  mes 
froideurs,  et  exercer^  sur  lui  toutes  les  cruautés  que  je 
]iourrois  imaginer. 

MORON. 

Il  ne  se  rendra  jamais. 

LA    PRINCESSE. 

Ah!  Moron,  il  faut  faire  en  sorte  qu'il  se  rende. 

I.  Etàexercer.  {1673*,  74,  8a,  I734-) 


LA  PRINCESSE  D'ELIDK.  —  ACTE  III,  SC.  V.    191 

MORON. 

Non,  il  n'en  fera  rien.  Je  le  connois  :  ma  peine  sera 
inutile  ' . 

LA    PRINCESSE. 

Si  faut-il  pourtant  tenter  toute  chose,  et  éprouver  si 
son  àme  est  entièrement  insensible.  Allons  ,  je  veux 
lui  parler,  et  suivre  une  pensée  qui  vient  de  me  venir. 

I.  Seroit  inutile.  (i665,  66,  68,  74,  90  A,  82^  84  A,  94  B,  1734.) 


FIN    DU    TROISIEME    ACTK. 


igo.        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOUR^^ÉE  II. 

QUATRIÈME    INTERMÈDE. 


SCENE  PREMIERE. 

PHILIS,  TIRCIS^ 

PHILIS. 

Viens,  Tircis,  Laissons-les  aller,  et  me  dis  un  peu  ton 
martyre  de  la  façon  que  tu  sais  faire.  Il  y  a  longtemps 
que  tes  yeux  me  parlent;  mais  je  suis  plus  aise  d'ouïr  la 
voix. 

TIRCIS,  en    chantant. 

Tu  m'écoutes,  hélas'!  dans  ma  triste  langueur; 
Mais  je  n'en  suis  pas  mieux,  ô  beauté  sans  pareille  ; 

Et  je  touche  ton  oreille. 

Sans  que  je  touche  ton  cœur*. 

PHILIS. 

Va,  va,  c'est  déjà  quelque  chose  que  de  toucher  l'o- 
reille, et  le  temps  amène  tout.  Chante-moi  cependant 
quelque  plainte  nouvelle  que  tu  aies  composée  pour  moi , 

1.  m   INTERMÈDE.    (1734.) 

2.  Les  éditeurs  de  1734,  dans  l'une  de  leurs  listes  (voyez  ci-dessus,  p.  i3o, 
ligne  21),  désignent  Blondel  comme  ayant  chanté  ce  rôle  de  Tircis,  que  la 
partition  donne  à  un  ténor.  Ce  n'est  pas  dans  les  Relations  ni  dans  le  Livret 
qu'ils  ont  trouvé  ce  renseignement;  nous  ne  pouvons  le  contrôler;  rien  n'y 
semble  contraire  d'ailleurs;  d'après  ce  qui  a  été  dit  ci-dessus,  p.  i34,  note  i, 
Blondel  avait  une  voix  de  ténor;  elle  a  même  été  appelée  admirable  dans  la 
Relation  (p.  i33).  On  pourrait  remarquer  qu'un  autre  chanteur,  le  Gros,  est 
nommé  avant  d'Estival  au  vi"  intermède  (ci-après,  p.  217),  et  supposer  qu'il  a 
été  le  Tircis  du  iv'^;  mais  il  se  trouve  dans  une  autre  partition  un  air  qui  a  été 
certainement  chanté  par  lui,  et  qui  est  écrit  pour  une  voix  beaucoup  plus  haute 
que  n'était,  à  ce  qu'il  semble,  celle  du  ténor  de  ce  iv*^  intermède. 

3.  Cet  hémistiche  se  chante  deux  fois,  et  les  deux  derniers  vers  trois, 
d'après  la  partition. 

4.  Sans  pouvoir  toucher  ton  cœur.  [Partition  Pkilidor.)  Le  texte  de  l'ori- 
ginal s'accommoderait  peu  aux  notes. 


LA  PRINCESSE,  ETC.  —  INTERM.  IV,  SC.   H.     [93 

SCÈNE  II. 
MORON,  PHILIS,  TIRCIS. 

MORON. 

Ah!  ah!  je  vous  y  prends,  cruelle.  Vous  vous  écartez 
des  autres  pour  ouïr  mon  rival. 

PHILIS. 

Oui,  je  m'écarte  pour  cela.  Je  te  le  dis  encore,  je  me 
plais  avec  lui;  et  Ton  écoute  volontiers  les  amants,  lors- 
qu'ils se  plaignent  aussi  agréablement  qu'il  fait.  Que  ne 
chantes-tu  comme  lui?  Je  prendrois  plaisir  à  t'écouter. 

MORON. 

Si  je  ne  sais  chanter,  je  sais  faire  autre  chose;  et 
quand.... 

PHILIS. 

Tais-toi  :  je  veux  l'entendre.  Dis,  Tircis,  ce  que  tu 
voudras. 

MORON. 

Ah!  cruelle 

PHILIS. 

Silence,  dis-je,  ou  je  me  mettrai  en  colère, 

TIRCIS*. 

Arbres  épais,  et  vous,  prés  émaillés, 
La  beauté  dont  l'hiver  vous  avoit  dépouillés 
Par  le  printemps  vous  est  rendue. 
Vous  reprenez  tous  vos  appas; 
Mais  mon  àme  ne  reprend  pas 
La  joie,  hélas!  que  j'ai  perdue'  ! 


I.  TiRcis,  e/i  chantant.  (i66ï,  66,63,  78,  74,   75  A,  82,    84  A,  94B.) 
—  TiRO.S  chante.   (1734.) 

a.  Ces  deux  derniers  vers  sont  repris  dans  le  chant,  et  hélas!  y  est  cfiaque 
fois  répété. 

Molière,  iv  i3 


194        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

MORON. 

Morbleu!  quen'ai-je  de  la  voix!  Ah  !  nature  marâtre  ! 
pourquoi  ne  m'as-tu  pas  donné  de  quoi  chanter  comme 
à  un  autre? 

PHILIS. 

En  vérité,  Tircis,  il  ne  se  peut  rien  de  plus  agréable, 
et  tu  l'emportes  sur  tous  les  rivaux  que  tu  as. 

MORON. 

Mais  pourquoi  est-ce  que  je  ne  puis  pas  chanter?  N'ai- 
je  pas  un  estomac*,  un  gosier  et  une  langue  comme  un 
autre?  Oui,  oui,  allons  :  je  veux  chanter  aussi,  et  te 
montrer  que  l'amour  fait  l'aire  toutes  choses.  Voici  une 
chanson  que  j'ai  faite  pour  toi. 

PHILIS. 

Oui,  dis;  je  veux  bien  t'écouter  pour  la  rareté  du  fait. 

MORON. 

Courage,  Moron  !  il  n'y  a  qu'à  avoir  de  la  hardiesse. 

(Moron  chante'.) 

Ton  extrême  rigueur 
S'acharne  sur  mon  cœur. 
Ah!  Philis,  je  trépasse; 
Daigne  me  secourir  : 

1.  L'estomac,  quand  il  s'agit  de  chanter,  fait  un  peu  songer  d'avance  aux 
explications  anatumiques  du  Médecin  malgré  lui.  Il  y  avait  déjà  quelque 
chose  d'analogue  dans  la  première  scène  du  Mariage  Jorcé,  lorsque  Sganarelle 
dit  (ci-dessus,  p.  22)  :  «  Peut-on  voir  un  estomac  qui  ait  plus  de  force  que  le 
mien?  {Il  tousse.)  Hem,  hem,  hem  :  eh  !  qu'en  dites-vous?  »  Voyez  aussi 
Dom  Juan,  acte  II ,  vers  le  milieu  de  la  scène  i. 

2.  Il  chante.  (1734.)  —  Ou  trouvera  à  V Appendice  (p.  264)  la  musique  que 
chantait  Molière.  Le  couplet  a  été  divisé  en  deux  reprises;  à  la  fin  de  la  pre- 
mière, le  troisième  vers  se  répète.  Dans  la  seconde,  c'est  d'abord  le  premier  vers  : 

Daigne  me  secourir, 

qui  se  répète,  puis  les  deux  suivants  liés  ensemble  ;  et  la   seconde  fois  que  se 
chante  cette  reprise,  le  dernier  vers  : 

De  m'avoir  fait  mourir, 

revient  encore  seul  pour  finir. 


LA  PRINCESSE,  ETC.  —  INTERM.  IV,  SC.  II.     igS 

En  seras-tu  plus  grasse 
De  m 'avoir  fait  mourir  ? 

Vivat!  Moron. 

PIIILIS. 

Voilà  qui  est  le  mieux  du  monde.  Mais,  JMoron,  je 
souhaiterois  bien  d'avoir  la  gloire  que  quelque  amant 
fût  mort  pour  moi.  C'est  un  avantage  dont  je  n'ai  point 
encore  joui^;  et  je  trouve  que  j'aimerois  de  tout  mon 
cœur  une  personne  qui  m'aimeroit  assez  pour  se  donner 
la  mort. 

MORON. 

Tu  aimerois  une  personne  ^  qui  se  tu  croit  pour  toi? 

PHILIS. 

Oui. 

MORON. 

Il  ne  faut  que  cela  pour  te  plaire  ? 

PHILIS. 

Non. 

MORON. 

Voilà  qui  est  fait.  Je  te  veux  montrer^  que  je  me  sais 
tuer  quand  je  veux. 

TIRCIS  chante. 

Ah!  quelle  douceur  extrême, 

De  mourir*  pour  ce  qu'on  aime  !  Lis^. 

MORON  ^. 

C'est  un  plaisir  que  vous  aurez  quand  vous  voudrez. 

TIRCIS  chante. 

Courage,  Moron!  meurs  promptement^ 
En  généreux  amant. 

1.  Dont  je  n'ai  pas  encore  joui.  (1682,  1734.) 

2.  Tu  aimerois  de  tout  ton  cœur  une  personne.   [Ms,  Philidor.) 

3.  Je  veux  te  montrer.  (1734.) 

4.  Dans  ce  vers  marqué  bis.  De  mourir  est  chaque  fois  à  reprendre  dans 
le  cLant. 

5.  Bis  n'est  pas  dans  1734.  —  6.  Moron,  à  Tircis.  (1734.) 

7.  Les  mots  :  Courage,  et  meurs  promptementj  sont  dans  le  chant  relevés 
par  une  répétition. 


196        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

MORON*. 

Je  vous  prie  de  vous  mêler  de  vos  affaires,  et  de  me 
laisser  tuer  à  ma  fantaisie.  Allons,  je  vais  faire  honte  à 
tous  les  amants.  Tiens,  je  ne  suis  pas^  homme  à  faire 
tant  de  façons.  Vois  ce  poignard.  Prends  bien  garde 
comme  je  vais  me  percer  le  cœur.  (Se  riant  de  Tircis.)  Je 
suis  votre  serviteur  :  quelque  niais*. 

PHILIS. 

Allons,  Tircis.  Viens-t'en  me  redire  à  l'écho  ce  que 
tu  m'as  chanté  * . 

1.  MoRON,  à  Tircis.  (r734.) 

2.  (A  Philis.)  Tiens,  je  ne  suis  pas.  (1734.) 

3.  Je  suis  votre  serviteur,  quelque  niais.  Se  riant  de  Tircis.  (1666,  68,  78, 
74,  8a.)  —  Se  riant  Je  Ti/cis  manque  dans  1734. 

4.  Fin  DO  TRO;SlÈ»lK  INTERMÈDE.    (1734.) 


LA  PRINCESSE  D  ÉLIDE.  —  ACTE  IV,  SC.  I.      197 


ACTE   IV. 


ARGUMENT, 


La  Princesse  espérant  par  une  feinte  pouvoir  découvrir  les  sen- 
timents du  prince  d'Ithaque,  elle  lui  lit  confidence  qu'elle  aimoit  le 
prince  de  Messène.  Au  lieu  d'en  paroître  affligé,  i!  lui  rendit  la 
pareille,  et  lui  fit  connoître  que  la  princesse  sa  parente  lui  avoit 
donné  dans  la  vue,  et  qu'il  la  demanderolt  en  mariage  au  roi  son 
père.  A  cette  atteinte  imprévue,  cette  princesse  perdit  toute  sa  con- 
stance; et  quoiqu'elle  essayiît  à  se  contraindre  devant  lui,  aussitôt 
qu'il  fut  sorti,  elle  demanda  avec  tant  d'empressement  à  sa  cousine 
de  ne  recevoir  point  les  services  de  ce  prince  et  de  ne  l'épouser  ja- 
mais, qu'elle  ne  put  le  lui  refuser  ;  elle  s'en  plaignit  même  à  Morou, 
qui  lui  ayant  dit  assez  franchement  qu'elle  l'aimoit  donc,  en  fut 
chassé  de  sa  présence. 


SCENE    PREMIERE. 
EURYALE,  LA  PRINCESSE,  MORON^ 

LA  PRINCESSE. 

Prince,  comme  jusques  ici  nous  avons  fait  paroître 
une  conformité  de  sentiments,  et  que  le  Ciel  a  semblé 
mettre  en  nous  mêmes  attachements  pour  notre  liberté,  \ 
et  même  aversion  pour  Tamour,  je  suis  bien  aise  de 
vous  ouvrir  mon  cœur,  et  de  vous  faire  confidence  d'un 
changement  dont  vous  serez  surpris.  J'ai  toujours  re- 
gardé riiymen  comme  une  chose  affreuse,  et  j'avois  fait 
serment  d'abandonner  plutôt  la  vie  que  de  me  résoudre 

I.  La  Pbiscessf,  Euriai.e,  Morox.   (1734.) 


198        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

jamais  à  perdre  cette  lilierté  pour  qui  j'avois  des  ten- 
dresses si  grandes  ;  mais  enfin  un  moment  a  dissipé 
toutes  ces  résolutions.  Le  mérite  d'un  prince  m'a  frappé 
aujourd'hui  les  yeux  ;  et  mon  âme  tout  d'un  coup, 
comme  par  un  miracle,  est  devenue  sensible  aux  traits  de 
cette  passion  que  j'avois  toujours  méprisée.  J'ai  trouvé 
d'abord  des  raisons  pour  autoriser  ce  changement,  et  je 
puis  l'appuyer  de  la  volonté  '  de  répondre  aux  ardentes 
sollicitations  d'un  père,  et  aux  vœux  de  tout  un  Etat; 
mais,  à  vous  dire  vrai,  je  suis  en  peine  du  jugement  que 
vous  ferez  de  moi,  et  je  voudrois  savoir  si  vous  condam- 
nerez, ou  non,  le  dessein  que  j'ai  de  me  donner  un 
époux. 

EURYALE. 

Vous  pourriez  faire  un  tel  choix,  Madame,  que  je 
l'approuverois  sans  doute.  , 

LA  PRINCESSE. 

Qui  croyez-vous,  à  votre  avis,  que  je  veuille  choisir? 

EURYALE, 

Si  j'étois  dans  votre  cœur,  je  pourrois  vous  le  dire; 
mais  comme  je  n'y  suis  pas,  je  n'ai  garde  de  vous  ré- 
pondre . 

LA  PRINCESSE. 

Devinez  pour  voir,  et  nommez  quelqu'un. 

EURYALE. 

J'aurois  trop  peur  de  me  tromper. 

LA  PRINCESSE. 

Mais  encore,  pour  qui  souhaiteriez-vous  que  je  me 
déclarasse  ? 

EURYALE. 

Je  sais  bien,  à  vous  dire  vrai,  pour  qui  je  le  souhaite- 

I.  De  ma  volonté.  (1673,  74,  82,  1734.) 


LA.  PRINCESSE  D'ELIDE.  —  ACTE  IV,  SC.  1.     199 

rois  ;  mais,   avant   que   de   m' expliquer,   je  dois   savoir 
votre  pensée. 

LA   PRINCESSE. 

Eh  bien,  Prince,  je  veux  bien  vous  la  découvrir.  Je 
suis  sûre  que  vous  allez  approuver  mon  choix  ;  et  pour 
ne  vous  point  tenir  en  suspens  davantage,  le  prince  de 
Messène  est  celui  de  qui  le  mérite  s'est  attiré  mes 
vœux^. 

EURYALE". 

O  Ciel  ! 

LA  PRINCESSE^. 

Mon  invention  a  réussi,  Moron  :  le  voilà  qui  se  trouble. 

MORON,  parlant  à  la  Princesse    . 

Bon,  Madame.  (Au  Prince.)  Courage,  Seigneur!  (A  la 
Princesse.)  Il  en  tient.  (An  Prince.)  Ne  VOUS  défaites  pas^. 

LA  PRINCESSE®. 

Ne  trouvez-vous  pas  que  j'ai  raison,  et  que  ce  prince 
a  tout  le  mérite  qu'on  peut  avoir  ? 

MORON,  au    Prince^. 

Remettez-vous  et  songez  à  répondre. 

LA  PRINCESSE. 

D'où  vient,  Prince,  que  vous  ne  dites  mot,  et  sem- 
blez  interdit? 

1.  Voyez  le  Dédain  contre  dédain^  acte  III,  scène  v.  Diana,  pour  exciter  la 
jalousie  de  Carlos,  lui  dit  qu'elle  est  décidée  à  épouser  le  prince  de  Béarn. 
Après  un  moment  de  trouble  comme  ici,  Carlos  se  remet,  et  répond  à  Diana 
que,  lui  aussi,  il  est  amoureux,  qu'il  aime  une  des  dames  de  la  Princesse,  Cin- 
tia;  il  vante  la  beauté  de  cette  dame,  et  naturellement  Diana  critique  son 
choix.  La  scène  espagnole  est  beaucoup  plus  développée. 

2.  EuRTALE,  à  ^arf.  (1734.) 

3.  La  Princesse,  bas  à  Moron.  (1734.) 

4.  Moron,  à  la  Princesse.  (1734.) 

5.  «  On  dit....  figurément  défaire  quelqu'un,  pour  dire  l'embarrasser,  le 
mettre  en  désordre....  Et  on  dit  qu'u/i  homme  se  défait ^  pour  dire  qu'il  de- 
meure embarrassé,  interdit...  :  A  la  moindre  parole  qu'on  lui  dit  il  se  défait. 
Il  lui  répondit  sans  se  défaire.  »  [Dictionnaire  de  l' Académie  ,  1694.) 

6.  La  Princesse,  a  Euriale.  (1734.) 

7.  MoROî»,  bas  au  Prince.  (1734.) 


aoo        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  IL 

EURYALE. 

Je  le  suis,  à  la  vérité;  et  j'admire,  Madame,  comme 
le  Ciel  a  pu  former  deux  âmes  aussi  semblables  en  tout 
que  les  nôtres,  deux  âmes  en  qui  Ton  ait  vu  une  plus 
grande  conformité  *  de  sentiments,  qui  aient  fait  éclater, 
dans  le  même  temps,  une  résolution  à  braver  les  traits 
de  TAmour,  et  qui,  dans  le  même  moment,  aient  fait 
paroître  une  égale  facilité  à  perdre  le  nom  d'insensibles. 
Car  enfin,  ^ladame,  puisque  votre  exemple  m'autorise, 
je  ne  feindrai  point  de  vous  dire  ^  que  l'amour  aujour- 
d'hui s'est  rendu  maître  de  mon  cœur,  et  qu'une  des 
princesses  vos  cousines,  l'aimable  et  belle  Aglante,  a 
renversé  d'un  coup  d'œil  tous  les  projets  de  ma  fierté. 
Je  suis  ravi.  Madame,  que,  par  cette  égalité  de  défaite, 
nous  n'ayons  rien  à  nous  reprocher  l'un  et  l'autre',  et 
je  ne  doute  point  que,  comme  je  vous  loue  infiniment 
de  votre  choix,  vous  n'approuviez  aussi  le  mien.  Il  faut 
que  ce  miracle  éclate  aux  yeux  de  tout  le  monde,  et 
nous  ne  devons  point  différer  à  nous  rendre  tous  deux 
contents.  Pour  moi,  Madame,  je  vous  sollicite  de  vos 
suffrages  pour  obtenir  celle  que  je  souhaite,  et  vous 
trouverez  bon  que  j'aille  de  ce  pas  en  faire  la  demande 
au  prince  votre  père. 

moron\ 

Ah  !  digne,  ah  !  brave  cœur  ! 

1 .  Auger  reiiiiii-qiie  qu'il  faudrait  ici  une  aussi  grande  conformité, 
•i.  Je  ne  feindrai  point  de  vous  dire^  je  n'hésiterai  pas  à  vous  dire. 
3.  L'un  à  l'autre.  (1673,  74,  ^5  A,  82,  84  A,  1734.) 
4-  MoRON,  has  a  Euriale.  (1734.) 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  IV,  SC.  III.    201 

SCÈNE  II. 
LA  PRINCESSE,  MORON. 

LA   PRINCESSE. 

Ah  !  Moroii,  je  n'en  puis  plus  ;  et  ce  coup,  que  je 
n'attendois  pas,  triomphe  absohunent  de  toute  ma  fer- 
meté. 

MOUON. 

Il  est  vrai  que  le  coup  est  surprenant,  et  j'avois  cru 
d'abord  que  votre  stratagème  avoit  fait  son  effet. 

LA  PRINCESSE. 

Ah  !  ce  m'est  un  dépit  à  me  désespérer,  qu'une  autre 
ait  l'avantage  de  soumettre  ce  cœur  que  je  voulois  sou- 
mettre. 

SCÈNE  III. 
LA  PRINCESSE,  AGLANTE,  MORON  ^ 

LA   PRINCESSE. 

Princesse,  j'ai  à  vous  prier  d'une  chose  qu'il  faut  ab- 
solument que  vous  m'accordiez.  Le  prince  d'Ithaque 
vous  aime  et  veut  vous  demander  au  prince  mon  père. 

AGLANTE. 

Le  prince  d'Ithaque,  Madame  ? 

LA  PRINCESSE. 

Oui.  Il  vient  de  m'en  assurer  lui-même,  et  m'a  de- 
mandé mon  suffrage  pour  vous  obtenir;  mais  je  vous 
conjure  de  rejeter  cette  proposition,  et  de  ne  point  prê- 
ter l'oreille  à  tout  ce  qu'il  pourra  vous  dire. 

I.  La  Princesse,  Aristomène,  Aglastl,  Moron.  (1734) 


■loi        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

AGLANTE. 

Mais,  Madame,  s'il  étoit  vrai  que  ce  prince  m'aimât 
efFectivement,  pomquoi,  n'ayant  aucmi  dessein  de  vous 
engager,  ne  voudriez-vous  pas  soufFrir...  '.' 

LA  PRINCESSE. 

Non,  Aglante.  Je  vous  le  demande;  faites-moi  ce 
plaisir,  je  vous  prie,  et  trouvez  bon  que,  n'ayant  pu 
avoir  l'avantage  de  le  soumettre,  je  lui  dérobe  la  joie  de 
vous  obtenir. 

AGLANTE, 

Madame,  il  faut  vous  obéir  ;  mais  je  croirois  que  la 
conquête  d'un  tel  cœur  ne  seroit  pas  une  victoire  à  dé- 
daigner. 

LA   PRINCESSE. 

Non,  non,  il  n'aura  pas  la  joie  de  me  braver  entière- 
ment ^ 


SCENE   IV. 

ARISTOMÈNE,  MORON,  LA  PRINCESSE, 
AGLANTE \ 

ARISTOMÈNE. 

Madame,  je  viens  à  vos  pieds,  rendre  grâce  à  l'Amour 
de  mes  beureux  destins,  et  vous  témoigner,  avec  mes 
transports,  le  ressentiment  ^  où  je  suis  des  bontés  sur- 

1.  Il  y  a  une  scène  analogue  dans  Moreto,  mais  beaucoup  plus  Yiolente 
(acte  III,  scène  x).  Diana  s'emporte  contre  Cintia  :  «  Toi,  être  aimée  par  Car- 
los! »  et  dans  sa  fureur,  elle  laisse  son  amour  faire  explosion  avec  une  véhé- 
mence qu'on  n'aurait  sans  doute  pas  supportée  à  Versailles.  De  plus  Cintia, 
après  nous  avoir  été  représentée  comme  très-Leureuse  de  l'amour  qu'elle  croyait 
avoir  inspiré  à  Carlos,  n'a  rien  de  plus  pressé  que  d'aller  lui  annoncer  que 
Diana  l'aime  et  qu'elle  vient  d'en  laisser  échapper  l'aveu.  Il  y  a  là  une  singu- 
lière invraisemblance  morale.  —  La  scène  suivante  de  Molière  se  retrouve  dans 
la  scène  vni  de  l'acte  III  de  Moreto. 

2.  La  Princesse,  AristomÈne,  Aglante,  Moron.  (1734-) 

3.  Voyez  tome  II,  p.  288,  note. 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE.  —  ACTE  IV,  SC.  IV.    2o3 

prenantes  dont  vous  daignez  favoriser  le  plus  soumis' 
de  vos  captifs. 

LA  PRINCESSE. 

Comment  ? 

ARISTOMÈNE. 

Le  prince  d'Ithaque,  Madame,  vient  de  m'assurer  tout 
à  l'heure,  que  votre  cœur  avoit  eu  la  bonté  de  s'expli- 
quer en  ma  faveur  sur  ce  célèbre  choix  qu'attend  toute 
la  Grèce. 

LA  PRINCESSE. 

Il  vous  a  d't  qu'il  tenoit  cela  de  ma  bouche  ? 

ARISTOMÈNE. 

Oui,  Madame. 

LA  PRINCESSE. 

C'est  un  étourdi;  et  vous  êtes  un  peu  trop  crédule, 
Prince,  d'ajouter  foi  si  promptement  à  ce  qu'il  vous  a 
dit.  Une  pareille  nouvelle  mériteroit  bien,  ce  me  semble, 
qu'on  en  doutât^  un  peu  de  temps  ;  et  c'est  tout  ce  que 
vous  pourriez  faire  de  la  croire,  si  je  vous  l'avois  dite 
moi-même. 

ARISTOMÈNE. 

Madame,  si  j'ai  été  trop  prompt  à  me  persuader 

LA   PRINCESSE. 

De  grâce,  Prince,  brisons  là  ce  discours;  et  si  vous 
voulez  m'obliger,  souffrez  que  je  puisse  jouir  de  deux 
moments  de  solitude. 


I.  Les  plus  soumis.  {1673,  74.) 

1.  Dans  l'édition  originale  et  dans  celle  de  i665  :  «  qu'on  n'en  doutât. 


20/,        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  IL 


SCENE  V. 
LA  PRLNCESSE,  AGLANTE,  MORON. 

LA   PRINCESSE. 

Ah  !  qu'en  celte  aventure,  le  Ciel  me  traite  avec  une 
rigueur  étrange  !  Au  moins,  Princesse,  souvenez-vous 
de  la  prière  que  je  vous  ai  faite. 

AGLAXTE. 

Je  vous  l'ai  dit  déjà,  Madame,  il  faut  vous  obéir*. 

MORON. 

Mais,  ^ladame,  s'il  vous  aimoit,  vous  n'en  voudriez 
point,  et  cependant  vous  ne  voulez  pas  qu'il  soit  à  un 
autre*.  C'est  faire  justement  comme  le  chien  du  jardi- 
nier'. 

LA    PRINCESSE. 

Non,  je  ne  puis  souffrir  qu'il  soit  heureux  avec  une 
autre;  et  si  la  chose  étoit,  je  crois  que  j'en  mouiTois 
de  déplaisir. 

MORON. 

Ma  foi,  Madame,  avouons  la  dette  :  vous  voudriez 
qu'il  fût  à  vous  ;  et  dans  toutes  vos  actions  il  est  aisé 
de  voir  que  vous  aimez  un  peu  ce  jeune  prince. 

LA  PRINCESSE. 

Moi,  je  l'aime?  O  Ciel  !  je  l'aime?  Avez-vous  l'inso- 


1.  L'édition  de  1734  f^it  de  ce  qui   suit  la  scène   vi,  ayant  pour  acteurs 
LA  Princesse,  Morom. 

2.  A  une  autre.  (1673,  74,  82,  1734.)  Voyez  au  vers  556  du  Dépit  amou- 
reux, tome  I,  p.  438.  A  la  reprise  de  la  Princesse,  toutes  les  éditions  ont  le 
féminin  une  autre, 

3.  «  Comme  le  cbien  du  jardinier,  qui  ne  mange  point  de  clioux  et  ne  veut 

pas  que  personne  en  mange Un  homme  qui ne  gnûte  point  quelque.... 

chose,  et  tâche  d'empêcher  que  les  autres  le  fassent.  »  (Oudin,  Curiosités /ran- 
coises,  1640,  p.  97  et  98.) 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE.  —ACTE  IV,  SC.  V.    2o5 

lence  de  prononcer  ces  paroles  ?  Sortez  de  ma  vue,  iiii- 
pudent,  et  ne  vous  présentez  jamais  devant  moi. 

MORON. 

Madame — 

LA  PRINCESSE. 

Retirez-vous  d'ici,  vous  dis-je,  ou  je  vous  en  ferai  re- 
tirer d'une  autre  manière. 

MORON  *. 

Ma  foi,  son  cœur  en  a  sa  provision,  et 

(Il  rencontre  un  regard  de  la  Princesse,  qui  l'oblige  à  se  retirer.) 


SCENE  vr\ 

LA   PRINCESSES 

De  quelle  émotion  inconnue  sens-je  mon  cœur  atteint, 
et  quelle  inquiétude  secrète  est  venue  troubler*  tout 
d'un  coup  la  tranquillité  de  mon  àme  ?  Ne  seroit-ce 
point  aussi  ce  qu'on  vient  de  me  dire?  et,  sans  en  rien 
savoir,  n'aimerois-je  point  ce  jeune  prince  ?  Ah  !  si  cela 
étoit,  je  serois  personne  à  me  désespérer  ;  mais  il  est 
impossible  que  cela  soit,  et  je  vois  bien  que  je  ne  puis 
pas  l'aimer.  Quoi?  je  serois  capable  de  cette  lâcheté! 
J'ai  vu  toute  la  terre  à  mes  pieds  avec  la  plus  grande 
insensibilité  du  monde  ;  les  respects,  les  hommages  et 
les  soumissions  n'ont  jamais  pu  toucher  mon  àme,  et 
la  fierté  et  le  dédain  en  auroient  triomphé  !  J'ai  méprisé 
tous  ceux  qui  m'ont  aimée,  et  j'aimerois  le  seul  qui  me 
méprise  !  Non,  non,  je  sais  bien  que  je  ne  l'aime  pas. 


1.  MoRON,  bas,  à  part.  {i734.) 

2.  ScÈME  VII.  (1734.) 

3.  La  Princesse,  seule.  (1734.) 

4.  Est  venu  troubler,  (1664,  66,  75  A,  84  A,  94  B.) 


2o6        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

Il  n'y  a  pas  de  raison  à  cela.  Mais  si  ce  n'est  pas  de 
l'amour  que  ce  que  je  sens  maintenant,  qu'est-ce  donc 
que  ce  peut  être  ?  Et  d'où  vient  ce  poison  qui  me 
court  par  toutes  les  veines,  et  ne  me  laisse  point  en 
repos  avec  moi-même  ?  Sors  de  mon  cœur,  qui  que  tu 
sois,  ennemi  qui  te  caches.  Attaque-moi  visiblement, 
et  deviens  à  mes  yeux  la  plus  affreuse  bête  de  tous  nos 
bois,  afin  que  mon  dard  et  mes  flèches  me  puissent 
défaire  de  toi^.  O  vous,  admirables  personnes,  qui  par 
la  douceur  de  vos  chants  avez  l'art  d'adoucir  les  plus 
fâcheuses  inquiétudes,  approchez-vous  d'ici,  de  ^râce, 
et  tâchez  de  charmer  avec  votre  musique  le  chagrin 
où  je  suis. 

I.  L'édition  de  1734  termine  ici  le  quatrième  acte.  Voyez  la  note   i  de  la 
page  suivante. 


FIN    DU    QUATRIEME   ACTE. 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  INTERM.   V.      207 


CINQUIÈME    INTERMÈDE'. 


CLYMENE,  PHILIS^ 

clymèise'. 
Chère  Philis,  dis-moi,  que  crois-tu  de  Taniour? 

PHILIS  *. 

Toi-même,  qu'en  crois-tu,  ma  compagne  fidèle? 

CLYMÈNK. 

On  m'a  dit  que  sa  flamme  est  pire  qu'un  vautour, 
Et  qu'on  souffre  en  aimant  une  peine  cruelle. 

PHILIS. 

On  m'a  dit  qu'il  n'est  point  de  passion  plus  belle, 
Et  que  ne  pas  aimer,  c'est  renoncer  au  jour. 

CLYMÈNE, 

A  qui  des  deux  donnerons-nous  victoire  ? 

PHILIS. 

Qu'en  croirons-nous?  ou  le  mal  ou  le  bien  ? 

1.  L'édition  de  1734  commence  cet  intermède,  pour  elle  le  iv',  à  la  dernière 
pbrase  de  notre  acte  IV,  en  tête  de  laquelle  elle  met  scène  i,  la  Princesse.  La 
suite  devient  la  scène  ii  :  la  Princesse,  Climène,  Philis. 

2.  Aucune  des  Relations  ni  le  Livret  ne  nous  apprend  le  nom  des  «  admi- 
rables personnes  »  à  qui  fut  confié  le  long  duo  du  v''  intermède.  Il  ne  nous 
paraît  pas  probable  que  l'une  d'elles  fût,  comme  le  dit  l'éditeur  de  1784 
(ci-dessus,  première  liste  de  la  page  i3i),  Madeleine  Béjart;  nous  croyons  que 
le  rôle  parlé  de  Pfiilis,  dont  elle  était  chargée  dans  la  comédie,  devait  être 
distinct  de  ce  rôle  chanté  de  l'intermède;  on  tint  sans  doute  à  faire  entendre 
ici  deux  -vraies  cantatrices,  et  il  en  fallait  une  surtout  pour  la  partie  de  Philis^ 
qui  a  été  écrite  pour  la  voix  la  plus  étendue.  Puisqu'aucune  autre  désignation 
de  musiciennes  n'est  faite,  on  peut  supposer  avec  beaucoup  de  vraisemblance 
que  Mlles  de  la  Barre  et  Hilaire,  qui  étaient  présentes  et  devaient,  sous  l'habit 
de  Bergères  héroïques,  confondre  leurs  voix  dans  le  chœur  final  du  dernier 
intermède,  ne  laissèrent  pas  échapper  l'occasion  d'attirer  à  elles  deux  seules 
l'attention  du  royal  auditoire.  Voyez  ci-après,  p.  217,  et  à  la  note  2  de  cette 
page,  la  citation  de  Loret. 

3.  CLiMÈNEc//anfe.  (1734.) —  CLVuiaz^'PaiLischanleni  ce  dialogue.  (1682.) 

4.  Philis  chante.  (1734.) 


2o8        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

CLYMÈNE  ET  PHILIS  ensemble  *. 

Aimons,  c'est  le  vrai  moyen 
De  savoir  ce  qu'on  en  doit  croire  ^. 

PHILIS. 

Chloris  vante  partout  lamour  et  ses  ardeurs*. 

CLYMÈNE.  s 

Amarante  pour  lui  verse  en  tous  lieux  des  larmes. 

PHILIS. 

Si  de  tant  de  tourments  il  accable  les  cœurs, 

D'où  vient  qu'on  aime  à  lui  rendre  les  armes  ? 

CLYMÈNE. 

Si  sa  flamme,  Philis,  est  si  pleine  de  charmes. 
Pourquoi  nous  défend-on  d'en  goûter  les  douceurs  ? 

PHILIS. 

A  qui  des  deux  donnerons-nous  victoire? 

CLYMÈNE. 

Qu'en  croirons-nous?  ou  le  mal  ou  le  bien  ? 

TOUTES  DEUX  ENSEMBLE  *. 

Aimons,  c'est  le  vrai  moyen  * 
De  savoir  ce  qu'on  en  doit  croire. 

LA   PRINCESSE  les  interrompit     en  cet  endroit  et  leur  dit  : 

Achevez  seules,  si  vous  voulez.  Je  ne  saurois  demeu- 
rer en  repos;  et  quelque  douceur  qu'aient  vos  chants, 
ils  ne  font  que  redoubler  mon  inquiétude". 

r.  Toutes  dewx  ensemble.   (1734-) 

2.  Ces  deux  vers,  dans  la  ])artition,  se  chantent  trois  fois  avec  diverses 
répétitions  p.irticulières.  La  première  J'ois ,  ClymÈnE  chante  :  «  Aimons  {bis), 
c'est  le  vrai  moyen  de  savoir  ce  qu'on  en  doit  croire,  c'est  le  vrai  moyen,  etc.  » 
Philîs  :  n  Aimons  (l/is),  c'est  le  vrai  moyen  de  savoir,  etc.,  c'est  le  vrai  moyen 
de  savoir,  de  savoir,  etc.  »  —  La  seconde  J'ois,  Clysiène  :  «  Aimons  {ter)^  c'est 
le  vrai  moyen  de  savoir,  de  savoir,  etc.  »  Philis  :  «  Aimons  {bis),  c'est  le  vrai 
raoven  de  savoir,  de  savoir,  etc.  r>  —  La  troisième  Jais ,  ClymÈne  :  «  Aimons, 
c'est,  etc.  »  Philis  :  Aimons  {lis),  c'est,  etc.  » 

3.  Ni  ce  vers,  ni  les  cinq  suivants  n'ont  été  mis  en  musique  par  Lully.  Philis 
passe  immédiatement  à  li  reprise  : 

A  qui  des  deux  donnerons-nous  victoire? 

4.  Et  ter,  comme  plus  haut.  —  5.   Aimons,  c'est  le  moyen.  (1668.) 

6.  Les  interrompt.   (i6fiS.)  —  L'édition  de  1784  omet:  les  interrompit,  etc. 

7.  Fin  du  quatrième  intermède.  {1734.) 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  V,  SC.  I.     209 


ACTE  V. 


ARGUMENT. 


Il  se  passoît  dans  le  cœur  du  prince  de  Messène  des  choses  bien 
différentes  :  la  joie  que  lui  avoit  donnée'  le  prince  d'Ithaque,  en 
lui  apprenant  malicieusement  qu'il  étoit  aimé  de  la  Princesse,  l'avoit 
obligé  de  l'aller  trouver  avec  une  inconsidération  que  rien  qu'une 
extrême  amour  ne  pouvoit  excuser  ;  mais  il  en  avoit  été  reçu  d'une 
manière  bien  différente  à  ce  qu'il  espéroit.  Elle  lui  demanda  qui 
lui  avoit  appris  cette  nouvelle,  et  quand  elle  eut  su  que  ç'avoit  été 
le  prince  dithaque,  cette  connoissance  augmenta  cruellement  son 
mal,  et  lui  fit  dire  à  demi  désespérée  :  «  C'est  un  étourdi,  »  et  ce  mot 
étourdit  si  fort  le  prince  de  Messène,  qu'il  sortit  tout  confus  sans  lui 
pouvoir  répondre  *,  La  Princesse,  d'un  autre  côté,  alla  trouver  le  roi 
son  père,  qui  venoit  de  paroitre  avec  le  prince  d'Ithaque,  et  qui  lui 
témoignoit  non-seulement  la  joie  qu'il  auroit  eue  de  le  voir  entrer 
dans  son  alliance,  mais  l'opinion^  qu'il  commençoit  d'avoir*  que 
sa  fille  ne  le  haïssoit  pas.  Elle  ne  fut  pas  plus  tût  auprès  de  lui, 
que  se  jetant  à  ses  pieds,  elle  lui  demanda,  pour  la  plus  grande  fa- 
veur qu'elle  en  pût  jamais^  recevoir,  que  le  prince  d'Ithaque  n'é- 
pousât jamais  la  Princesse®  :  ce  qu'il  lui  promit^  solennellement; 
mais  il  lui  dit  que  si  elle  ne  voulolt  point  qu'il  fût  à  une  autre*,  il 
falloit  qu'elle  le  prît  poiu-  elle.  Elle  lui  répondit  :  «  Il  ne  le  voudroit 


I     Avoit  donné.  (1664,  66,  68,  75  A,  84  A,  94  B.) 

2.  On  remarquera  que  cette  scène  se  trouve,  non  dans  l'acte  V,  mais  dans 
l'acte  précédent  (c'est  la  scène  iv).  Tout  montre  que  ces  arguments  ont  été 
composés  bien  rapidement  et  avec  une  grande  négligence. 

3.  Son  alliance,  même  l'opinion.  (i665,  66,  68,  78,  75  A,  84  A,  94  B.)  — 
Son  alliance,  mais  même  l'opinion.  (1674,  82.) 

4.  Qu'il  commença  d'avoir.  (1682.) 

5.  Qu'elle  pût  jamais.  (1682.) 

6.  La  princesse  Aglante.  (1674,  82.) 

7.  Ce  qui  lui  promit.  (1664,  65.) 

8.  A  un  autre.  (i665,  66,  68.)  Voyez  ci-dessus,  p.  204,  et   a  note  2. 

Molière,  iv  i4 


2IO        LES  PLAISIRS,  ETC.   —  JOURNEE  11. 

jias  ' ,  »  mais  d'iuie  manière  si  passionnée,  qu'il  étoit  aisé  de  connoîtrc 
les  sentiments  de  son  cœur.  Alors  le  Prince  quittant  toute  sorte  de 
feinte,  lui  confessa  son  amour,  et  le  stratagème  dont  il  s'étoit  servi 
pour  venir  au  point  où  il  se  voyoit  alors,  par  la  connoissance  de  sou 
humeur.  La  Princesse  lui  donnant  la  main,  le  Roi  se  tourna  vers  les 
deux  princes  de  Messène  et  de  Pyle,  et  leur  demanda  si  ses  deux 
parentes,  dont  le  mérite  n'étoit  pas  moindre  que  la  qualité,  ne  se- 
roient  point  capables  de  les  consoler  de  leur  disgrâce;  ils  lui  ré- 
pondirent que  Ihonneur  de  son  alliance  faisant  tous  leurs  souhaits, 
ils  ne  pouvoient  espérer  une  plus  heureuse  fortune.  Alors  la  joie 
fut  si  grande  dans  le  palais,  (ju'elle  se  répandit  par  tous  les  en- 
virons. 


SCENE  PREMIÈRE. 

LE  PRINCE,  EURYALE,   :\IORON.   AGLANTE, 
CYNTHIE^ 

.MORON^. 

Oui,  Seigneur,  ce  n'est  point  raillerie  :  j'en  suis  ce 
qu'on  appelle  disgracié;  il  m'a  fallu  tirer  mes  chausses 
au  plus  vile,  et  jamais  vous  n'avez  vu  nn  emportement 
plus  brusque  que  le  sien. 

LE    PRINCE*. 

Ah!  Prince,  que  je  devrai  de  grâces  à  ce  stratagème 
amoureux,  s'il  faut  qu'il  ait  trouvé  le  secret  de  toucher 
son  cœur! 

EURYALE. 

Quekjuc  chose,  Seigneur,  que  l'on  vienne  de  vous  en 
dire,  je  n'ose  encore,  pour  moi,  me  flatter  de  ce  doux 
espoir;  mais  enfin,  si  ce  n'est  pas  à  moi  trop  de  témé- 

1.  Qu'il  ne  1.1  voudroit  pas.   ((675A,  84A,   94B.) 

2.  Le  PRiscE  Iphitas,  Ecriale,  Morox  ,  Agl.\>te,  CnTHiE.  (1682.)  — 
Iphitas,  Euriale,  Aglanie,  CiNTHiE,  MoROX.  (1734.)  Dans  cette  scène  et 
les  suivantes,  l'édition  de  1682  remplace  partout  (excepté  une  fois  par  mé- 
j^arde)  i.e  Prince  par  i.e  prince  Iphitas;  et  l'édition  de  1734  toujours  par  Iphi- 
tas seulement. 

3.  MoRON,  à  Iphitas.  (1734.)  —  4.  Iphitas,  <V  EuriaJe.  {1734.) 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE.  —  ACTE  V,  SC.  I.      211 

rite  que  d'oser  aspirer  à  riionneur  de  votre  alliance,  si 
ma  personne  et  mes  Etats — 

LE    PRmCK. 

Prince,  n'entrons  point  dans  ces  compliments.  Je 
trouve  en  vous  de  quoi  remplir  tous  les  souhaits  d'un 
père;  et  si  vous  avez  le  cœur  de  ma  fille,  il  ne  vous 
manque  rien. 

SCÈNE  II. 

LA  PRINCESSE,  LE  PRINCE,  EURYALE,  AOLANTE, 
CYNTHIE,  MORON'. 

LA  PRINCESSE. 

O  Ciel  !  que  vois-je  ici  ? 

LE   PRINCE^. 

Oui,  riionneur  de  votre  alliance  m'est  d  un  prix  très- 
considérable,  et  je  souscris  aisément  de  tous  mes  suf- 
frages à  la  demande  que  vous  me  faites. 

LA  PRINCESSE^. 

Seigneur,  je  me  jette  à  vos  pieds  pour  vous  demander 
une  grâce.  Vous  m'avez  toujours  témoigné  une  ten- 
dresse extrême,  et  je  crois  vous  devoir  bien  plus  par 
les  boutés  que  vous  m'avez  fait  voir  que  par  le  jour  que 
vous  m'avez  donné.  Mais  si  jamais  pour  moi  vous  avez 
eu  de  l'amitié*,  je  vous  en  demande  aujourd'hui  la  plus 
sensible  preuve  que  vous  me  puissiez  accorder  :  c'est  de 
u  écouter  point,  Seigneur,  la  demande  de  ce  prince 
et  de  ne  pas  souffrir  que  la  princesse  Aglante  soit  unie 
avec  lui. 


1.  La.  PRi?iCESSE,   LE  PaisCE,  Euriale,    Cinthie,  Moron.  {r668.)  —  L\ 
Princesse,  Ipuitas,  Euriale,  Aglamte,  Cinthie,  Morox.  (i73;.) 

2.  Iphitas,  à  Euriale.  (1734.) 

3.  La  Princesse,  à  Iphitas.  (1734.) 

4.  Mais  si  jamais  vous  avez  eu  de  l'amitié  pour  moi.  (1682,  I734-) 


212        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  II. 

LE    PRINCE. 

Et  par  quelle  raison,  ma  fille,  voudrois-tu  t' opposer 
à  cette  union? 

LA  PRINCESSE. 

Par  la  raison  que  je  hais  ce  prince,  et  que  je  veux,  si 
je  puis,  traverser  ses  desseins. 

LE  PRINCE. 

Tu  le  hais,  ma  fille? 

LA  PRINCESSE. 

Oui,  et  de  tout  mon  cœur,  je  vous  l'avoue. 

LE   PRINCE. 

Et  que  t'a-t-il  fait? 

LA  PRINCESSE. 

Il  m'a  méprisée. 

LE  PRINCE. 

Et  comment  ? 

LA  PRINCESSE. 

Il  ne  m'a  pas  trouvée  assez  bien  faite  pour  m'adresser 
ses  vœux. 

LE  PRINCE. 

Et  quelle  offense  te  fait  cela  ?  Tu  ne  veux  accepter 
personne. 

LA   PRINCESSE. 

N'importe.  Il  me  devoit  aimer  comme  les  autres,  et 
me  laisser  au  moins  la  gloire  de  le  refuser.  Sa  déclara- 
tion me  fait  un  affront;  et  ce  m'est  une  honte  sensible 
qu'à  mes  yeux,  et  au  milieu  de  votre  cour,  il  a  recher- 
ché* une  autre  que  moi. 

LE    PRINCE, 

Mais  quel  intérêt  dois-tu  prendre  à  lui  ? 

LA   PRINCESSE. 

J'en  prends.  Seigneur,  à  me  venger  de  son  mépris; 
et  comme  je  sais  bien  qu'il  aime  Aglante  avec  beau- 

I.  11  ait  recherché.  (1734.) 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE.  —  ACTE  V,  SG.  II.     21^ 

coup  (l'ardeur,  je  veux  empêcher,  s'il  vous  plaît,  qu'il  ne 
soit  heureux  avec  elle. 

LE   PRINCE. 

Cela  te  tient  donc  bien  au  cœur? 

LA  PRINCESSE. 

Oui,  Seigneur,  sans  doute  ;  et  s'il  obtient  ce  qu'il  de- 
mande, vous  me  verrez  expirer  à  vos  yeux. 

LE  PRINCE. 

Va,  va,  ma  fille,  avoue  fi^anchement  la  chose  :  le 
mérite  de  ce  prince  t'a  fait  ouvrir  les  yeux,  et  tu  l'aimes 
enfin,  quoi  que  tu  puisses  dire. 

LA  PRINCESSE. 

Moi,  Seigneur? 

LE  PRINCE. 

Oui,  tu  l'aimes. 

LA   PRINCESSE. 

Je  l'aime,  dites-vous?  et  vous  m'imputez  cette  lâche- 
té !  O  Ciel!  quelle  est  mon  infortune!  Puis-je  bien,  sans 
mourir,  entendre  ces  paroles?  et  faut-il  que  je  sois  si 
malheureuse,  qu'on  me  soupçonne  de  l'aimer?  Ah!  si 
c'étoit  un  autre  que  vous,  Seigneiu",  qui  me  tînt  ce  dis- 
cours, je  ne  sais  pas  ce  que  je  ne  ferois  point. 

LE  PRINCE. 

Eh  bien,  oui,  tu  ne  l'aimes  pas,  tu  le  hais,  j'y  con- 
sens; et  je  veux  bien,  pour  te  contenter,  qu'il  n'épouse 
pas  la  princesse  Aglante. 

LA   PRINCESSE. 

Ah  !  Seigneur,  vous  me  donnez  la  vie. 

LE  PRINCE. 

Mais  afin  d'empêcher  qu'il  ne  puisse  être  jamais  à 
elle\  il  faut  que  tu  le  prennes  pour  toi. 

LA  PRINCESSE. 

Vous  vous  moquez,  Seigneur,  et  ce  n'est  pas  ce  qu'il 
demande. 

I.  Jamais  être  à  elle.  (1673*.) 


214         l-ES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

EURYALE. 

Pardonnez-moi,  Madame,  je  suis  assez  téméraire  pour 
cela,  et  je  prends  à  témoin  le  prince  votre  père  si  ce 
n'est  pas  vous  que  j'ai  demandée*.  C'est  trop  vous  tenir 
dans  l'erreur;  il  faut  lever  le  masque,  et,  dussiez-vous 
vous  en  prévaloir  contre  moi,  découvrir  à  vos  yeux  les 
véritables  sentiments  de  mon  cœur.  Je  n'ai  jamais  aimé 
que  vous,  et  jamais  je  n'aimerai  que  vous  ^  :  c'est  vous, 
Madame,  qui  m'avez  enlevé  cette  qualité  d'insensible 
que  j'avois  toujours  affectée;  et  tout  ce  que  j'ai  pu  vous 
dire  n'a  été  qu'une  feinte,  qu'un  mouvement  secret  m'a 
inspirée,  et  que  je  n'ai  suivie  qu'avec  toutes  les  violences 
imaginables.  Il  falloit  qu'elle  cessât  bientôt,  sans  doute, 
et  je  m'étonne  seulement  qu'elle  ait  pu  durer  la  moitié 
d'un  jour;  car  enfin  je  mourois,  je  brùlois  dans  l'âme, 
quand  je  vous  déguisois  mes  sentiments;  et  jamais  cœur 
n'a  souffert  une  contrainte  égale  à  la  mienne.  Que  si 
cette  feinte,  Madame,  a  quelque  chose  qui  vous  offense, 
je  suis  tout  prêt  de  mourir  pour  vous  en  venger  :  vous 
navez  qu'à  parler,  et  ma  main  sur-le-champ  fera  gloire 
d'exécuter  l'arrêt  que  vous  prononcerez. 

LA    PRINCESSE. 

Non,  non.  Prince,  je  ne  vous  sais  pas  mauvais  gré  de 
m' avoir  abusée;  et  tout  ce  que  vous  m'avez  dit,  je  l'aime 
bien  mieux'  une  feinte,  que  non  pas  une  vérité^. 

LE  PRINCE. 

Si  bien  donc,  ma  fille,  que  tu  veux  bien  accepter  ce 
prince  pour  époux  ? 

1 .  Le  drnoùment  de  la  pièce  espagnole  est  beaucoup  plus  étrange.  Carlos 
n'avoue  nullement,  comme  ici  Eiiryale,  son  nmour  pour  la  Princesse.  C'est 
celle-ci  qui,  se  décidant  à  choisir  entre  les  trois  prétendants,  dit  :  «  Ma  main 
sera  pour  celui  qui  a  su  vaincre  le  dédain  par  le  dédain.  Carlos.  Et  qui  est 
celui-là?    Diana.  Toi  seul.  Carlos.  Donnez-moi  la  main  alors.  » 

2.  Et  je  n'aimerai  jamais  que  vous.  (1668.) 

3.  Je  l'aime  mieux.  (1668.) 

4.  C'est-à-dire  :  J'aime  mieux  que  ce  soit  une  feinte  qu'une  vérité. 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  ACTE  V,  SC.  H.     2i5 

LA    PRINCESSE. 

Seigneur,  je  ne  sais  pas  encore  ce  que  je  veux.  Don- 
nez-moi le  temps  d'y  songer,  je  vous  prie,  et  m'épargnez 
un  peu  la  confusion  où  je  suis. 

LE  PRINCE. 

Vous  jugez.  Prince,  ce  que  cela  veut  dire,  et  vous 
vous  pouvez  fonder  là-dessus. 

EURYALE. 

Je  l'attendrai  tant  qu'il  vous  plaira,  Madame,  cet  ar- 
rêt de  ma  destinée  ;  et  s'il  me  condamne  à  la  mort,  je 
le  suivrai  sans  murmure. 

LE   PRINCE. 

Viens,  Moron.  C'est  ici  un  jour  de  paix,  et  je  te  remets 
en  grâce  avec  la  Princesse. 

:moron. 

Seigneur,  je  serai  meilleur  courtisan  une  autre  fois,  et 
je  me  garderai  bien  de  dire  ce  que  je  pense. 


SCENE    III. 

ARISTOMÈNE,  THÉOCLE\  LE  PRINCE, 
LA  PRINCESSE,  AGLANTE,  CYNTHIE,  MORON. 

LE   PRINCE^. 

Je  crains  bien,  Princes*,  que  le  choix  de  ma  fdle  ne 
soit  pas  en  votre  faveur  ;  mais  voilà  deux  princesses  qui 
peuvent  bien  vous  consoler  de  ce  petit  malheur. 

I.  L'édition  originale  écrit,  ici  et  à  la  scène  suivante,  Théoclfs;  les  mitres 
Théocle. 

l,     aristomène,  theocle,  iphitas,  la  princesse,  euryale, 
acla^te,   cinthie,  moron. 

Iphitas,  aux  princes  de  Messène  et  de  Pyle.   (1^34.) 
3.  Je  crains  bien,  Prince.  (1673%  82,  ()7.) 


2i6        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

ARISTOMÈNE. 

Seigneur,  nous  savons  prendre  notre  parti  ;  et  si  ces 
aimables  princesses  n'ont  point  trop  de  mépris  pour  les 
coeurs^  qu'on  a  rebutés,  nous  pouvons  revenir  par  elles 
à  l'honneur  de  votre  alliance. 


SCENE  IV  ^ 

PHILIS,   ARISTOMÈNE,  THÉOCLE,   LE    PRINCE, 
LA  PRINCESSE,  AGLANTE,  CYNTHIE,  MORON^ 

PHILIS*. 

Seigneur,  la  déesse  Vénus  vient  d'annoncer  partout 
le  changement  du  cœur  de  la  Princesse.  Tous  les  pas- 
teurs et  toutes  les  bergères  en  témoignent  leur  joie  par 
des  danses  et  des  chansons;  et  si  ce  n'est  point  un  spec- 
tacle que  vous  méprisiez,  vous  allez  voir  l'allégresse  pu- 
blique se  répandre  jusques  ici. 

1.  Pour  des  cœurs.  (1666,  68,  82.   1734.) 

2.  SCÈNE  nERNIÈRE.  (1734.) 

3.  IPHITAS,    LA    PKISCESSE,    AGLANTE,     CINTHIE,   PHILIS,     EUllIALE, 

ARISTOJIÈNE,   THÉOCLE,    MORON.  (^iy3^.) 

4.  Vmt.is,  à  Iphitas.   (1734.) 


FIiV    DU    CINQUIEME    ACTE, 


LA  PRINCESSE  D'ÉLIDE.  —  INTERM.  VI.      217 

SIXIÈME    INTERMÈDE  . 


CHŒUR  DE   PASTEURS  ET  DE   BERGERES 
QUI  DANSENT. 

Quatre  bergers  et  deux  bergères  liéroïques,  représentes,  les  pre- 
miers par  les  sieurs  le  Gros,  Estival,  Don,  et  Blondel,  et  les  deux 
bergères  par  Mlle  de  la  Barre*  et  Mlle  Hilaire '%  se  prenant  par  la 
main,  chantèrent  cette  chanson  ;i  danser,  à  laquelle  les  autres  ré- 
pondirent * 

CUX'SSOy. 

Usez  mieux,  ô  beautés  fières, 

Du  pouvoir  de  tout  charmer; 

Aimez,  aimables  bergères  : 

Nos  cœurs  sont  faits  pour  aimer. 

1.  V.  ihtermÈde.  (1734.)  —  Voyez  quelques  renseignements  sur  ce  dernier 
intermède  à  la  Notice,  p.  102. 

2.  A  propos  d'un  ballet  de  i656,  M.  Fournel  (tome  II,  p.  443,  note  i) 
donne  quelques  détails  sur  cette  illustre  cantatrice.  Elle  était  allée,  en  i652,  se 
faire  admirer  jusqu'en  Suède.  Dans  ce  même  ballet  de  i656  se  firent  entendre 
les  deux  la  Barre  frères,  peut-être  de  la  même  famille.  C'est  l'un  d'eux  sans 
doute  qui  va  être  nommé  un  peu  plus  loin.  —  Sur  Mlle  Hilaire,  voyez  ci-dessus, 
p.  72,  note  5,  et  j).  i3i,  note  3.  —  Ce  sont  probablement  ces  deux  cantatrices 
qui  avaient  chanté  le  dialogue  du  v'=  intermède  (p.  207  et  208),  auquel  semble 
])lus  particulièrement  se  rapporter  ce  que  Loret,  dans  sa  lettre  du  10"  mai,  dit 
des  célestes  récits  de  lu  Princesse  iTElide  : 

Animés  des  douceurs  divines 
De  deux  rares  voix  féminines. 
Qui  sont,   comme  j'ai  dit  un  jour, 
Les  rossignoles  de  la  cour, 
A  savoir  VHilaire  et  la  Barre. 

3.  MadauioiscUe  de  l,i  Barre  et  Madamoiselle  Hlhjlre.  (1675  A.) 

4-  L'éaition  de  1734  abrège  et  dispo?e  ainsi  l'intitulé  et  l'argument  de  cet 
iatermède  : 

BERGERS    ET    BERGERES. 

QUATRE  BERGERS  ET  DEUX  BERGERES,  alternativement  avec  le  chœur. 


ai8        LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNÉE  II. 

Quelque  fort  qu'on  s'en  défende. 
Il  y  faut  venir  un  jour  : 
Il  n'est  rien  qui  ne  se  rende 
Aux  doux  charmes  de  T Amour  ^ 

Songez  de  bonne  heure  à  suivre 
Le  plaisir  de  s'enflammer  : 
Un  cœur  ne  commence  à  vivre 
Que  du  jour  qu'il  sait  aimer. 
Quelque  fort  qu'on  s'en  défende, 
Il  y  faut  venir  un  jour  : 
Il  n'est  rien  qui  ne  se  rende 
Aux  doux  charmes  de  l'Amour '. 

Pendant  que  ces  aimables  personnes  dansoient,  il  sortit  de  des- 
sous le  the'âtre  la  machine  d'un  grand  arbre  chargé  de  seize  Faunes, 
dont  les  huit  jouèrent  de  la  flûte  et  les  autres  du  violon  avec  un 
concert  le  plusagréable  du  monde.  Trente  violons'  leur  répondoient 
de  l'orchestre,  avec  six  autres  concertants  de  clavecins  et  de 
théorbes*,  qui  étoient  les  sieurs  d'Anglebert,  Richard,  Itier^,  la 
Barre^  le  cadet,  Tissu',  et  le  Moine". 

1.  D'après  ce  qui  a  été  dit  p.  102,  l'une  des  deux  cantatrices  ici,  puis  l'au- 
tre au  second  couplet,  chantait  sans  doute  seule  les  deux  premiers  vers  du  re- 
frain. Les  deux  derniers  vers,  que  chantait  tout  le  chœur,  étaient  répétés  aux 
deux  couplets. 

2.  A  la  suite  de  la  chanson,  l'édition  de  1734  ajoute  seulement  :  entrée  de 
BALLET.  Quatre  bergers  et  quatre  bergères  dansent  sur  le  chant  du  chœur.  Fin. 
Mais  plus  loin  elle  donne  toute  la  description  de  l'intermède  :  voyez  la  note  •?. 
de  la  pnge  suiv.mte. 

3.  VioIonSj  violes  et  basses  dé  viole  ou  de  violon  :  voyez  ci-defsus,  p.  G, 
note  <». 

4.  Thuorbcs.  (i665,  66,  &?•.  78,  74,  75  A,  82,  ms.  P/iilidor,  84  A,  94  B.) 

5.  Léonard  Itler,  musicien  ordinaire  de  la  chambre,  dit  Jal  (  article  Mol- 
uer),  «  jouoit  du  luth,  de  la  viole,  du  théorbe,  et  dansoit  aussi  dans  les  bal- 
lets du  Roi.  »  Il  venait  d'épouser  la  fille  de  Mollier  (voyez  ci-après,  p.  225, 
note  2).  Mme  de  Sévigné  l'allait  voir  en  1671  :  «  J'ai  été  tantôt  chez  Itier  : 
j'avois  besoin  de  raiisique;  je  n'ai  jamais  pu  m'empècher  de  pleurera  une 
certaine  sarabande  que  vous  aimez.  »  (Lettre  du  i5  avril,  tome  II,  p.  l65.) 
a  II  vivait  encore  en  1697,  cir  cette  année  il  acheta  le  droit  de  prendre  des 
armes.  » 

6.  La  Barra.  (1674.)  —  Voyez  à  la  page  précédente,  note  2. 

7.  Tissin.  (i668.) 

8.  La  liste  du  Livret  in-4'',  qu'on  trouvera  à  VAj'pi'ndice,  a  conservé,  avec 


LA  PRINCESSE  D'ELIDE.   —  INTERM.  VI.       219 

Et  quatre  bergers  et  quatre  bergères  vinrent  danser  une  fort 
belle  entrée',  à  laquelle  les  Faunes,  descendants  de  l'arbre,  se  mê- 
lèrent de  temps  en  temps  ;  et  toute  cette  scène  fut  si  grande,  si 
remplie  et  si  agréable,  qu'il  ne  s  ëtoit  encore  rien  vu  de  plus  beau 
en  ballet. 

Aussi  fit-elle  une  avantageuse  conclusion  aux  divertissements  de 
ce  jour,  que  toute  la  cour  ne  loua  pas  moins  que  celui  qui  l'avoit 
précédé,  se  retirant  avec  une  satisfaction  qui  lui  fit  bien  espérer  de 
la  suite  d'une  fête  si  complète'^. 

Les  bergers  étoient  les  sieurs  Chicanneau,du  Pron,  Noblet  et  la 

PrERRE. 

Et  les  bergères,  les  sieiirs  Baltazard,  Magny,  Arnald,  et  Bu- 
sard*. 

les  nums  de  ces  derniers  concertants,  ceux  des  trente  exécutants  de  l'orchestre, 
ainsi  que  ceux  des  huit  flûtistes  et  des  huit  violonistes  du  grand  arbre  :  voyez 
ci-après,  p.  247. 

1.  Une  belle  entrée.  (1668.) 

2.  La  description,  à  partir  des  mots  «  se  prenant  par  la  main  (p.  217)  », 
est  ainsi  modifiée  par  l'édition  de  1734,  dans  le  texte  qu'elle  place  à  la  suite  de 
la  Princesse  d'Elide  (voyez  ci-dessus,  p.  107,  la  seconde  partie  de  la  note)  : 
«  Tous  six  se  prenant  par  la  main  chantèrent  une  chanson  à  danser,  à  laquelle 
les  autres  bergers  répondirent  en  chœur.  Pendant  les  danses,  il  sortit,.,,  dont 

huit  jouoient se  mêlèrent  de  temps  en  temps.  Les  bergers  étoient  les  sieurs 

Chicannsau...;  les  bergères  étoient  les  sieurs  Baltiiazard....  Toute  cette  scène 
fut  si  grande —  A-ussi  fit-elle  une  si  avantageuse  conclusion  aux  divertissements 
de  ce  jour,  que  toute  la  cour  ne  le  loua  pas  moins....  » 

3.  Fin  de  la  seconde  journée.  (1673%  7.5  .\,  84  A,  94  B.) 


220       LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  E^CHAMÉE. 


TROISIEME  JOURNEE 

DES   PLAISIRS  DE    L'ILE   ENCHANTÉE 


Plus  on  s'avancoit  vers  le  grand  rond  d'eau*  qui  représentoit  le  lac 
sur  lequel  étoit  autrefois  bâti  le  palais  d'Alcine,  plus  on  s'appro- 
choit  de  la  fin  des  divertissements  de  l'Ile  enchantée,  comme  s'il 
n'eût  pas  été  juste  que  tant  de  braves  chevaliers  demeurassent  plus 
longtemps  dans  une  oisiveté  qui  eût  fait  tort  à  leur  gloire. 

On  feignoit  donc,  suivant  toujours  le  même  dessein,  que  le  Ciel 
ayant  résolu  de  donner  la  liberté  à  ces  guerriers,  Alcine  en  eut  des 
pressentiments  qui  la  remplirent  de  terreur  et  d'inquiétudes.  Elle 
voulut  apporter  tous  les  remèdes  possibles  pour  prévenir  ce 
malheur,  et  fortifier  en  toutes  manières  un  lieu  qui  pût  renfermer 
tout  son  repos  et  sa  joie. 

On  fit  paroitre  sur  ce  rond  d'eau,  dont  l'étendue  et  la  forme  sont 
extraordinaires,  un  rocher  situé  au  milieu  d'une  île  couverte  de 
divers  animaux,  comme  s'ils  eussent  voulu  en  défendre  l'entrée. 

Deux  autres  iles  plus  longues,  mais  d'une  moindre  largeur,  pa- 
roissoient  aux  deux  côtés  de  la  première;  et  toutes  trois,  aussi  bien 
que  les  bords  du  rond  d'eau,  étolent  si  fort  éclairées,  que  ces  lumières 
faisoient  naître  un  nouveau  jour  dans  l'obscurité  de  la  nuit. 

Leurs  Majestés  étant  arrivées  n'eurent  pas  plus  tôt  pris  leur 
place',  que  l'une  des  deux  îles  qui  paroissoient  aux  côtés  de  la 
première,  fut  toute  couverte  de  violons  fort  bien  vêtus.  L'autre, 
qui  lui  étoit  opposée*,  le  fut  au  même  temps ^  de  trompettes  et  de 
timbaliers,  dont  les  habits  n'étoient  pas  moins  riches. 


1.  III.  JOURNÉE. 

SUITE  ET    CONCLUSION   DES  PLAISIRS    DE    l'iLE  ESCHASTÉE.    (l'j'i^-) 

2.  Ici  etj  plus  loin,  trois  autres   fois,   les   anciennes  éditions   antérieures 
à  1734  portent  :  «  le  grand  Rondeau  ». 

3.  Leurs  phices.  (1734.) 

4.  L'autre  qui  étoit  opposée,  (i665,  66,  68,  73,  74,  73  A,   82,  84  A,  94  B, 
171S,  3i.)  —  L'autre  qui  étoit  composée.  (1697.) 

5.  En   même  temps.  (1668,  73,  74,  82,  1734.) 


JOURNEE   m.  aai 

Mais  ce  qui  surprit  davantage,  fut  de  voir  sortir  Alcine  de  der- 
rière le  rocher,  porte'e  par  un  monstre  marin  d'une  grandeur  pro- 
digieuse. 

Deux  des  nymphes  de  sa  suite,  sous  les  noms  de  Célie  et  de 
Dircé,  partirent  au  même  temps  à  sa  suite  ;  et  se  mettant  à  ses  côtés 
sur  degrandes  haleines,  elles  s'approchèrent  du  hord  du  rond  d'eau  ; 
et  Alcine  commença  des  vers  au\([uels  ses  compagnes  répondirent, 
et  qui  furent  à  la  louange  de  la  Reine  mère  du  Roi'. 

ALCINE,  CÉLIE,  DIRCÉ. 

AI.C1XE. 

Vous  à  qui  je  fis  part  de  mu  félicité, 
Pleurez  avecque  moi  duns  cette  extrémité^. 

CÉLIE. 

Quel  est  donc  le  sujet  des  soudaines  alarmes 

Qui  de  vos  yeux  cliarraants  fout  couler  tant  de  larmes? 

ALCIXE. 

Si  je  pense  en  parler,  ce  n'est  qu'en  frémissant. 

Dans  les  sombres  lioireurs  d'un  songe  menaçant  •', 

Un  spectre  m'avertit,  d'une  voix  éperdue, 

Que  pour  moi  des  enfers  la  force  est  suspendue. 

Qu'un  céleste  pouvoir  arrête  leur  secours. 

Et  que  ce  jour  sera  le  dernier  de  mes  jours. 

Ce  que  versa  de  triste,  au  point  de  ma  naissance, 

Des  astres  ennemis  la  maligne  influence. 

Et  tout  ce  que  mon  art  m'a  prédit  de  malheurs  \ 

En  ce  songe  fut  peint  de  si  vives  couleurs. 

Qu'à  mes  yeux  éveillés  sans  cesse  il  représente 

Le  pouvoir  de  Mélisse,  et  l'heur  de  Bradamante. 

J'avois  prévu  ces  maux  ;  mais  les  charmants  plaisirs 

Qui  semljloieut  en  ces  lieux  prévenir  nos  désirs. 

Nos  superbes  palais,  nos  jardins,  nos  campagnes, 

L'agréable  entretien  de  nos  chères  compagnes. 

Nos  jeux  et  nos  chansons,  les  concerts  des  oiseaux, 

Le  parfum  des  zéphyrs,  le  murmure  des  eaux. 

De  nos  tendres  amours  les  douces  aventures, 

M'avoient  fait  oublier  ces  funestes  augures, 

Quand  le  songe  cruel  dont  je  me  sens  trouljler 

1.  Ces  vers  à  la  louange  de  la  Reine  mère  sont  sans  doute  aussi  du  prési- 
dent de  Périgny.  [Xote  d'duger.)  Voyez  le  dernier  alinéa  de  la  Relation 
(p.  233),  et  pour  le  nom  des  actrices  qui  les  récitèrent,  ci-après,  p.  224. 

2.  «  Pleurez  avec  moi,  »  dans  l'édition  originale;  la  faute  a  été  corrigée 
dans  i665,  66,  6S,  75,  73",  74,  75  A,  82,  84  A,  94  B,  1734;  elle  se  retrouve 
dans  le  manuscrit  Philidor. 

3.  Ces  deux  premiers  vers  sont  intervertis  dans  l'édition  de  1668, 

4.  M'a  promis  de  malheurs.  (1673,  74,  82.) 


222       LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTÉE. 

Avec  tant  de  fiKciir  les  vint  renouveler. 

Chaque  instant,  je;  crois  voir  mes  forces  terrassées, 

Mes  giirdes  égorgés,  et  mes  prisons  forcées, 

Je  crois  voir  mille  amants,  par  mon  art  transformés , 

D'une  égale  fureur  à  ma  perte  animés, 

Quitter  en  même  temps  leurs  troncs  et  leurs  feuillages  ', 

Dans  le  juste  dessein  de  venger  leurs  outrages, 

Et  je  crois  voir  enfin  mon  aimable  Roger, 

De  mes  fers  méjirisés  prêt  à  se  dégager. 

CÉLIE. 

La  crainte  en  votre  esprit  s'est  acquis  trop  d'empire  : 
Vous  régnez  seule  ici,  pour  vous  seule  on  soupire  ; 
Rien  n'interrompt  le  cours  de  vos  contentements 
Que  les  accents  plaintifs  de  vos  tristes  amants  ; 
Logistile  et  ses  gens,  chassés  de  nos  campagnes. 
Tremblent  encor  de  peur,  cachés  dans  leurs  montagnes; 
Et  le  nom  de  Mélisse,  en  ces  lieux  inconnu^, 
Par  vos  augures  seuls  jusqu'à  nous  est  venu. 

DIRCÉ. 

Ah  !  ne  nous  flattons  point.  Ce  fantôme  effroyable 
M'a  tenu  cette  nuit  un  discours  tout  semblable. 

ALCINE. 

Hélas!  de  nos  malheurs  qui  peut  encor  douter? 

CÉLIE. 

J'y  vois  un  grand  remède,  et  facile  à  tenter  : 
Une  reine  paroît,  dont  le  secours  propice 
Nous  saura  garantir  des  efforts  de  Mélisse. 
Partout  de  cette  reine  on  vante  la  bonté; 
Et  l'on  dit  que  son  cœur,  de  qui  la  fermeté 
Des  flots  les  plus  mutins  méprisa  l'insolence, 
Contre  les  vœux  des  siens  est  toujours  sans  défease. 

AI.CINE. 

11  est  vrai,  je  la  vois.  En  ce  pressant  danger, 
A  nous  donner  secours  tâchons  de  l'engager. 
Disons-lui  qu'eu  tous  lieux  la  voix  publique  étale 
Les  charmantes  beautés  de  son  âme  royale  ; 
Disons  que  sa  vertu,  plus  haute  que  son  rang, 
S.iit  relever  l'éclat  de  son  auguste  sang. 
Et  que  de  notre  sexe  elle  a  porté  la  gloire 
Si  loin,  que  ravemr  aura  peine  à  le  croire. 
Que  du  bonheur  public  son  grand  cœur  auioureux 
Fit  toujours  des  périls  un  mépris  généreux, 
Que  de  ses  propres  maux  son  âme  à  peine  atteinte, 
Pour  les  maux  de  l'Etat  garda  toute  sa  crainte  ; 


1.  Et  les  feuillages.  (i663,  73,  74,  82,  1710,  3o,)  L'édition  de  1780  corrige 
ics  en  leurs  dans  l'erratum. 

2.  En  ces  lieux  reconnu.  (1682,  ms.  Philidor. 


JOURNEE  ili.  22^ 

Disons  que  ses  bienfaits,  versés  à  pleines  mains. 
Lui  geignent  le  respect  et  l'amour  des  humains, 
Et  qu'au  moindre  danger  dont  elle  est  menacée, 
Toute  la  terre  en  deuil  se  montre  intéressée; 
Disons  qu'au  plus  haut  point  de  l'absolu  pouvoir. 
Sans  faste  et  sans  orgueil  sa  grandeur  s'est  fait  voîrj 
Qu'aux  temps  les  plus  fâclieiJx,  sa  sagesse  constante 
Sans  crainte  a  soutenu  Tautorilé  penchante, 
Et  dans  le  calme  heureux  par  ses  travaux  acquis, 
Sans  regret  la  remit  dans  les  mains  de  son  fils  ; 
Disons  par  quels  respects,  par  quelle  complaisance. 
De  ce  fils  glorieux  l'amour  la  récom])ense. 
Vantons  les  longs  travaux,  vantons  les  justes  lois 
De  ce  fils  reconnu  pour  le  plus  grand  des  rois, 
Et  comment  cette  mère,  heureusement  féconde, 
]Se  donnant  que  deux  fois,  a  donné  tant  au  monde  ', 
Enfin  faisons  parler  nos  soupirs  et  nos  pleurs 
Pour  la  rendre  sensible  à  nos  vives  douleurs; 
Et  nous  pourrons  trouver,  au  fort  de  notre  peine. 
Un  refuge  paisible  au  pied  de  cette  reine. 

DIRCÉ. 

Je  sais  bien  que  son  cœur,  noblement  généreux. 
Ecoute  avec  plaisir  la  voix  des  malheureux  ; 
Mais  on  ne  voit  jamais  éclater  sa  puissance 
Qu'à  repousser  le  tort  qu'on  fait  à  l'innocence. 
Je  sais  qu'elle  peut  tout;  mais  je  n'ose  penser 
Que  jusqu'à  nous  défendre  ou  la  vît  s'abaisser  ; 
De  nos  douces  erreurs  elle  peut  être  instruite, 
Et  rien  n'est  plus  contraire  à  sa  rare  conduite. 
Son  zèle  si  connu  pour  le  culte  des  Dieux - 
Doit  rendre  à  sa  vertu  nos  respects  odieux; 
Et  loin  qu'a  son  abord  mon  effroi  diminue, 
Malgré  moi  je  le  sens  qui  redouble  à  sa  vue. 

AIXINE. 

•  Ab  !  ma  propre  frayeur  suffit  pour  m'affliger. 
Loin  d'aigrir  mon  ennui,  cherche  à  le  soulager. 
Et  tâche  de  fournir  à  mon  âme  oppressée 
De  quoi  parer  aux  maux  dout  elle  est  menacée. 
Redoublons  cependant  les  gardes  du  palais; 
Et  s'il  n'est  point  pour  nous  d'asile  désormais, 

1.  Ne  donnant  qu'une  fois,  a  donné  tout.  (1673,  71,  Si,ms.  Pki/iJor,  i73o.) 
—  Ne  donnant  qu'une  fois  a  tout  donné  au  monde.  (1710.)  —  L'auteur  de 
cette  singulière  variante  oubliait  le  frère  du  Roi,  présent  à  toutes  ces  fêtes. 

2.  Par  le  cuhe.  (1668,  "j'j,  74,  82,  97,  i73o.)  —  Il  est  assez  singulier  de 
parler  du  zèle  d'Anne  d'Autriche  pour  le  culte  des  Dieux.  Mais  à  la  scène  ces 
termes  empruntés  au  paganisme  étaient  une  tradition  classique  :  voyez  au 
tome  I,  p.   iSj,  note  i. 


224       LES  PLAISIRS,  ETC.  —  JOURNEE  III. 

Dans  notre  désespoir  cherchons  notre  défense. 
Et  ne  nous  rendons  pas  au  moins  sans  résistance. 

Alcine,  Mlle  DU  Parc. 
CÉLiE,  Mlle  DE  Brie. 
DiRCÉ,  Mlle  Molière. 

Lorsqu'ils  furent  achevés  ',  et  qu'Alcine  se  fut  retire'e  pour  aller 
redoubler  les  gardes  du  palais,  le  concert  des  violons  se  fît  enten- 
dre, pendant  que,  le  frontispice  du  palais  venant  à  s'ouvrir  avec 
un  raerveilleux  artifice,  et  des  tours  à  s'élever*  à  vue  d'œil,  quatre 
géants,  d'une  grandeur  démesurée,  vinrent  à  paroître  avec  quatre 
nains,  qui,  par  l'opposition  de  leur  petite  taille,  faisoient  paroître 
celle  des  géants  encore  plus  excessive.  Ces  colosses  étoient  commis 
à  la  garde  du  palais,  et  ce  fut  par  eux  que  commença  la  première 
entrée  du  ballet. 

1.  C'est-à-dire:  lorsque  ces  vers  furent  achevés:  voj-ez  ci-dessus,  p.  221, 
second  alinéa.  —  Lorsqu'ils  eurent  achevé.  (i665,  66,  68,  73,  74,  73  A, 
84  A,  94  B.)  —  Lorsqu'elles  eurent  achevé,  (1682,  1734.) 

2.  Et  des  tours  venant  à  s'élever.  (1734.) 


JOURNÉE  lil. 


BALLET  DU  PALAIS  D'ALGINE. 


PREMIERE  ENTREE. 

QUATRE  GÉANTS  et  QUATRE  NAINS'. 

GÉANTS,  les  sieurs  Makceau,  Vagnard,  Pesan,  et  Joubert. 

Nains,  les  deux  petits  Des-Airs,  le  petit  Vagnard. 

et  le  petit  Tutin. 

II.  ENTRÉE. 

Huit  Maures,  charges  par  Alcine  de  la  garde  du  dedans,  en  font 
une  exacte  visite,  avec  chacun  deux  flambeaux. 

Maures,  MM.  d'Heureux,  Beauchamp,   Molière,  la  Marre  ^, 
les  sieurs  le  Chantre*,  de  Gan,  du  Pron,  et  Mercier. 

1.  Les  mots  :  Quatre  géants  et  quatre  nains,  manquent  dans   l^Si. 

2.  Molière.  {1673,  74,  82,  I734-)  —  CeMolier  ou  Molière  (son  vrai  nom  était 
Louis  de  Mollier,  mais  Mollier  se  prononçait  Molière  :  voyez  ci-dessus,  p.  5, 
note  i)  est  un  musicien  et  danseur  célèbre,  que  l'on  voit  figurer  souvent  dans 
les  livrets  de  ballet,  et  dont  Loret  parle  assez  fréquemment  dans  sa  JSluse  histo- 
rique. Bazin  (p.  28  et  29,  et  p.  171- 17 3)  a  donné  sur  lui  des  détails  fort  exacts, 
que  Jal  a  précisés  et  complétés  à  l'aide  de  pièces  authentiques  :  Mollier, 
dit  ce  dernier,  «  beau  danseur,  bon  musicien,  et,  à  ce  qu'il  paraît,  un  peu 
versificateur,  était  un  habile  joueur  de  luth.  Il  est  sur  l'état  du  Roi  comme  lu- 
thiste. »  En  1642,  étant  gentilhomme  servant  de  la  comtesse  de  Soissons,  il 
épousa  la  fille  d'un  avocat  au  Conseil.  A  la  mort  de  la  comtesse,  en  l644i  '' 
a  se  tourna  du  côté  de  la  cour,  et  en  1646  partagea  avec  François  Richard 
la  charge  de  joueur  de  luth  de  la  chambre....  Alors  il  s'adonna  à  la  danse.... 
Il  figura  dès  i65l  dans  les  ballets  où  le  jeune  Roi  dansait;  en  1(571  il  y  parut 
encore.  Le  29  avril  1664  [quelques  jours  avant  ces  fêtes  de  J'ersailles),  il 
avait  donné  sa  fille,  «  Marie-Blanche  Molière  {sic),  à  Léonard  Itliiere  [sic), 
musicien  ordinaire  de  la  chambre  du  Roi  »  [nommé  ci-dessus,  p.  2l3,  au 
dernier  divertissement  de  la  Princesse  d'Elide).  Mme  de  Sévigné,  au  5  fé- 
vrier 1674  (tome  III,  p.  399  et  400),  parle  d'un  petit  opéra  de  lui,  dont  ou 
disait  la  musique  «  très-parfaite.  »  Il  mourut  en  avril  1688.  Voyez  encore  sur 
lai  M.  Fournel,  tome  II,  p.  igS  et  194, 

3.  Ce  nom  a  été  omis  par  Philidor. 

4.  La  Marre,  le  Chantre.  (1734.) 

Molière,  iy  i5 


226       LES  PLAISIRS,  ETC.   _  JOURNEE  III. 


III.  ENTREE. 

Cependant  un  dépit  amoureux  oblige  six  chevaliers  qu'Alcine 
retenoit  auprès  d'elle  à  tenter  la  sortie  de  ce  palais;  mais  la  fortune 
ne  secondant  pas  les  efforts  qu'ils  font  dans  leur  désespoir,  ils  sont 
vaincus,  après  un  grand  combat,  par  autant  de  monstres  qui  les 
attaquent  '. 

SIX  CHEVALIERS  et  SIX  MONSTRES  ^. 

Chevaiiers,  mm.  de  Souville',  Raynal,  Des-Airs  l'aîné. 
Des- Airs  le  second,  de  Lorge,  et  Balthasard. 

Monstres,  les  sieurs  Chicanneau,  Noblet,  Arnald,  Desbrosses, 
Desonets,  et  LA  Pierre. 


IV.  ENTRÉE. 

Alcine,  alarmée  de  cet  accident,  invoque  de  nouveau  tous  ses 
Esprits,  et  leur  demande  secours  :  il  s'en  présente  deux  à  elle,  qui 
font  des  sauts  avec  une  force  et  une  agilité  merveilleuses*. 

DÉMONS  agiles,  les  sieurs  Saiht-André  et  Magny. 


V.  ENTRÉE. 

D'autres  démons  viennent  encore,  et  semblent  assurer  la  magi- 
cienne qu'ils  n'oublieront  rien  pour  son  repos. 

Axjtres*  démons  sauteurs,  les  sieurs  Tutin,  la  Brodière, 
Pesan,  et  Bureau. 

VI.  ET  DERNIÈRE  ENTRÉE. 

Mais  à  peine  commence-t-elle  à  se  rassurer,  qu'elle  voit  paroître, 
auprès  de  Roger  et  de  quelques  chevaliers  de   sa  suite,  la  sage 

1.  Qui  l'attaquent.  (1675  A.)  —  Qu'ils  attaquent.  (1684  A,  94  B.) 
1.  Les  mots  :  six  chevaliers  et  six  monstres,  sont  omis  dans   1734. 

3.  Monsieur  de  Souville,  les  sieurs  Raynal,  etc.  (i665,  66,  68,  73,74,73  A, 
82,  84  A,  94  B,  1734.) 

4.  Merveilleuse.  (1666,  68,  74,  82,  1734.) 

5.  Le  mot  autres  n'est  pas  dans  1734, 


BALLET  DU  PALAIS  D'ALCINE.  227 

Mélisse,  sous  la  forme  d'Atlas  ' .  Elle  court  aussitôt  poui-  empêcher 
l'effet  de  son  intention  ;  mais  elle  arrive  trop  tard  :  Mélisse  a  déjà 
mis  au  doigt  de  ce  brave  chevalier  la  fameuse  bague  qui  détruit  les 
enchantements.  Lors  un  coup  de  tonnerre,  suivi  de  plusieurs 
éclairs,  marque  la  destruction  du  palais,  qui  est  aussitôt  réduit  en 
cendres  par  un  feu  d'artifice,  qui  met  fin  à  cette  aventure,  et  aux 
divertissements  de  l'Ile  enchantée. 

Alcine,       Mlle  DU  Parc. 

MÉLISSE,       DE  LoRaE. 

Roger,        M.  Beaucuamp^. 

Chevaliers,  MM.  d'Heureux',  Raykal,  du  Pron,  et  Desbrosses*, 
ÉcuYERS^,  MM.  LA  Marre,  le  Chantre,  de  Gan  ,  et  Mercier. 

FI\    DU    BALLET. 


II  sembloit  que  le  ciel,  la  terre  et  l'eau  fussent  tous  en  feu*,  et 
que  la  destruction'  du  superbe  palais  d'Alcine,  comme  la  liberté 
des  chevaliers  qu'elle  y  retenoit  en  prison,  ne  se  pût  accomplir  que 
par  des  prodiges  et  des  miracles.  La  hauteur  et  le  nombre  des  fusées 
volantes,  celles  qui  rouloient  sur  le  rivage,  et  celles  qui  ressortoient 
de  l'eau  après  s'y  être  enfoncées,  faisoient  un  spectacle  si  grand  et 
si  magnifique,  que  rien  ne  pouvoit  mieux  terminer  les  enchante- 
ments qu'un  si  beau  feu  d'artifice,  lequel  ayant  enfin  cessé  après  un 
bruit  et  une  longueur  extraordinaires*,  les  coups  de  boites  qui 
l'avoient  commencé  redoublèrent  encore. 

Alors  toute  la  cour  se  retirant  confessa  qu'il  ne  se  pouvoit  rien 
voir  de  plus  achevé  que  ces  trois  fêtes  ;  et  c'est  assez  avouer  qu'il 
ne  s'y  pouvoit  rien  ajouter,  que  de  dire  que,  les  trois  journées  ayant 
eu  chacune   ses  partisans,   comme  chacune^  avoit  eu  ses  beautés 

1.  Athlas.  (i665,  66,  68,  75  B.) 

2.  MÉLISSE.  Le  sieur  de  Lorge.  —  Roger.  Le  sieur  Beauchamp.  {1734.)  ~" 
Sur  Beauchamp,  voyez  ci-dessus,  p.  ^4»  note  4,  et  ci-après,  p.  229,  note  5 

3.  Chevaliers.  Les  sieurs  d'Heureux.  (1734.) 

4.  Du  Pron  et  Desbordes.  (1673,  74,  82.)  —  Duproa,  Desbordes.  [Ms.  Plii- 
lidor.) 

5.  Écuyer  (sic).  Les  sieurs  la  Marre.  (1734.)  L'édition  de  1773  porte 
Ecuyers. 

6.  Tout  en  feu.  (1734-)  —  7.  Et  la  destruction.  (1668.) 

8.  Extraordinaire.  (1673,  74,  82,  1734  seul.) 

9.  Comme    chacun.  (1664,  65,  66,  68,  73,  75  A.) 


228      LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTÉE. 

particulières',  on  ne  convint  pas  du  prix  qu'elles  dévoient  emporter 
entre  elles,  bien  qu'on  demeurât  d'accord  qu'elles  pouvoient  juste- 
ment le  disputer  à  toutes  celles  qu'on  avoit  vues  jusques  alors*,  et 
les  surpasser  peut-être. 

Mais*,  quoique  les  fêtes  comprises  dans  le  sujet  des  Plaisirs  de 
file  enchantée  fussent  terminées,  tous  les  divertissements  de  Ver- 
sailles ne  l'étoient  pas  ;  et  la  magnificence  et  la  galanterie  du  Roi 
en  avoit  encore  réservé  pour  les  autres  jours  qui  n'étolent^  pas 
moins  agréables. 

Le  samedi  dixième,  Sa  Majesté  voulut  courre  les  têtes.  C'est  un 
exercice  que  peu  de  gens  ignorent,  et  dont  l'usage  est  venu  d'Alle- 
magne, fort  bien  Inventé  pour  faire  voir  l'adresse  d'un  cavalier^ 
tant  à  bien  mener  son  cheval  dans  les  passades  de  guerre,  qu'à  bien 
se  servir  d'une  lance,  d'un  dard,  et  d'une  épée.  SI  quelqu'un  ne 
les  a  point  vu^  courre,  il  en  trouvera  ici  la  description,  étant  moins 
communes  ^  que  la  bague  et  seulement  Ici  depuis  peu  d'années  ;  et 
ceux  qui  en  ont  ou  le  plaisir,  ne  s'ennuient  pas*  pourtant  d'une 
narration  si  peu  étendue. 

Les  chevaliers  entrent  l'un  après  l'autre  dans  la  lice,  la  lance  à  la 
main  et  un  dard  sous  la  cuisse  droite  ;  et  après"  que  l'un  d'eux  a 
couru  et  emporté  une  tête  de  gros  carton,  peinte  et  de  la  forme  de 
celle  d'un  Turc,  il  donne  sa  lance  à  un  page  ;  et  faisant  la  demi- 
volte,  il  revient  à  toute  bride  à  la  seconde  tête,  qui  a  la  couleur 
et  la  forme  d'un  Maure,  l'emporte '"avec  le  dard,  qu'il  lui  jette"  en 
passant  ;  puis,  reprenant  une  javeline  peu  différente  de  la  forme  du 
dard,  dans  une  troisième  passade  il  la  darde  dans  un  bouclier  où 
est  peinte  une  tête  de  Méduse  ;  et  achevant  sa  demi-volte,  il  tire 
l'épée,  dont  il  emporte,  en  passant  toujours  à  toute  bride,  une  tête 
élevée  à  un  demi-pied  de  terre  ;  puis  faisant  place  à  un  autre, 
celui  qui  en  ses  courses  en  a  emporté  le  plus,  gagne  le  prix. 

Toute  la  cour  s'étant  placée  sur  luie  balustrade  de  fer  doré,  qui 
régnoit  autour  de  l'agréaljle  maison  de  Versailles,  et  qui  regarde 
sur  le  fossé  dans  lequel  on  avoit  dressé  la  lice  avec  des  barrières,  le 

1.  Comme  chacune  ses  beautés  particulières.  (1734.)  —  L'édition  originale 
Ot  celle  de  i665  ont  ici  une  double  faute  :  chacun....  particuliers . 

2.  Jusqu'alors.  (1734.) 

3.  L'édition  de  1734  fait  précéder  cet  alinéa  du  titre  :  iv.  journée. 

4.  Les  autres,  qui  n'étoient.  (1668.)  —  5.  D'un  cbevalier.  (1682,  1734  ) 
6.  Ne  lésa  pas  vu.  (1734.)  —  7.  Moins  commune.  (1734.) 

8.  Ne  s'ennuyeront  pas.  (1734.) 

9.  L'édition  de  1664  porte,  par  erreur,  avoir,  en  réclame,  au  bas  de  la  page, 
à  la  suite  d'après. 

10.  Et  l'emporte.  (i673'.)  —  11 .  Dans  l'édition  originale  :  «  qui  lui  jette  ». 


DERNIERES   JOURNÉES    (IV-VII).  229 

Roi  s'y  rendit,  suivi  des  mêmes  cbevallers  qui  avoient  couru  la 
bague,  les  ducs  de  Saint-Aignan  et  de  Noailles  y  continuants  leurs 
premières  fonctions,  l'un  de  maréchal  de  camp,  et  l'autre  de  juge 
des  courses.  Il  s'en  fit  plusieurs,  fort  belles  et  heureuses;  mais 
l'adresse  du  Roi  lui  fit  emporter  hautement,  en  suite  du  prix  de  la 
course  des  dames,  encore  celui  que  donnoit  la  Reine  :  c'étoit  une 
rose  de  diamants  de  grand  prix,  que  le  Roi,  après  l'avoir  gagnée, 
redonna  libéralement  à  courre  aux  autres  chevaliers,  et  que  le  mar- 
quis de  Coaslin  disputa  contre  le  marquis  de  Soyecourt,  et  la  gagna  ' . 

Le  dimanche,  au  lever  du  Roi,  quasi  toute  la  conversation  tourna 
sur  les  belles  courses  du  jour  précédent,  et  donna  lieu  à  un  grand 
défi*  entre  le  duc  de  Saint-Aignan,  qui  n'avoit  point  encore  couru, 
et  le  marquis  de  Soyecourt,  qui  fut  remis'"  au  lendemain,  pour- 
ce  que  le  maréchal  duc  de  Gramont,  qui  parioit  pour  ce  marquis, 
étoit  obligé  de  partir  pour  Paris,  d'où  il  ne  devoit  revenir  que  le 
jour  d'après. 

Le  Roi  mena  toute  la  cour,  cette  après-dînée,  à  sa  ménagerie, 
dont  on  admira  les  beautés  particulières,  et  le  nombre  presque  in  - 
croyable  d'oiseaux  de  toutes  sortes,  parmi  lesquels  il  y  en  a  beau- 
coup de  fort  rares.  I!  seroit  inutile  de  parler  de  la  collation  qui 
suivit  ce  divertissement,  puisque,  huit  jours  durant,  chaque  repas 
pouvoit  passer  pour  un  festin  des  plus  grands  qu'on  puisse  faire. 

Et  le  soir,  Sa  Majesté  fit  représenter,  sur  l'un  de  ces  théâtres 
doubles  de  son  salon,  que  son  esprit  universel  a  lui-même  inventés, 
la  comédie  des  Fàclieux,  faite  par  le  sieur  de  Molière*,  mêlée  d'en- 
trées de  ballet'*,  et  fort  ingénieuse. 

1.  Et  gagna.  (1734.)  —  Ici  on  lit  en  titre  :  v.  jodrnÉe,  dans  17J4. 

2.  Donna  lieu  d'un  grand  défi.  (1682.) 

3.  «  Qui  fut  remis  »  est  une  correction  de  1784.  L'édition  originale  et  les 
suivantes  donnent  remise,  avec  rapport  incorrect  à  l'idée  de  course. 

4-  Ici  et  plus  loin,  p.  23 1  et  p.  232,  MolUere ^  par  deux  /,  dans  l'édition 
de  1673^;  l'originale  n'a  ici  qu'une  l,  mais  elle  la  double  aux  deux  endroits 
suivants.  —  Le  sieur  Molière.  (1734.)  —  Molière  faisait  volontiers,  ce  semble, 
admirer  dans  cette  pièce  sa  bravoure  de  comédien.  Il  y  pax'aissait  dans  cinq 
rôles  différents  :  on  le  peut  conclure  (avec  un  peu  plus  de  précision  que  de 
ce  qui  a  été  dit  tome  III,  p.  i5)  d'une  curieuse  citation  de  Robinet  faite  par 
les  frères  Parfaict  (tome  X,  p.  3i2  et  3i3).  Le  gazetier  raconte,  dans  sa  Lettre 
en  vers  à  Madame  du  18  août  1668,  qu'un  jour  de  spectacle  gratis,  donné  en 
réjouissance  de  la  naissance  du  duc  d'Anjou,  et  composé  de  deux  pièces,  les 
Fâcheux  et  le  Médecin  malgré  lui,  Molière,  qui  de  plus  entre  les  deux  co- 
médies fit  un  discours  au  public,  yoi/rt  sous  sept  habits. 

5.  La  musique,  non  pas  seulement  la  danse,  de  ce  ballet  des  Fâcheux  a 
été  composée  par  Beauchamp  ;  nous  n'avons  pu  le  dire  au  tome  III,  ne  l'ayant 
appris  que  plus  tard  en  parcourant  les  volumes  de  la  collection  de  Pliilidor; 


23o      LES   PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTÉE. 

Le*  bruit  du  défi  qui  se  devoit  courir  le  lundi  douzième  fit  faire 
une  infinité  de  gageures  d'assez  grande  valeur,  quoique  celle  des 
deux  chevaliers  ne  fût  que  de  cent  pistoles;  et  comme  le  duc,  par 
une  heureuse  audace,  donnoit  une  tête  à  ce  marquis  fort  adroit, 
beaucoup  tenoient  pour  ce  dernier,  qui,  s'étant  rendu  un  peu  plus 
tard  chez  le  Roi,  j  trouva  un  cartel  pour  le  presser,  lequel,  pour 
n'être  qu'en  prose,  on  n'a  point  mis  en  ce  discours. 

Le  duc  de  Saint-Aignan  avoit  aussi  fait  voir  à  quelques-uns  de 
ses  amis,  comme  un  heureux  présage  de  sa  victoire,  ces  quatre  vers  : 

AUX    DAMES. 

Belles,  vous  dli-ez  en  ce  jour, 

Si  vos  sentiments  sont  les  nôtres, 

c'est  au  tome  XLIV  »,  p.  65  et  suivantes,  que  la  partition  a  été  transcrite, 
avec  cette  indication  en  marge  de  l'Ouverture  :  «  Ce  ballet  a  été  fait,  les 
airs  et  la  danse,  par  M.  Beauchant.  »  Nous  n'aurions  peut-être  pas  songé  à 
réparer  ici  notre  omission,  si  à  ce  renseignement  nous  n'avions  à  en  ajouter 
un  autre  qui  intéresse  un  peu  plus  le  texte  de  Molière.  La  partition  contient 
naturellement  l'air  que  Lysandre  le  mélomane  est  si  ravi  de  chanter  et  de 
dansera  Ergaste  (acte  I,  scène  m);  seul  cet  air  n'est  pas  de  Beaucbamp;il 
est  accompagné  de  cette  note  :  «  Cette  courante  a  été  fait  [sic)  par  M.  de 
Lully,  et  chanté  au  Fâcheux  par  M.  de  la  Grange  comédien.  »  Sur  ce  dernier 
point  Pbilidor  se  trompait  :  ce  n'est  sûrement  pas  la  Grange ,  c'est  Molière 
lui-même,  très-probablement,  qui  jouait  Lysandre  et  chantait  la  courante 
(voyez  tome  III,  p.  l5)  ;  mais  il  ne  se  trompait  sans  doute  pas  en  attribuant 
l'air  à  Lully.  Cette  circonstance,  oubliée  depuis,  mais  qui  n'était  pas  ignorée 
des  contemporains,  des  premiers  spectateurs  du  moins,  ne  pouvait  rien  ajouter 
au  trait  si  comique  de  l'amateur  se  reprochant  de  n'avoir  pas  encore  fait 
part  au  maître  de  l'inspiration  qui  lui  est  venue;  elle  donnait  néanmoins  un 
certain  piquant  de  plus  au  dernier  couplet  de  Lysandre  : 

Adieu  :  Baptiste  le  très-cher 
N'a  point  vu  ma  courante  et  je  vais  le  chercher. 
Nous  avons  pour  les  airs  de  grandes  sympathies, 
Et  je  veux  le  prier  d'y  faire  des  parties. 

I.  Avant  cet  alinéa  l'cdition  de  1734  ajoute  le  titre  :  vi.  jocrnÉ£. 

<»  Voici  le  titre  de  ce  volume  (sauf  l'orthographe,  assez  étrange,  que  nous 
ne  respecterons  que  pour  les  noms  propres)  :  «  Les  Plaisirs  tioublés,  masca- 
rade dansée  devant  le  Roi  par  M.  le  duc  de  Guize,  l'an  1657.  —  La  Revente 
des  habits  de  ballet  de  la  mascarade  (dans  les  OEinres  de  Bensserade  le 
titre  est  :  le  Ballet  de  la  Revente  des  habits  du  Ballet),  dansé  devant  le 
Roi,  au  Palais-Royal,  par  Monsieur  le  Cardinal  l'an  166 1  {ailleurs  Philidor 
donne  pour  ce  ballet  la  date  plus  probable  de  i655).  —  Le  ballet  des  Fâcheux, 
dansé  devant  le  Roi,  à  Voluicontte  [Faux-le- Vicomte)  jiar  M.  Fouquet,  l'an 
1661.  —  Le  tout  copié  et  recueilli  et  mis  en  ordre  par  Philidor  l'aîné,...  à 
Versailles,  l'an  1681.  »  La  rédaction  paraît  d'abord  singulière  :  far,  devant 
les  noms  de  Guise,  du  Cardinal,  de  Fouquet^  est  évidemment  employé  comme 
abréviation  de  par  ordre  de.... 


DERNIERES   JOURNÉES    (IV-VII).  23i 

Qu'être  vainqueur  du  grand  Soyecourt', 
C'est  être  vainqueur  de  dix  autres  ; 

faisant  toujours  allusion  à  son  nom  de  Guidon  le  Sauvage,  que 
l'aventure  de  l'Ile  périlleuse  rendit  victorieux  de  dix  chevaliers. 

Aussitôt  que  le  Roi  eut  dîné,  il  conduisit  les  Reines,  Monsieur, 
Madame,  et  toutes  les  dames,  dans  un  lieu  où  on  devoit*  tirer  une 
loterie,  afin  que  rien  ne  manquât  à  la  galanterie  de  ces  fêtes. 
C'étoit"  des  pierreries,  des  ameublements,  de  l'argenterie,  et  autres 
choses  semblables  ;  et  quoique  le  sort  ait  accoutumé  de  décider  de 
ces  présents,  il  s'accorda  sans  doute  avec  le  désir  de  S.  M.  quand 
il  fit  tomber  le  gros  lot  entre  les  mains  de  la  Reine  ;  chacun  sortant 
de  ce  lieu-là  fort  content,  pour  aller  voir  les  courses  qui  s'alloient 
commencer. 

Enfin  Guidon  et  Olivier  parurent  sur  les  rangs,  à  cinq  heures 
du  soir,  fort  proprement  vêtus  et  bien  montés. 

Le  Roi,  avec  toute  la  cour,  les  honora  de  sa  présence  ;  et  Sa 
Majesté  lut  même  les  articles  des  courses,  afin  qu'il  n'y  eiît  aucune 
contestation  entre  eux.  Le  succès  en  fut  heureux  au  duc  de  Saint- 
Aignan,  qui  gagna  le  défi. 

Le  soir.  Sa  Majesté  fit  jouer  une  comédie*  nommée  Tartuffe^  que 
le  sieur  de  Molière®  avoit  faite  contre®  les  hypocrites  ;  mais  quoi- 
qu'elle eût  été  trouvée  fort  divertissante,  le  Roi  connut  tant  de  con- 
formité entre  ceux  qu'une  véritable  dévotion  met  dans  le  chemin 
du  Ciel  et  ceux  qu'une  vaine  ostentation  dts  bonnes  œuvres  n'em- 
pêche pas  d'en  commettre  de  mauvaises,  que  son  extrême  délica- 
tesse pour  les  choses  de  la  religion  ne  put  souffrir'  cette  ressem- 
blance du  vice  avec  la  vertu,  qui  pouvoient  être  prise[s]  l'inie  pour 
l'autre*  ;  et  quoiqu'on   ne  doutiît   point  des  bonnes  intentions  de 

1 .  Tl  ne  faut  pas  oublier,  pour  la  mesure  de  ce  vers,  qu'on  prononçait  et 
qu'on  écrivait  même  souvent  Saucnurt. 

2.  Où  l'on  devoit.  (1675A,  84  A,  94  B,  1734.) 

3.  C'étoieut.  (1734  Jeu^.) 

4.  Fit  jouer  les  trois  premiers  actes  d'une  comédie.  (1682,  tns.  Pkilidor, 
1734.) 

5.  Le  sieur- Molière.  (1734.) 

6.  Fait  contre.   (1666.) 

7.  Eut  delà  peine  à  souffrir.  (1682,  ms.  Pkilidor,  1734.) 

8.  Qui  pouvoit  être  prise  l'une  pour  l'autre.  (i665,  66,  68,  78,  74,  75  A, 
84  A,  94  B.)  —  Qui  pouvoient  être  pris  l'un  pour  l'autre.  (1673".)  Ce 
membre  de  phrase  manque  dans  1682,  dans  le  manuscrit  Phiiidor,  et  dans  1734. 
—  Au  lieu  de  prendre  pour  l'accord  le  plus  noble  des  deux  genres,  l'édition 
originale  preud  celui  du  dernier  des  deux  substantifs.  La  leçon  des  éditions 
de  i665,  etc.,  qui  chàuaeixl pouvoient  en  pouvoit,  a  peu  de  sens;  on  comprend 
que  celles  de  1682  et  de  1734  aient  supprimé  ce  membre  de  phrase. 


a32      LES  PLAISIRS  DE  L'ILE  ENCHANTEE. 

l'auteur,  il  la  défendit  pourtant  en  public,  et  se  priva  soi-même  de 
ce  plaisir,  pour  n'en  pas  laisser  abuser  à  d'autres',  moins  ca- 
pables d'en  faire  un  juste  discernement*. 

Le^  mardi  treizième,  le  Roi  voulut  encore  courre  les  têtes,  comme 
à  un  jeu  ordinaire  que  devoit  gagner  celui  qui  en  feroit  le  plus. 
Sa  Majesté  eut  encore  le  prix*  de  la  course  des  dames,  le  duc  de 
Saint-Aignan  celui  du  jeu  ;  et  ayant  eu  l'honneur  d'entrer  pour  le 
second  à  la  dispute  avec  Sa  Majesté,  l'adresse  incomparable  du  Roi 
lui  fît  encore  avoir  ce  prix  ;  et  ce  ne  fut  pas  sans  un  étonnement 
duquel  on  ne  pouvoit  se  défendre,  qu'on  en  vit  gagner  quatre  à  Sa 
Majesté,  en  deux  fois  qu'elle  avoit  couru  les  têtes. 

On  joua  le  même  soir  la  comédie  du  Mariage  forcé^  encore  de  la 
façon  du  même  sieur  de  Molière'',  mêlée  d'entrées  de  ballets^  et 
de  récits  ;  puis  le  Roi  prit  le  chemin  de  Fontainebleau  le  mercredi 
quatorzième,  toute  la  cour  se  trouvant'  si  satisfaite  de  ce  qu'elle 
avoit  vu,  que  chacun  crut  qu'on  ne  pouvoit  se  passer  de  le  mettre 
j>ar  écrit,  pour  en  donner  la  connoissance  à  ceux  qui  n'avoient  pu 
voir  des  fêtes  si  diversifiées  et  si  agréables,  où  l'on  a  pu  admirer 
tout  à  la  fois  le  projet  avec  le  succès,  la  libéralité  avec  la  politesse, 
le  grand   nombre  avec   Tordre,  et  la  satisfaction  de  tous^;  où  les 

1.  Il  défendit  cette  comédie  pour  le  public  jusques  à"  ce  qu'elle  fût  entière- 
ment achevée  et  examinée  par  des  gens  capables  d'en  juger,  pour  n'en  pas 
laisser  abuser  à  d'autres''.  (1682,  ms.  Phi/idor,  1734.) 

2.  Il  n'est  pas  très-aisé  de  concilier  ce  qui  est  dit  ici  avec  les  sentiments  que 
la  Gazette  prête  en  cette  nccjision  à  Louis  XIV.  Dans  son  numéro  60,  du 
21  mai,  intitulé  :  tes  Particularités  des  divertissements  pris  à  f^ersailles  par 
Leurs  Majestés,  elle  ce  dit  pas  un  mot  de  cette  représentation  des  trois  pre- 
miers actes  du  Tartuffe.  Mais  dans  le  numéro  Sg,  daté  du  17  mai  1664»  et  à 
propos  d'un  édit  condamnant  les  cinq  propositions  de  Jansénius,  elle  vante  le 
zèle  avec  lequel  Louis  XIV  justifie  son  titre  de  fils  aîné  de  l'Eglise,  «  comme 
il  le  fit  encore  voir  naguère  par  ses  défenses  de  représenter  une  pièce  de  tliéà- 
tre  intitulée  rHjpocrite^  que  Sa  Majesté,  pleinement  éclairée  en  toutes  choses, 
jugea  absolument  injurieuse  à  la  religion  et  capable  de  produire  de  très-dan- 
gereux effets.  » 

3.  Cet  alinéa  est  précédé,  dans  1734,  du  titre  :  vu.  journée. 

4.  Eut  encore  celui.  ( 1 665,  66,  68,  78,  74,  73  A,  82,  84  A,  94  B.) 

5.  Sieur  Molière.   (1734) 

(■).   D'entrées  de  ballet.  (i665,  66.  73,   74,  75  A,  82,  84A,  94  B,  1734.) 

7 le  mercredi  quatorzième.  Toute  la  cour  se  trouva.  (1734.) 

8.  Le  Journal  d'Ormesson  nous  a  appris  que  la  satisfaction  ne  fut  pas 
aussi  générale  :  voyez  ci-dessus,  p.  108,  note  3. 


«  Jusqu'à.  [Ms.  Philidor,   1730,  34.) 

*'  Pour  n'en  pas  laisser  abuser  d'autres.  [Ms,  Philidor.) 


DERNIÈRES   JOURNÉES   (IV-VII).  aS'i 

soins  infatigables  de  M.  de  Colbert  '  s'employèrent  en  tous  ces  di- 
vertissements, malgré  ses  importantes  affaires  ;  où  le  duc  de  Saint- 
Aignan  joignit  l'action  à  l'invention  du  dessein  ;  où  les  beaux  vers 
du  président  de  Périgny  à  la  louange  des  Reines  furent  si  justement 
pensés,  si  agi'éablement  tournés,  et  récités  avec  tant  d'art  ;  où  ceux 
que  M.  de  Bensserade  fît  pour  les  clievaliers  eurent  une  approbation 
générale  ;  où  la  vigilance  exacte  de  M.  Bontemps''  et  l'application 
de  M.  de  Launay  ^  ne  laissèrent  manquer  d'aucune  des  choses''  né- 
cessaires ;  enfin  où  chacun  a  marqué  si  avantageusement  son  des- 
sein de  plaire  au  Roi,  dans  le  temps  où  Sa  Majesté  ne  pensoit  elle- 
même  qu'à  plaire  ;  et  où  ce  qu'on  a  vu  ne  sauroit  jamais  se  perdre 
dans  la  mémoire  des  spectateurs,  quand  on  n'auroit  pas  pris  le 
soin  de  conserver,  par  cet  écrit  '*,  le  souvenir  de  toutes  ces  mer- 
veilles. 

1.  Monsieur  Colbert.  (1666,  68,  73,  74,  82,  1734.) 

2.  Premier  valet  de  chambre  de  Louis  XIV.   {Note  d\4uger.) 

3.  latenduut  des  menus  plaisirs  et  affaires  de  la  chambre.  (Noie  d'Auger.) 

4.  D'aucunes  ciioses.  (1682.)  —  D'aucunes  des  choses.  (1734  seul.) 

5.  Par  écrit.  (1666,  68,  82,  1734.) 


ni»    DES    PLAISIRS    DE    i'îl.E    ENCHANTEE. 


APPENDICE 

AUX  PLAISIRS  DE  ViLE  ENCHANTÉE. 


LIVKET  DE  LA  FETE. 


LES    PLAISIRS 
DE    L'ILE    ENCHANTEES 

PBOIIÈBE    JOURNÉE. 

COURSE  DE   BAGUE 

FAITE   PAR    LE    ROI. 


Avant— propos. 


Les  charmes  d'Alcine,  qui  n'avoit  pas  moins  de  beauté  que  de 
savoir,  retenant  auprès  d'elle,  par  un  double  enchantement,  le 
brave  Roger  et  plusieurs  autres  vaillants  chevaliers ,  toutes  ses 
pensées  ne  s'occupèrent  plus  qu'à  empêcher  leur  fuite,  pour  faire 

I .  D'après  l'in-4"  publié  par  Robert Ballard  en  1664.  Un  premier  titre  porte: 
a  Les  Plaisirs  de  l'Ile  enchantée,  course  de  bague  faite  par  le  Roi  à  Versailles, 
le  6°  [il  faut  lire  'j'^)  mai  1664  ».  C'est,  comme  on  en  pourra  juger  à  la  forme 
même  de  certaines  indications  où  le  rédacteur  parle  au  futur  ",  le  programme 
qui  devait  d'avance  donner  aux  invités  quelque  idée  du  sujet,  des  principaux 
épisodes  de  ce  long  spectacle.  Le  plan  primitif  du  duc  de  Saint-Aignan  ne 
comprenait  sans  doute  que  trois  journées;  il  n'est  pas  question  dans  le  livret 
des  divertissements  qui  furent  improvisés  pour  achever  la  semaine  des  fêtes; 

"  Ci-après,  p.  249. 


LIVRET   DE   LxV   FETE.  23S 

durer  ses  plaisirs.  Elle  joignit  à  la  force  et  à  la  situation  de  son 
palais  le  pouvoir  de  ses  démons,  la  fierté  de  ses  géants,  et  celle 
de  ses  bêtes  farouches  ;  mais  elle  n'eut  pas  moins  de  confîanee  aux 
divertissements  des  promenades,  de  la  danse,  des  tournois,  des 
festins,  de  la  comédie  et  de  la  musique.  Et  comme  elle  avoit  au- 
tant d'amants  que  de  captifs,  et  qu'ils  ne  pensoient  tous  qu'à  lui 
plaire,  ces  illustres  guerriers  font  une  partie  de  course  de  bague  ; 
et  prenant  pour  sujet  les  jeux  pythiens,  auxquels  Apollon  prési- 
doit,  ils  font  leur  entrée  dans  la  lice,  avec  tous  les  ornements  dont 
ils  peuvent  l'accompagner,  dans  le  plus  beau  lieu  que  la  nature  et 
l'art  aient  jamais  formé  et  embelli  pour  le  plaisir  de  la  vie.  Mais 
cette  belle  magicienne,  de  qui  les  encliantements  étoient  d'une 
force  prodigieuse,  n'étant  pas  satisfaite  que  sa  puissance  parût  en 
un  seul  endroit  de  la  terre,  afin  de  porter  en  tous  lieux  le 
triomphe  de  sa  beauté,  par  les  hommages  de  ces  chevaliers,  a  rendu 
son  île  flottante;  et  après  avoir  visité  plusieurs  climats,  elle  la  fait 
aborder  en  France,  où,  par  le  respect  et  l'admiration  que  lui  causent 
les  rares  qualités  de  la  Reine,  elle  ordonne  à  ces  guerriers  de  faire 
en  faveur  de  Sa  Majesté  tout  ce  qu'ils  auront  pu  inventer  pour  lui 
plaire  par  leur  adresse  et  par  leur  magnificence. 


ORDRE  DE  VENTREE  DES  CHEVALIERS  DANS  LE  CAMP. 

LEURS    SUITES    ET    DEVISES^. 

Apollon  paroit  sur  un  char,  conduit  par  le  l'emps,  ayant  à  ses 
pieds  les  quatre  Siècles,  environné  des  douze  Heures  du  jour  et  des 
douze  Signes  du  zodiaque. 

mais  l'énumération  des  entrées,  la  description  des  devises,  les  pièces  de  vers 
insérées  tout  au  long  y  occupent  beaucoup  de  place.  Nous  ne  conservons  du 
programme  proprement  dit  que  les  Avant-propos,  et  un  passage  (ci-après, 
p.  236  et  237)  qui  fait  connaître  plus  comj)létement  qu'aucune  des  autres  rela- 
tions de  quelle  ressource  fut  la  troupe  du  Palais-Royal  pour  les  cavalcades  ou 
cortèges  mythologiques  de  l:i  première  journée,  et  qui  seul  mentionne  le  rôle, 
peut-être  périlleux,  qu'y  remplit  Molière  en  personne.  Nous  reproduisons  en 
entier  la  Liste  qui  termine  le  livret  (p.  24o-25o)  :  elle  fournit  sur  la  compo- 
sition des  corps  de  musique  et  de  danse,  sur  tout  le  personnel,  d'artistes  ou  de 
nobles  amateurs,  employé  à  ces  grandes  représentations  de  la  cour,  des  rensei- 
gnements très-précis,  auxquels  il  pourra  quelquefois  être  utile  de  renvoyer  le 
lecteur. 

I.  Voyez  ci-dessus,  p.  iio-ii5;  et  ci-après,  p.  240  et  241,  le  commence- 
ment de  la  Liste  du  divertissement  de  Versailles, 


236         APPENDICE   AUX  PLAISIRS,   ETC. 

Les  pages  des  chevaliers  portant  Jeurs  lances  et  les  e'cus  de  leurs 
devises. 

Vingt  pasteurs  chargés  de  diverses  pièces  de  la  barrière  dont  la 
lice  doit  être  fermée,  pour  la  dresser  en  un  moment. 

Toute  cette  troupe  entrant  par  l'un  des  quatre  portiques  qui 
aboutissent  aux  quatre  avenues  du  camp,  et  après  en  avoir  fait  Ite 
tour,  s'étant  arrêtée  devant  les  Reines,  Apollon  et  les  quatre 
Siècles  récitent  ces  vers  en  dialogue  : 

LE    SIÈCLE   d'airain,  à    Apollotl. 

Bi'illant  père  du  jour^  toi  de  qui  la  puissance,  etc.  '. 

ApoixoN,  siu"  un  char.  La  Grange. 

Le  Torps,  menant  le  char  d'Apollon.         Millet. 

Les  quatre  Siècles. 

Siècle  d'Airain.  Mlle  de  Brie. 

Siècle  d'Or.  Mlle  Molière. 

Siècle  d'Argent.  Hubert. 

Siècle  de  Fer.  Du  Croisy. 

Après  le  récit  d'Apollon  et  des  Siècles,  la  course  de  bague  se 
fait,  et  la  nuit  survenant,  les  environs  de  ITle  enchantée  brillent 
d'un  nombre  infini  de  lumières,  et  l'on  voit  entrer  dans  la  même 
place  trente-quatre  concertants  marchant  devant  les  quatre  Saisons. 

Le  Printemps,  sur  un  cheval  d'Espagne. 
L'Eté,  sur  un  éléphant. 
L'Automne,  sur  un  chameau. 
L'Hiver,  sur  un  ours. 

Quarante-huit  personnes  de  la  suite  des  Saisons  :  douze  jardi- 
niers, douze  moissonneurs,  douze  vendangeurs  et  douze  vieillards, 
qui  par  leurs  fleurs,  leurs  épis,  leurs  fruits  et  leurs  glaces,  marquent 
chacune  des  saisons,  et  portent  les  bassins  pour  la  collation. 

Concert  de  Pan  et  de  Diane,  composé  de  quatorze  personnes  de 
leur  suite. 

Pan  et  Diane  sur  une  machine  portée  en  l'air. 

Vingt-quatre  de  la  suite  de  Pan  et  de  Diane,  portant  des  viandes 
de  la  ménagerie  du  premier  et  de  la  chasse  de  l'autre. 

Dix-huit  pages,  qui  doivent  servir  à  table  les  dames. 


I.   Comme  ci-dessus,  p.  i  19-12 1. 


LIVRET   DE    LA    FETE.  23; 

Cette  troupe  étant  range'e,  les  quatre  Saisons,  Pan  et  Diane  se 
présentent  devant  la  Reine,  et  lui  disent  ces  vers  : 

LE    PRIiXTEMPS. 
A     LA     REINE. 

Entre  toutes  les  fleurs  nouvellement  écloses,  etc.  '. 

Le  Printe.iips,  monté  sur  un  cheval  d'Espagfle.  Mlle  du  Parc. 

L'Eté,  monté  sur  un  éléphant.  Du  Parc. 

L'Automne,  monté  sur  un  chameau.  La  Thorillière. 

L'Hiver,  monté  sur  un  ours.  Béjart. 

Pan  et  Diane  dans  une  machine. 

Mile  Béjart.  Diane. 

Molière.  Pan. 

Après  que  Pan  a  achevé  son  récit  ^^  une  table  ornée  de  festons 
et  fort  enrichie  se  découvre  ;  et  les  quatre  contrôleurs  généraux, 
M.  de  la  Marche-Coquet,  MM.  Parfait  père,  fils  et  frère,  sous  les 
noms  de  l'Abondance,  la  Joie,  la  Propreté  et  la  Bonne  Chère,  l'ayant 
fait  couvrir  par  les  Plaisirs,  les  Jeux,  les  Ris  et  les  Délices,  une 
magnifique  collation  finit  ce  premier  jour  des  divertissements  de 
l'Ile  enchantée. 

FIN    DE    LA    PREnnÈRE    JOURNEE. 


SECONDE    JOURNEE. 

Avant-propos . 

Le  brave  Roger  et  les  fameux  guerriers  de  sa  quadrille  avoient 
trop  bien  réussi  aux  courses  qu'ils  avoient  entreprises  dans  l'Ile  en- 
chantée, et  la  Magicienne  qui  les  avoit  conviés  à  en  divertir  une 
grande  Reine  avoit  reçu  trop  de  satisfaction  de  cette  galanterie, 
pour  n'en  désirer  pas  la  continuation.  Ces  chevaliers  lui  donnent 
donc  le  plaisir  de  la  comédie.  Comme  ils  avoient  entrepris  les 
courses  sous  le  nom  des  jeux  pythiens,  et  armés  à  la  grecque,  ils  ne 
sortent  point  de  leur  premier  dessein  lorsque  la  scène  est  en  Elide. 
C'est  là  qu'un  prince  d'humeur  magnifique  et  galante,  ayant  une 

1.  Comme  ci-dessus,  p.  i23  et  124. 

2.  Donné  ci-dessus  p.  124. 


238         APPENDICE  AUX   PLAISIRS,    ETC. 

fille  aussi  naturellement  ennemie  de  l'amour  qu'ornée  de  tous  les 
dons  qui  la  rendent  aimable,  propose  des  jeux  d'exercices,  des 
courses  de  chariots,  et  des  chasses,  croyant  que  la  magnificence 
des  premiers  et  le  divertissement  de  l'autre,  où  l'adresse  et  le 
courage  se  font  remarquer,  feront  choisir,  parmi  les  divers  princes 
qu'il  y  avoit  conviés,  un  amant  à  sa  fille  qui  soit  digne  d'elle.  Il  y 
réussit  heureusement,  et  l'intrigue  de  la  comédie,  étant  de  soi  fort 
galante,  est  encore  augmentée  par  des  concerts,  des  récits  et  des 
entrées  de  ballet  qui  entrent  bien  dans  le  sujet  et  le  rendent  fort 
agréable. 

Noms  de  ceux  qui  jouent  la  comédie^. 

Le  prince  d'Elide.  Hubert. 
La   princesse   d'Elide  et  deux 

AUTRES  ses  parentes.  Mllcs  de  Brie,  3Iolière,  du  Parc. 

Philis.  Mlle  Béjart. 

Le  prince  d'Ithaque.  La  Grange. 

Le  prince  de  Messène.  Du  Croisy. 

Le  prince  de  Pyle.  Béjart. 
Ahbale*,  gouverneur  du  prince 

d'Ithaque.  La  Thorillière. 

MoRON.  Molière. 
Lycas,  et  deux  petits  pages  ^. 

Noms  de  ceux  qui  dansent  au  ballet,  et  ceux  qui  chantent  *. 


1 .  De  la  comparaison  de  cette  liste  avec  celle  du  grand  cadre,  qui  se  trouve 
ci-dessus,  p.  142  et  i43,  il  résulte  peut-être  qu'au  moment  de  l'impression  du 
Livret  Molière  n'avait  pas  encore  fixé  les  noms  de  la  plupart  des  personnages. 

2.  Ainsi,  au  lieu  d'ARBATE. 

3.  Ce  Lycas  est  sans  doute  le  suivant  qui  termine  la  liste  de  l'édition  de 
1664  (p.  143);  les  deux  petits  pages  n'y  ont  pas  été  inscrits. 

4-  Une  énumération  comprenant  les  mêmes  noms  de  chanteurs  et  de  dan- 
seurs que  celle  que  nous  supprimons  ici,  mais  plus  complète  pour  les  instru- 
mentistes, se  trouve  ci-après,  p.  246-248. 


fin    de    la    seconde    JOURNEE. 


LIVRET  DE  LA   FETE.  2^9 


TROISIEME    JOURNEE. 

BALLET 
DU  PALAIS  DALCINE. 


Avant— propos. 

Le  Ciel  ayant  résolu  de  donner  la  lilierté  à  tant  de  braves  guer- 
riers retenus  dans  l'île  enchantée  d'Alcine,  par  la  fin  de  ses  charmes 
et  la  ruine  de  son  palais,  cette  belle  magicienne  est  troublée  par 
des  prodiges  et  des  songes  qui  lui  présagent  son  malheur  prochain. 
En  cette  inquiétude,  elle  vient  aux  bords  du  lac,  portée  par  un 
monstre  marin,  accompagnée  de  deux  de  ses  nymphes  ;  et  mêle  à 
des  plaintes  de  l'état  où  elle  se  trouve  les  louanges  de  la  Reine  mère 
du  Roi,  par  ces  vers  : 

ALCINE,  CÉLIE,  DIRCÉ. 

ALCINE. 

Vous  à  qui  je  fis  part  de  ma  félicité,  etc.  '. 
Alcene,  Mlle  du  Parc.  Célie,  Mlle  de  Brie.  Dircé,  Mlle  Molière. 

Un  chœur  de  plusieurs  instruments  se  fait  entendre  de  toutes  parts, 
sur  deux  îles  situées  aux  deux  côtés  du  palais  d'Alcine.  Il  paroît  un 
grand  nombre  de  musiciens,  qui  font  une  charmante  harmonie, 
pendant  que  le  frontispice  du  palais  venant  à  s'ouvrir,  il  en  sort 
quatre  Géants  d'une  hauteur  prodigieuse,  commis  à  la  garde  d'un 
lieu  si  considérable  par  sa  situation  et  par  sa  force. 

PREMIÈRE    ENTRÉE*. 


1.  Comme  ci-dessus,  p.  22 1 -224- 

2.  Voyez  plus  haut,  p.  225-227,  et  ci-après,  p.  24S-250. 


FIN    DU    BALLET. 


2/,o  APPENDICE  AUX  PLAISIRS,    ETC. 

LISTE 

DU    DIVERTISSEMENT    DE    VERSAILLES 

ET    UES    NOMS    DE    CEUX    QUI    1    SONT    EMPLOTÉS. 


PREMIERE    JOURTSEE. 

CE  QUI  PAROIT  DE  JOUR. 

UN  HÉBAUT  d'ari»ies.  M.  Dcs-Bardiiis. 

Artagnan,  page  du  Roi,  accompagné  de  Gonvalin,  page  de  M.  le 
duc  de  Saint-Aignan,  et  de  Ceton,  page  de  M.  le  duc  de  Noailles. 


Quatre  trompettes  et  deux  timbaliers. 

Trompettes  Timbaliers. 

Beaulieu.  Louis  Descre, 

La  Marche.  Saint-Jean. 

Orléans.  9 

La  Fleur. 


Un  maréchal  de  camp. 
M.  le  duc  de  Saint-Aignan.  Guidon  le  sauvage. 

Couleur  blanc  et  or,  les  galands*  incarnat  et  noir. 


Huit  trompettes  et  deux  timbaliers. 

Trompettes. 
Rhodes.  Léger. 

La  Chapelle.  La  Plaine. 

Du  Pré.  Champagne. 

La  Salle.  Beaulis. 

Timbaliers . 
Beaupré.  Jolicœur. 


I.  Les  rubans  :  voyez  au  tome  II,  p.  94,  miliea  de  la  note  de  la  page  précé- 
dente, une  citation  des  Lois  de  la  galanterie. 


LISTE  DU   DIVERTISSEMENT,  ETC.         24r 

LE  ROT,  représentant  Roger. 
Chef  de  la  quadrille,  couleur  de  feu,  or  et  argent. 


Un  juge  des  courses. 
M.  le  duc  de  Noailles.  Oger  le  u.wvois. 

Couleur  de  feu,  noir  et  argent. 


Chevaliers  et  leurs  couleurs. 

Monsieur  le  Duc.  Roland. 

Couleur  de  feu,  blanc  et  argent. 
>I.  le  duc  de  Guise.  Aquilant  le  noie. 

Couleur  noir  et  or. 
M.  le  comte  d'Armagnac.  Griffon  le  blanc. 

Couleur  argent  et  blanc. 
M.  le  duc  de  Foix.  Renaut. 

Couleur  incarnat,  or  et  argent. 
M.  le  duc  de  Coaslin.  Dudon. 

Couleur  vert,  blanc  et  argent. 
M.  le  comte  du  Lude.  Astolphe. 

Couleur  incarnat,  blanc  et  argent. 
M.  de  Marsillac.  Brandimart. 

Couleur  jaune,  blanc,  argent  et  noir. 
M.  le  mai-quis  de  Soyecourt.  Olivier. 

Couleur  bleu,  blanc  et  argent. 
M.   le  marquis   de  Villequlert.        Richardet. 
Couleur  bleu,  or  et  argent. 
M.  le  marquis  d'Humières.  Ariodant. 

Couleur  de  chair,  blanc  et  argent. 
M.  le  marquis  de  la  Vallière.  Zerbin. 

Couleur  gris  de  lin,  blanc  et  argent. 

Apollon,  sur  un  char.  La  Grange. 

Le  Tfjips,  menant  le  char  d'Apollon.        Millet. 

Les  quatre  Siècles. 

Siècle  d'Airain.  Mlle  de  Brie. 

Siècle  d'Or.  Mlle  Molière 

Siècle  d'Argent.  Hubert. 

Siècle  de  Fer.  Du  Croisy. 

Molière,  iv  x6 


2/ja 


APPENDICE  AUX  PLAISIRS,   ETC. 


Souville. 
Paysan. 
La  Marre. 
Pesan. 
De  Lorge. 
De  Gan. 

Beauchamp. 
D'Heureux. 
Raynal. 

Des-Airs  l'aîné. 
Chicanneau. 
Le  Chantre. 


Les 


Les  douze  Heures. 
Magny. 
Manceau. 
Joubert. 
Noblet. 
Arnald. 
Desonets. 

douze  Signes  du  zodiaque. 

Des-Airs  le  second. 

Du  Pron. 

Mercier. 

Balthazard. 

S.  André. 

Des  Brosses. 


Onze  pages  vêtus  de  la  couleur  de  leurs  maîtres.^  donl  Us  portent 
la  lance  et  l'écu  de  leur  devise. 

Blancas.  De  Monsieur  le  Duc. 

D'Arrac.  De  M.  de  Guise. 

De  Forgues.  De  M.  d'Armagnac. 

Montplaisir.  De  M.   le  duc  de  Foix. 

Maslou.  De  M.  le  duc  de  Coaslin. 

Combrou.  De  M.  le  comte  du  Lude. 

La  Borde.  De  M.  de  Marsillac. 

Héricour.  De  M.  de  Soyecourt. 

Mcspas.  De  M.  de  Villequierl. 

Rimberlieu.  De  M.  d'Humières. 

S.  André.  De  M.  de  la  Vallière. 


T'ingt  pasteurs,  ouvriers  portant  la  harrière. 

Petit.  Paul. 

Trouvai n,  le  charron.  Giraut. 

Marot,  le  peintre.  Le  Maire. 

Vingt  pasteurs  y  ouvriers  portant  la  harrière.  [Suite.) 

Biaise.  Maheu. 

La  Place.  Tartaille. 

Basin  l'aîné.  Rambure. 

Basin  le  cadet.  Dauphin. 

Jean  de  Flandres  Antoine. 

Lionnois.  Jumel,  le  menuisier. 

S.  Paul.  Jumel,  le  sculpteur. 


LISTE   DU   DIVERTISSEMENT,  ETC.         a/J^ 

CE  QUI  PJliOIT  DE  NUIT. 
Le  Pruttesips,  monté  sur  un  cheval  d'Esjîagne.        Mlle  du  Parc. 

Douze  de  sa  suite. 

Officiers  du  gobelet.  Grands  valets  de  pied.       Petits  valets  de  pied. 

L'Azuré.  Hurlot.  Renaudin. 

Lienard.  Contant.  Joannet. 

Cojrin.  Mongin.  Pierrot. 

De  Pille.  Le  Noble. 
Jennesson. 


L'Été,  monté  sur  un  éléphant. 
Douze  de  sa  suite. 


Officiers  du,  gobelet . 
Guichon. 
Cleiret. 
Vendelle. 
La  Boire. 
Roseau. 


Grands  valets  de  pied. 
La  Rose. 
Pernaut. 
La  Chapelle. 
Du  Pré. 


L'AtrrosEVE,  monté  sur  un  chameau. 

Douze  de  sa  suite. 
Officiers  du  gobelet.       Grands  valets  de  pied. 


Fontenelle. 

Jemarie. 

Amiot. 

Mettayer. 

Bourru. 


Langlois  l'aîné. 
Langlois  le  cadet. 
Boulanger. 


Du  Parc. 


Petits  valets  de  pied. 
Courtille. 
La  Fleur. 
Arnauld. 


La  Thorillière. 


Petits  valets  de  pied. 
La  Jeunesse. 
Lambelot. 
Butin. 
Le  Lièvre. 


L'HiVEK,  monté  sur  un  ours. 
Douze  de  sa  suite. 


Officiers  du  gobelet. 
Bigot. 
Le  Roy. 
André. 
Laloin. 
Breuet. 


Grands  valets  de  pied. 
La  Jeunesse. 
Falluau. 
Verdelet. 
Morisque, 


Béjart. 


Petits  valets  de  pied. 
Montigny. 
Le  Cocq. 
Chasteaune.if. 


24/| 


APPENDICE  AUX   PLAISIRS,  ETC. 


Trente-quatre 


Du  Manoir. 

Léger. 

Favicr. 

Mazuel. 

Joubert. 

Chaudron. 

Du  Pin. 

Bonard. 

Artus. 

La  Croix. 

La  Pierre. 

Marchand. 

La  Caisse. 

Magny. 

Chariot. 

Martineau. 

Le  Roux  l'aîné. 


concertants  des  quatre  Saisons,  tant  grands 
que  petits  violons. 
Grands  violons. 
Bal  us. 

Bruslard,  dessus. 
Bruslard,  basse  '. 
Des-Matins. 
Feugré. 
Lespervier. 
Des  Noyers. 
Varin. 
Camille. 
Brouard. 
Petits  violons. 

Le  Roux  le  cadet. 

Brouard. 

Bary. 

Roullë. 

Le  Grais. 

Heugé. 

La  Rivière. 


Quatoi  ze  concertants  de  Pan  et  de  Diane. 
Flûtes. 
Piesche.  Louis  Hottere. 

Descousteaux.  INicoIas  Hottere,  ou  le  Roy. 

Martin  Hottere.  Paisible. 

Jean  Hottere.  Destouches. 

Petits  violons. 
Le  Peintre.  Alais. 

Besson.  Huguenet. 

La  Fontaine.  Guenin. 


Molière. 
Mlle  Béjart. 


Baudouin. 

Benoist. 

Du  Moustler. 

Gaspard  Harsent. 


Pan  et  Di.vne  dans  une  machine. 
Pak. 

DiAUE. 

Vingt-huit  de  leur  suite. 
Officiers  de  bouche. 

Gaspard  de  Moiiet. 
Lieux  Magontier. 
Jean  Magontier. 
Magontier,  garde-vaisselle. 


I,  Voyeï  ci-dessus^  p.  6,  note  a. 


LISTE  DU  DIVERTISSEMENT,   ETC.         24Ï 

Suisses. 

Catel.  Bresler. 

François  Moussu.  Elie. 

Jacques  Moussu.  Pidou. 

Turbau.  Robbe. 

Faure.  Tours  Quintener. 

Baillj.  Victor  Herck. 

Jean  Moran.  Samusin. 

Antoine  Moran.  Ludan. 

Claude  Brochet.  Riemer. 

Dominique  Brochet.  Humberk. 

Dix-huit  pag-es  de  la  petite  écurie,  pour  servir  à  table  les  dames, 

Boquebec.  Ste-Maure. 

Sandricourt.  Despaux. 

Gassion.  La  Couderelle. 

D'Herouval.  Danucourt. 

Bruslevert.  Du  Plessis. 

Bitry.  Brion. 

Davigent.  Caliavet. 

Colambert.  Angerville. 

Loubie.  Patriere. 


Huit  officiers  du  gobelet  du  Roi  et  de  la  Reine,  représentant  les  Plaisirs, 
les  Jeux,  les  Ris  et  les  Délices.^  pour  gaider  les  quatre  tables  de* 
quatre  Saisons,  et  décharger  les  bassins  que  porteront  les  suites  des— 
dites  quatre  Saisons. 

Mortier.  Bigot  le  fils. 

Francisque.  De  Briare. 

Du  Pille  l'aîné.  De  Nier. 

Du  Pille  le  cadet.  Ste-Fontaine  le  fils. 


MM.  les  contrôleurs  généraux. 

M.  de  la  Marche  Coquet.  L'Abondawck. 

M.  Parfait  père.  La  Joie. 

M.  Parfait  fils.  La  Propreté. 

M.  Parfait  frère.  La  Bonne  Chère. 


246 


APPENDICE  AUX  PLAISIRS,  ETC. 


SECOMDE   JOURNEE. 
LA     COMÉDIE     DE     MOLIÈRE^ 

MUSIQUE   ET  ENTRÉE    DE   BALLET. 

l'aurore. 

Mlle  Hilaire. 


Quatre  valets  de  chiens^  qui  doivent  chanter. 


Estival. 

BlondeL 

Don. 

Six 

Mollière*. 

autres  valets  de  chiens^  qui  doivent  danser. 

Paysan. 
S.  André'. 

Pesan. 
Bonard. 

Noblet. 

La  Pierre. 

Deui  ours. 

Mercier. 

Vagnard. 

Paysan. 
Balthazard 

Huit  paysans. 

Chicanneau. 
Manceau. 

Noblet. 
Bonard. 

nre. 

Magny. 
La  Pierre, 

Un  satyre. 
Estival. 

Le  Gros. 

Deux  pâtres , 

Blondel. 

Mlle  la  Ba 

Deux  bergères  héroïques. 

Mlle  Hilaire. 

Don. 

Deux  bergers  héroïques. 
Estival. 

1.  Voyez  plus  haut,  p.  238,  les  nums  des  acteurs  de  la  comédie;  la  liste 
n'en  a  pas  été  reproduite  à  cette  place  dans  le  programme. 

2.  Dans  son  r61e  de  Lyciscas,  dont  il  est  ici  question,  Molière  ne  donnait 
que  des  répliques  parlées  (voyez  la  scène  ii  du  I"  intermède);  mais  à  la  scène  il 
du  lY"^  intermède,  il  chanta  la  chanson  de  Moron, 


LISTE   DU   DIVERTISSEMENT,  ETC. 


247 


Flûtes. 
Piesclie. 
Descousteaux. 
Destouche. 
Martin  Hottere. 
Louis  Hottere. 
Jean  Hottere. 

Nicolas  Hottere,  ou  le  Roy 
Paisible. 


Seize  faunes. 

Petits  violons. 
Marchand. 
La  Caisse, 
Besson. 
Magny. 
Chariot. 
Alais. 
Huguenet. 
La  Fontaine. 


Quatre 

bergers 

et  quatre  bergères. 

Bergers. 

Bergères, 

Chicanneau. 

Balthazard . 

Du  Pron. 

Magny. 

Noblet. 

Arnald 

La  Pierre. 

Cor, 

Bonard. 

tcertants  de  l'orchestre. 

D'Anglebert. 

La  Barre  le  cadet. 

Richard. 

Tissu. 

Ittier. 

Le  Moine. 

Grands 

•  violons. 

Du  Manoir. 

Artus. 

Léger. 

La  Croix. 

Mazuel. 

Des-Matins. 

Favier. 

Feugré. 

Chaudron. 

Du  Pin. 

Bruslard,  dessus. 

Lesjjervier. 

Bruslard,  basse. 

Camille. 

Gi 

•ands  vie 

>lons.  (Suite.) 

Brouard. 

Varin. 

Joubert. 

Des  Noyers. 

Basin. 

Petits 

violons. 

Martineau, 

Le  Grais. 

Barry. 

Heugé. 

Le  Roux  l'aîné. 

Le  Peintre 

Le  Roux  le  cadet. 

Guenin. 

Brouart. 

La  Rivière, 

RouUé. 

APPENDICE  AUX  PLAISIRS,  ETC. 


TROISIEME    JOURNEE. 


Alcike  siti-  une  machine,  qui  vient  au  bord  de  Peau. 
Mlle  du  Parc.  Alcixe. 


Mlle  de  Brie, 
Mlle  Molière. 


Deux  nymphes  de  même. 
Célie. 

DiRCÉ. 


BALLET    DU    PALAIS    D  ALCIKE. 

PREMIÈRE   ENTRÉE. 

Quatre  géants  et  quatre  petits  garçons. 
Géants.  Petits  garçons. 

Vagnard.  Les  deux  petits  Des-Airs. 

Pesan.  Le  petit  Vagnard. 

Manceau.  Le  petit  Tutin. 

Joubert. 


D'Heureux. 
Beauchamp. 
Molier. 
La  Marre. 


DEUXIEME   ESTREE. 

Huit  Maures, 

Le  Chantre. 
De  Gan. 
Du  Pron, 
Mercier. 


TROISIEME    ENTREE. 

Six  chevaliers  et  six  monstres. 
Chevaliers.  Monstres. 

Souville,  Chicanneau. 

Raynal.  Noblet. 

Des-Airs  l'aîné.  Arnald. 

Des-Airs  le  second.  Desbrosses. 

De  Lorge.  Desonets. 

Balthazard,  La  Pierre. 


LISTE   DU   DIVERTISSEMENT,  ETC.  2^9 


QUATRIEME    ENTREE. 

Démons  agiles. 


S.  André.  Magny. 


CINQUIEME    ENTREE. 

Autres  démons  sauteurs. 
Tutin.  Pesaii. 

La  Brodière.  Bureau. 


SIXIEME    ET    DERNIERE    ENTREE. 

ALCiNE,  BIÉLISSE,  ROGER,  quatre  chevaliers  et  quatre  écuyers. 

3111e  du  Parc.  Alcine. 

De  Lorge.  MÉeisse. 

Beauchamp.  Roger. 

Chevaliers.  Ecuyers. 

D'Heureux.  La  Marre. 

Raynal.  Le  Chantre. 

Du  Pron.  De  Gan. 

Des  Brosses.  Mercier. 


A  un  des  côtés  du  palais  d'Alctne,  sur  un  échafaud.  seront 
les  trompettes  et  timbales. 
Trompettes. 
Rhodes.  Champagne. 

La  Chapelle.  La  Fleur. 

Du  Pré.  Beaulieu. 

La  Salle.  Orléans, 

Léger.  Beaujis. 

La  Plaine.  La  Marche. 

Quatre  timbales. 
Beaupré.  Louis  d'Escre, 

Jolicœur.  Saint-Jean. 


A  Vautre  coté^  sur  trois  autres  échafauds.,  seront  grands  violons^ 
petits  violons^  et  les  flûtes. 
Grands  violons. 
Du  Manoir.  Bruslard,  basse. 

Léger.  Bonard. 


aSo  APPENDICE  AUX   PLAISIRS,  ETC. 


Mazuel. 
Favier. 
Joubert. 
Du  Pin. 
Chaudron. 
Des  Noyers. 
Varin. 
Bruslard,  dessus. 

Marchand. 

La  Caisse. 

Magny. 

Chariot. 

Martineau . 

Barry. 

Le  Roux  l'aîné. 

Le  Roux  le  cadet. 

Brouart. 

RouUé. 

Piesche. 
Descousteaux. 
Destouches. 
Martin  Hottere. 


Artus. 

Brouard. 

Feugré. 

La  Croix. 

Balus. 

Des-Matins. 

Lespervier. 

Camille. 

Petits   violons. 

Le  Grais. 

Heugé. 

Le  Peintre. 

La  Rivière. 

Besson. 

Alais. 

La  Fontaine. 

Huguenet. 

Guenin. 

Flûtes. 

Louis  Hottere. 

Jean  Hottere. 

Nicolas  Hottere,  ou  le  Roy 

Paisible. 


RELATION   DE  MARIGNY. 

II 

RELATION     DE     MARIGNY. 


kelation  des  divertissements  que  le  roi  a  donnes  aux  reines 
dans  le  parc  de  versailles,  écrite  a  un  gentilhomme  qui  est 
présentement  hors  de  france*. 

Monsieur  , 

A  mon  retour  de  Versailles,  j'ai  trouvé  une  de  vos  lettres,  dans 
laquelle  vous  me  paroissez  fort  curieux  de  savoir  des  nouvelles  qui 
puissent  vous  divertir  agréablement  pendant  votre  voyage.  Il  est 
certain,  ^lonsieur,  que  les  plus  belles  et  les  plus  importantes  que 
l'on  pourroit  vous  écrire  se  font  au  lieu  d'où  je  viens;  mais,  comme 
à  force  de  ne  rien  faire  l'on  devient  paresseux,  dispensez-moi,  de 
grâce,  d'un  emploi  qui  n'est  pas  propre  à  un  fainéant  comme  je 
suis,  et  contentez-vous  que  je  vous  adresse  à  des  gens  que  vous 
connoissez,  et  qui  s'en  acquitteront  le  plus  aisément  du  monde, 
pour  peu  qu'ils  aient  envie  de  vous  complaire.  N'est-il  pas  vrai  que 
si  M.  Colbert  voulolt,  il  pourroit  vous  faire  part  des  salutaires  avis 
qu'il  donne  au  Roi  pour  réformer  les  abus  qui  s'étoient  glissés  dans 
l'administration  des  finances,  et  des  sages  résolutions  que  prend 
Sa  Majesté  pour  y  rétablir  un  ordre  aussi  nécessaire  pour  le  bien 
de  ses  affaires  qu'il  est  avantageux  pour  le  soulagement  de  ses  sujets  ■' 
Si  M.  le  Tellier  se  vouloit  donner  la  peine  de  vous  écrire  le  détail 
des  affaires  qui  lui  passent  par  les  mains,  ne  seriez-vous  pas  beau- 
coup mieux  instruit  du  secret  de  tous  les  mouvements  que  font 
toutes  les  troupes  du  Royaume  que  ceux  mêmes  qui  les  comman- 
dent ?  Et  s'il  plaisoit  à  M.  de  Lyonne  de  vous  donner  quelque 
connoissance  des  affaires  étrangères ,  n'en  apprendriez-vous  pas 
beaucoup  plus  par  un  seul  ordinaire  que  n'en  ont  appris  pour  leur 
argent  les  ministres  des  princes  étrangers  qui  aclietoient  les  faux 
extraits  de  ce  misérable  copiste  qui  expliqua,  il  y  a  quelque  temps, 
ses  dernières  volontés  en  Grève? 

Hé  bien.  Monsieur,  vous  voyez,  ce  me  semble,  que  je  vous  donne 
d'assez  bons  expédients  pour  vous  instruire  des  plus  fines  nouvelles 

î.  Nous  dunnons  cette  Relation  de  Marigny  d'après  l'édition  originale, 
dont  l'achevé  d'imprimer  est  du  17  juin  1664.  Le  privilège  avait  été  accordé  à 
Ch,  de  Sercy,  qui  s'était  associé  Cl.  Barbin. 


232  APPENDICE   AUX  PLAISIRS,  ETC. 

de  la  cour.  Car  ne  croyez  pas  que  depuis  que  vous  êtes  parti,  il  y 
ait  eu  quelque  changement  au  ministère,  et  que  le  Roi  ait  ajouté 
quelque  nouvelle  roue  à  la  machine  de  l'Etat,  afin  de  la  faire  mou- 
voir plus  aisément.  Il  a  cru  jusqu'ici  que  le  nombre  de  trois  étoit 
le  nombre  de  perfection,  et  se  servant  de  ces  trois  ministres  comme 
Dieu  se  sert  des  causes  secondes,  il  les  honore  seuls  autant  qu'il  lui 
plaît  du  secret  de  ses  affaires.  Ils  ont  seuls  la  connoissance  qu'il 
veut  leur  donner  de  ce  qui  se  passe  dans  le  cabinet  :  le  reste  de  la 
cour,  pour  ne  point  demeurer  dans  l'oisiveté,  a  la  liberté  de  médi- 
ter sur  ce  qui  se  passe  au  dehors. 

Vous  voilà  maintenant  aussi  bien  informé  que  vous  le  pouvez  être 
par  un  homme  comme  moi,  et  je  pense  que  je  pourrois  honnêtement 
fermer  mon  paquet,  en  y  ajoutant  les  imprimés  que  je  vous  envoie 
des  divertissements  que  le  Roi  a  donnés  aux  reines  pendant  quel- 
ques jours,  si  je  n'appréhendois  quelque  reproche  de  ne  vous  avoir 
pas  dit  mon  sentiment  sur  une  fête  aussi  galante  que  magnifique, 
puisque  j"ai  été  assez  heureux  pour  être  du  nombre  des  spectateurs. 

Il  n'est  pas  nécessaire  que  je  vous  fasse  ici  la  peinture  de  Ver- 
sailles :  vous  en  connoissez  toutes  les  beautés,  et  vous  savez  avec 
quel  art  le  Roi  a  renfermé  dans  la  petitesse  de  cette  maison  '  tout  ce 
qui  se  peut  trouver  de  magnifique  et  de  galand  dans  les  plus  super- 
bes palais  que  l'architecture  puisse  imaginer. 

Quand  le  grand  Archiniède,  étonnant  nos  aïeux. 

Leur  fit  voir  comme  une  merveille. 
Dans  un  petit  cristal,  la  beauté  nompareille 

Et  tous  les  mouvements  des  cieux, 
Jupiter  fut  surpris,  voyant  que  sur  la  terre 

L'art  ingénieux  des  humains 
S'étoit  ainsi  joué  dans  un  fragile  verre 

Du  plus  grand  œuvre  de  ses  mains. 

L'on  arrive  par  la  grande  allée  qui  est  au  bout  du  parterre  dans 
un  rond  fort  spacieux,  coupé  par  une  autre  allée  de  même  largeur; 
ce  lieu,  qui  est  à  cinq  ou  six  cents  pas  du  château,  fut  choisi  pour 
le  plus  propre  à  faire  paroître  les  premiers  divertissements  du 
palais  enchanté  d'Alcine.  L'on  avoit  élevé  dans  les  quatre  avenues 
du  rond  de  grands  portiques,  ornés  au  dehors  et  au  dedans  des 
armes  et  des  chiffres  de  Sa  Majesté.  L'on  avoit  mis  le  haut  dais 
justement  à  l'entrée  du  rond,  et  derrière  en  remontant  dans  l'allée 
l'on  avoit  arrangé  des  bancs  en  forme  d'amphithéâtre  pour  placer 
deux  cents  personnes.  De  grandes  machines,  entrelacées  dans  les 
arbres  du  rond,  soutcnoient  des  chandeliers  garnis  d'un  nombre 

I.  Vo\ ez  ci-dessus,  p.   io8,  note  3. 


RELATION  DE  MARIGNY.  2jî 

inilni  de  flambeaux,  pour  faire,  s'il  étoit  possible,  une  lumière 
t^gale  à  celle  du  soleil,  lorsqu'il  auroit  fait  place  à  la  nuit. 

Aussitôt  que  les  reines  furent  arrivées,  l'on  entendit  un  gi-and 
bruit  de  timbales  et  de  trompettes,  qui  étoit  le  signal  que  les  pala- 
dins étoient  prêts  à  paroître  dans  le  camp.  N'attendez  pas,  Mon- 
sieur, que  je  vous  décrive  en  détail  la  magnificence  de  leurs  habits 
et  de  toute  leur  suite  :  qu'il  vous  suffise  d'apprendre  par  cette  rela- 
tion quelques  particularités  que  vous  ne  trouverez  point  dans  les 
imprimés,  et  que  l'on  n'y  avoit  pas  voulu  mettre,  à  dessein  de  sur- 
prendre plus  agréablement  toute  l'assemblée. 

On  vit  donc  enti'er  d'abord,  par  l'ailée  qui  étoit  à  la  gauche  du 
haut  dais,  un  héraut  d'armes  avec  le  page  du  paladin  Roger,  celui 
du  maréchal  de  camp,  et  celui  du  juge  des  courses,  avec  les  lances  et 
les  écus  de  leurs  maîtres;  ils  étoient  suivis  de  deux  timbaliers  et  de 
quatre  trompettes,  qui  marchoient  devant  le  maréchal  de  camj), 
suivi  de  huit  autres  trompettes  et  de  quatre  timbaliers,  qui  mar- 
choient devant  l'incomparable  Roger,  chef  de  cette  illustre  quadrille. 
A  peine  parut-il  dans  la  place,  que  l'on  entendit  des  cris  de  joie 
et  d'admiration,  que  le  respect  et  l'amour  que  l'on  a  pour  lui  fai- 
soient  éclater  de  toutes  paits  ;  car,  Monsieur, 

Soit  qu'il  marche  pour  faire  une  illustre  conquête, 
Soit  que  se  délassant  avccque  ses  guerriers. 
Pour  joindre  quelque  myrte  à  ses  fameux  lauriers, 

II  veuille  honorer  une  fête, 
Il  a  beau  se  cacher  sous  l'iiabit  d'un  berger, 

D'un  Romain,  de  Mars,  de  Roger  : 

Soudain,  sa  grâce  sans  seconde. 
Son  air  majestueux,  certain  je  ne  sais  quoi 

Fait  connoître  que  c'est  le  Roi, 

£t  le  roi  le  plus  grand  du  monde. 

Après  les  paladins,  l'on  vit  entrer  Apollon  sur  un  char  d'une  hau- 
teiu"  prodigieuse  et  tout  brillant  d'or,  d'azur  et  de  cent  autres  cou- 
leurs différentes.  Ce  char  étoit  traîné  par  quatre  superbes  chevaux 
de  différent  poil,  attelés  tous  quatre  de  front.  Ne  vous  allez  pas 
imaginer  qu'on  les  eût  pris  dans  l'écurie  d'Apollon,  et  que  ce  fus- 
sent ceux  dont  il  se  sert  pour  faire  sa  course  journalière  :  on  les 
avoit  pris  dans  l'écurie  du  Roi  ;  et  si  leur  fierté  paroissoit  mêlée  de 
quelque  inquiétude',  c'est  qu'ils  sentoient  bien  qu'ils  n'avoient  pas 
une  charge  si  auguste  que  celle  qu'ils  ont  coutume  d'avoir  tous 
les  jours. 

Ainsi  l'on  nous  a  fait  entendre 

Que  jadis  le  fier  Bucéfal, 

I.  De  quelque  impatience. 


2^4         APPENDICE   AUX    PLAISIRS,  ETC. 

Poussé  d'an  même  orgueil  et  d'un  dépit  égal, 
Ne  vonloit  porter  qu'Alexandre. 

Apollon  avolt  à  ses  pieds  les  quatre  Siècles;  et  mol  qui  vous  écris, 
i'avois  aux  miens  deux  barbons  et  trois  duègnes,  qui  avoient 
assez  d'âge  pour  en  composer  quatre  autres  et  quelque  chose 
même  de  plus,  si  l'on  en  eût  eu  besoin  pour  achever  de  remplir 
le  char. 

Milet,  le  premier  conducteur  qui  soit  au  monde,  faisoit  voir  son 
adresse  en  cette  occasion;  il  étoit  vêtu  comme  l'on  peint  le  Temps; 
il  sembloit  être  d'une  taille  plus  grande  que  la  naturelle  :  je  crois 
que  vous  ne  vous  en  étonnerez  pas,  non  plus  que  beaucoup  d'au- 
tres qui  savent  que 

Quelquefois  à  la  cour  le  temps 
Paraît  fort  long  aux  courtisans. 

Le  char  étoit  environné  des  douze  Heures  du  jour  et  des  douze 
Signes  du  zodiaque,  et  suivi  des  pages  des  chevaliers  portants  leurs 
lances  et  les  écus  de  leurs  devises,  et  de  vingt  pasteurs  chargés  des 
pièces  de  la  barrière,  dont  la  lice  fut  formée  dans  un  moment,  lors- 
que les  paladins  voulurent  courre  la  bague. 

Le  Temps  Milet  fit  tourner  deux  ou  trois  fois  autour  de  la  place 
le  char  d'Apollon  ;  il  ne  paroissoit  point  du  tout  embarrassé  de  son 
emploi;  car  menant  tous  les  jours  aussi  heureusement  et  aussi 
adroitement  qu'il  fait  le  plus  précieux  char  du  monde,  il  savoit 
bien  que  quand  celui-ci  seroit  renversé,  l'accident  au  pis  aller  n'au- 
roit  été  fatal  qu'au  théâtre  de  Molière  ',  et  que  celui  de  l'Hôtel  do 
Bourgogne  s'en  seroit  aisément  consolé.  Le  char  s'étant  arrêté 
devant  les  reines,  Apollon  et  les  quatre  Siècles  récitèrent  les  vers 
que  vous  pouvez  lire  dans  le  livre  imprimé*.  Ce  récit  étant  achevé, 
Apollon  et  tous  ceux  qui  le  suivoient  sortirent  de  la  place,  et  les 
chevaliers  commencèrent  la  course  de  bague. 

Je  ne  m'amuserai  point  ici  à  vous  en  faire  tout  le  détail  ;  il  suflit 
de  vous  dire  que  tous  firent  parfaitement  leur  devoir,  et  que  la 
voix  publique  donna  le  prix  des  plus  belles  et  des  plus  justes 
courses  au  paladin  Roger.  Toutes  les  fois  que  le  grand  Soyecour 
couroit,  l'on  enlendoit  quelques  voix  féminines  se  récrier  en  sa 
faveur.  Cependant  la  bague  fut  longtemps  disputée  entre  M.  le  duc 
de  Guise  et  le  marquis  de  la  Valière,   qui  eut  enfin  l'avantage,  et 

1.  Voyez  ci-dessus,  aux  dernières  lignes  de  la  page  241,  l'énumération  des 
acteurs  de  la  troupe  du  Palais-Royal  chargés  de  représenter  les  personnages 
allégoriques  placés  sur  le  char. 

2.  Marigny,  dans  cette  lettre  datée  du  lendemain  même  des  fêtes  de  Ver- 
sailles, appelle  sans  doute  ainsi  le  programme  dont  les  extraits  remplissent 
notre  premier  appendice. 


RELATION   DE   MARIGNY.  255 

quoique  l'on  n'eût  proposé  aucun  prix  pour  la  course  de  bague,  la 
Reine  mère,  qui  ne  sauroit  s'empêcher  d'être  magnifique  lorsqu'il 
s'en  présente  la  moindre  occasion,  récompensa  l'adresse  du  marquis 
de  la  Valière  en  lui  donnant  une  épée  et  un  baudrier  garnis  de 
diamants.  Je  suis  très-persuadé  que  vous  ne  serez  point  surpris  du 
procédé  de  Sa  Majesté  ;  car  vous  savez  bien  que , 

Afin  qu'elle  enseignât  aux  plus  grands  souverains 
Quelles  sont  les  vertus  royales, 
Le  Ciel  lui  fit  présent  de  mains 
Belles,  blanches,  et  libérales. 

La  nuit  étant  survenue,  le  camp  fut  éclairé  d'un  nombre  infini 
de  lumières,  et  tous  les  chevaliers  s'étant  retirés,  l'on  vit  entrer 
l'Orphée  de  nos  jours,  vous  entendez  bien  que  je  veux  dire  Luliy, 
à  la  tête  d'une  grande  troupe  de  concertants,  qui  s'étant  approchés 
au  petit  pas  et  à  la  cadence  de  leurs  instruments  près  des  reines, 
se  séparèrent  en  deux  bandes  à  droit  et  à  gauche  du  haut  dais,  en 
bordant  les  palissades  du  rond,  et  en  même  temps  l'on  vit  arriver 
par  l'allée  qui  étoit  à  la  main  droite  les  quatre  Saisons  :  le  Prin- 
temps sur  lui  grand  cheval  d'Espagne,  l'Eté  sur  un  éléphant,  l'Au- 
tomne sur  un  chameau,  et  l'Hiver  sur  un  ours;  les  Saisons  étoient 
accompagnées  de  douze  jardiniers,  douze  moissonneurs,  douze 
vendangeurs  et  douze  vieillards;  ils  marquoient  la  différence  de 
leurs  saisons  par  des  fleurs,  des  épis,  des  fruits  et  des  glaces,  et 
portoient  sur  leurs  têtes  les  bassins  de  la  collation. 

Une  grande  machine  d'arbres  artistement  entremêlés,  et  qui  s'éle- 
voient  presque  à  la  hauteur  de  ceux  des  allées,  parut  dans  la  place 
et  s'approcha  insensiblement  des  reines.  Pan  et  Diane  étoient 
assis  sur  les  plus  hautes  branches  de  ces  arbres,  et  cette  machine 
étoit  devancée  par  un  concert  de  hautbois  et  de  flûtes,  et  suivie 
d'une  troupe  de  Faunes  qui  portoient  des  viandes  de  la  ménagerie 
de  Pan  et  de  la  chasse  de  Diane  ;  après  marchoient  les  pages  qui 
dévoient  servir  les  dames  à  table. 

Aussitôt  que  cette  grande  troupe  eut  pris  place,  les  quatre  Sai- 
sons, Pan  et  Diane  s'approchèrent  de  la  Reine,  et  lui  dirent  les 
vers  que  vous  j^rendrez,  s'il  vous  plaît,  la  peine  de  lire  dans  l'im- 
primé. 

Ce  récit  fait,  les  Heures,  qui  avoient  accompagné  le  char  d'Apol- 
lon, vinrent  danser  une  entrée  de  ballet,  avec  les  douze  Signes  du 
zodiaque,  pendant  que  les  contrôleurs  de  la  maison  du  Roi,  qui 
représeutoient  l'Abondance,  la  Joie,  la  Propreté  et  la  Bonne  Chère, 
firent  apporter  vis-à-vis  du  haut  dais,  de  l'autre  côté  du  rond,  une 
grande  table  en  forme  de  croissant,    ornée   de  festons,  et  enrichie 


2^6         APPENDICE   AUX  PLAISIRS,  ETC. 

d'un  nombre  infini  de  fleurs;  et  sitôt  qu'elle  fut  couverte  par  les 
Jeux,  les  Ris  et  les  Délices,  l'on  ouvrit  le  milieu  de  la  barrière, 
pour  laisser  passer  Leurs  Majestés  et  les  dames  qui  dévoient  être  de 
la  collation,  dont  la  magnificence  peut  être  comparée  à  celle  du 
festin  des  Dieux  de  l'antiquité.  Tous  les  concertants  passèrent  à 
droit  et  à  gaucbe  de  la  barrière  et  s'allèrent  placer  sur  un  amphi- 
théâtre qui  étoit  derrière  la  table  ;  et  certes  il  faut  avouer  qu'en  ce 
moment-là  les  jeux  et  les  oreilles  eurent  toute  la  satisfaction  que  la 
nature,  l'art  et  l'harmonie  étoient  capables  de  leur  donner,  et  que 
jamais  rien  n'eut  tant  l'air  d'un  enchantement  que  ce  que  l'on  vit 
dans  cette  place,  où  cent  objets  différents  occupoient  toute  l'ima- 
gination des  spectateurs.  Il  est  vrai  qu'un  certain  envieux  de  la 
joie  publique,  pour  diminuer  le  plaisir  des  yeux,  éteignit  une  partie 
des  lumières  :  vous  comprenez  bien  que  ce  fut  le  vent  ;  car  vous 
vous  tromperiez  fort  si  vous  pensiez  qu'il  y  eût  eu  quelque  créature 
vivante  assez  étourdie  ou  assez  insolente  pour  l'oser  faire  ; 

Et  TOUS  savez,  comme  je  croi, 
La  crainte  et  le  respect  que  l'on  a  pour  le  Roi, 
Que  son  empire  est  calme  et  sans  orage, 
Qu'il  ne  voit  rien  qui  le  puisse  troubler, 

Et  qu'il  rend  le  monde  si  sage, 

Que  personne  n'ose  souffler. 

Ce  superbe  festin  finit  avec  la  première  journée  des  plaisirs  du 
palais  d'Alcine.  Le  jour  suivant  on  eut  le  divertissement  de  la  co- 
médie. L'on  avoit  dressé  un  grand  théâtre  environ  cent  pas  au- 
dessous  du  rond  où  les  chevaliers  avoient  couru  la  bague,  et  l'on 
avoit  fait  une  espèce  de  salon  entre  les  palissades  de  l'allée,  dont  le 
haut  étoit  couvert  de  toiles,  pour  défendre  les  dames  contre  les 
hijures  du  temps.  Vous  ne  prétendez  pas  que  je  vous  raconte  scène 
par  scène  le  sujet  de  la  comédie,  et  vous  faites  fort  bien  ;  car  mon 
intention  n'est  pas  de  vous  écrire  un  volume.  En  attendant  que 
vous  la  voyiez  imprimée,  si  Molière,  qui  en  est  l'auteur,  la  veut 
donner  au  public,  vous  saurez  qu'il  avoit  eu  si  peu  de  temps  pour 
la  composer,  qu'il  n'y  avoit  qu'un  acte  et  demi  en  vers,  et  le  reste 
étoit  en  prose,  de  sorte  qu'il  semblolt  que  pour  obéir  promptement 
au  pouvoir  de  l'enchanteresse  Alcine,  la  Comédie  n'avoit  eu  le 
temps  que  de  prendre  un  de  ses  brodequins,  et  qu'elle  étoit  venue 
donner  des  marques  de  son  obéissance  un  pied  chaussé  et  l'autre 
nu.  Elle  ne  laissa  pas  d'être  fort  galante,  et  l'on  prit  assez  de  plaisir 
à  voir  un  jeune  prince  amoureux  d'une  princesse  fort  dédaigneuse, 
et  qui  n'aimoit  que  la  chasse,  venir  à  bout  de  sa  fierté  par  une 
indifférence  affectée,  et  tout  cela   selon  les  bons  avis  d'une  espèce 


RELATION  DE  MARIGNY.  ai; 

d'AngelIe',  c'est-à-dire  d'un  fou  ou  soi-disant,  plus  heureux  et  plus 
sage  que  ti-ente  docteurs  qui  se  piquent  d'être  des  Gâtons  : 

Tous  ne  sauroient  pnr  les  mêmes  emplois 
Avoir  de  l'accès  pi'ès  des  rois; 
Cependant  chacun  y  veut  être; 
Ou  gronde,  on  peste  tout  le  jour 
Contre  tel  qui  n'est  pas  ce  qu'il  veut  y  paroître; 
Miiis  pour  moi  je  tiens  qu'à  la  cour 
N'est  pas  fou  qui  plaît  à  son  maître. 

Toute  la  pièce  étoit  mêlée  de  danses  et  de  concerts  des  plus 
belles  voix  du  monde;  et  comme  les  amants  ne  se  brouillent  ja- 
mais si  fort,  qu'ils  ne  se  marient  à  la  fin  de  la  come'die,  cela  ne 
manqua  pas  d'arriver  ;  et  pour  les  divertir  le  soir  de  leurs  noces, 
leurs  courtisans  se  déguisèrent,  et  finirent  la  pièce  par  la  plus 
belle  et  la  plus  surprenante  entrée  que  l'on  ait  jamais  vue.  Au  fond 
du  théâtre,  sur  un  grand  arbre,  dont  les  branches  étoient  entre- 
lacées les  unes  dans  les  autres,  seize  Faunes  faisoient  un  agréable 
concert  de  flûtes  ;  et  dans  le  temps  qu'ils  reprenoient  haleine,  deux 
Bergers  et  deux  Bergères  héroïques  chantoient  une  chanson  à 
danser;  par  leurs  noms  qui  sont  dans  l'imprimé  vous  jugerez  de  la 
beauté  de  leurs  voix  et  du  plaisir  que  l'on  avoit  de  les  entendre. 
Cependant  l'arbre  sur  lequel  les  Faunes  étoient  assis  s'avança  jus- 
ques  au  milieu  du  théâtre  par  un  enchantement  d'Alcine,  Lors 
ceux  qui  dansoient  aux  chansons  s'arrêtèrent,  et  l'on  vit  entrer 
quatre  autres  Bergers  et  quatre  Bergères,  dont  les  habits  étoient 
'aussi  galands  que  ceux  des  Céladons,  des  Sylvandres,  des  Astrécs 
et  des  Dianes  du  pays  de  Lignon  :  lorsqu'ils  avoient  dansé  quelque 
temps,  les  premiers  Bergers  et  les  Bergères  recommençoient  à  dan- 
ser aux  chansons  ;  ceux-ci  n'avoient  pas  fini,  que  les  autres  ren- 
troient  au  son  de  raille  instruments,  et  leur  entrée  étoit  mêlée  de 
celle  de  quelques  satyres,  tantôt  avec  des  flûtes  et  tantôt  avec  des 
tambours  de  Basque,  dont  la  musique  s'accordoit  au  reste  de  la 
symphonie  avec  une  justesse  merveilleuse.  Enfin  l'on  eut  tout  à  la 
fois  le  plaisir  d'un  mélange  de  toutes  ces  sortes  de  danses  et  de 
musiques  qui  s'étoient  faites  séparément  ;  et  tout  cela  fut  exécuté 
avec  tant  d'ordre,  que  tout  le  monde  avoua  qu'il  falloit  que  Lully, 
qui  étoit  l'inventeur  de  toute  cette  harmonie  et  de  cette  entrée  si 
belle  et  si  galante,  fût  cent  fois  plus  diable  que  la  dial>lesse  Alcine 

I,  «  Le  fou  qui  était  alors  (au  temps  de  cette  fête)  auprès  de  Louis  XIV  avait 
appartenu  au  prince  de  Coudé  :  il  s'appelait  l'Angeli.  »  (Voltaire,  Siècle  de 
Louis  XI F ^  ch.ipitre  xxv,  tome  XX,  p.  149.)  Voyez  encore  le  Dictionnaire  de 
Jalj  p.  6o3. 

Molière,  iv  17 


258  APPENDICE  AUX  PLAISIRS,  ETC. 

même.  Toute  l'assemblée  sortit  charmée  de  ce  divertissement  :  les 
dames  avouèrent  de  bonne  foi  que  l'on  avoit  découvert  dans  la 
comédie  le  véritable  moyen  de  les  ramener  à  la  raison,  lorsqu'elles 
font  les  difficiles  et  les  farouches  ;  les  cavaliers  jurèrent  de  se  servir 
plutôt  de  cet  expédient  que  de  se  pendre  de  désespoir  pour  la 
plus  belle  Anaxarète  de  la  terre'  ;  et  je  fus  fort  aise  de  les  voir  dans 
ces  sentiments  ;  car  j'ai  toujours  trouvé  le  désespoir  en  amour  une 
vilaine  chose,  et  je  me  souviens  d'avoir  fait  des  vers  qui  sont  assez 
conformes  à  la  résolution  de  ces  Messieurs  qui  avoient  si  bien  pro- 
fité à  la  comédie  :  il  faut  que  je  vous  les  écrive  ici. 

Les  yeux  d'Aminte  m'ont  charmé, 
Mon  cœur  brûle  et  languit  pour  elle. 
Et  je  ne  puis  en  être  aimé. 
Ma  flamme  seroit  immortelle, 
Si  sa  pitié  '  vouloit  quelque  jour  m'exaucert 
Elle  est  adorable,  elle  est  belle. 

Mais  elle  est  cruelle, 

Il  s'en  faut  passer. 

Voilà,  Monsieur,  comment  se  termina  la  seconde  journée.  Le 
jour  suivant,  la  cour  eut  le  plaisir  d'un  ballet,  qui  se  fit  dans  le 
palais  d'Alcine,  sur  les  dix  heures  du  soir. 

Le  Rond  d'eau  qui  est  au  bas  de  la  même  allée  par  laquelle  l'on 
étoit  descendu  de  la  place  où  s'étoit  faite  la  course  de  bague  au 
salon  de  la  comédie,  fut  choisi  pour  représenter  le  lac  au  milieu 
duquel  étoit  l'Ile  enchantée  de  cette  fameuse  magicienne  ;  le  haut 
dais  fut  placé  sur  le  bord  de  l'allée  ;  et  sur  les  côtés  du  Rond  d'eau, 
près  des  palissades,  à  droit  et  à  gauche  il  y  avoit  des  amphithéâtres 
qui  faisoient  une  forme  de  croissant,  qui  aboutissoit  aux  bords  de 
deux  petites  îles,  qui  étoient  aux  deux  côtés  du  palais  d'Alcine.  Ces 
deux  îles  furent  en  un  moment  éclairées  d'un  nombre  infini  de  lu- 
mières, et  l'on  vit  sur  celle  qui  étoit  à  la  main  droite  des  spectateurs 
un  grand  nombre  de  concertants,  dont  l'harmonie  répondoit  à  celle 
des  trompettes  et  des  timbales  qui  étoient  dans  la  petite  île  de  la 
main  gauche.  Peu  de  temps  après  l'on  aperçut  de  loin  trois  grosses 
baleines,  qui  sortoient  des  deux  côtés  du  palais,  et  qui  en  nageant 
s'approchoient  des  bords  du  lac  enchanté.  L'une  portoit  sur  son 
dos  Alcine,  et  les  deux  autres  portoient  les  deux  compagnes  de 
cette  magicienne.  Comme  l'on  raisonne  différemment  sur  toutes  les 


1.  Au  livre  XIV  des  Métamorphoses  d'Ovide,  vers  696-761,  Vertumne  ra- 
conte à  Pomone  l'histoire  de  l'inflexible  Anaxarète,  à  la  porte  de  laquelle  se 
pendit  Iphis,  son  amant  désespéré. 

2,  Le  texte,  sans  doute  par  faute,  a  :  «  Si  la  pitié....  » 


RELATION  DE  MARIGNY.  aSg 

choses  de  ce  monde,  les  uns  soutenoient  que  ces  monstres  étoient  vi- 
vants, et  que  des  Biscayins  les  avoient  pris  à  la  dernière  pêche  et  les 
avoient  amenés  au  Roi;  d'autres  disoient  que  c'étolent  des  poissons 
que  l'on  avoit  jetés,  il  y  a  peu  de  temps,  dans  le  Rond  d'eau,  et 
qui  étoient  devenus  assez  grands  pour  servir  en  cette  occasion  ;  et 
ces  derniers  appuyoient  leur  opinion  en  disant  que 

Sans  se  donner  beaucoup  de  peines, 
L'on  fait  aux  champs  des  rois  de  fertiles  moissons; 
Et  leurs  eaux  sont  toujours  si  bonnes  et  si  saines, 

Que  les  moindres  petits  poissons 
Y  deviennent  dans  peu  de  fort  grosses  baleines. 

Alcine  et  ses  compagnes  s'étant  approchées  du  hord  du  lac, 
vis-à-vis  de  Leurs  Majestés,  firent  le  récit  que  vous  trouverez  im- 
primé, et  s'en  retournèrent  après  du  côté  de  l'Ile  enchantée,  où 
étoit  le  palais,  qui  s'ouvrant  à  leur  arrivée,  surprit  agréablement 
les  yeux  par  les  beautés  d'une  architecture  si  merveilleuse,  que  l'on 
eût  cru  que  c'étoit  de  l'invention  de  Bigarrani*,  si  l'on  n'eût  été 
prévenu  que  c'étoit  un  enchantement  d'Alcine.  Alors  les  concertants 
redoublèrent  leurs  accoi'ds,  et  l'on  vit  des  géants  d'une  prodigieuse 
grandeur,  qui  firent  la  première  entrée  du  ballet.  De  la  manière 
qu'ils  dansoient  et  qu'ils  étoient  chaussés,  il  sembloit  qu'ils  eussent 
appris  à  dansera  Venise,  et  qu'ils  se  fussent  servis  d'un  cordonnier 
de  quelque  gentille  donne.  L'imprimé  vous  instruira  du  détail  de 
toutes  les  entrées,  et  vous  apprendra  que  la  sage  Mélisse  ayant 
apporté  au  brave  Roger  l'anneau  fatal  aux  enchantements,  afin  de 
le  délivrer  et  les  autres  chevaliers,  Alcine  parut  comme  une  déses- 
pérée, et  lors  un  grand  coup  de  tonnerre  suivi  d'une  infinité 
d'éclairs  marqua  la  ruine  de  son  palais,  qui  fut  embrasé  par  un 
feu  d'artifice.  Jamais  l'on  n'a  vu  d'incendie  plus  agréable  ;  l'air,  la 
terre  et  l'eau  étoient  couverts  tantôt  de  fusées  volantes,  et  tantôt  de 
gerbes  de  feu  ;  tantôt  mille  serpenteaux  s'élançoient  de  l'Ile  sur  les 
spectateurs,  et  il  y  en  eut  tel  qui  tombant  parmi  des  dames  fut 
assez  indiscret  pour  se  glisser  et  crever  en  des  endroits  fort  sujets 
au  feu. 

Voilà  quelle  fut  la  fin  de  l'aventure,  et  des  plaisirs  de  l'Ile  en- 
chantée d'Alcine.  Et  si  vous  desirez  savoir  mon  sentiment  sur  les 
beautés  de  ces  trois  différentes  journées,  je  vous  dirai  ce  que  je 
dis  à  Monsieur,  lorsqu'il  me  fit  l'honneur  de  me  demander  ce  qu'il 
m'en  sembloit.  Je  lui  répondis  que  j'avois  trouvé  la  première 
journée  surprenante,  la  seconde  galante  et  agréablement  diversifiée, 

I.  Le  nom  de  Vigarani  est  ainsi  altéré  dans  l'original. 


7.6o  APPENDICE  AUX  PLAISIRS,  ETC. 

la  troisième  ingénieuse,  et  toutes  trois  très-magnifiques  et  tout  à 
fait  royales.  Et  certes  M.  le  Juc  de  Saint-Aignan  doit  être  bien 
satisfait  d'avoir  été  l'auteur  d'une  fête  si  belle  et  si  bien  conduite  ; 
car  enfin  jamais  rien  ne  se  passa  avec  tant  d'ordre  ;  et  pour  pré- 
venir même  la  confusion  que  la  curiosité  du  peuple  auroit  pu  ap- 
porter en  passant  par-dessus  les  murailles  du  parc,  on  les  avoit 
bordées  de  soldats  des  Gardes,  et  M.  le  maréchal  de  Gramont  avoit 
fait  tendre  deux  tentes,  sous  lesquelles  on  servit  deux  tables  pour 
les  principaux  officiers,  tandis  que  l'on  donnoit  avec  profusion  du 
vin  au  reste  des  soldats.  Vous  savez  si  ce  maréchal  est  magnifique 
en  tout  temps  et  s'il  sait  bien  faire  l'honneur  d'une  fête,  et  je  pense 
que  vous  vous  souvenez  encore  de  quel  air  il  soutenoit  en  Alle- 
magne la  dignité  de  l'ambassade,  et  la  gêne  '  cruelle  que  sa  splen- 
deur donnoit  aux  ambassadeurs  étrangers  qui  la  vouloient  copier. 
Le  Roi,  pour  continuer  à  divertir  les  Reines,  fit  succéder  aux 
plaisirs  du  palais  d'Alcine  celui  de  la  course  des  Têtes,  qui  se  fit 
dans  les  fossés  du  château  ;  il  remporta  par  son  adresse  le  prix  que 
tous  les  vœux  de  l'assemblée  lui  donnoient,  et  il  le  redonna  sur-le- 
champ  à  courre  aux  chevaliers  qui  avoient  eu  l'honneur  d'être  de 
sa  quadrille;  et  le  duc  de  Coaslin,  qui  le  gagna,  reçut  le  diamant  de 
la  main  de  la  Reine.  Il  n'est  pas  nécessaire  que  je  vous  exagère  la 
valeur  du  présent  :  vous  savez  bien  que  Sa  Majesté  n'en  fait  que 
de  grands. 

Parmi  ceux  qu'elle  nous  a  faits 
En  écliange  de  cette  gloire 
Qu'apportoient  à  l'État  la  guerre  et  la  victoire, 
Elle  nous  a  donné  la  Paix. 
En  se  donnant,  cette  adorable  Reine 
A  fait  présent  au  Dieu  de  Seine 
Du  plus  riche  trésor  que  l'Espagne  eut  jnmais  : 

Le  Ciel  par  cette  souveraine 
Nous  a  comblés  de  biens;  car  pour  tout  dire  enfin, 
Et  Louis  et  l'Etat  ont  eu  d'elle  un  Daupiiin, 
Qui  sera  de  celte  couronne 
Quelque  jour  rinfaillii)lc  appui; 
Car  tout  jietit  qu'il  est,  l'on  voit  dans  sa  personne 
De  quoi  donner  un  jour  un  Dauphin  comme  lui. 

Mais  afin  que  les  dames,  après  avoir  été  royalement  régalées 
pendant  leur  séjour  à  Versailles,  ne  s'en  retournassent  point  sans 
emporter  quelques  faveurs  du  Roi,  il  fit  une  magnifique  loterie,  dans 
laquelle  il  y  avoit  autant  de  billets  heureux  que  de  dames  ;  et  la 
fortune,  qui  se  mêle  ordinairement  des  grâces  qui  se  font  à  la  cour, 

I.  Et  que  vous  vous  souvenez  encore  de  la  g("nc.... 


RELATION  DE   MARIGNY,  261 

fut  l'arbitre  de  cette  galanterie,  qui  Gt  confesser  à  tout  le  monde 
que  le  Roi  n'est  pas  moins  l'àme  des  plaisirs  de  la  cour,  que  celle 
des  conseils  qui  font  prospérer  son  empire.  Car  enfin,  Monsieur, 
comme  l'âme,  si  nous  le  savons  ou  si  nous  ne  le  savons  pas,  est 
toute  dans  tout  le  corps  et  toute  dans  chacune  de  ses  parties,  à 
voir  agir  le  Roi  dans  les  affaires  importantes  à  la  gloire  et  au  salut 
de  l'Etat,  à  voir  son  assiduité  dans  les  conseils,  l'on  diroit  qu'il 
auroit  renoncé  à  tous  les  plaisirs  où  sa  jeunesse  le  peut  inviter  ;  et 
quand  il  donne  quelques  heures  de  son  temps  au\  divertissements 
et  à  la  joie,  il  le  fait  avec  une  application  qui  feroit  dire  aux  dupes 
qui  ne  le  connoîtroient  pas  qu'il  a  laissé  à  quelque  autre  le  soin 
de  ses  ûffaires.  Grâce  à  Dieu,  nous  nous  apercevons  chaque  jour 
de  mieux  en  mieux  qu'il  est  le  grand  et  le  maître  ressort  qui  fait 
mouvoir  la  machine,  qu'il  est,  quand  il  veut,  impénétrable  à  ceux 
qui  rapprochent  de  plus  près,  en  un  mot,  qu'il  est  impossible  de 
s'acquitter  mieux  qu'il  fait  des  devoirs  d'un  roi,  politique,  jeune, 
puissant  et  fortuné,  l'.n  vérité  l'on  peut  bien  dire  qu'heureux  est 
celui  qui  trouvera  quelque  occasion  de  servir  un  monarque  si 
parfait,  plus  heureux  qui  le  sert,  et  plus  heureux  encore  qui  l'a 
toujours  servi.  Je  vous  connois,  Monsieur,  et  je  suis  assuré  que  ce 
n'est  pas  la  curiosité  de  voir  les  marmousets  de  l'antiquité  et  quel- 
ques vieux  hiéroglyphiques,  gravés  sur  des  pyramides  à  demi  rom- 
pues, qui  vous  a  fait  entreprendre  le  voyage  où  vous  êtes  embarqué, 
mais  le  désir  d'observer  attentivement  les  cours  étrangères,  ^^oyez-en 
tant  qu'il  vous  plaira,  examinez  avec  soin  la  prudence  et  la  con- 
duite des  autres  princes  :  je  suis  très-assuré  qu'à  votre  retour  vous 
serez  de  mon  a^is,  et  que  vous  direz  avec  moi  : 

Que  ron  propose  sur  la  terre 
Un  prix  à  disputer  entre  les  potentats 
Qui  savent  mieux  gouverner  des  Etats 
Et  dans  la  paix  et  dans  la  guerre, 
Que  par  des  charmes  iuouis 
Une  troupe  de  rois  s'assemble  : 
Je  gage  pour  le  seul  Loris 
Contre  tous  les  autres  ensemble. 

De  Marigny. 
A  Paris,  le  14*  mai  1664. 


262  APPENDICE  AUX  PLAISIRS,  ETC. 


III 

INSCRIPTIOINS    DES    PLANCHES    d'iSRAËL    SILVESTRE  \ 


On  connaît  de  ces  planches  trois  états,  dont  on  peut  voir  les  dif- 
férences dans  le  Catalogue,...  de  l'œuvre  d^ Israël  Silvestre  par  M.  Fau- 
cheux, p.  3o3.  Elles  se  trouvent  en  premier  et  en  troisième  état  dans 
la  bibliothèque  de  M.  Ambroise  Firmin-Didot  (voyez  ci-dessus , 
p.  99),  en  second  dans  les  in-folio  de  1673  de  la  Bibliothèque  na- 
tionale et  de  M.  le  baron  James  de  Rothschild. 

Planche  du  frontispice. 

Au-dessous  d'une  «  Vue  du  château  de  Versailles  »  :  Les  Plaisirs 
de  Vile  enchanlée,  ou  les  Fêtes  et  divertissements  du  Roi  à  Versailles, 
divisés  en  trois  journées  et  commencés  le  'j''"^  jour  de  mai  de  Vannée  1664. 
—  Au  bas  de  ce  titre,  qu'encadrent  les  écus  des  chevaliers,  la  note 
suivante  :  a  Ces  écus  chargés  de  devises  sont  ici  placés  selon  le 
rang  que  les  chevaliers  tenoient  dans  la  marche,  et  non  pas  suivant 
leurs  qualités.  » 

Planches  de  la  première  journée  : 

Marche  du  Roi  et  de  ses  Chevaliers  avec  toutes  leurs  suites  autour  du 
camp  de  la  course  de  bague,  représentant  Roger  et  les  autres  Chevaliers 
enchantés  dans  V Ile  d Alcine. 

Comparse  -  du  Roi  et  de  ses  Chevaliers  avec  toutes  leurs  suites  dans  le 
camp  de  la  course  de  bague,  pendant  V ouverture  de  la  fête  faite  par  les 
récits  d' Apollon  et  des  quatre  Siècles,  assis  sur  un  grand  char  de  triomphe. 

Course  de  bague  disputée  par  le  Roi  et  ses  Chevaliers,  représentants 
Roger  et  les  autres  Chevaliers  enchantés  dans  Vile  d'Alcine. 

Comparse  des  quatre  Saisons  avec  leurs  suites  de  concertants  et  por- 
teurs de  présents,  et  de  la  machine  de  Pan  et  de  Diane  avec  leur  suite 

1.  D'iiprès  les  épreuves  jointes  à  l'exemplaire  de  l'édition  de  1664  qui  ap- 
partenait à  M.  Ambroise  Firmin-Didot  :  voyez  la  Notice,  p.  99.  Dans  cet 
exemplaire  les  planches  sont  chacune  à  sa  place,  indiquée  sur  l'estampe  par  le 
chiffre  de  la  page.  Dans  les  deux  in-folio  que  nous  avons  vus  de  1673,  toutes 
les  planches  de  la  Première  journée  sont  réunies  à  la  suite  de  la  relation  de 
cette  journée,  et  l'ordre  des  planches  i  et  -2  est  interverti.  Ce  qui  explique  que, 
dans  ces  deux  volumes,  les  estampes  soient  ainsi  placées  ensemble  à  la  suite  de 
la  1"^=  journée,  au  lieu  d'être  chacune  à  sa  page,  c'est  que  ces  estampes  y  sont 
du  second  état,  dans  lequel  manque  l'indication  des  pages  auxquelles  les  gra- 
vm-es  se  rapportent,  indication  qu'on  lit,  nous  venons  de  le  dire,  sur  les  plan- 
ches de  troisième  état  de  l'exemplaire  Didot. 

2.  Il  f.iut  sans  doute  entendre  ici  par  comparse  (de  l'italien  comparsa,  appa- 
rence) la  disposition  des  groupes  formés  par  le  Roi  et  les  autres  personnages 
qui  venaient  de  faire  leur  entrée  dans  le  camp. 


INSCRIPTION  DES  PLANCHES,  ETC.  263 

(le  concertants  et  de  bergers  portants  les  plats,   vendant  le  récit  des  uns 
et  des  autres  devant  le  Roi  et  les  Reines. 

Festin  du  Roi  et  des  Reines  avec  plusieurs  princesses  et  darnes^  servi  de 
tous  les  mets  et  présents  faits  par  les  Dieux  et  les  quatre  Saisons, 

Planche  de  la  seconde  journée  : 

Théâtre  fait  dans  la  même  allée,  sur  lequel  la  comédie  et  le  ballet  de 
la  Princesse  d'Elide  furent  représentés. 

Planches  de  la  troisième  journée  : 

Théâtre  dressé  au  milieu  du  grand  étang,  représentant  Pile  d^Alcine, 
oit  poroissoit  son  palais  enchanté  sortant  d'un  petit  rocher,  dans  lequel 
fut  dansé  un  ballet  de  plusieurs  entrées,  et  après  quoi  ce  palais  fut  con- 
sumé par  un  feu  d'artifice  représentant  la  rupture  de  C enchantement 
après  la  fuite  de  Roger. 

Rupture  du  palais  et  des  enchantements  de  V Ile  d^ Alcine,  représentée 
par  un  feu  cP artifice. 


IV 

CHAKSON    DE    MORON,    CHANTÉE    PAR    MOLIÈRE 

A  la  scène  ii  du  IV'^  iatermède  de  la  Princesse  d'Élide. 
(Voyez  ci-dessus,  p.   194  et  note  2.) 

Nous  reproduisons  ci-après,  pour  cette  musique  de  LuUy,  d'abord  la  copie 
de  Pbilidor  (p.  123  et  124  du  n°  47) '>  P"'^  l'i  copie  qui  est  au  tome  IV  du 
recueil  en  six  volumes  appartenant  à  la  Bibliothèque  nationale  (feuillet  17  r° 
et  v°).  Cette  dernière  est  sans  doute  moins  fidèle;  elle  offre  d'assez  grandes 
différences  pour  la  première  reprise  ;  la  manière  dont  les  premiers  mots  y  ont 
été  accentués  satisfait  mieux,  il  est  vrai,  à  la  prosodie,  mais  le  correcteur  ou- 
bliait que  Moron  est  un  chanteur  ridicule  qui  se  hasarde  pour  la  première  fois; 
marquer  au  début  sa  maladresse  était  tout  naturel  dans  un  air  comique;  c'est 
également  bien  à  tort  qu'on  y  a  rempli  la  pause  expressive  indiquée  par  Phl- 
lidor  à  la  neuvième  mesure.  — La  copie  qui  est  au  tome  A  (p.  SSa)  du  recuei 
en  deux  volumes  de  la  Bibliothèque  nationale  est  conforme  à  la  copie  du 
tome  IV,  sauf  deux  légères  variantes,  qui  ont  été  gravées  en  plus  petites  notes, 
p.  266  et  p.  267,  au-dessus  des  mesures  auxquelles  elles  se  rapportent. 

I.  Voyez  à  la  Notice,  p.  100.  —  Philidor  n'employait  pas  le  bécarre  dans 
sa  notation;  on  trouvera  (p.  264  et  205)  aux  deuxième  et  cinquième  mesures 
de  la  seconde  reprise  des  dièses  pour  annuler  le  bémol  qui  est  à  la  clef,  et 
qui  demeure  annulé  partout,  jusqu'à  l'avant-dernière  mesure,  où  il  est  récrit. 
La  croix  qui  suit  le  chiffre  de  la  dernière  note  de  basse  à  la  dernière  mesure  de 
la  page  264  paraît  rappeler  aussi  que  la  tierce  doit  rester  majeure.  Les  autres 
croix  qui  surmontent  certaines  notes  équivalent  au  signe  du  sforzando,  ou  in- 
diquent la  place  de  quelqu'un  des  agréments  usités  alors. 


APPENDICE  AUX    PLAISIRS,   ETC. 


CHANSON  DE  MORON  MOLIERE. 


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APPENDICE   AUX  PLAISIRS,  ETC 


CHANSON  DE  MORON  MOLIÈRE. 


267 


268         APPENDICE   AUX  PLAISIRS,  ETC. 


KOTE  SUR  DEUX  MANUSCRITS  D'UNE  RELATION  DES 
PLAISIRS  DE  VILE  ENCHANTÉE. 

Un  souvenir  de  ces  brillantes  fêtes  de  l'Ile  enchantée  fut  particu- 
lièrement offert  à  Louis  XIV;  il  est  aujourd'hui  encore  conservé  à 
la  Bibliothèque  nationale  ';  c'est  un  magnifique  volume  in-folio, 
au-devant  duquel  l'artiste  ou  l'amateur  qui  l'a  exécuté  a  mis  une 
épître  au  Roi  signée  de  Bizincourt.  Sur  les  soixante-dix-huit  feuil- 
lets, en  peau  de  vélin,  encadrés  d'un  filet  d'or,  dont  il  se  com- 
pose, a  été  écrite  avec  une  rare  perfection  calligraphique,  et  illus- 
trée de  toutes  sortes  d'ornements,  une  relation  succincte  des  trois 
premières  journées  seulement  ;  elle  est  presque  toute  empruntée 
aux  avant-propos  du  Livret  de  la  fête  donné  ci-dessus  (p  284  et 
suivantes)  ;  on  y  a  inséré  tout  au  long,  comme  dans  celui-ci,  les  vers 
de  Périgny  et  de  Bensserade,  puis  plusieurs  autres  épigrammes 
laudatives  ou  inscriptions,  françaises  et  latines,  qui  ne  se  lisent  point 
dans  les  imprimés;  on  y  a  joint  en  outre  de  petites  notices  énu- 
mérant  les  noms  et  dignités  des  seigneurs  qui  figurèrent  dans  le  car- 
rousel. Les  figures  coloriées  des  devises,  les  armoiries  peintes, 
plusieurs  grands  dessins  noirs  au  lavis,  et  surtout  un  portrait  en  mi- 
niature du  Roi,  d'une  expression  sans  doute  peu  flattée,  font  tout 
l'intérêt  de  ce  manuscrit  :  on  y  chercherait  en  vain  la  figure  ou 
même  le  nom  de  Molière. 

Il  existe  encore  à  la  même  bibliothèque'*  une  sorte  de  reproduc- 
tion de  ce  manuscrit,  mais  faite  sur  papier,  très-librement  pour  les 
dessins,  et  en  général  avec  beaucoup  moins  de  soin  et  de  luxe  ;  cette 
copie  a  successivement  appartenu  aux  bibliothèques  Seguier,  Cois- 
lin  et  de  l'abbaye  Saint-Germain  des  Prés. 

M.  Paul  Lacroix,  p.  49  de  sa  Bibliographie  moUéresque  (note  au 
n°  195),  signale  un  manuscrit  sur  papier,  ayant  appartenu  au  comte 
de  Noailles,  puis  figuré  dans  un  catalogue  de  1811,  et  dont  il  re- 
grette la  disparition  ;  mais  il  est  probable  que  ce  manuscrit,  intitulé 
comme  les  deux  de  la  Bibliothèque  nationale,  n'est  qu'une  autre 
copie,  tout  aussi  peu  précieuse,  de  l'exemplaire  royal. 

1.  Manascrits  français,  n»  ^834-  Le  titre,  au  bas  et  vers  l'angle  droit  d'un 
frontisiiice  colorié,  est  ;  «  Les  Plaisirs  de  l'Ile  enchantée  ordonnés  par 
Louis  XIV,  roi  de  France  et  de  Navarre.  A  Versailles  le  6°  mai  1664.  »  Un 
second  titre  disposé  de  même  à  l'angle  gauche  d'un  autre  frontispice^  feuillet  70, 
porte  :  «  Les  Plaisirs  de  l'Ile  enchantée  du  second  et  troisième  jour.  »  La  re- 
liure, jadis  verte,  est  aux  armes  du  Roi  et  toute  semée  d'L  couronnées  et  de  lis. 

2.  Même  fonds,  n°  16  635. 


LE  TARTUFFE 

ou 

L^ÏMPOSTEUR 

COMÉDIE 


Les  trois  premiers  actes  de  cette  comédie  ont  été  re- 
présentés à  Versailles  pour  le  Roi  le  12"  jour  du  mois 
de  mai  1664. 

Les  mêmes  trois  premiers  actes  de  cette  comédie  ont 
été  représentés,  la  deuxième  fois,  à  Villers-Cotterets, 
pour  S.  A.  R.  Monsieur,  frère  unique  du  Roi,  qui  ré- 
galoit  Leurs  Majestés^  et  toute  la  cour,  le  aS^  septembre 
de  la  même  année  1664. 

Cette  comédie,  parfaite,  entière  et  achevée  en  cinq 
actes,  a  été  représentée,  la  première  et  la  seconde  fois, 
au  château  du  Raincy,  près  Paris,  pour  S.  A.  S.  Monsei- 
gneur le  Prince,  les  29®  novembre  1664  et  8"  novembre 
de  l'année  suivante  i665,  et  depuis  encore  au  château 
de  Chantilly,  le  20*^  septembre  1668^. 

La  prem-ière  représentation  en  a  été  donnée  au  public 
dans  la  salle  du  Palais-Royal,  le  5®  août  1667,  et  le 
lendemain  6°  elle  fut  défendue  par  Monsieur  le  premier 
président  du  Parlement  jusques  à  nouvel  ordre  de  Sa 
Majesté. 

La  permission  de  représenter  cette  comédie  en  public 
sans  interruption  a  été  accordée  le  5"  février  1669,  et 
dès  ce  même  jour  la  pièce  fut  représentée  par  la  troupe 
duRoi'. 

1.  La  Reine  mère  et  le  Roi  vinrent  successivement  à  Villers- 
Cotterets  pendant  le  séjour  qu'y  firent  en  septembre  Monsieur  et 
Madame;  mais,  si  l'on  en  croit  la  Gazette^  aucune  des  Majestés 
n'assista  à  la  représentation  de  Tartuffe.  Sur  l'absence  du  Roi  cejien- 
dant  il  reste  un  doute  :  vojez  la  Notice^  ci-après,  p.  290. 

2.  Sur  une  autre  représentation,  probablement  encore  du  Tar- 
tuffe^ donnée  en  1668  chez  Condé,  à  Paris,  voyez  ci-après,  p.  293. 

3.  Cette  petite  notice  historique  est  imprimée  sur  la  page  de 
titre  et  son  verso,  dans  l'édition  de  1682. 


NOTICE. 


Les  éditions  des  œuvres  de  Molière  ont  jusqu'ici  placé 
Tartuffe  après  les  comédies  représentées  pour  lu  première  fois 
en  i665,  en  1666  et  au  commencement  de  1667.  Toutes, 
avant  celle  de  1734,  l'avaient  même  fait  précéder  des  trois 
comédies  jouées  en  1668,  Amphitryon^  George  Dandin  et 
l'Avare.  C'est  que  les  premiers  éditeurs  n'ont  voulu  dater 
l'acte  de  naissance  de  Tartuffe  que  du  jour  (5  février  1669) 
où  lui  avait  été  ouverte  la  libre  carrière  des  représentations 
suivies  ;  il  a  paru  aux  autres  qu'il  était  vraiment  né  dès  le 
5  août  1667,  ayant  pu  se  montrer  alors  au  grand  public, 
quoique  pour  disparaître  aussitôt. 

Ces  dates  de  1669  et  de  1667,  sous  lesquelles  on  a  tour  à 
tour  fait  prendre  rang  à  Tartuffe,  sont  également  arbitraires 
et  inexactes.  Pour  l'étude  du  développement  du  génie  de  Mo- 
lière, il  n'est  pas  indifférent  de  constater  dans  quel  ordre 
ses  productions  se  sont  réellement  succédé.  Il  est  surtout 
fâcheux  de  ne  pas  clairement  établir  que  Tartuffe  n'a  nulle- 
ment suivi,  mais  a  comme  engendré  Dom  Juan,  qui,  plusieurs 
mois  après  cette  pièce,  en  a  redoublé  les  coups,  et  qui  porte  la 
trace  des  luttes  soutenues  par  le  poète  contre  les  persécutions. 
Deux  exemples  montrent  bien  l'inconvénient  de  l'ordre  adopté 
dans  les  éditions  de  Molière.  Cailhava,  parmi  les  beautés  les 
plus  frappantes  de  Dom  Juan,  cite  «  le  portrait  si  sublime  de 
l'hypocrisie  [acte  F^  scène  n)  nous  préparant  d'avance  à  la 
perfection  du  Tartuffe^.  »  La  Harpe,  dont  l'anachronisme  est 
encore  plus  clair,  a  dit  :  «  Le  morceau  sur  l'hypocrisie  an- 

I,  Etudes  sur  Molière^  p.  126. 


272  LE    TARTUFFE. 

nonçait....  l'homme  qui  devait  bientôt  faire  le  Tartuffe^,  n  II 
ne  faut  plus  induire  les  critiques  en  de  pareilles  erreurs. 

La  vraie  date  de  Tartuffe  est  celle  de  1664.  C'est  avant  la  fin 
de  cette  année  qu'il  fut  non-seulement  conçu,  mais  écrit,  lu  et 
même  joué,  d'abord  en  partie,  puis  tout  entier,  peu  importe  de- 
vant quels  spectateurs.  Si,  depuis  les  représentations  ou  les  lec- 
tures de  1664  jusqu'aux  représentations  de  1669  et  jusqu'au  jour 
de  l'impression  (23  mars  de  la  même  année),  il  reçut  dans  son 
texte  des  modifications,  il  ne  s'en  était  pas  moins  fait  connaître 
tout  achevé,  «parfait  et  entier,  »  comme  dit  l'édition  de  1682^, 
dans  une  représentation  particulière,  en  novembre  1664.  Les 
retouches  postérieures  n'ont  pu  le  changer  essentiellement. 

En  dehors  même  de  la  question  du  classement  chronologique 
des  pièces  de  Molière,  les  années  1664,  1667  et  1669,  qui  se 
disputent  l'honneur  de  la  vraie  première  représentation  de 
Tartuffe,  sont  dignes  d'attention.  Elles  marquent  les  destinées 
diverses,  les  luttes,  puis  le  triomphe  d'un  chef-d'œuvre  qui  est 
un  grand  événement  dans  l'histoire  littéraire  d'abord  et  avant 
tout,  mais  aussi  dans  l'histoire  des  mœurs,  de  l'esprit  public 
et  de  l'esprit  du  gouvernement  sous  Louis  XIV.  Les  courtes 
lignes  placées  sous  le  titre  de  Tartuffe  dans  l'édition  de  1682, 
et  que  la  nôtre  reproduit,  indiquent  avec  précision  toutes  les 
phases  du  combat  dont  sortirent  victorieux  le  courage  et  l'a- 
di'esse  de  Molière.  Mais  il  faut  suivre  ces  vicissitudes  moins 
sommairement,  et  les  raconter  avec  un  développement  qui  les 
explique. 

A  Versailles,  le  lundi  12  mai  1664,  avant-dernier  jour  des 
fêtes  décrites  dans  la  relation  des  Plaisirs  de  l'Ile  enchantée, 
Molière,  qui  y  avait  prodigué  son  zèle,  donna  en  spectacle  au 
Roi  et  à  sa  cour  les  trois  premiers  actes  d'une  pièce  nouvelle, 
qui  était  Tartuffe^. 

Fut-ce  une  surprise  pour  Louis  XIV,  un  coup  d'audace  inat- 
tendu que  le  poète,  confiant  dans  sa  faveur,  fit  tout  à  coup 
éclater  ?  On  aurait  de  la  peine  à  croire  que  l'usage  ne  fût  pas 
de  soumettre,  sinon  au  Roi  lui-même,  tout  au  moins  aux  or- 

1.  Lycée  ou  Cours  de  littérature^  seconde  partie,  livre  premier, 
chapitre  vi,  vers  la  fin  de  la  section  11. 

2.  Voyez  au  revers  du  titre,  ci-dessus,  p.  270. 

3.  Voyez  ci-dessus,  p.    aSi  et  aSî,  et  ci-après,  p.  a-'S,  note  2. 


NOTICE.  273 

donnateurs  des  fêtes,  les  pièces  nouvelles  qu'on  y  représentait. 
En  tout  cas,  est-il  probable  que  sans  avoir,  de  façon  ou  d'autre, 
pressenti  les  dispositions  de  Louis  XIV,  Molière  ait  inopinément 
introduit,  au  milieu  des  divertissements  commandés,  une  œuvre 
d'une  telle  portée?  Une  parole  de  Brossette  semble,  au  pre- 
mier abord,  décisive  :  «  Quand  Molière  composoit  son  Tar- 
tuffe^ il  en  récita  au  Roi  les  trois  premiers  actes.  «  Brossette 
s'exprime  ainsi  dans  les  pages  curieuses  et  un  peu  trop  négli- 
gées jusqu'ici,  où  il  ne  fait,  dit-il,  que  reproduire  un  long  en- 
tretien qu'il  avait  eu  avec  Boileau,  à  propos  de  deux  vers  de 
Xéptire  vu  ^ .  Nous  ferons  usage  de  toute  la  suite  de  cet  en- 
tretien, qui  s'autorise  du  nom  de  Boileau  ;  mais  on  regrette  de 
n'avoir  pas  reçu  plus  directement  un  témoignage  si  considé- 
rable, auquel  celui  qui  nous  l'a  transmis  ne  semble  pas  avoir 
laissé  toute  sa  clarté  et  toute  sa  précision.  Ainsi,  dans  les  mots 
que  nous  venons  de  citer,  la  précision  manque.  Que  veut  dire 
cette  récitation?  La  langue  du  temps  permet  d'hésiter  entre 
le  sens  d'une  lecture  et  celui  d'une  représentation.  Brossette 
fait  peut-être  plutôt  penser  à  ce  dernier  en  continuant  ainsi  : 
«  Cette  pièce  plut  à  Sa  Majesté,  qui  en  parla  trop  avanta- 
geusement pour  ne  pas  irriter  la  jalousie  des  ennemis  de  Mo- 
lière et  surtout  la  cabale  des  dévots.  M.  de  Péréfixe,  arche- 
vêque de  Paris,  se  mit  à  leur  tête  et  parla  au  Roi  contre  cette 
comédie.  Le  Roi,  pressé  là-dessus  à  diverses  reprises,  dit  à 
Molière  qu'il  ne  falloit  pas  irriter  les  dévots.  » 

L'exposé  des  faits  marche  un  peu  vite.  Comprendrait-on 
cependant  que,  dans  ce  rapide  résumé  de  ses  souvenirs,  Boileau 
eût  tout  à  fait  omis  la  représentation  donnée  le  12  mai  à  Ver- 
sailles ?  ce  qui  serait  le  cas  si,  par  les  mots  :  «  récita  les  trois 
premiers  actes,  r>  il  a  voulu  marquer  une  lecture  au  Roi  ;  et  ne 
vaut-il  pas  mieux  penser  qu'ils  doivent  s'entendre  de  cette  re- 
présentation, non  d'une  lecture  préalable  ?   Ajoutons   que,    si 

I.  La  note  de  Brossette,  rédig 'e  en  1702,  est  extraite  d'un 
manuscrit  autographe  de  la  Bibliothèque  nationale  ^^  sur  lequel 
nous  en  avons  revu  le  texte  ;  elle  a  été  donnée  par  M.  A.  Laverdet 
a  la  suite  de  la  Correspondance  entre  Boileau  Despréaux  et  Brossette 
(i858),  p.  563  et  suivantes. 

"  Fonds  français,  n»  i5  275,  f"'  8g  v»  à  91  r". 

MoirÈBE.  IV  18 


274  LE   TARTUFFE. 

cette  lecture  a  été  faite,  il  n'a  sans  doute  pas  été  permis  à  Mo- 
lière de  s'en  prévaloir,  puisqu'il  n'en  parle  ni  dans  sa  préface, 
ni  dans  ses  placets;  les  récits  officiels  des  fêtes  ne  la  con- 
statent pas  non  plus.  Elle  reste  pourtant  vraisemblable.  Tout 
au  moins,  nous  supposerions  quelque  indication  du  sujet,  du 
plan,  jointe  à  la  demande  qui  dut  être  présentée  d'une  auto- 
risation de  jouer  devant  la  cour  la  pièce  inconnue. 

Mais  que,  dans  cette  soirée  du  sixième  jour  des  fêtes  de  mai 
1664,  où  elle  parut  pour  la  première  fois,  la  comédie  des- 
tinée à  soulever  tant  de  tempêtes  ait  été,  à  l'improviste  ou 
non,  produite  par  le  poète,  pourquoi  celui-ci  n'en  donna-t-il 
que  trois  actes?  N'était-elle  vraiment  pas  encore  terminée? 
et  n'y  eut-il  là  qu'un  empressement  de  Molière  à  contribuer, 
sans  se  faire  attendre,  aux  plaisirs  d'une  fête  royale,  avec  la 
pensée  que  cet  empressement  serait  une  excuse  pour  une  pièce 
inachevée,  comme  il  venait  d'en  être  une  pour  la  Princesse 
cTÉlide,  commencée  en  vers,  finie  à  la  hâte  en  prose,  présentée 
à  l'état  d'ébauche  ?  En  même  temps  crut-il  qu'avant  de  pousser 
plus  loin  le  travail  de  cette  œuvre  hardie,  il  était  sage  d'en 
essayer  l'effet  sur  celui  qui  allait  en  être  le  juge  souverain?  Ou 
bien  croirons-nous  plutôt  que  le  dénouement  tout  prêt  ait  été, 
de  propos  délibéré,  tenu  en  réserve?  Ce  pouvait  être  un  arti- 
fice habile  pour  tenir  en  suspens  la  curiosité  et  l'intéresser  à 
ne  pas  égorger  l'auteur  avant  qu'il  l'eût  satisfaite.  D'autres 
entreverront  ce  calcul  plus  sérieux  de  Molière,  qu'on  ne  vou- 
drait pas  courir  le  risque  de  le  décourager  en  l'arrêtant  au  milieu 
d'un  beau  travail,  tandis  qu'on  aurait  peut-être  moins  craint  de 
lui  faire  garder  en  portefeuille  une  pièce  terminée,  qui  pourrait 
toujours  en  sortir  dans  une  meilleure  occasion.  Une  auti"e  ex- 
plication enfin  serait  que  Molière  aurait  songé  à  donner  une 
marque  de  déférence  et  de  respect  en  feignant  de  n'avoir  pas 
attendu,  pour  consulter  le  jugement  du  Roi,  d'avoir  mis  la 
dernière  main  à  sa  tentative,  et  qu'il  se  serait  ménagé  par  là, 
si  on  ne  lui  défendait  pas  de  la  continuer,  l'inappréciable  avan- 
tage de  ne  l'avoir  achevée  que  par  ordre  en  quelque  sorte. 

Ces  diverses  conjectures  ont  plus  ou  moins  de  vraisemblance; 
mais  aucun  fait  positif  ne  nous  autorise  à  dire  que  la  pièce,  jouée 
incomplète,  en  réalité  cependant  fût  déjà  tout  entière  écrite. 
Une  seule  chose  ne  serait  pas  ci'oyable,  c'est  que  le  plan  ne  fût 


NOTICE.  275 

pas  dès  lors  arrêté  et  que  l'auteur  eût  si  avant  pousse'  son  tra- 
vail sans  bien  savoir  où  il  allait.  Il  est  vrai  qu'on  lui  a  reproché 
son  insouciance  des  dénouements,  la  négligence  visible  dans 
plusieurs  d'entre  eux  ;  nous  avons  d'autant  moins  envie  de  la 
nier,  qu'elle  ne  nous  paraît  pas  là  très-regrettable.  Mar- 
montel  a  sur  ce  sujet  des  réflexions  pleines  de  bon  sens  * .  Mais 
ici  les  trois  premiers  actes  engagent  si  fortement  l'action 
entre  l'hypocrite  et  sa  crédule  victime,  qu'il  semblerait  im- 
possible de  les  avoir  écrits  sans  avoir  préparé  et  noué  les 
événements  avec  prévoyance  et  de  manière  à  en  faire  sortir, 
par  une  justice  proportionnée,  pour  la  sottise  une  épreuve 
dure,  mais  d'un  moment,  pour  la  scélératesse  une  })unition  qui 
sût  la  désarmer  et  l'écraser^.  On  ignore  néanmoins  si  une 

I.  Eléments  de  littérature^  à  la  fin  de  l'article  Dénouement. 

3.  M,  Michelet,  qui,  dans  le  tome  XIII  de  son  Histoire  de  France^ 
a  parlé  de  Molière  et  du  Tartuffe  avec  toutes  sortes  de  vues  origi- 
nales et  très-propres  à  faire  réflécliir,  mais  où  il  entre  trop  de  fan- 
taisie, couperait  court,  si  on  l'écoutait,  à  toutes  ces  questions  : 
Pourquoi  joua-t-on  aux  fêtes  de  Versailles  Tartuffe  inachevé? 
Les  deux  derniers  actes  étaient-ils  cependant  déjà  prêts?  et,  si  le 
dénouement  était  encore  à  écrire,  l'auteur  n'en  avait-il  pas  du 
moins  arrêté  tout  le  plan?  Selon  l'historien ",  la  pièce  était  «  com- 
plète en  trois  actes,  et  plus  forte  ainsi.  »  Par  la  suite,  y  furent 
cousus  «  deux  actes,  qui  font  une  autre  pièce,  pour  l'apothéose  du 
Roi.  »  De  telles  assertions  étonnent.  Il  suffit  de  lire  les  trois  actes 
pour  juger  s'ils  font  une  pièce  entière.  A  la  fin  de  l'acte  III,  tout 
demeure  encore  en  suspens.  M.  Michelet  eût  du  moins  bien  fait  de 
dire  où  11  avait  trouvé  quelque  raison  de  supposer  qu'on  joua  de- 
vant le  Roi,  en  mai  1664,  tout  autre  chose  que  les  trois  premiers 
actes,  tels  à  peu  près  que  nous  les  avons,  un  premier  Tartuffe  com- 
plet avec  son  dénouement  aujourd'hui  inconnu.  Nous  n'oublions 
pas  ce  qu'on  lit  dans  l'édition  originale  des  Plaisirs  de  l'Ile  enchan- 
tée^: «  Sa  Majesté  fit  jouer  une  comédie  nommée  Tartuffe.  »  La  va- 
riante :  «  fit  jouer  les  trois  premiers  actes  d'une  comédie «est 

seulement  dans  l'édition  de  1682.  Il  est  invraisemblable  cependant 
que  la  Grange  et  Vinot  n'aient  point  parlé  en  connaissance  de 
cause  lorsqu'ils  ont  introduit  cette  correction,  et  lorsque,  dans  la 
note  placée  sous  le  titre  de  Tartuffe,  ils  ont  affirmé  de  nouveau  que 
Molière  n'avait  donné  d'abord,  à  Versailles,  que  les  trois  jiremiers 

"Édition  Chamerot,  1860,  p.  112.  — *  Cl-tlessus,  p    23i. 


a76  LE    TARTUFFE. 

partie  importante,  beaucoup  jikis  assure'ment  qu'un  détail,  du 
dénouement,  l'intervention  de  l'autorité  royale,  qui  a  paru  à 
tant  de  critiques  un  Deus  ex  machina,  était  déjà  dans  le  dessein 
de  Molière,  ou  s'il  n'y  songea  qu'après  les  violentes  attaques 
qui  le  mirent  dans  la  nécessité  de  redoubler  d'efforts  pour  ga- 
gner son  juge.  Nous  ne  penchons  pas,  pour  nous,  à  admettre 
qu'il  en  ait  eu  l'idée  si  tard.  Le  dernier  événement  qui  dénoue 
l'action  n'est  pas,  il  s'en  faut,  aussi  peu  nécessaire  qu'on  l'a 
prétendu  :  il  sortait  naturellement,  sinon  de  tous  les  incidents 
de  la  comédie,  du  moins  de  la  conception  entière  du  sujet, 
l'auteur  ayant  voulu  montrer  la  fausse  dévotion  en  train  de 
devenir  maîtresse  de  la  société  avec  une  entière  sécurité  d'inso- 
lence, si  la  plus  haute  des  puissances  tutélaires  ne  l'arrêtait  pas  *. 
On  serait  extrêmement  curieux  de  connaître  dans  tous  ses 
détails  et  jusque  dans  ses  moindres  incidents  ce  que  fut  cette 
représentation  des  trois  premiers  actes  de  Tartuffe  devant  le 
Roi,  les  deux  Reines,  toute  cette  cour  brillante,  cette  foule  de 
plus  de  six  cents  personnes  ^  invitées  aux  fêtes  de  Versailles  ; 
quelles  impressions  diverses  elle  fit  sur  les  spectateurs;  quelles 
hardiesses  peut-être,  atténuées  plus  tard,  Molière  y  avait  ris- 
quées; ce  qu'avait  pu  y  ajouter  le  jeu  des  acteurs,  quand  nulle 
censure  n'en  avait  encore  gêné  la  liberté  ;  sous  quel  costume  on 
vit  paraître  alors  le  personnage  dont  les  habits  mêmes  devaient 
avoir  l'ostentation  d'une  fausse  sainteté.  La  discrétion,  qui  n'est 
qu'à  moitié  étonnante,  de  tant  de  témoins  a  vite  laissé  retom- 
ber le  rideau  sur  cette  mémorable  soirée  où  Tartuffe  fit  sa 
première  apparition.  Russy  lui-même,  qui  était  là,  n'a  rien 
noté,  se  bornant  à  dire  dans  ses  Mémoires  qu'il  avait  vu  la 
fête,  et  l'avait  admirée*.  Marigny,  dont  nous  avons  donné 
plus  haut  la  lettre",  est  d'une  réserve  évidemment  calculée  au 
sujet  de  lavant-dernière  journée  des  divertissements,  qui  sem- 
blerait ne  lui  avoir  laissé  d'autre  souvenir  que  celui  de  la  ma- 

actes  d'une  comédie  inachevée,  et  qu'il  ne  la  produisit  entière  que 
dans  la  représentation  du  Raincy. 

1.  Vovez  ci-après,  p.  347  ^^  suivantes. 

2.  Voyez,  ci-dessus,  p.  109. 

3.  Voyez  ci-dessus,  p.  92,  fin  de  la  note  2. 

4.  Pages  25 1  et  suivantes. 


NOTICE.  277 

gnifique  loterie.  Cet  homme  d'esprit  ne  pensait  pas  sans  doute 
que  Tartuffe  eût  moins  de  valeur  que  cette  galante  distri- 
bution de  bijoux  offerts  aux  dames.  Mais  avoir  été  très-hardi 
au  temps  de  la  Fronde  était  une  raison  pour  se  donner  garde 
de  l'être  en  1G64.  La  grande  relation  des  Plaisirs  de  l'Ile 
enchantée  nous  apprend  seulement  que  la  comédie  jouée  le 
12  mai  fut  «  trouvée  fort  divertissante,  »  et  qu'on  ne 
douta  point  des  bonnes  intentions  de  l'auteur.  Cela  suffisait  ; 
quant  à  donner  la  ph\sionomie  de  la  mémorable  représen- 
tation, il  n'y  avait  pas  à  y  songer;  et  ceux  qui  écrivirent  la 
Relation  se  contentèrent  de  faire  envisager  l'interdiction  de 
toute  représentation  publique  sous  un  jour  assez  peu  décou- 
rageant pour  faire  espérer  que  plus  tard  elle  serait  levée. 
Voilà  tout  ce  qu'on  trouve  dans  ces  ligues'  qui  furent  pro- 
bablement soumises  à  l'approbation  de  la  puissance,  et  dont  la 
rédaction  est  assez  habile  pour  faire  conjecturer  que  Molière 
lui-même  les  a  écrites  ou  pour  le  moins  inspirées^. 

Nous  croyons  à  l'impression  favorable  du  Roi,  qui  n'est  pas 
expressément  et  directement  attestée  par  ce  passage  de  la 
Relation,  mais  indiquée  avec  discrétion.  Molière  a  montré  une 
assurance  plus  hardie  à  s'en  autoriser  dans  sa  Préface^  écrite 
en  i66g,  où  il  invoque  en  faveur  de  sa  comédie  «  le  jugement 
du  Roi  et  de  la  Reine,  qui  l'ont  vue.  33  Le  premier  Placet^  pré- 
senté en  1664.  raj)pelle  à  Louis  XIV  qu'il  avait  eu  «  la  bonté 
de  déclarer  qu'il  ne  trouvoit  rien  à  dire  »  dans  la  pièce,  bien 
qu'il  eût  défendu  de  la  produire  en  public.  Ces  affirmations, 
dont  la  vérité  ne  semble  pas  douteuse,  lorsqu'elles  s'adressaient 
au  Roi  lui-même,  ne  sauraient  être  démenties  par  les  louanges 
que  la  Gazette  du  17  mai  1664  donne  au  fils  aîné  de  l'Eglise 
pour  avoir  jugé  «  la  pièce  de  théâtre  intitulée  l' Hypocrite....  ab- 
solument injurieuse  à  la  religion  et  capable  de  produire  de 
très-dangereux  effets'.  3)  Il  est  évident  que  là,  sous  l'inspira- 
tion de  puissantes  influences,  on  rend  beaucoup  trop  propres  à 
Louis  XIV  des  scrupules  qu'il  ménagea  sans  les  partager.  Ces 
scrupules  furent  certainement  ceux  d'un  assez  grand  nombre 

1.  Voyez  ci-dessus,  p.  iTti-ili. 

2.  Voyez  p.  92  et  note  i. 

3.  Voyez  la  note  2  de  la  page  iSa. 


278  LE   TARTUFFE. 

des  spectateurs  de  la  représentation  du  12  mai.  Il  ne  faut 
pas  trop  les  chercher  dans  la  jeune  cour.  Parmi  les  scandalisés 
nous  pouvons,  avant  tout,  compter  la  Reine  mère.  Ce  n'est  pas 
à  elle  que  Molière  a  pu  attribuer  le  jugement  bienveillant  que, 
dans  sa  Préface,  il  ne  séparait  pas  de  celui  du  Roi  ;  c'est  évi- 
demment à  la  jeune  Reine.  Nul  doute  que  Marie-Thérèse  n'ait 
montré  en  1664  beaucoup  de  goût  pour  la  pièce  dont  nous  la 
verrons  si  bien  s'amuser  en  1669,  quand  l'autorisation  de  la 
jouer  en  public  eut  été  accordée.  Mais  tout  autres  étaient  les 
dispositions  d'Anne  d'Autriche. 

Ce  fut  pendant  les  fêtes  mêmes  de  Versailles  qu'elle  «  sentit, 
dit  Mme  de  Motteville^  les  premières  douleurs  de  son  cancer.» 
Ces  approches,  qu'elle  reconnut  à  ce  moment,  des  cruelles  souf- 
frances et  de  la  mort  devaient  exalter  une  dévotion  qui  déjà  était 
devenue  toute  sa  vie.  Il  est  probable  aussi  que  l'inquiétante 
licence  accordée  aux  railleries  du  poète  comique  contre  la  haire 
et  la  discipline  et  contre  la  condamnation  du  train  du  monde, 
de  ses  parures,  de  ses  plaisirs,  lui  parut  un  signe  malheureux 
de  la  guerre  plus  ou  moins  sourdement  faite  alors  par  les  pas- 
sions du  Roi  aux  personnes  austères  de  la  cour.  Nous  n'avons 
sans  doute  pas  à  regarder  comme  une  marque  du  méconten- 
tement de  la  Reine  mère  son  dé|)art  de  Versailles,  le  lendemain 
même  de  la  représentation  des  trois  actes  de  Tartuffe,  un  jour 
avant  le  départ  de  Louis  XIV.  Elle  vint  s'enfermer  au  Val-de- 
Grâce;  mais  c'était  à  cause  de  l'anniversaire  de  la  mort  de 
Louis  XIII,  qui  fut  célébré  le  i4  dans  l'église  de  Saint-Denis^. 
La  retraite  où  elle  entra  avant  la  fin  des  divertissements  ne 
put  donc  paraître  une  protestation  contre  une  hardiesse  qui 
l'avait  choquée.  Il  n'en  serait  pas  moins  difficile  de  croire  que 
cette  fois  Molière  ait  eu  le  droit  de  lui  dire,  comme  il  l'avait 
fait  dans  l'épître  dédicatoire  de  la  Critique  de  V Ecole  des 
femmes,  qu'elle  n'avait  pas  dédaigné  de  rire  de  cette  même 
bouche  dont  elle  priait  si  bien  Dieu'.  Dans  cette  épître 
même,  quand  il  la  louait  de  «  prouver  si  bien  que  la  véritable 
dévotion  n'est  point  contraire  aux  honnêtes  divertissements,  » 

1.  Mémoires,  tome  IV,  p.  343  de  l'édition  de  M.  F.  Riaux. 

2.  Gazette  du  17  mai,  p.  480. 

3.  Voyez  tome  III,  p.  Sog. 


NOTICE.  279 

on  voit  qu'il  sentait  déjà  la  nécessité  d'envelopper  dans  un 
compliment  une  respectueuse  apologie  et  de  désarmer  un  rigo- 
risme fort  à  craindre.  La  Reine  mère  avait  été  vraisemblable- 
ment de  ceux  à  qui  l Ecole  des  femmes  avec  le  sermon  d'Ar- 
nolphe  n'avait  pas  tout  à  fait  semblé  un  «  divertissement 
honnête.  »  Moins  honnête  encore  pouvait-elle  trouver  Tar- 
tuffe. Sa  désapprobation  fut  notoire  ;  et  il  n'y  a  aucune  raison 
de  tenir  pour  contraires  à  la  vérité  les  affirmations  très-posi- 
tives à  ce  sujet  du  pamphlet  publié  en  i665  sous  le  nom  du 
sieur  de  Rochemont.  Dans  les  Observations  sur....  le  Festin  de 
Pierre,  dont  nous  parlerons  dans  la  Notice  de  cette  comédie*, 
le  libelliste,  accusant  Molière  de  «  porter  avec  audace  la  main 
au  sanctuaire,  »  ne  manque  pas  de  lui  reprocher  de  blesser 
par  là  les  sentiments  de  la  mère  du  Roi.  «  Il  n'est  point  hon- 
teux, dit-il,  de  lasser  tous  les  jours  la  patience  d'une  grande 
Reine,  qui  est  continuellement  en  peine  de  faire  réformer  ou 
supprimer  ses  ouvrages.  »  L'ouvrage  supprimé  auquel  il  fait 
allusion,  c'est  Tartuffe.  Plus  loin  il  le  nomme,  et  dit  expres- 
sément que  la  Reine  n'avait  pas  caché  la  mauvaise  impres- 
sion qu'elle  avait  reçue  de  cette  comédie  :  «  S'il  [Molière) 
a  perdu  tout  respect  pour  le  Ciel  (ce  que  pieusement  je  ne 
veux  pas  croire),  il  ne  doit  jias  abuser  de  la  bonté  d'un  grand 
prince  ni  de  la  piété  d'une  Reine  si  religieuse,  à  qui  il  est  à 
cliarge  et  dont  il  fait  gloire  de  choquer  les  sentiments.  L'on 
sait  qu'il  se  vante  hautement  qu'il  fera  paroître  son  Tartuffe 
d'une  façon  ou  d'autre  ;  et  le  déplaisir  que  cette  grande  Reine 
en  a  tcmoigué  n'a  pu  faire  impression  sur  son  esprit  ni  mettre 
des  bornes  à  son  insolence.  »  Un  défenseur  de  Mohère,  dans 
la  réponse,  concertée  peut-être  avec  celui-ci,  qu'il  fit  aux  Ob- 
servations de  Rochemont^,  y  releva,  comme  un  artifice  de  po- 
lémique, le  soin  qu'il  avait  pris  de  «  faire  parler  la  Reine  mère; 
mais  l'on  fait  souvent  parler  les  grands  sans  qu'ils  y  aient  pensé. 
La  dévotion  de  cette  grande  et  vertueuse  princesse  est  trop 
solide  pour  s'attacher  à  des  bagatelles  qui  ne  sont  de  consé- 

1.  Voyez  ci-après,  à  l'appendice  de  Dom  Juan. 

2.  Lettre  sur  les  Observations  cVune  comédie  du  sieur  Molière,  intî^ 
talée  le  Festin  de  Pierre^  chez  Gabriel  Quinet,  i665.  Voyez  aussi  à 
l'appendice  de  Dom  Juan, 


28o  LE    TARTUFFE. 

quence  que  pour  les  tartufles'.  »  Admettons  que  Rochemont 
ait  exagéré  le  mécontentement  et  l'indignation  de  la  Reine 
mère  :  il  n'a  pu  abuser  de  son  nom  par  un  entier  mensonge. 

Les  plaintes  d'Anne  d'Autriche  ne  furent  certainement  pas 
les  seules  qui  assaillirent  le  Roi,  Rien  d'autres  qu'elle  s'étaient 
sentis  blessés  et  ne  se  turent  pas.  La  voix  du  clergé  dut  être 
entendue  une  des  premières.  Ce  que  Brossette  dit  de  M.  de 
Péréfixe,  dans  le  passage  tout  à  l'heure  cité*,  semble  pouvoir 
se  rapporter  à  ce  moment  même  de  1664,  quoique  rien,  à  vrai 
dire,  ne  reste  plus  vague  que  les  dates  des  faits  dont  il  parle 
d'après  Boileau.  Il  faut  peut-être  aussi  faire  remonter  jusqu'au 
temps  des  fêtes  de  Versailles  les  protestations  du  premier  pré- 
sident Guillaume  de  Lamoignon  contre  l'inconvenante  inter- 
vention des  comédiens  dans  les  choses  de  la  morale  chrétienne 
et  de  la  religion,  ainsi  qu'il  s'exprimait  plus  tard'. 

Les  réclamations  fineut  assez  vives,  les  influences  assez 
puissantes  pour  que  Louis  XIV  ne  crût  pas  devoir,  dans  le 
moment,  y  résister.  Après  la  clôture  des  divertissements,  le 
mercredi  14  mai»  surlendemain  de  la  soirée  de  Tartuffe,  il  était 
parti  pour  Fontainebleau.  Il  est  probable  que  ce  ne  fut  pas  de 
là,  mais  à  Versailles  même,  avant  son  départ,  (ju'il  avertit  Mo- 
lière des  inconvénients  qu'aurait  une  représentation  publique. 
Quoi  qu'il  en  soit,  l'interdiction  est  antérieure  au  17  mai,  date 
de  la  note  ci-dessus  rappelée  de  la  Gazette  où  il  est  question 
des  défenses  faites  ««^'«cVe  de  représenter  Z'//j/?ocA?7f?.  Ces  dé- 
fenses avaient  été  signifiées  dans  des  termes  pleins  de  bienveil- 
lance. Si  l'on  en  croit  Brossette'',  le  Roi  aurait  «  dit  à  Molière 
qu'il  ne  falloit  pas  irriter  les  dévots,  qui  étoient  gens  impla- 
cables, et  qu'ainsi  il  ne  devoit  pas  jouer  son  Tartuffe  en  public. 
Sa  Majesté  se  contenta  de  parler  ainsi  à  Molière,  sans  lui  or- 
donner de  supprimer  cette  comédie.  »  Nous  avons  là,  ce  nous 
semble,  une  traduction  un  peu  libre  du  langage  Je  Louis  XIV, 
qui  sur  les  dévots  dut  être  plus  réservé.  Mais  de  bonnes  pa- 
roles dites  par  le  Roi  sont  certaines.  Molière  les  atteste  dans 
son  premier  placet,  où  il  dit  combien  le  coup  sensible  qu'il  avait 

1.  Le  mot  est  partout  imprimé  ainsi  dans  l'édition  originale  de 
cette  réponse  aux  Observations.  Voytz  ci-après,  p.  3 12,   note  3. 

2.  Ci-dessus,  p.  273.  —  3.  Voyez  ci-après,  p.  3i8. —  4-  Folio  Sgv». 


NOTICE.  281 

reçu  par  l'interdiction  de  sa  pièce  (il  se  sert  un  peu  inexacte- 
ment du  mot  de  «  suppression  »)  fut  adouci  <(  par  la  manière 
dont  S(i  Majesté  s'étoit  expliquée  sur  ce  sujet.  » 

M.  Loiseleur,  qui,  d'après  V Itinéraire  des  Rois  de  France^ 
place  le  départ  du  Roi  pour  Fontainebleau  à  la  date  non  du 
i4  niai,  mais  du  i6\  dit  que  Molière  l'y  suivit*.  Il  n'a  peut- 
être  pas  entendu  que  ce  fut  le  jour  même  où  Louis  XIV  quitta 
Versailles.  Où  aurait-il  trouvé  la  preuve  de  ce  fait,  qui  est  peu 
vraisemblable  ?  Toutefois  Molière  ne  tarda  pas  beaucoup  à  se 
mettre  en  route  pour  aller  plaider  sa  cause.  Le  Registre  de  la 
Grange  nous  apprend  que  la  troupe  partie  pour  Versailles 
le  dernier  du  mois  d'avril  y  séjourna  jusqu'au  22  mai.  Il  est 
impossible  de  ne  placer  qu'après  la  tin  de  ce  séjour  les 
voyages  que  le  chef  de  la  troupe  lit  à,  Fontainebleau  avant 
le  24  mai,  d'après  le  témoignage  de  la  Muse  historique. 
C'est,  en  effet,  dans  sa  lettre  du  24  mai  que  Loret  dit: 

....   Un  quidam  m'écrit,... 

Que  le  comédien  Molière 

Avoit  fait  quelque  plainte  au  Roi, 

Sans  m'expliquer  trop  bien  pourquoi, 

Sinon  que  sur  son  Hypocrite^ ^ 

Pièce,  dit-on,  de  grand  mérite 

Et  très-fort  au  gré  de  la  cour, 

Maint  censeur  daube  nuit  et  jour. 

Afin  de  repousser  l'outrage. 

Il  a  fait  coujj  sur  coup  voyage 

Et  le  bon  droit  représenté 

De  son  travail  persécuté, 

Loret  ajoutait  qu'il  ignorait  encore  le  succès  de  ces  doléances 
de  Molière,  et  qu'il  voulait 

.,,.  Être  en  ce  cas 
Disciple  de  Pythagoras, 

Le  silence  était  en  effet  prudent  ;   tout  le  monde  sentait  que 

1.  Le  ifi  fut  la  date  de  Tarrivée  ;  Y  Itinéraire  indique  les  deux 
couchées  du  voyage  :  Chilly,  le  14  ',  la  Maison-Rouge,  le  i5. 

2.  Voyez  les  Points  obscurs  de  la  vie  de  Molière  (Par'is^  1877),  p.  299. 

3.  Loret  met  en  note  à  la  marge  :  «  Comédie  morale.  » 


282  LE  TARTUFFE. 

raffaire  était  délicate,  que  la  faveur  royale  penchait  du  côté  de 
l'auteur  de  la  comédie,  mais  que  les  colères  soulevées  étaient 
aussi  nombreuses  qu'actives  et  appuyées  du  plus  redoutable 
crédit.  La  lutte  engagée  allait  durer  cinq  ans  avant  le  triomphe 
définitif  de  Molière  sur  les  hésitations  très-naturelles  du  Roi 
entre  son  goût  pour  un  homme  de  génie  qu'il  aimait  et  les 
ménagements  qu'il  devait  non  pas  à  la  ligue  des  hypocrites, 
mais  aux  alarmes  consciencieuses  de  la  piété.  Le  protecteur  des 
lettres  était  aussi  le  protecteur  de  la  religion  ;  et  l'affaire  de 
Tartuffe,  il  faut  le  reconnaître,  était  embarrassante,  dès  qu'il 
n'était  pas  admis  par  des  personnes  très-sincères  que,  malgré 
la  distinction  faite  par  Molière  entre  le  visage  et  le  masque  *, 
les  coups  portés  à  celui-ci  eussent  entièrement  ménagé  celui-là. 
De  la  violence  des  attaques  auxquelles  Molière  fut  en  butte 
dès  ces  commencements  de  Tartuffe  on  se  fait  une  idée  par  un 
petit  écrit  qui  n'est  uq  chef-d'œuvre  ni  de  bon  goût  ni  de  bon 
sens,  mais  qui  ne  sera  jamais  oublié,  parce  qu'il  est  cité  dans  le 
premier  placet  de  Molière^.  L'auteur  de  Tartuffe  n'aurait  pas 
daigné  se  plaindre  si  le  pamphlet,  dans  sa  ridicule  fureur, 
avait  été  sans  importance  et  sans  danger.  Le  Roj  glorieux  au 
monde,  ou  Louis  XIV  le  plus  glorieux  de  tous  les  rois  du  monde 
(c'est  le  titre  de  cet  écrit)  était  l'œuvre  d'un  des  curés  de  Pa- 
ris, celui  de  Saint-Barthélemy,  paroisse  du  Palais.  Ce  curé,  du 
nom  de  Pierre  RouUé^,  nous  apprend  lui-même  en  quel  temps 

1.  Le  Tartuffe^  vers  334- 

2.  Quand  ce  placet  fut  imprimé  on  put  y  lire  seulement  :  «  Un 
livre  composé  par  le  curé  de....  »  Les  copies  de  Conrart,  de  Trallage 
et  de  Deuys  Gotlefroy  ont,  au  lieu  des  points,  les  mots:  «  de  Saint- 
Barthélemy.  »  L'intitulé,  plus  explicatif  encore,  que  porte  la  copie 
de  Conrart,  a  fait  connaître  à  M.  Taschereau  le  premier  qu'il  s'agis- 
sait de  l'opuscule  ayant  pour  titre  :  le  Roi  glorieux  :  voyez  ci-après, 
p.  385,  note  I. 

3.  «  Maître  Pierre  Roullé,...  docteijir  de  la  maison  et  société  de 
Sorbonne,  et  curé  de  Saint-Barthélemy  »  (dans  la  Cité,  sur  l'empla- 
cement du  Tribunal  de  commerce),  avait,  dès  i643,  prononcé  dans 
son  église  une  oraison  funèbre  de  Louis  XIII,  qu'il  publia  la  même 
année  sous  le  titre  de  Triomphe  de  la  vie,  des  actions  et  vertus  de  feu 
Louis  le  Juste,  avec  une  dédicace  à  Mazarin.  Le  Dauphin,  dédié  a 
la  maréchale  de  la  Mothe-Houdancourt,  fut  sans  doute  son  dernier 
ouvrage.  Il  fut  achevé  d'imprimer  le  17  octobre  1664.  M.  Tasclie- 


NOTICE.  283 

il  se  livra  à  ses  invectives  contre  Molière.  C'e'tait  pendant 
le  séjour  du  Roi  à  Fontainebleau  :  «  Sa  Majesté,  dit  l'auteur 
de  l'injurieux  opuscule,  est  maintenant  en  son  château  royal 
de  Fontainebleau...;  mais  il  n'y  est  allé  qu'après  une  action 
héroïque  et  royale,  véritablement  digne  de  la  grandeur  de 
son  cœur  et  de  sa  piété  et  du  respect  qu'il  a  pour  Dieu  et  pour 
l'Eglise....  Un  homme,  ou  plutôt  un  démon  vêtu  de  chair  et 
habillé  en  homme,  et  le  plus  signalé  impie  et  libertin  qui  fut 
jamais  dans  les  siècles  passés,  avoit  eu  assez  d'impiété  et  d'abo- 
mination pour  faire  sortir  de  son  esprit  diabolique  une  pièce 
toute  prête  d'être  rendue  publique,  en  la  faisant  monter  sur 
le  théâtre,  à  la  dérision  de  toute  l'Eglise,  et  au  mépris  du  ca- 
ractère le  plus  sacré  et  de  la  fonction  la  plus  divine,  et  au  mé- 
pris de  ce  qu'il  y  a  de  plus  saint  dans  l'Eglise,  ordonné  du 
Sauveur  pour  la  sanctification  des  âmes,  à  dessein  d'en  rendre 
l'usage  ridicule,  contemptible,  odieux.  Il  méritoit  par  cet 
attentat  sacrilège  et  impie  un  dernier  supplice  exemplaire  et 
public  et  le  feu  même  avant-coureur  de  celui  de  l'enfer,  pour 
expier  un  crime  si  grief  de  lèse-majesté  divine,  qui  va  à  ruiner 
la  religion  catholique  en  blâmant  et  jouant  sa  plus  religieuse  et 
sainte  pratique,  qui  est  la  conduite  et  direction  des  âmes  et 
des  fiimiiles  par  de  sages  guides  et  conducteurs  pieux.  Mais 
Sa  Majesté,  après  lui  avoir  fait  un  sévère  reproche,  animé 
d'une  juste  colère,  par  un  trait  de  sa  clémence  ordinaire,  en 
laquelle  il  imite  la  douceur  essentielle  à  Dieu,  lui  a,  par  abo- 
lition, remis  son  insolence  et  pardonné  sa  hardiesse  démonia- 
que, pour  lui  donner  le  temps  d'en  faire  pénitence  publique 
et  solennelle  toute  sa  vie.  Et,  afin  d'arrêter  avec  succès  la 
vue  et  le  débit  de  sa  production  impie  et  irréligieuse  et  de  sa 
poésie  licencieuse  et  libertine.  Elle  lui  a  ordonné,  sur  peine  de 
la  vie,  d'en  suppi'imer  et  déchirer,  étouffer  et  brûler  tout  ce 
qui  en  étoit  fait,  et  de  ne  plus  rien  faire  à  l'avenir  de  si  in- 
digne et  infamant,  ni  rien  produire  au  jour  de  si  injurieux  à 
Dieu  et  outrageant  l'Église,  la  religion,  les  sacrements,  et  les 

reau  dit,  dans  son  Histoire  de  Molière  (3«  éd.,  livre  III,  note  3), 
que  Pierre  Roullé  fut  inhumé  le  9  juillet  1666.  Il  n'était  donc  plus 
là  quand  de  nouveaux  obstacles  arrêtèrent  la  comédie  de  Molière, 
après  la  première  représentation  publique  (août  1667). 


284  LE  TARTUFFE. 

officiers  les  plus  nécessaires  au  salut,  lui  déclarant  publique- 
ment et  à  toute  la  terre  qu'on  ne  sauroit  rien  faire  ni  dire  qui 
lui  soit  plus  désagréable  et  odieux,  et  qui  le  touche  le  plus  au 
cœur  que  ce  qui  fait  atteinte  à  l'honneur  de  Dieu,  au  respect 
de  l'Église,  au  bien  de  la  religion,  à  la  révérence  due  aux 
sacrements' »  Si  l'on  avait  lieu  de  ci'oire  le  curé  de  Saint- 
Barthélémy  toujours  exactement  informé  des  faits,  ou  soigneux 
de  ne  les  pas  altérer,  une  petite  question  sur  laquelle  nous 
laissions  tout  à  l'heure  un  faible  doute,  se  trouverait  tranchée 
par  son  témoignage,  lorsque,  parlant  du  voyage  de  Louis  XIV 
à  Fontainebleau,  il  dit  :  «  Mais  il  n'y  est  allé  qu  après  une 
action  héroïque  et  royale.  «  A  la  rigueur  il  pourrait  faire  auto- 
rité sur  ce  point  très- secondaire,  où  la  passion  n'avait  pas  grand 
intérêt  à  commettre  une  erreur  ;  sur  d'autres  bien  moins  indif- 
férents, ou  bien  il  a  voulu  se  tromper,  ou  il  a  été  singulière- 
ment crédule  aux  bruits  répandus  parmi  les  zélés.  Rien  de  plus 
contraire  à  la  vérité  historique  que  cet  ordre  donné  par 
Louis  XIV  au  poète  de  déchirer  et  de  brûler  sa  comédie.  A 
aucun  moment,  nul  ordre  donné  de  Versailles  ou  de  Fontaine- 
bleau ne  vint,  au  grand  dommage  de  la  postérité  et  des 
lettres  françaises,  condamner  le  chef-d'œuvre  aux  flammes. 
Tels  étaient  cependant  les  emportements  du  maladroit  et  fou- 
gueux champion  de  l'Eglise,  que  cet  auto-da-fé  même  eût  été  à 
ses  yeux  une  clémence  excessive.  Il  fallait  brûler  l'auteur  en 
personne,  en  attendant  l'éternité  du  même  supplice  dans  l'enfer. 
Ces  fureurs  du  curé  de  Saint-Barthélémy  n'ont  jias  été  immor- 
talisées seulement  par  le  placet  de  Molière,  mais  par  la  belle 
épître  vn  de  Boileau  ;  car  ce  ne  peut  être  à  Bi>urdaloue,  c'est, 
on  n'en  saurait  guère  douter,  à  Pierre  RouUé  que  pensait  l'il- 
lustre ami  de  Molière  lorsqu'il  écrivait  ces  vers  : 

L'un,  défenseur  zélé  des  bigots  mis  en  jeu, 

Pour  prix  de  ses  bons  mots  le  condamnoit  au  feu. 


I.  Pages  47-5o.  Nous  citons  le  pamphlet  d'apr(''S  l'exemplaire  de 
la  Bibliotlièque  nationale,  petit  volume  in-12  de  91  pages.  M.  Paul 
Lacroix  pense  que  ce  volume,  relié  en  maroquin  rouge,  semé  de 
fleurs  de  lis  et  doré  sur  tranche,  est  celui-là  même  que  l'auteur 
avait  présenté  à  Louis  XIV.    Voyez  sa  A'otice  bibliographique^   en 


NOTICE.  285 

Le  libelle  du  Roi  glorieux  au  monde  étant  ainsi  devenu  à 
jamais  fameux,  il  n'est  pas  sans  intérêt  de  nous  rapprocher,  au- 
tant qu'il  est  possible,  de  sa  véritable  date.  On  a  vu  qu'il  fut  écrit 
pendant  le  séjour  du  Roi  à  Fontainebleau,  c'est-à-dire  avant 
le  i3  août  i66/|.  Il  le  fut  après  le  28  juillet,  jour  où  le  cardi- 
nal-légat, Chigi,  neveu  du  pape  Alexandre  VII,  vint  porter  à 
Louis  XIV  les  excuses  de  l'insulte  faite  au  duc  de  Créqui;  car 
dans  les  pages  (41  et  42)  qui  précèdent  immédiatement  ses 
anathèmes  contre  Molière,  Roullé  parle  du  Légat  comme  s'étant 
déjà  présenté,  et  ayant  été  «  agréablement  prévenu  et  devancé 
des  marques  d'estime  que  Sa  Majesté  fait  de  sa  personne,  des 
démonstrations  d'amitié  qu'elle  lui  a  rendues  et  lui  ftiit  rendre 
par  ses  sujets.  » 

a  Ce  livre  (le  Roi  glorieux)  a  été,  dit  Molière  dans  son  pla- 
cet,  présenté  à  Votre  Majesté.  »  On  peut  induire  de  quelques 
mots  du  même  placet  que  ce  fut  après  le  jugement  donné 
par  le  Légat  sur  la  pièce.  Que  fit  Louis  XIV  ?  Est-il  vrai 
que  «  l'édition  entière  du  pamphlet  dans  lequel  Molière  et  le 
vicomte  de  Turenne  étaient  indignement  outragés  fut  saisie  et 
détruite  par  les  ordres  du  Roi  *  ?  :»  Plusieurs  exemplaires  du 
Roi  glorieux  ont  cependant  été  retrouvés  depuis  qu'il  a  été  si- 
gnalé à  l'attention  des  bibliophiles.  Cela  ne  suffit  sans  doute 
pas  à  prouver  qu'il  n'y  ait  pas  eu  ordre  de  destruction  ;  mais 
que  la  suppression  d'un  récit  dont  l'auteur  était  un  curé  de 
Paris,  et  dans  lequel  le  Roi  était  loué  avec  tant  d'idolâtrie, 
ait  été  accordée  à  des  sollicitations  de  Molière,  rien  n'est  plus 
invraisemblable.  Les  plaintes  de  Turenne  auraient  peut-être 
obtenu  plus  facilement  un  acte  de  sévérité  ;  mais  on  aurait 
de  la  peine  à  croire  qu'il  se  fût  regardé  comme  si  «  indigne- 
ment outragé  ».  Le  curé  de  Saint-Rarthélemy  avait  parlé  avec 
beaucoup  d'estime  de  ses  grands  services,  déclarant  qu'il  avait 
«  toute  la  passion  possible  de  faire  état  «  de  lui.  Il  insinuait 
seulement  qu'il  aurait  tort  de  prétendre  «  être  hors  du  rang  et 
de  l'ordre    des  autres,  parce  qu'il  est  souverain,  n  et  con- 

tête  de  la  réimpression  du  Boy  glorieux^  qu'il  a  donnée  à  Genève, 
chez  J.  Gay  et  lils,  1867. 

I.  Y ojezla. Bibliographie  moUéresque  de  M.  Paul  Lacroix  (2^  édi- 
tion, 1875),  p.  261. 


286  LE    TARTUFFE. 

statant  avec  regret  qu'il  «  n'est  point  de  la  religion  ve'ritable 
et  catholique,  qu'il  faut  nécessairement  professer  pour  être 
agréable  à  Dieu  et  se  sauver,  »  il  en  concluait  que  «  l'indus- 
trie et  l'adresse  qu'il  a  au  fait  des  armes  et  en  la  conduite 
des  troupes  et  des  armées  »  avait  été  pour  moins  peut-être 
dans  ses  glorieux  succès  que  la  considération  du  Dieu  con- 
ducteur des  armées  pour  «  la  justice  des  armes,  l'intérêt  et 
la  gloire  du  Roi  qui  l'employoit  *.  »  Y  avait-il  là  beaucoup 
de  quoi   se  fâcher  et  demander  la  suppression  de  l'écrit  ? 

D'autres  personnes^  ont  été  d'avis  que  le  Roi  glorieux  avait 
encouru  cette  suppression  pour  avoir  compromis  le  Roi  vis-à- 
vis  de  ses  ennemis,  comme  de  ses  alliés,  par  quelques  paroles 
indiscrètes  sur  ses  desseins.  Louis  XIV  ne  connaissait  guère, 
ce  nous  semble,  une  prudence  si  craintive,  et  ne  pouvait  s'i- 
maginer que  le  petit  livre  d'un  curé,  peu  suspect  de  bien  con- 
naître ses  secrets  diplomatiques,  risquât  de  lui  faire  quelque 
grosse  affaire  avec  les  puissances  étrangères. 

Tout  ce  qu'il  est  permis  de  croire,  c'est  que  le  Roi  aurait 
fait  avertir  Pierre  Roullé  de  garder  un  peu  plus  de  mesure,  et 
témoigné  quelque  désapprobation  de  sesextravagances.  Il  semble 
que  le  curé  de  Saint-Barthélémy  ait  fait  allusion  à  ce  blâme 
dans  un  passage  de  son  opuscule  du  Dauphin,  publié  environ 
deux  mois  après.  Ce  passage  termine  l'avis  Ju  lecteur.  Il  y 
avoue  qu'il  peut  être  tombé,  par  ignorance,  dans  bien  des  fau- 
tes; mais  ce  on  doit  lui  faire  la  grâce  entière  de  les  attri- 
buer à  son  affection,...  n'ayant  rien fait  que   par  un  pur 

amour,  et  passion  d'hommage  et  de  respect  envers  Leurs  Ma- 
jestés,... sans  volonté  quelconque  de  nuire  à  personne'.  » 
C'est  le  ton  d'un  homme  qui  a  reçu  quelque  réprimande,  mais 
en  a  été  quitte  pour  ce  petit  désagrément. 

Le  Roi  était  depuis  deux  mois  à  Fontainebleau  lorsque  Mo- 
lière et  sa  troupe  y  furent  appelés  le  21  juillet;  ils  y  demeu- 
rèrent jusqu'au  1 3  août,  reprirent  la  Princesse  cTÉlide,  dont  il 

1.  Pages  12  et  i3. 

2.  M.  Edouard  Thierry,  dans  sa  Notice  biographique  sur  la 
Grange,  p.  x,  note  i. 

3.  Cette  citation  a  été  faite  par  M.  Edouard  Thierry  dans  le  pas- 
sage de  sa  notice  auquel  renvoie  la  note  précédente. 


NOTICE.  287 

y  eut  quatre  représentations,  et  jouèrent  une  fois  la  Théhaïde 
de  Racine,  encore  dans  sa  nouveauté.  Ces  spectacles  parais- 
sent avoir  été  commandés  surtout  pour  faire  honneur  à  ce 
Légat  du  saint-siége  qui,  suivant  la  remarque  plaisante  de  Gui 
Patin*,  était j  «  inverso  online  et  rnutata  rerum  facie,  venu 
en  France  quérir  des  indulgences.  «  Le  neveu  du  Pape  ne 
se  croyait  pas  obligé,  parce  qu'il  célébrait  la  messe  dans  la 
grande  chapelle  du  château,  de  se  tenir  à  l'écart  des  divertis- 
sements mondains.  Dès  le  surlendemain  de  son  arrivée,  le  mer- 
credi 3o  juillet,  comme  nous  l'apprend  la  lettre  de  Loret  en 
date  du  2  août,  il  allait  à  la  chasse  avec  le  Roi,  tuait  lapins  et 
perdreaux,  et  le  soir  assistait  à  la  représentation  de  la  comédie 
et  du  ballet  de  la  Princesse  d' Elide.  On  a  déjà  rappelé,  dans 
la  Notice  de  cette  dernière  pièce  ^,  que,  suivant  la  Gazette,  la 
galanterie  de  la  comédie  composée  pour  les  Plaisirs  de  l'Ile 
enchantée  lui  avait  semblé  très-agréable.  La  licence  des  théâtres 
italiens  l'avait  habitué  à  beaucoup  de  modération  dans  la  sévé- 
l'ité.  C'était  donc  un  homme  en  qui  Molière  devait  espérer  de 
trouver  pour  son  Tartuffe  un  juge  indulgent,  dont  l'autorité 
serait  d'un  grand  secours.  Il  ne  manqua  pas  de  solliciter  l'hon- 
neur de  lui  faire  une  lecture  de  la  comédie  condamnée  par  la 
dévotion  de  France.  Le  Légat  y  consentit,  et  la  dévotion  ultra- 
montaine  écouta  la  pièce  avec  moins  de  scrupules.  Dans  son 
premier  placet,  Molière  se  prévaut  de  «  l'approbation  de  Mon- 
sieur le  Légat.  »  Il  y  joint  celle  «  de  la  plus  grande  partie  de 
nos  prélats  »  ou  «  de  Messieurs  les  prélats,  »  car  le  texte  a 
cette  variante',  qui  laisse  douter  s'il  s'agit  bien  d'évêques  fran- 
çais, ou  de  prélats  romains  venus  à  la  suite  du  légat  Chigi. 
Nos  rigoristes  furent  plus  irrités  contre  celui-ci  que  disposés  à 
se  laisser  désarmer  par  l'exemple  de  tolérance  qu'il  leur  don- 
nait. Rochemont  lui  fait  la  leçon  avec  une  assez  piquante  amer- 
tume, dans  ses  Observations  sur  le  Festin  de  Pierre  :  «  L'Italie, 

dit-il,   a   des  libertés  que  la   France  ignore Molière  ne  se 

soucie  pas  de  mettre  en  compromis  l'honneur  de  l'Eglise  pour 
se  sauver,  et  il  semble,  à  l'entendre  parler,  qu'il  ait  un  bref 

r.   Lettre   du  3o  mai    1664,    dans   le  Nouveau  recueil  de  Lettres 
choisies  de  feu  M.  Guy  Patin  (Roterdam,  lyaS),  tome  IV,  p.  262. 

2.  Voyez  ci-dessus,  p.  94. 

3.  Voyez  ci-après,  p.  388,  note  6. 


288  LE  TARTUFFE. 

particulier  du  Pape  pour  jouer  des  pièces  ridicules,  et  que  Mon- 
sieur le  Légat  ne  soit  venu  en  France  que  pour  leur  donner  son 
approbation.  "  Le  Roi  ne  jugea  sans  doute  pas  ainsi  de  cette 
approbation  :  elle  dut  lui  faire  plaisir,  et  ce  fut  peut-être  pour 
cela  même  qu'elle  fut  donnée  par  le  Légat,  qui  tenait  à  être  agréa- 
ble. Aussi,  quoique  la  proscription  du  Tartuffe  fût  maintenue, 
on  la  voit  vers  ce  temps-là  fort  restreinte,  et  beaucoup  de  fa- 
veur évidente  mêlée  à  la  demi-rigueur. 

Un  signe  de  mécontentement  aurait  facilement  empêché  les 
lectures  particulières,  et  rien  ne  paraît  en  avoir  gêné  la  li- 
berté. La  date  d'une  de  ces  lectures,  suspendue  volontairement 
par  l'assistance,  nous  est  donnée  dans  la  Lettre  de  Racine  aux 
deux  apologistes  de  Nicole*.  Elle  eut  lieu  ou,  pour  mieux  dire, 
elle  allait  commencer  chez  une  des  amies  de  Port- Royal,  la  du- 
chesse de  Longueville  ou  Mme  de  Sablé,  si  quelqu'un  n'avait 
averti  qu'elle  ne  convenait  pas  le  jour  où  l'on  ôtait  à  la  pieuse 
maison  ses  vénérables  Mères.  C'était  donc  le  26  août  1664^, 
deux  semaines  à  peine  après  que  Molière  était  revenu  de  Fon- 
tainebleau. Ce  fut  probablement  vers  cette  même  époque,  puis- 
qu'il ne  s'agit  encore  que  des  trois  premiers  actes  de  Tartuffe, 
que  la  lecture  en  fut  faite,  suivant  le  Ménagiana,  chez  l'aca- 
démicien Henri-Louis  Habert  de  Montmor,  grand  ami,  comme 
Molière,  de  Gassendi,  en  présence  de  Ménage,  de  Chapelain, 
de  l'abbé  de  Marolles  et  de  quelques  autres  personnes*. 

Il  y  a  aussi  la  fameuse  lecture  chez  Mlle  de  Lenclos,  dont 
il  est  peut-être  difficile  de  fixer  le  moment.  L'abbé  de  Châ- 
teauneuf  fait  dire  à  l'un  des  interlocuteurs  de  son  Dialogue 
sur  la  musique'*  que  Molière  en  raconta  lui-même  les  particu- 
larités «  peu  de  jours  avant  qu'il  donnât  son  Tartuffe.  »  Mais 
de  quelle  représentation  veut  parler  son  Callimaque  ?  de  celle 
de  1664,  ou  de  1667,  ou  de  1669?  «  II  nous  cita,  continue-t-il, 
Léontium  [Mlle  de  Lenclos),  comme  la  personne  qu'il  connais- 
soit  sur  qui  le  ridicule  faisoit  la  plus  prompte  impression  ;  et  il 

1.  OEiHTes  de  Racine,  tome  IV,  p.  332. 

2.  Voyez  le  Port-Royal  de  Sainte-Beuve,  tome  III  de  la  3^  édi- 
tion, p.  267,  note  I. 

3.  Ménagiana,  i"  édition,  1693,  p.  5o. 

4.  Ouvrage  posthume  publié  en  1726  ;  voyez  p.  ii5  et  116. 


NOTICE.  289 

nous  apprit  qu'ayant  été  la  veille  lui  lire  son  Tartuffe  (selon  sa 
coutume  de  la  consulter  sur  tout  ce  qu'il  faisoit),  elle  l'avoit 
payé  en  même  monnoie  par  le  récit  d'une  aventure  qui  lui 
étoit  arrivée  avec  un  scélérat  à  peu  près  de  cette  espèce,  dont 
elle  lui  fit  le  portrait  avec  des  couleurs  si  vives  et  si  naturelles, 
que  si  sa  pièce  n'eût  pas  été  faite,  nous  disoit-il,  il  ne  l'auroit 
jamais  entreprise,  tant  il  se  seroit  cru  incapable  de  rien  mettre 
sur  le  théâtre  d'aussi  parfait  que  le  Tartuffe  de  Léontium.  » 
Voltaire,  dans  la.  Préface  du  Dépositaire,  ne  fait-il  qu'expliquer 
ce  que  Châteauneuf  n'avait  pas  développé  ?  ou  prête-t-il  à 
Ninon,  comme  il  semblerait,  un  récit  différent  ?  «  Tout  le 
monde  sait,  dit-il',  que  Gourville  ayant  confié  une  partie  de 
son  bien  à  cette  fille  si  galante  et  si  philosophe,  et  une  autre  à 
un  homme  qui  passait  pour  très-dévot  [le  grand  pénitencier 
de  Notre-Dame^  dit  Beuchot),  le  dévot  garda  le  dépôt  pour  lui, 
et  celle  qu'on  regardait  comme  peu  scrupuleuse,  le  rendit  fidèle- 
ment sans  y  avoir  touché.  «  On  voit  sur-le-champ  que  Mlle  de 
Lenclos  ne  put  conter  cette  histoire  qu'à  propos  de  la  cassette 
d'Argas,  remise  à  Orgon  et  déposée  par  lui  entre  les  mains  de 
Tartuffe.  La  pièce  aurait  donc  été  achevée  quand  elle  fut  lue  à 
Ninon,  ce  que  d'ailleurs,  on  l'a  pu  remarquer,  le  dialogue  de 
Châteauneuf  semble  bien  faire  dire  à  Molière  lui-même  ;  et  la 
lecture  aurait  précédé  de  quelques  jours  la  représentation  pu- 
blique de  1667  ou  celle  de  1669.  Reste  à  savoir  si  Chraeauneuf 
et  Voltaire  sont  ici  de  très-sûrs  historiens?  Sainte-Beuve,  d'un 
autre  côté,  dit  que  la  lecture  de  Tartuffe  chez  Mlle  de  Lenclos 
passe  pour  avoir  été  la  première  de  toutes.  «  C'est  bien  là, 
ajoute-t-il,  qu'il  devait  naître -.r.  On  naît  où  l'on  peut,  et  pas 
toujours  où  l'on  doit.  Voilà  donc  une  petite  question  de  chro- 
nologie qui  n'est  pas  tranchée. 

L'histoire  des  lectures  de  notre  comédie  a  d'autres  dates 
moins  incertaines.  Qui  ne  se  souvient  du  vers  aS  de  la  satire  ni 
de  Boileau,  composée  en  i665? 

Molière  avec  Tartuffe'  y  doit  jouer  son  rôle. 

L'auteur  lui-même  l'explique  par  cette  note  ajoutée  en  1701  : 

1.  En  1772.  Voyez  tome  VIII  de  l'édition  Beuchot,  p.  345. 

2.  Port-Royal^  tome  III,  p.  3o2. 

Molière,  iv  19 


290 


LE    TARTUFFE. 


«  Le  Tartuffe  en  ce  temps-lù  avoit  été'  défendu,  et  tout  le 
monde  vouloit  avoir  Molière  pour  le  lui  entendre  réciter.  5) 
L'expression  de  Boileau  :  tout  le  monde,  et  ce  vers  même  qui 
nous  montre  une  lecture  du  Tartuffe,  avec  Molière  pour  inter- 
prète, promise  par  un  homme  médiocrement  considérable  sans 
doute,  comme  un  plaisir  qu'il  était  de  mode  d'offrir  à  ses 
hôtes,  ne  sont-ce  pas  des  preuves,  toutes  contemporaines,  qu'à 
l'exception  d'une  représentation  sur  le  théâtre,  toute  la  publi- 
cité possible  de  la  célèbre  comédie  était  tolérée  ?  Brossette 
fait  dire  au  même  Boileau*  :  «  C'est  pourquoi  [cest  parce  que 
le  Roi  n'avait  pas  demandé  la  suppression  de  la  pièce]  Molière 
ne  se  faisoit  pas  une  peine  de  la  lire  à  ses  amis.  «  En  ])areil 
cas,  le  cercle  d'amis,  on  vient  de  le  voir,  s'étend  beaucoup. 

Nous  jiouvons  constater  bien  plus  larges  encore,  en  ce 
même  temps,  les  exceptions  qui  laissaient  fléchir  la  défense.  Il 
ne  s'agit  plus  de  simples  lectures.  Le  aS  septembre  16S4,  une 
seconde  représentation  des  trois  premiers  actes  du  Tartuffe  fut 
donnée  à  Villers-Cotterets,  chez  le  protecteur  de  la  troupe  de 
Molière,  le  duc  d  Orléans,  frère  du  Roi,  qui  régalait  Leurs  Ma- 
jestés^. Anne  d'Autriche  cependant  n'assista  j)as  (on  s'en  serait 
douté)  à  un  spectacle  qui  lui  plaisait  si  peu';  le  Roi  non  plus, 
si,  comme  le  dit  la  Gazette,  il  revint  de  Villers-Cotterets  dès 
le  24.  Mais  Loret,  dans  sa  lettre  du  27,  date  ce  retour  du 
jeudi  25.  Ce  put  être  après  la  représentation.  Il  est  assez 
vraisemblable  de  chercher  du  côté  de  Madame,  qui,  avec 
Monsieur,  donnait  ces  fêtes,  l'idée  d'y  faire  jouer  le  Tartuffe 
et  assez  de  crédit  auprès  du  Roi  pour  en  avoir  obtenu  de 
lui  la  permission.  L'esprit  libre  et  enjoué  de  la  jeune  Hen- 
riette d'Angleterre,  son  goût  littéraire  très-fin,  l'estime  qu'elle 
avait  pour  Molière,  qui  lui  avait,  on  s'en  souvient,  dédié  cette 
comédie  de  t École  des  femmes,  premier  grief  des  dévots, 
son  antipathie  pour  la  Reine  mère,  qu'elle  ne  devait  pas 
être  fâchée  de  contrecarrer  dans  ses  pieux  scrupules,  tout  cela 

1.  A  la  suite  du  passage  cité  ci-dessus,  à  la  fin  de  la  page  280. 

2.  Voyez  ci-dessus,  p.  270. 

3.  a  Le  18  de  ce  mois,  la  Reine  mère  retourna  de  Villers- 
Cotterets  au  Château  de  Vincennes.  »  {Gazette  du  27  septembre.) 
La  jeune  reine,  qiri  était  grosse,  ne  fît  pas  le  voyage. 


NOTICE.  291 

peut  justifier  notre  conjecture  ;  et  ce  ne  serait  pas  seulement  une 
conjecture,  si  Brossette  ne  veut  point  parler  d'une  autre 
représentation  que  de  celle  de  1664  à  Villers-Cotterets,  lors- 
qu'il dit*  :  «  Madame,  première  femme  de  Monsieur,  avoit 
envie  de  voir  représenter  le  Tartuffe.  Elle  en  parla  au  Roi 
avec  empressement,  et  elle  le  fit  dans  un  temps  où  Sa  Majesté 
étoit  irritée  contre  les  dévots  de  la  cour.  Car  quelques  prélats, 
surtout  M.  deGondrin,  archevêque  de  Sens,  s'étoient  avisés  de 
faire  au  Roi  des  remontrances  au  sujet  de  ses  amours  (avec 
Mlle  de  la  Vallière,  Mme  de  Montespan^) Tout  cela  déter- 
mina Sa  Majesté  à  permettre  cà  Madame  que  Molière  joutât  sa 
pièce.  5>  Nous  ne  savons  si  les  remontrances  de  M.  de  Gon- 
drin,  oncle  de  M.  de  Montespan,  sont  bien  de  ce  temps 
de  1664,  qui  est  celui  de  la  Vallière,  et  non  celui  de  Mme  de 
Montespan  ni  du  soufflet  qu'elle  reçut  de  M.  de  Gondrin. 
Mais,  à  part  le  détail  qu'il  ne  faut  pas  demander  trop  exact  à 
Brossette,  il  est  très-vrai  qu'en  1664  le  Roi  n'était  pas  content 
des  dévots  de  la  cour,  des  gens  scrupuleux  qui  le  gênaient, 
par  exemple  des  Navailles,  et  de  ce  que  Mme  de  Motteville 
appelle^  leurs  «  vertueuses  fautes.  «  Ce  moment  est  celui  de 
leur  disgrâce.  Si  nous  sommes  porté  à  croire  que  Brossette  a  eu 
en  vue  la  représentation  de  Villers-Cotterets  en  1664,  c'est 
qu'il  parle  comme  s'il  s'agissait  d'une  permission  donnée  à 
Madame  pour  la  première  fois.  Ce  qu'il  dit  cependant  pourrait 
s'entendre  aussi  de  quelque  autre  représentation  autorisée  plus 
tard  chez  Madame,  peut-être  en  1667;  d'autant  plus  qu'im- 
médiatement après  avoir  mentionné  la  permission  donnée  par 
Louis  XIV  à  sa  belle-sœur,  il  poursuit  ainsi  :  «  Le  Roi  étoit 
à  la  veille  de  partir  pour  la  campagne  de  Flandre,  en 
1667,  M  phrase  qui  peut  se  rapporter  à  ce  qui  suit,  mais 
aussi  à  ce  qui  précède.  Dans  la  lettre  en  vers  du  6  août  de 
cette  dernière  année",  où  Robinet  parle  à  Madame  de  la  re- 

1.  F'^s  8g  yo  et  90  r"  de  la  note  déjà  citée  ci-dessus,  p.  278  et  280. 

2.  Dans  le  manuscrit  de  Brossette,  le  premier  de  ces  iKjms 
placés  entre  parenthèses  est  écrit  au-dessus  de  l'autre,  comme  s'il 
y  avait  incertitude,  et  peut-être  intention  d'effacer  plus  tard  l'un 
des  deux. 

3.  Mémoires^  tome  IV, p.  'i/\i,  —  4°  Voyez  ci-après,  p.3i3et3i4' 


29^ 


LE  TARTUFFE. 


présentation  publique  de  la  veille,  il  semble  lui  rappeler  qu'elle 
avait  un  peu  auparavant  entendu  l' Imposteur: 

Vous  avez  encor  dans  l'esjirit 
Toutes  les  choses  qu'il  vous  dit; 
Il  occupe  encor  vos  oreilles 
Depuis  le  dernier  jour  qu'il  vous  raisonna  tant. 

Le  Tartuffe  trouva  parmi  les  princes  un  autre  appui  que 
celui  d'Henriette  d'Angleterre  et  de  Monsieur,  l'appui  du 
grand  Condé,  protecteur,  dit  Sainte-Beuve',  de  toute  hardiesse 
d'esprit.  Dès  les  premiers  commencements  de  la  pièce,  il  en 
avait  pris  la  défense.  C'était,  au  témoignage  de  Molière,  huit 
jours  après  qu'elle  avait  été  défendue,  et  à  l'occasion,  comme 
on  sait,  de  Scaramouche  ermite^  qui  venait  d'être  joué  devant 
le  Roi.  Nous  ne  répéterons  pas  la  piquante  anecdote  :  on  la 
trouve  à  la  fin  de  la  Préface  de  Molière^.  L'explication  don- 
née par  Monsieur  le  Prince  de  la  fortune  difTérente  qu'eurent 
auprès  des  faux  dévots  les  deux  comédies  est  bien  spirituelle, 
et,  sinon  tout  à  fait  sans  réplique,  du  moins  fondée  sur  une 
observation  qu'on  a  pu  souvent  vérifier. 

Les  mots  de  la  Préface  :  «  Huit  jours  après  qu'elle  eut  été 
défendue,  »  doivent  faire  penser,  nous  le  croyons,  à  l'inter- 
diction de  1664,  non  à  celle  de  1667  ;  et  alors  Scaramouche 
ermite  aurait  été  joué  à  Fontainebleau,  où  les  relations  du 
temps  font  connaître  que  Condé  se  trouvait  pendant  le  séjour 
du  Roi  en  1664.  Cependant  de  Léris,  dans  son  Dictionnaire 
portatif....  des  théâtres^,  dit  que  cette  farce  italienne  fut  repré- 
sentée à  Paris  en  mai  1667;  il  entend  donc  qu'elle  le  fut  à 
la  cour  au  mois  d'août  suivant.  Mais,  lorsque  Tartuffe  fut 
défendu  en  1667,  Louis  XIV  se  trouvait,  comme  nous  le  ver- 
rons, à  l'armée  de  Flandre,  et  il  y  resta  tout  le  mois. 

Le  même  prince,  qui,  par  une  saillie  très-siguilicative,  avait 
plaidé  la  cause  de  Molière,  était  digne,  entre  tous,  d'assister 
à  la  première  représentation  qui  ait  été  donnée  de  la  comédie 
du   Tartuffe  «  parfaite,  entière  et  achevée  en  cinq  actes,  » 

1.  Port-Royal^  tome  III,  p.  280. 

2.  Voyez  ci-après,  p.  882  et  383. 

3.  Page  399. 


NOTICE.  29^ 

comme  dit  l'édition  de  1682'.  Il  c'tait  en  ce  temps-là  au 
Raincy,  près  de  Livry.  Ce  château,  bâti  par  Levau,  appar- 
tenait alors  à  la  princesse  Palatine,  dont,  l'anne'e  précédente 
(11  décembre  i663),  la  fille  avait  été  mariée  à  Monsieur  le 
Duc,  fils  du  grand  Condé.  C'était  pour  Monsieur  le  Prince, 
comme  l'édition  de  1682  le  constate,  que  la  grande  et  mémo- 
rable fête  littéraire  avait  été  préparée.  Elle  eut  lieu  le  29  no- 
vembre 1664'.  La  Palatine,  encore  mondaine,  encore  enne- 
mie de  la  dévotion  outrée,  pour  ne  pas  dire  plus,  et  toute 
brillante  d'esprit,  ne  pouvait  manquer  d'être  tout  aussi  favo- 
rable que  Condé  à  Molière  et  à  sa  comédie.  Le  poète  eut  là  des 
auditeurs  tels  qu'il  n'eût  pu  les  mieux  choisir.  Ils  eurent  la 
permission  de  se  donner,  au  même  lieu,  le  même  délicat  plaisir 
l'année  suivante  (i665),  le  8  novembre.  Anticipons  sur  les 
dates  pour  tout  dire  en  même  temps  sur  le  grand  prince  pro- 
tecteur du  Tartuffe.  Le  titre  de  l'édition  de  1682  mentionne 
une  représentation  de  la  pièce  au  château  de  Chantilly,  le 
20  septembre  1668;  mais  une  autre  avait  été  donnée  pour  le 
Prince  à  Paris  même,  le  4  mars  de  la  même  année.  La  note 
suivante  du  Registre  de  la  Grange  pour  1668  ne  paraît  pas 
d'un  sens  douteux,  malgré  la  rédaction  embarrassée  :  «  Le 
jeudi  20°  [septerfibre) ,  une  visite  à  Chantilly,  et  pour  une  à 
Paris,  qui  a  été  jouée  le  4*^  mars,  du  Tartuffe,  pour  Monseigneur 
le  Prince,  reçu  1 100  livres.  »  Peut-être  ailleurs,  sur  le  feuillet 
de  titre  de  son  édition,  la  Grange  n'a-t-il  osé  rappeler  que 
la  représentation  de  Chantilly,  qui  était  du  diocèse  de  Senlis, 
représentation  à  laquelle  avaient  assisté  le  duc  d'Orléans  et 
Madame,  omettant  celle  de  Paris,  parce  qu'elle  ne  put  être  don- 
née qu'en  contrevenant  à  l'ordonnance,  dont  nous  aurons  à 
parler,  de  l'archevêque  Hardouin  de  Péréfixe,  laquelle,  en 
date  du  1 1  août  1667,  défendait,  sous  peine  d'excommuni- 
cation dans  son  diocèse,  de  représenter,  lire  ou  entendre  ré- 

1.  Voyez  ci-dessus,  p.  270, 

2.  Le  Registre  de  la  Grange  mentionne  ainsi  celte  représenta- 
tion :  «  Le  samedi  29°  novembre,  la  troupe  est  allée  au  Raincy, 
maison  de  plaisance  de  Mme  la  princesse  Palatine,  près  Paris,  par 
ordre  de  Mgr  le  prince  de  Condé,  pour  y  jouer  Tartuffe  en  cinq 
actes.  Reçu  iioo  livres.  » 


94  LE   TARTUFFE, 

citer  la  dangereuse  come'die,  soit  publiquement,  soit  en  parti- 

Toutes  ces  circonstances,  les  lectures  tolérées  un  peu  partout 
et  les  représentations  permises  chez  les  princes  dès  les  pre- 
miers temps,  prouvent  que  le  placet  présenté  au  Roi  (probable- 
ment en  août  1664)  et  dont  la  hardiesse  dans  l'apologie  suf- 
firait pour  attester  les  favorables  dispositions  de  Louis  XIV, 
avait  trouvé  une  oreille  assez  complaisante.  En  i665,  même 
après  le  Dom  Juan,  joué  le  1 5  février,  et  qui  certes  n'atténuait 
pas  le  Tartuffe,  une  marque  éclatante  de  la  faveur  royale  en- 
couragea l'auteur  et  entretint  son  espérance  de  voir  cesser  la 
proscription  de  sa  pièce.  «  Vendredi,  14*  août,  dit  la  Grange 
dans  son  registre,  la  Troupe  alla  à  Saint-Germain  en  Laye.  Le 
Roi  dit  au  S''  de  Molière  qu'il  vouloit  que  la  Troupe  doréna- 
vant lui  appartînt,  et  la  demanda  à  Monsieur.  Sa  Majesté 
donna  en  même  temps  six  mille  livres*  de  pension  à  la  Troupe, 
qui  prit  congé  de  Monsieur,  lui  demanda  la  continuation  de  sa 
protection,  et  prit  ce  titre  :  La  troupe  du  Roi,  au  Palais- 
Royal.    5) 

N'oublions  pas  qu'en  cette  même  année  i665,  Roileau, 
esprit  sage  dans  son  indépendance,  et  qui  savait  ce  qu'on  pou- 
vait dire  à  Louis  XIV  sans  inconvenance  et  sans  heurter 
ses  sentiments,  osa  lui  parler  ainsi  du  Tartuffe  dans  son  Dis- 
cours au  Roi^  où  il  se  plaint  de  ceux  qui  font  le  procès  à 
quiconque  ose  rire^  : 

Ce  sont  eux  que  l'on  voit,  d'un  discours  insensé, 

Publier  dans  Paris  que  tout  est  renversé. 

Au  moindre  bruit  qui  court  qu'un  auteur  les  menace 

De  jouer  des  bigots  la  trompeuse  grimace. 

Pour  eux  un  tel  ouvrage  est  un  monstre  odieux  ; 

C'est  offenser  les  lois,  c'est  s'attaquer  aux  Cieux. 

Mais  bien  que  d'un  faux  zèle  ils  masquent  leur  foiblesse, 

1.  Voyez  ci-après,  p.  822  et  SaS. 

2.  Le  Journal  des  bienfaits  du  Roi  dit  sept  mille  livres.  Mais  le 
Registre  de  la  Grange  constate  que  la  pension  ne  fut  portée  à  ce 
chiffre  qu'à  )  artir  de  1670.  Voyez  les  Nouvelles  pièces  sur  Molière 
de  M.  E.  Campardon,  p.  66-68. 

3.  Vers  91-102. 


NOTICE.  295 

Chacun  voit  qu'en  effet  la  vérité  les  blesse. 
En  vain  d'un  lâche  ors^ucil  leur  esprit  revêtu 
Se  couvre  du  manteau  d'une  austère  vertu: 
Leur  cœur  qui  se  connoît  et  qui  fuit  la  lumière, 
S'il  se  moque  de  Dieu,  craint  Tartuffe  et  Molière. 

Apparemment  la  guerre  de'clarée  eu  termes  aussi  forts  que 
ceux  mêmes  du  placet  de  Molière,  aux  hommes  tout  blancs 
au  dehors  et  tout  noirs  au  dedans  ' ,  que  Tartuffe  remplissait 
de  crainte,  cette  guerre  passait  pom-  ne  pas  trop  déplaire  à 
Louis  XIV.  C'est  ce  qu'on  a  expliqué  de  plusieurs  manières. 

Nous  avons  déjà  dit  que  le  Roi  était,  en  ce  temps-là,  fort 
irrité  contre  les  personnes  dévotes  qui  s'étaient  voulu  mêler 
de  ses  amours  :  il  n'avait  pu  pardonner  les  grilles  placées  aux 
fenêtres  des  filles  d'honneur.  Les  Navailles  furent  chassés 
en  1664.  Il  est  difficile  d'éclaircir  si  ce  fut  réellement  le  cha- 
grin de  Louis  XIV  contre  une  juste  et  honorable  intolérance 
qui  lui  fit  regarder  Tartuffe  avec  quelque  indulgence  ;  mais, 
s'il  est  permis  de  croire  que  la  colère  du  Roi  contre  d'incom- 
modes résistances  à  ses  passions  fut  utile  à  Molière,  il  y  aurait 
injustice  à  supposer  chez  celui-ci  un  calcul  fondé  d'avance  sur 
d'aussi  tristes  ressentiments,  et  de  lui  imputer  ainsi  la  moins 
honnête  de  toutes  les  flatteries.  Il  faut  laisser  ses  ennemis  lui 
prêter  de  telles  charités. 

D'autres  ont  cru  que  le  Roi  n'avait  pas  vu  sans  plaisir  dans 
Tartuffe  un  coup  bien  assené  sur  les  jansénistes.  C'est  d'a- 
bord Brossette  qui  le  dit^  :  «  Le  Roi  haïssoit  les  jansénistes, 
qu'il  regardoit la  plupart  comme  les  vrais  objets  de  la  co- 
médie de  Molière.  »  S'il  est  vrai  que  Louis  XIV  eut  cette  pensée, 
il  paraîtrait  ne  pas  l'avoir  eue  seul. 

J0I3',  dans  ses  Remarques  critiques  sur  le  Dictionnaire  de 
Bayle^,  parle  ainsi  :  «  Quelques  personnes  ont  prétendu  que 
Molière,  dans  son  Tartuffe,  avait  eu  en  vue  Port-Royal  et  en 
particulier  M.  Arnauld  d'Andilly,  qui,  dit-on,  est  joué  dans  la 
scène  où  il  est  dit  que  Tartuffe  mangea  fort  déi'otement  deux 
perdrix  avec  une  moitié  de  gigot  en  hachis.  On  ajoute  que  ce 

1,  Même  Discours,  vers  84. 

2,  Dans  la  note  citée,  f"  90  r". 

3,  A  l'article  Poquelin,  p.  635  de  la  Seconde  partie. 


296         -  LE   TARTUFFE. 

fut  Port-Royal  qui  engagea  M.  le  premier  pre'sident  de  Lamoi- 
gnon  à  défendre  la  représentation  de  cette  pièce.  »  On  connaît 
les  poiriers  d'ArnauId  d'Andilly  et  le  cas  qu'il  faisait  de  ses  ex- 
cellents pavies.  Sainte-Beuve,  après  avoir  cité  une  lettre  où 
le  pieux  solitaire  les  vante  en  connaisseur,  presque  en  gour- 
met, f;iit  cette  remarque  :  «  N'est-il  pas  vrai  que,  sur  de  telles 
pièces,  il  ne  tiendrait  qu'à  un  malin  de  dénoncer  M.  d'Andilly 
comme  le  Lucullus  de  Port-Royal  des  Champs^?  >>  Mais  qui  a 
pu  jamais  le  dénoncer  comme  un  glouton?  Autant  aurait  valu 
le  reconnaître  dans  les  scènes  de  Tartuffe  et  d'Elmire,  parce 
que  Mme  de  Sévigné  a  dit  de  lui  «  qu'il  avoit  plus  d'en- 
vie de  sauver  une  âme  qui  étoit  dans  un  beau  corps  qu'une 
autre ^,  »  et  parce  que  Retz  a  prétendu  qu'il  était  «encore 
plus  amoureux  «  que  lui-même  de  la  princesse  de  Guémené, 
«  mais  en  Dieu  et  purement  spirituellement'.  »  Ce  seraient,  en 
vérité,  de  belles  raisons  de  voir  en  cet  homme  respecté  le  mo- 
dèle de  l'hypocrite  de  Molière  ''  !  Joly  sentait  bien  l'absurdité 
de  toutes  ces  conjectures,  «  Si  ces  faits  étoient  véritables, 
dit-il,  ils  détruiroient  un  autre  bruit,  aussi  peu  prouvé,  qui  a 
couru  :  savoir  que  Port-Royal,  et  surtout  M.  Nicole,  revoyoit 
et  corrigeoit  les  comédies  de  Molière.  »  C'est  en  effet  ainsi 
que  les  sottises  se  donnent  un  démenti  les  unes  aux  autres. 

I.   Port-Royal^  tome  II,  p.  263. 

a.   Lettre  du  19  août  1676,  tome  V,  p.  27, 

3.  Mémoires^  tome   I,  p.   i3o. 

4.  Arnauld  d'Andilly  est  transformé  en  Tartuffe,  comme  M.  de 
Rancé  en  Orgon,  dans  une  fantaisie  de  M.  Pierre  Varin.  Nous 
croyons  pouvoir  donner  le  nom  de  fantaisie  à  un  morceau  qu'il  a 
intitulé  :  Etude  sur  le  Tartuffe^  et  même,  sans  injustice,  à  l'ouvrage 
tout  entier  (/a  Vérité  sur  les  Arnauld^  Paris,  1847,  2  volumes  in-8°), 
où  ce  morceau  se  trouve  au  tome  I,  p.  182-210.  Le  Tartuffe  y  est 
parodié  dans  chaque  scène,  de  manière  à  devenir  l'histoire  d'Ar- 
nauId d'xVndilly  lui-même  et  de  Port-Royal  ;  mais  la  parodie  est 
singulièrement  forcée  et  obscure.  De  toutes  les  applications,  la  seule 
lui  peu  nette  est  celle  que  fait  M.  Varin  des  déclarations  d'amour 
de  Tartuffe  à  quelques  passages  des  lettres  écrites  par  M.  d  Andil  y 
à  Mme  de  Sablé,  où  une  amitié  bien  tendre  s'exprime  parfois  en 
style  théologique,  mais  comme  par  badinage.  Une  page  des  Histo- 
riettes de  Tallemantdes  Réaux  (tome  III,  p.  m  et  112),  citée  par 
M.  Varin,  pouvait,  si  cette  application  paradoxale  avait  été  plus  vive- 


NOTICE. 


'97 


M.  Bazin  est  de  ceux  qui  pensent  que  Louis  XIV  se  plut  à 
voir  dans  le  Tartuffe  une  raillerie  à  l'adresse  de  la  cabale  austère. 
Il  dit*  que  la  cour  fut  de  ce  sentiment,  qui  la  mit  en  belle 
bumeur;  la  ville  aussi,  mais  moins  gaiement,  car  elle  était  en 
général  janséniste  dans  la  bonne  bouigeoisie  et  dans  la  magis- 
trature. Il  ne  faudrait  peut-être  pas  attribuer  à  toute  la  cour 
ni  à  toute  la  ville  une  interprétation  si  singulière  du  Tartuffe. 
On  pouvait  tout  aussi  bien  prendre  pour  une  personnification 
des  doctrines  jésuitiques  l'homme  aux  acconiraodemeuts  avec 
le  Ciel,  que  Sainte-Beuve  a  nommé  «  Escobar  traduit  sur  le 
théâtre^,  j)  C'est  ce  qui  arriva;  et  il  paraît  que  beaucoup  de 
jansénistes  eurent  l'esprit  d'appliquer  la  satii^e  sanglante  de 
Molière  à  leurs  ennemis  plutôt  qu'à  eux-mêmes.  Comment 
exj)liquer  autrement  cette  histoire  que  nous  avons  déjà  rap- 
pelée, d'après  Racine,  d'une  récitation  projetée  de  Tartuffe^ 
chez  une  dame  de  leurs  amies,  en  1664'?  On  avait  dit  à  ces 
Messieurs,  comme  la  malicieuse  lettre  de  Racine  le  raconte, 
«que  lesjésuites  étoient  joués  dans  cette  comédie.  3)  Il  ajoute: 
«  Les  jésuites,  au  contraire,  se  flattoient  qu'on  en  vouloit 
aux  jansénistes.  »  De  part  et  d'autre,  il  y  avait  sans  doute 
une  illusion  ;  mais  elle  était  naturelle  :  dans  le  miroir  satiri- 
que, volontiers  on  n'aperçoit  que  son  voisin. 

Le  trait  plaisant  et  d'un  fin  observateur,  venu  sous  la  plume 
de  Racine,  nous  semble  avoir  été  changé  à  tort  *  en  une  tac- 
tique de  Molière  lui-même,  assez  adroit  pour  avoir  fait  remar- 
quer aux  uns  qu'il  attaquait  le  molinisme,  aux  autres  que  son 
hypocrite  affectait  cette  religion  de  leurs  adversaires  qui  ne 
savait  être  ni  humaine  ni  traitable.  Rien  n'autorise  à  penser 
qu'il  n'ait  pas  laissé  aux  deux  partis  le  soin  de  se  tromper  eux- 
mêmes  et  de  dire  comme  les  deux  marquis  de  l' Impromptu  de 

ment  poussée,  y  donner  un  peu  plus  d'apparence.  Au  reste,  M.  Va- 
ria n'a  pas  même  dit  que  Molière  lui  parût  avoir  songé  à  M.  d'An- 
dilly  \  et  son  Etude  sur  le  Tartuffe  ne  fournit  pas  le  moindre  argument 
en  faveur  de  cette  supposition. 

I.  Notes  historiques  sur  la  vie  de  Molière^  p.  laS  et  126. 

a.  Port-Rojal^  tome  III,  p.  268.  —  3,   Voyez  ci-dessus,  p.  288. 

4.  Par  M.  Louis  Moland,  éditeur  si  judicieux  d'ordinaire,  dans 
le  tome  I  des  OEuvres  complètes  de  Molière^  p.  clxiii. 


298  LE   TARTUFFE. 

Versailles  :  «  Je  pense....  que  c'est  toi  qu'il  joue....  —  Moi?  Je 
suis  ton  valet,  c'est  toi-même  en  propre  personne.  « 

Quelle  qu'ait  pu  être  l'opinion  de  Louis  XIV,  que  nous  ne 
sommes  pas  sûrs  de  bien  connaître,  nous  n'admettons  pas  celle 
qui  voudrait  faire  de  Tartuffe  une  machine  dressée  contre  les 
murs  de  Port-Royal.  Cette  invraisemblable  idée  a  reçu  beau- 
coup de  développements  dans  le  livre  qui  a  pour  titi-e  :  Le  Tar- 
tuffe par  ordre  de  Louis  XIV  ^.  L'auteur  n'est  pas  loin  de 
penser  que  le  Roi  non-seulement  approuva,  mais  avait  com- 
mandé cette  comédie  contre  les  dévots,  c'est-à-dire  contre  la 
nouvelle  secte,  la  dévotion  ne  signifiant  alors  que  l'hypocrisie 
janséniste  *.  Molière,  nous  dit-on,  se  prêta  d'autant  plus  volontiers 
à  ses  vues,  que  ses  ennemis  personnels,  le  prince  de  Conty, 
son  ancien  protecteur  maintenant  déclaré  contre  lui,  et  les 
familiers  de  la  cour  de  ce  prince,  appartenaient  au  parti*. 
Le  curé  de  Saint-Barthélémy  lui-même  «  était  sans  doute 
l'un  des  agents  du  prince  de  Conty*.  »  Mmes  de  Conty  et 
de  Longueville,  jansénistes,  dirigeaient  les  intrigues  contre 
Tartuffe^.  Les  jésuites,  au  contraire,  qui  sont  évidemment  les 
gens  de  bien  dont  Molière  parle  dans  sa  Préface,  ne  lui  ont  pas 
marchandé  les  éloges  ^  Enfin  Molière  avait  dû  donner  à  son 
héros  un  costume  noir  ou  marron,  mais  laïque;  il  n'en  faut  pas 
plus  pour  conjecturer  que  Tartuffe  c  portait  le  pourpoint  pré- 
tentieusement sombre  que  les  partisans  de  Port-Royal  avaient 
adopté'.  »  Ces  excès  d'argumentation  suffiraient  à  rendre  la 
thèse  suspecte. 

Elle  s'appuierait  même  à  tort  sur  le  témoignage  de  Boileau, 
tel  que  Brossette  nous  le  rapporte;  car  il  porte  plutôt  sur  l'im- 
pression personnelle  du  Roi,  plus  ou  moins  exactement  repro- 
duite, que  sur  la  véritable  intention  de  l'auteur,  dont  il  ne 
s'occupe  pas. 

I.   Petit  volume  elzévirien,  par  M.  Louis  Lacour.  Paris,  1877. 
■X.  Ibidem^  p.  18  et  note  i  de  cette  même  page. 

3.  Ibidem^  p.  20-23,  et  p.  61-75,  sur  l'abbe'  Roquette. 

4.  Ibidem^  ji.  35-36. 

5.  Ibidem^  p.   39. 

6.  Ibidem^  p.  aS-Sa,  et  note  i  de  cette  dernière  page. 

7.  Ibidem^  p.  52. 


NOTICE. 


299 


Au  Tartuffe  par  ordre  de  Louis  XIV  il  y  aurait  autant  à 
peu  près  d'objections  à  faire  qu'on  y  propose  d'arguments.  Le 
pourpoint  janse'niste  est  tout  imaginaire  :  où  sont  les  rensei- 
gnements sur  le  costume  de  Tartuffe  en  1664?  Il  eût  été  diffi- 
cile d'établir  sérieusement  qu'au  dix-septième  siècle,  dans  on 
ne  sait  quelle  langue  de  convention,  l'expression  f/eVof  ait  eu 
le  sens  très-particulier  qu'on  lui  prête.  Nous  ne  nierons  pas 
que  le  prince  de  Contj'^,  sous  la  direction  de  l'abbé  de  Ciron, 
ne  se  fût  livré  aux  influences  jansénistes.  Supposons  même,  à  la 
rigueur,  une  dévotion  de  couleur  à  peu  près  pareille  chez  celui 
qui,  dans  la  petite  cour  de  Languedoc,  a  laissé  le  souvenir  le 
plus  inséparable  de  l'histoire  de  Tartuffe,  chez  l'abbé  Roquette; 
supposons-le,  quoique  Saint-Simon  nous  avertisse*  que  tour  à 
tour  cet  abbé  «  avoit  été  de  toutes  les  couleurs, . . .  surtout  aban- 
donné aux  jésuites  :  «  à  quoi  l'on  objecte  que,  s'il  se  mit  de 
ce  dernier  côté  au  temps  de  son  épiscopat  d'Autun,  il  était  de 
l'autre  en  1664,  et  cela  se  peut.  Il  resterait  toujours  à  montrer 
que,  pour  se  venger  de  l'abbé  Roquette  et  de  Conty,  Molière 
a  marqué  son  Tartuffe  du  caractère  particulier  de  leur  secte  : 
cela  nous  échappe.  Quant  à  Pierre  Roullé,  qui  n'aurait  été 
qu'un  instrument  dans  les  mains  du  prince  de  Conty,  insi- 
nuer son  jansénisme  paraît  extraordinaire.  Il  faut  avoir  oublié 
que,  dans  son  pamphlet,  le  curé  de  Saint-Barthélémy  tonne 
contre  l'erreur  janséniste,  loue  le  Roi  d'avoir  fait  exécuter  avec 
énergie  contre  elle  les  constitutions  des  papes ^,  et  comble 
d'éloges  le  jésuite  Annat,  ce  «  rare  homme  %  3)  qui  avait  été 
surnommé  le  marteau  de  la  nouvelle  hérésie. 

Faisons  attention  que  Molière  et  sa  comédie  ont  rencontré, 
dans  le  camp  de  la  dévotion,  des  ennemis  sous  les  deux  dra- 
peaux contraires,  et  que,  pour  combattre  l'auteur  du  Tartuffe^ 
M.  de  Péréfixe  a  été  d'accord  avec  M.  de  Lamoignon,  plus 
tard  Baillet  avec  Bourdaloue,  ajoutons  avec  Bossuet,  qui  n'é- 
tait ni  janséniste  ni  moliniste.  Sans  être  toujours  consolées 
par  les  coups  portés  à  des  adversaires,  toutes  les  dévotions, 
en  définitive,  se  sentirent  atteintes. 

1.  Mémoires^  tome  V,  p.  i33  de  l'édition  in-12  de  MM.  Chéruel 
«t  Ad.  Régnier  fds  (1873). 

2.  Page  3o.  —  3.  Page  27. 


3oo  LE  TARTUFFE. 

Etait-ce  à  tort  ?  «  On  conçoit,  a  dit  Sainte-Beuve  * ,  le  cr 
d'alarme  des  chrétiens  vigilants.  »  Nous  avons  sous  les  yeux 
quelques  notes  du  regrettable  M,  Despois,  qui  préparait 
avant  nous  la  présente  Notice.  Il  allait  loin  dans  les  con- 
cessions que  son  impartialité  voulait  foire  à  des  scrupules 
jugés  très-naturels  par  lui  aussi  :  «  Libertins  et  dévots, 
écrivait-il,  savent  fort  bien  que  rien  n'est  plus  aisé,  quoi 
qu'en  dise  Molière,  que  de  confondre  le  masque  et  la  per- 
sonne. La  malignité  n'y  regardera  jamais  de  bien  près,  et 
il  est  assez  naturel  que  les  dévots  ne  se  soucient  pas  de  lui 

fournir  des  armes Peut-être  Louis  XIV a-t-il  manqué  de 

clairvoyance  en  n'apercevant  pas  la  portée  de  cette  pièce  et 
ses  dangers  réels;  car  il  n'est  pas  contestable,  quelles  que 
fussent  les  intentions  de  Molière  (et  je  doute  qu'elles  soient  à 
l'abri  de  tout  soupçon),  qu'en  raillant  la  fausse  dévotion  il  ne 
fournît  des  armes  contre  la  dévotion  véritable.  A  d'autres 
époques,  les  patriotes  ou  les  philosophes  sincères  n'ont  jamais 
trouvé,  et  avec  raison,  que  la  peinture  de  l'hypocrisie  patrio- 
tique ou  philosophique  fût  sans  inconvénient  pour  le  crédit  »  des 
principes  qu'ils  défendaient.  Ici  M.  Despois  se  proposait  de 
tirer  un  exemple  des  Philosophes  de  Palissot,  tout  en  faisant 
remarquer  que  cette  comédie  est  d'ailleurs  odieuse  par  ses 
personnalités  et  ses  calomnies,  tandis  que  celle  de  Tartuffe  ne 
l'est  pas;  mais,  pensait-il,  n'eût-elle  attaqué  que  l'exploitation 
abusive  du  titre  de  philosophe,  sans  toucher  aux  personnes, 
on  n'aurait  pu  exiger  que  les  philosophes  du  temps  fussent  très- 
satisfaits  d'une  telle  satire,  qui  aurait  rendu  suspects  les  plus 
sincères  d'entre  eux. 

La  liberté  d'esprit,  qu'on  ne  pouvait  refuser  à  M,  Despois, 
aurait  donné  beaucoup  d'autorité  à  un  tel  jugement  ^.  Il  est 

1.  Port-Royal^  tome  III,  p.  3o4. 

2.  On  s'étonnera  d'autant  moins  des  notes  que  nous  venons  de 
citer  que  déjà  dans  son  Théâtre  français  sous  Louis  XIV ^  p.  226  et 
226,  M.  Despois  s'était  exprimé  à  peu  près  de  lu  même  manière. 
Il  tenait  à  se  montrer  impartial.  «  Quand  on  parle  de  cette  Immor- 
telle peinture  de  l'hypocrisie,  dit-il,  c'est  bien  le  moins  d'être  soi- 
même  sincère  et  de  ne  pas  faire  semblant  de  s'étonner  des  colères 
soulevées  par  cette  comédie.  » 


NOTICE.  3oi 

probable  qu'il  l'eût  comple'te',  et  qu'à  ces  conside'rations  e'qui- 
tables  il  en  eût  voulu,  pour  conclure,  ajouter  quelques  autres 
où  l'on  aurait  bien  vu  qu'il  n'entendait  pas  sacrifier  Molière. 
Celui-ci  a  peut-être  trop  nié  le  mal  que  sa  comédie  pouvait 
faire  à  la  vraie  piété  ;  et  aussi  peut-être,  se  l'avouant  à  lui- 
même  un  peu  plus  qu'il  ne  disait,  en  a-t-il  trop  (iicilement  pris 
son  parti.  Nous  ne  le  soupçonnerions  point  toutefois  d'avoir  en 
aucune  façon  ])rémédité  une  mauvaise  guerre  contre  la  reli- 
gion, mais  seulement  de  s'être  dit  que,  malgré  tout  le  regret 
qu'il  en  avait  pour  elle,  il  fallait  bien,  l'hypocrisie  s'en  cou- 
vrant, aller  à  cet  ennemi  sans  trop  regarder  à  quelques  brè- 
ches faites  au  rempart.  Après  tout,  il  lui  était  permis  de  se 
rassurer,  parce  que  ce  rempart  est  solide,  et  sait  réparer  ses 
brèches.  La  crainte  de  quelques  interprétations  plus  inévita- 
bles que  vraies  put  lui  paraître  par  trop  gênante,  si  elle  ôtait 
le  droit  de  combattre  un  vice  aussi  justiciable  qu'un  autre  de 
la  Némésis  comique,  et  devenu  alors  très-puissant  et  très- 
incommode,  particulièrement  pour  le  théâtre,  qu'il  poursuivait 
de  ses  anathèmes.  Ce  n'était  sans  doute  pas  toujours  l'hypo- 
crisie et  la  fausse  dévotion  qui  fulminaient  ces  condamnations  ; 
c'était  aussi  la  dévotion  véritable,  mais  poussant  bien  loin 
la  sévérité.  Que  cet  excès  de  rigueur  se  trouvât  en  même 
temps  atteint,  Molière  probablement  n'en  était  pas  trop  fâché  ; 
il  ne  voulait  pas  cependant  aller  au  delà,  frapper  plus  haut 
encore;  car  il  était  honnête  homme,  et  fort  éloigné  d'être  im- 
pie, quoique  nous  ne  nous  engagions  pas  dans  le  paradoxe  de 
le  faire  passer  pour  dévot.  La  morale  des  honnêtes  gens,  qu'à 
propos  de  lui  Sainte-Beuve  a  très-bien  caractérisée*,  et  dont 
il  l'a  dépeint  fort  pénétré  sans  la  froideur  d'âme  qui  sou- 
vent l'accompagne,  était  la  règle  la  plus  ordinaire ,  le  fond 
même  de  sa  pensée,  et  c'est  elle,  non  la  haine  de  la  religion, 
qui  règne  dans  le  Tartuffe.  Cléante,  comme  l'a  non  moins  jus- 
tement remarqué  le  même  écrivain^,  est  le  représentant  de 
cette  morale.  Ses  sages  discours  ne  sont  pas,  quoi  qu'on  en  ait 
dit,  une  précaution  du  poète,  un  prudent  artifice  pour  faire 
passer  les  hardiesses  de  l'ouvrage;   c'est  le  parfait  diapason 

1.  Port-Royal^   tome  III,  livre  III,  chapitre  xv,  surtout  p.  274> 

2.  Ibidem^  p.  288. 


3o2  LE    TARTUFFE. 

qui  en  donne  la  vraie  note,  telle  que  Molière  lui-même  l'enten- 
dait dans  sa  conscience.  Cette  note,  le  public  l'a  souvent  for- 
cée et  faussée  :  la  vivacité  de  la  terrible  satire  en  donnait 
nécessairement  la  tentation.  Là  était  le  danger;  et  nous  com- 
prenons le  reproche  de  n'avoir  pas  tenu  de  ce  danger  assez 
de  compte,  de  l'avoir  bravé  avec  trop  d'indifférence,  non  pas 
celui  de  l'avoir  cherché. 

Nous  avons  indiqué  déjà  que  le  théâtre  avait  alors  beaucoup 
à  se  plaindre  du  rigorisme  parfois  hypocrite,  parfois  sincère, 
de  la  dévotion.  Il  fut,  dans  ses  œuvres  de  tout  genre,  attaqué 
par  Nicole  au  mois  de  janvier  1666.  Tartuffe,  il  est  vrai,  com- 
posé depuis  deux  ans  déjà,  n'avait  pu  être  une  représaille; 
mais  il  y  avait  longtemps  que  ces  excommunications  étaient 
familières  à  Port-Royal.  Le  Traité  de  la  comédie  et  des  spec- 
tacles du  prince  de  Conty  ne  fut  également  imprimé  qu'en 
1666*,  mais  comme  œuvre  posthume,  l'auteur  étant  mort  au 
commencement  de  cette  année-là  même.  La  composition  du 
livre  remonte  donc  plus  haut,  et  l'on  a  pu  dire  sans  invrai- 
semblance que  Molière  avait  dû  en  avoir  connaissance  bien 
avant  cette  époque,  attendu  qu'il  avait  circulé  en  manuscrit^. 
Il  fallait  faire  attention  toutefois  que  le  Traité  proprement  dit 
condamne  le  théâtre  en  général,  sans  attaquer  particulière- 
ment ni  les  pièces  comiques  ni  Molière,  et  qu'il  ne  devait  guère 
paraître  à  celui-ci  crier  vengeance.  Il  n'est  maltraité  que  dans 
une  des  pièces  annexées  à  l'imprimé,  dans  Y  Avertissement  qui 
précède  les  Sentiments  des  Pères  de  l'Église,  o\i  (p.  24)  la 
cinquième  scène  du  second  acte  de  ï École  des  femmes  (fin 
de  1662)  est  donnée  pour  très-scandaleuse,  et  le  Festin  de 
P/erre  (i 665)  dénoncé  comme  une  école  d'athéisme.  C'est,  on 
le   voit,   une   page  écrite   après  la  composition  de    Tartuffe, 

I.  Achevé  d'imprimer  pour  la  première  fois  le  18  de'cem- 
bre  1666.  Nous  avons  sous  les  yeux  l'édition  publiée  chez  Louis 
Billaine,  1666. 

a.  Voyez  le  Tartuffe  par  ordre  Je  Louis XIV ,  de  M.  Louis  Lacour, 
p.  aS.  Pour  affirmer  que  Molière  ait,  avant  1664,  connu  le  Traité 
du  prince  de  Conty,  M.  Lacour  aurait  dû  cependant  chercher 
quelque  autre  preuve  que  la  Préface  de  Tartuffe^  laquelle  est  de 
1669. 


NOTICE.  3o3 

dont  elle  n'a  pu  contribuer  à  faire  naître  la  pense'e.  On  a 
seulement  ceci  à  dire  sur  les  griefs  possibles  de  Molière  con- 
tre Conty  avant  i66j,  que  ce  prince,  dès  i654,  avait  fait  la 
guerre  aux  gens  de  théâtre.  Dans  une  lettre  écrite  alors  de 
Lyon  à  son  confesseur,  l'abbé  de  Ciron,  et  datée  du  i5  mai 
1657  \  il  disait  :  «  Il  y  a  des  comédiens  ici  qui  portoient  mon 
nom  autrefois;  je  leur  ai  fait  dire  de  le  quitter,  et  vous 
croyez  bien  que  je  n'ai  eu  garde  de  les  aller  voir.  »  En  1662, 
il  chassait  une  troupe  comique  d'une  ville  de  sa  province  ^. 
Le  souvenir  de  l'ancienne  protection  devait  rendre  Molière 
plus  attentif  et  plus  sensible  aux  injures  de  ce  zèle  de  converti. 
On  douterait  encore  moins  que  ce  ressentiment  ait  été 
pour  quelque  chose  dans  l'inspiration  de  Tartuffe,  s'il  était 
prouvé  que  Molière  eût  cherché  son  type  d'hypocrite  parmi 
les  hommes  en  faveur  dans  la  maison  de  Conty.  C'était  une 
opinion  répandue  au  dix-septième  siècle  qu'en  écrivant  sa 
comédie,  il  avait  voulu  mettre  sur  le  théâtre  non  un  caractère 
général,  mais  une  personne  ;  et  celle  qu'on  désignait  le  plus 
communément  était  l'abbé  Roquette.  A  toutes  les  époques, 
la  malice  des  contemporains  s'amuse,  en  face  d'une  création 
satirique,  à  des  supj)osilions  qui  lui  donnent  en  pâture,  au 
lieu  d'une  abstraction,  moins  récréative,  quelqu'un  de  vivant. 
En  vain  Molière  avait-il  dit  que  «  si  quelque  chose  étoit  ca- 
pable de  le  dégoûter  de  faire  des  comédies,  c'étoit  les  ressem- 
blances qu'on  y  vouloit  toujours  trouver  ;  »  que  «  rien  ne  lui 
donnoit  du  déplaisir  comme  d'être  accusé  de  regarder  quel- 
qu'un dans  les  portraits  qu'il  faisoit  ;  »  que  «  son  dessein  étnit  de 
peindre  les  mœurs  sans  vouloir  toucher  aux  personnes  *  ;  » 
Tartuffe  devint  l'abbé  Roquette,  comme  bientôt  après,  et  cette 
fois  avec  moins  de  malignité,  Alceste  M.  de  Montausier.  On 
voit  par  des  lettres  de  Mme  de  Sévigné,  très-postérieures 
aux  premiers  temps  de  Tartuffe^  que  l'évêque  d'Autun  (Ro- 
quette l'était  devenu  en  1667)  demeura  toute  sa  vie  affublé  du 
personnage  de  comédie  auquel  on  avait  attaché  sa  ressemblance. 

1.  Elle  est  citée  dans  le  Port- Royal  de  Sainte-Beuve,  tome  V, 
p.  33. 

2.  Racine,  Lettre  à  Fitart^  du  25  juillet  1662,  tome  VI,  p.  497- 

3.  V Impromptu  de  Fersailles^  scène  iv,  tome  III,  p.  4i3. 


3o4  LE    TARTUFFE. 

Quand  elle  parle  de  lui,  \q  pauvre  homme  vient  sous  sa  plume*. 
Saint-Simon  dit  dans  ses  Mémoires  ^,  oii  il  l'appelle  grand 
béat  :  «  C'est  sur  lui  que  Molière  prit  son  Tartuffe,  et  per- 
sonne ne  s'y  méprit.  3> 

Il  n'est  pas  question  de  porter  ici  sur  l'abbé  Roquette  un 
jugement  qu'il  ne  nous  conviendrait  point  de  hasarder,  et  où 
l'erreur  et  l'injustice  pourraient  aisément  se  glisser.  M.  Pignot 
a  écrit,  pour  réhabiliter  sa  mémoire,  deux  volumes^  auxquels 
on  nous  paraît  en  droit  de  reprocher  des  préventions  trop 
favorables,  mais  qui  peuvent  contenir  mie  bonne  part  de  vé- 
rité. Il  semble  difficile  de  nier  que  dans  son  diocèse  l'évêque 
d'Autun  ait  fait  beaucoup  de  bien.  Mme  de  Sévigné  lui 
compte,  comme  un  beau  titre  à  l'estime,  d'avoir  eu  «  des  amis 
d'une  si  grande  conséquence,  et  qui  l'ont  si  longtemps  et  si  chè- 
rement aimé,  jj  Elle  le  trouvait  «  très-agréable,  et  son  esprit 
d'une  douceur  et  d'une  facilité  qui....  fait  comprendre  l'atta- 
chement qu'on  a  pour  lui  quand  on  est  dans  son  commerce*.  » 
Elle-même  cependant,  nous  l'avons  dit,  s'amusait  du  bruit 
public  qui  l'avait  tartuffié  ;  et  quant  à  ceux  qui  étant  dans  son 
commerce,  comme  le  cousin  de  Mme  de  Sévigné,  lui  étaient 
fort  attachés,  l'appelaient  leur  voisin  et  leur  pasteur,  ils  le 
louaient  souvent  dans  leurs  lettres,  mais  quelquefois  aussi  écri- 
vaient :  «  Il  faut  dire  la  vérité,  Monsieur  d'Autun  a  bien  con- 
duit sa  fortune,  et  la  fortune  l'a  bien  conduit  aussi  ;  il  a  eu 
l'amitié  et  la  confiance  de  beaucoup  de  gens  illustres  ;  il  a 
grand  honneur  à  la  réforme  de  son  diocèse  ;  il  conte  agréable- 
ment, il  fait  bonne  chère;  mais  il  n'est  point  naturel,  il  est 
faux  presque  partout ^  «C'est  bien  là  un  Tartuffe,  qui  n'est 
pas  sans  grand  mérite,  qui  a  beaucoup  de  monde  et  d'agré- 
ment, mais  enfin,  par  un  certain   côté,   un  Tartuffe.    Il  res- 

1.  Lettre  du  3  septembre  1677,  tome  V,  p.  807.  Voyez  une  autre 
allusion  dans  une  lettre  du  13  avril  1680,  tome  VI,  p.  353. 

2.  Tome  V,  p.  i33. 

3.  Un  Evêque  réformateur  sous  Louis  JCIF^  Gabriel  de  Roquette...^ 
par  M.  J. -Henri  Pignot,  2  volumes  in-8°,  1876. 

4.  Lettre  à  Bussy,  du  10  mars  1687,  tome  VIII  Aes  Lettres  de 
Mme  de  Sévigné^  p.  32. 

5.  Lettre  de  Bussy,  du  i3  mai  1689,  tome  IX  des  Lettres  de 
Mme  de  Sévigné^  p.  5o. 


NOTICE.  3o5 

semble  beaucoup  à  ce  Théophile  de  la  Bruyère  qui  «  a  voulu, 
veut  et  voudra  gouveruer  les  grands...,  qui  entre  dans  le 
secret  des  familles^.  3>  Aussi  toutes  les  clefs  du  livre  des  Ca- 
ractères nomment-elles  l'abbé  Roquette. 

Les  Mémoires  de  Lenet  et  ceux  de  l'ahbé  de  Choisj  font  de 
lui  un  portrait  qui  expliquerait  encore  mieux  qu'on  ait  prêté  à 
Molière  l'intention  de  l'avoir  voulu  peindre.  Lenet,  qui  le  repré- 
sente avec  «une  petite  mine  douce  et  dévote,  »  dit  qu«  'il  s'étoit 
introduit  dans  les  bonnes  grâces  de  la  princesse  [douairière  de 
Condé)  par  une  dévotion  affectée,  de  laquelle  il  masquoit  les 
desseins  que  son  ambition  lui  faisoit  naître.  Il  couvroit  du 
même  masque  les  intentions  que  la  tendresse  qu'il  avoit  pour 
quelques-unes  de  sa  cour  lui  faisoit  concevoir,  et  qu'on  a 
vue  depuis  éclater  avec  scandale^.  ■>:>  Nous  apercevons  là  plus 
d'une  Elmire,  et  Tartuffe  amoureux.  Choisy,  plus  directement 
encore,  témoigne  en  faveur  de  l'opinion  si  fort  accréditée  : 
ce  L'abbé  Roquette,  dlt-iP,  avoit  tous  les  caractères  que  l'au- 
teur du  Tartuffe  a  si  parfaitement  représentés  sur  le  modèle 
d'un  bomme  faux.  »  Puis,  après  avoir  conté  la  plaisante  lustoire 
d'une  mascarade  du  prince  de  Conty,  qui  donna  l'occasion  à 
l'abbé  de  Cosnac  de  faire  bonté  à  Roquette  de  sa  basse  flatte- 
rie, il  ajoute  :  «  Ce  fut  la  source  de  la  haine  que  Monsieur  d'Au- 
tun  et  lui  [Cosriac)  ont  depuis  conservée  l'un  pour  l'autre,  et  qui 
lit  faire  à  Guilleragues,  ami  de  l'abbé  de  Cosnac,  des  mémoi- 
res sur  lesquels  Molière  a  fait  depuis  la  comédie  du  faux  dé- 
vot''.» Ce  détail  de  notes  fournies  par  Guilleragues  à  Molière 
est  curieux.  On  n'a  rien  dit  sur  ce  sujet  d'aussi  positif.  Mais 
les  contes  souvent  affectent  de  préciser  ainsi. 

M.  Pignot  a  inséré  dans  son  tome  II,  p.   6io  et  suivantes, 

1.  La  Bruyère,  des  Grands^  tome  I,  p.  842,  §  i5.  Voyez  au  même 
volume,  Clefs  et  Commciila'ires^  p.  SSg  et  54o. 

2.  Collection  Michaud  et  Poujoulat,  tome  II  de  la  3«  série, 
p.   220. 

3.  Ibidem^  tome  VI  de  la  3°  série,  p.  625. 

4.  Ibidem^  p.  626.  —  L'auteur  de  la  Vie  de  Daniel  de  Cosnac^  qui 
probablement  est  le  même  Choisy,  s'exprime  en  des  termes  iden- 
tiques :  voyez  le  tome  II  des  Mémoires  de  Daniel  de  Cosnac^  p.  195 
et  196.  Cosnac  lui— même  dit  dans  ses  Mémoires^  tome  I,  p.  204, 
que  «  le  lâche  flatteur  »  fut  ce  jour-là,  non  pas  l'abbé  Roquette, 
mais  un  autre  familier  du  prince,  Esprit. 

MoLiÈKE.  IV  20 


3o6  LE   TARTUFFE. 

une  petite  pièce  trouvée  dans  les  manuscrits  de  la  Bibliothèque 
nationale  et  qui  est  évidemment  du  temps  même.  C'est  une 
Plainte  de  la  ville  d Autun  au  Roi  contre  son  évêque.  On  y 
lit  ce  passage  (p.  6ii)  : 

C'est  lui  qui  depuis  peu  aux  dames  de  la  cour 
Osoit  impunément  parler  de  son  amour; 
C'est  lui  qui  dans  Paris  a  servi  de  matière 
Et  qui  fut  le  sujet  des  scènes  de  Molière  ; 
C'est  lui  que,  d'un  faux  nom,  cet  admirable  auteur 
Appelle  dans  ses  vers  Tartuffe  ou  l'Imposteur  \ 
C'est  lui  qui  transporté  d'une  flamme  amoureuse, 
Reconnut  si  l'étoffe  étoit  fine  ou  moelleuse. 

Il  serait  puéril  de  chercher  dans  les  derniers  de  ces  mau- 
vais vers,  au  lieu  d'un  assez  plat  écho  de  la  fameuse  scène  de 
la  déclaration  de  Tartuffe,  une  preuve  que  l'on  connaissait 
quelque  scandaleuse  anecdote  toute  semblable  dans  la  vie  de 
l'abbé  Roquette.  INous  devons  faire  remarquer  à  cette  occa- 
sion qu'on  a  mal  interprété  quelques  lignes  d'inie  lettre  de 
J.-B.  Rousseau  à  Brosselle.  Rousseau,  s'y  souvenant  d'avoir 
entendu  dire  que  l'aventure  du  Tartuffe  s'était  passée  chez  la 
duchesse  de  Longueville,  on  en  a  conclu  que  l'abbé  Roquette, 
qui  «  fréquentait  beaucoup  cette  belle  et  galante  princesse,  y> 
pouvait  avoir  été  le  héros  de  l'aventure  ;  «  et  alors  la  duchesse 
y  aurait  joué  le  rôle  d'Elmire*.  »  La  lettre  de  Rousseau,  écrite 
devienne  le  24  décembre  1718^,  a  le  plus  clairement  du 
monde  un  tout  autre  sens.  Il  y  est  question  de  la  seconde  let- 
tre polémique  de  Racine  dans  sa  querelle  avec  Nicole.  Inédite 
encore,  Rousseau  l'avait  depuis  dix  ans  entre  les  mains,  et  la 
tenait  d'un  vieux  Port-Royaliste,  M.  de  Junquière*.  Voici  les 
propres  termes  de  la  lettre  :  «  Je  crois  avoir  oui  dire  à  M.  de 
Junquière  que  l'aventure  du  Tartuffe  se  passa  chez  la  duchesse 

I.  OEuvres  de  Molière^  édition  de  M.  Louis  Moland,  tome  IV, 
p.  376  et  377. — Voyez  aussi,  dans  la  Revue  française  de  iSSy^toiae 
XI,  Comment  Molière  ft  Tartuffe,  par  M.  Edouard  Fournier.  Le  pas- 
sage sur  l'abbé  Roquette  et  Mme  de  Longueville  est  à  la  page  167. 

3.  Voyez  à  la  page  272  de  la  seconde  partie  du  tome  I  (en  réa- 
lité tome  II)  des  Lettres  de  Rousseau  sur  différents  sujets ,  3  volumes 
in-i2,  Genève,  m  dcc  xlix. 

3.  Voyez  notre  tome  IV  des  OEuvres  de  Racine^  p.  268. 


NOTICE.  3o7 

de  Longueville,  mais  je  n'oserois  vous  l'assurer  positivement.  » 
Sans  hésitation  possible,  qui  n'entend  que  l'aventure  du  Tar- 
tuffe est  celle  de  la  lecture  interrompue  de  la  comédie,  telle 
que  Racine  l'a  racontée'  ?  N'accusons  donc  pas  l'abbé  Roquette 
d'avoir  porté  la  main  sur  l'habit  moelleux  d'une  grande  prin- 
cesse. Ce  n'est  pas  en  si  haut  heu  qu'un  homme  sachant  comme 
lui  son  monde  se  serait  permis  cette  petite  familiarité.  Non, 
Elmire  n'est  pas  Mme  de  Longueville,  pas  plus  qu'Orgon  n'est 
le  prince  de  Conty,  Mme  Pernelle  la  princesse  douairière  de 
Condé,  quoi  qu'on  en  ait  voulu  dire.  Ajoutons  que  Tartuffe 
n'est  pas  l'abbé  Roquette.  Il  est  seulement  très-possible  que 
celui-ci  ait  fourni  quelques  traits;  mais  il  n'en  fournit  pas 
tout  seul.  Molière  en  avait  pris  à  droite  et  à  gauche. 

On  devait  donc  s'attendre  qu'il  y  aurait  plus  d'une  clef  du 
Tartuffe  et  qu'on  nommerait,  comme  modèles  de  l'hypocrite  de 
cette  comédie,  d'auti'es  encore  que  l'abbé  Roquette.  Tallemant 
des  Réaux,  racontant  la  déclai-ation  d'un  certain  abbé  de  Pons 
à  Ninon  de  Lenclos,  oii  semblerait  développé  ce  vers  : 

Ah  !  pour  être  dévot,  je  n'en  suis  pas  moins  homme, 

dit  de  cet  abbé,  qu'il  appelle  un  grand  hypocrite  :  «  C'est  l'o- 
riginal de  Tartuffe^,  jj  On  trouve  chez  le  même  chroniqueur 
une  autre  historiette,  écrite  avant  la  pièce  de  Molière  (proba- 
blement en  165-),  et  qui  remet  tellement  en  mémoire  le  ca- 
ractère de  Tartuffe,  la  manière  dont  il  s'était  insinué  dans  la 
maison  de  gens  crédules,  et  l'aveuglement  d'Orgon,  qu'on 
se  demande  si  Molière  n'avait  pas  connu  les  hauts  faits  de 
l'homme  si  habile  à  se  mettre  bien  dans  l'esprit  du  mari  et 
de  la  femme,  et  à  s' impatroniser  de  l'un  et  de  l'autre.  Cette 
historiette  est  celle  de  Charpy%  sieur  de  Sainte-Croix,  lequel 
finit  par  obtenir  un  prieuré.  Ce  dévot  personnage  circonvient 
Mme  Hansse,  ancienne  femme  de  chambre  d'Anne  d'Autriche, 
et  veuve  d'un   apothicaire  de  cette  reine.   C'était,  on  le  de- 

1.  Voyez  ci-dessus,  p.  288. 

2.  Tome  VI  de  Tallemant  des  Réaux,  p.  12,  note  3.  Les  notes 
de  des  Réaux  ont  été  ajoutées  de  1660  à  1672  au  manuscrit  primi- 
tif, rédigé  pour  la  plus  grande  partie  en  lôSy  :  voyez  au  tome  I  de 
l'édition  de  M.  P.  Paris,  p.  xi. 

3.  Tome  VII,  p.  212-214. 


3o8  LE   TARTUFFE. 

vine,  une  dévote  elle-même  comme  Mme  Pernelle.  Mais,  dupe 
moins  obstinément,  elle  finit  par  ouvrir  les  yeux  sur  la  cour 
que  faisait  à  sa  fille  rh3pocrite  Charpy.  Elle  avertit  son  gendre, 
François  Patrocle,  écuyer  ordinaire  de  la  Reine  mère;  mais 
celui-ci  répond  «  que  c'étoient  des  railleries,  et  prend  Cliarpy 
pour  le  meilleur  ami  qu'il  ait  au  monde.  «  Molière  peut  bien 
avoir  noté  ce  trait;  et  il  n'est  pas  improbable  qu'Anne  d'Au- 
triche ,  informée  de  la  chronique  qui  courait  sur  des  gens  de 
sa  maison,  en  ait  reconnu  les  principaux  incidents,  sans  avoir 
envie  d'en  rire,  à  la  représentation  de  Versailles. 

Nous  ne  voulons  pas  épuiser  la  liste  des  contemporains  qui 
ont  été  cités  comme  ayant  posé  devant  le  peintre  de  Tartuffe. 
On  a  dû  souvent  s'y  tromper.  On  ne  peut  guère  douter  cepen- 
dant que  plus  d'un  trait  n'ait  été  copié,  de  mémoire  et  d'après 
nature,   sur   de  vivants  modèles. 

Si  Molière  s'était  plaint,  un  peu  avant,  dans  V Impromptu  de 
Versailles,  qu'on  lui  rendît  de  mauvais  offices  en  appliquant 
tous  ses  gestes  et  toutes  ses  paroles,  il  dut  alors  trouver  de 
])lus  grands  inconvénients  encore  à  ces  malices  du  public, 
justifiées  ou  non.  Les  clameurs  contre  lui  en  devinrent  certai- 
nement plus  vives,  les  obstacles,  qu'on  lui  suscitait,  plus  diffi- 
ciles à  surmonter  ;  et  nous  ne  pouvons  savoir  jusqu'où  allèrent 
les  suppositions  de  personnalités,  qui  soulevaient  contre  lui 
de  puissants  ennemis.  Charles  Perrault  peut-être  ne  pensait 
pas  seulement  à  l'abbé  Roquette,  lorsqu'il  écrivait*  :  «Cette 
pièce  [Tartuffe]  lui  fit  des  affaires,  parce  qu'on  en  faisoit  des 
applications  à  des  personnes  de  grande  considération.  5>  Il  est 
vi'ai  que,  n'oubliant  pas  le  plus  sérieux  des  griefs  allégués, 
il  ajoute  :  «  et  aussi  parce  qu'on  prétendit  que  la  vertu  et  le 
vice  en  cette  matière  se  prenant  aisément  l'un  pour  l'autre,  le 
ridicule  tomboit  presque  également  sur  tous  les  deux,  et  don- 
noit  lieu  de  se  moquer  des  personnes  de  piété  et  de  leurs  re- 
montrances. « 

Dans  le  récit  que  nous  avons  un  moment  interrompu  de  la 
lutte  de  Molière  contre  ces  colères  ou  ces  scrupules,  nous  ne 
l'avons  pas  laissé  tout  à  fait  au  bout  de  ses  peines.  A  côté  de 

I.  Les  Hommes  illustres  (1696),  à  l'article  :  Jean-Baptiste  Poque- 
LiN  DE  Molière,  tome  I,  p.  80. 


NOTICE.  3o9 

l'interdiction  des  représentations  publiques  (c'est  ce  qu'on  ap- 
pelait la  suppression  de  la  pièce) ,  prononce'e  aussitôt  après  les 
fêtes  de  Versailles,  et  depuis  lors  maintenue,  les  années  1664 
et  i665  nous  ont  montré  Louis  XIV  connivant  à  des  lectures 
faites  de  tous  côtés,  môme  à  des  représentations  particulières 
chez  les  princes,  et  donnant  d'autres  marques  peu  équivoques 
de  sa  bienveillance.  La  main  de  l'autorité  cependant  continuait 
de  peser  sur  Tartuffe.  La  reine  Christine  de  Suède,  qui  vou- 
lut le  fiùre  jouer  chez  elle,  à  Rome,  en  1666,  ne  put  obtenir 
l'agrément  ou  le  concours  du  gouvernement  français.  Cet  in- 
cident assez  curieux  dans  l'histoire  des  tribulations  de  cette 
comédie  nous  a  été  signalé  par  M.  de  Chantelauze.  On  y  voit 
un  pouvoir  quelque  peu  irrésolu ,  refuser  tout  au  moins  de 
s'entremettre  pour  contenter  à  Rome  une  fantaisie  qu'on  avait 
permise  à  Villers-Cotterets,  au  Raincy,  sans  qu'on  puisse  bien 
saisir  les  raisons  de  ces  conduites  différentes,  à  moins  qu'il 
n'ait  paru  plus  grave  de  favoriser  en  pays  étranger  ce  qui 
devait  sembler  une  contravention  aux  ordres  du  R^oi,  ou  que 
les  folies  de  Christine  ayant  beaucoup  déplu  en  France ,  on 
ne  se  souciât  d'avoir  aucune  complaisance  pour  elle. 

La  reine  de  Suède  établie  à  Rome,  en  1666,  dans  un  palais 
qu'Alexandre  VII  lui  avait  offert  pour  sa  résidence,  avait  voulu 
y  avoir  un  petit  théâtre,  où,  devant  une  assemblée  de  grands 
seigneurs,  de  dames  romaines,  de  prélats,  et  même  de  cardi- 
naux, on  représentait  les  meilleures  pièces  nouvelles  de  France 
ou  d'Italie.  Elle  souhaita  vivement  d'y  voir  paraître  Tartuffe, 
d'autant  plus  à  la  mode  que  tous  ne  pouvaient  se  donner,  en 
France,  le  régal  de  sa  représentation,  mais  seulement  de  rares 
privilégiés,  des  altesses.  Ce  n'était  pas  sa  dévotion,  plus  que 
douteuse,  de  convertie  au  cathohcisme  qui  pouvait  s'effarou- 
cher de  la  hardiesse  de  la  pièce.  Elle  fit  donc  écrire  par  son 
bibliothécaix'e,  d'Ahbert,  à  M.  de  Lionne,  secrétaire  d'État  des 
affaires  étrangères  en  France,  pour  qu'il  l'aidât  à  satisfaire  sa 
curiosité.  S'agissait-il  d'une  autorisation  du  Roi,  dont  il  semble 
qu'elle  se  serait  bien  passée,  ou  d'un  mot  à  dire  à  Molière, 
pour  qu'il  envoyât  une  copie  de  sa  pièce  ?  Quoi  qu'il  en  soit, 
M.  de  Lionne  adressa  cette  réponse  à  d'Alibert'  : 

I.  Archives  des  affaires  étrangères  :  Morne ^  1666,  tome  CLXXIV  ; 


3io  LE    TARTUFFE. 

Du  26^^  février  1666. 

Monsieur  , 

Ce  que  vous  me  mandez  de  la  part  de  la  Reine  de  Suède 
touchant  la  comédie  de  Tartufe,  que  Molière  avoit  commen- 
cée et  n'a  jamais  achevée^,  est  absolument  impossible,  et  non- 
seulement  hors  de  mon  pouvoir,  mais  de  celui  du  Roi  même, 
à  moins  qu'il  usât  de  grande  violence.  Car  Molière  ne 
voudroit  pas  hasarder  de  laisser  rendre  sa  pièce  publique, 
pour  ne  se  pas  priver  de  l'avantage  qu'il  se  peut  promettre 
et  qui  n'iroit  pas  à  moins  de  vingt  mille  écus  pour  toute  sa 
troupe,  si  jamais  il  obtenoit  la  permission  de  la  représenter. 
D'un  autre  côté,  le  Roi  ne  peut  pas  employer  son  autorité  à 
faire  voir  cette  pièce,  après  en  avoir  lui-même  ordonné  la  sup- 
pression avec  grand  éclat.  Je  m'estime  cependant  bien  mal- 
heureux de  n'avoir  pas  pu  procurer  cette  petite  satisfaction  à 
la  Reine,  et  j'espère  que  Sa  Majesté  me  fera  la  grâce  d'être 
persuadée  que  tout  ce  qu'elle  m'ordonnera,  quand  il  sera  en 
mon  pouvoir,  elle  sera  obéie  avec  ponctualité  et  chaleur,  »  etc. 

Sincères  ou  seulement  polis,  les  motifs  allégués  pour  le  refus 
sont  remarquables  :  d'abord  celui  du  grand  éclat  donné  à  une 
défense  que  le  ministre  tenait  à  représenter  comme  n'ayant  pas 
encore  fléchi  ;  puis  l'intérêt  même  de  Molière,  dont  apparem- 
ment la  pièce,  jouée  à  l'étranger,  risquait  dès  lors  d'y  être 
aussi  imprimée  :  de  telle  sorte  qu'un  jour  toutes  les  troupes  en 
France  auraient  pu  la  représenter.  Nous  sommes  frappé  surtout 
de  ceci  :  laisser  en  perspective,  comme  possible  plus  tard,  un 
ordre  du  Roi  qui  lèverait  l'interdiction,  c'était,  dans  une  pièce 
officielle,  la  preuve  que  le  Roi  ne  se  souciait  pas  de  passer 
pour  inébranlable  dans  sa  sévérité.  En  même  temps,  on  se  mon- 
trait bien  gracieux  pour  Molière  en  déclarant  tant  de  crainte 
de  lui  causer  un  dommage.  Il  était  clair  que  jamais  Tartuffe 
n'avait  été  dans  l'esprit  du  Roi  condamné  sans  appel. 

L'année  suivante  (1667),  la  cause  de  cette  comédie  parut 
un  moment  gagnée. 

et  Collection  Cliantelauze  :  Documents  inédits  sur  le  cardinal  de  Retz^ 
tome  XII. 

1.  Telle  est  l'orthographe  de  la  lettre  manuscrite. 

2.  M.  de  Lionne  était-il  si  mal  hiformé?  ou  feignait-il  de  l'être? 


NOTICE.  3ii 

«  Le  Roi,  dit  Brossette  ^  étoit  à  la  veille  de  partir  pour  la 
campagne  de  Flandres  en  1667.  Avant  ce  voyage,  Sa  IMajesté 
chargea  M.  de  Lamoignon,  premier  président,  de  l'administra- 
tion et  de  la  police  de  Paris  en  son  absence.  Le  Roi  étant  parti, 
Molière,  en  suite  de  la  permission  du  Roi,  fit  représenter  son 
Tartuffe  le  5^  août  1667,  et  le  promit  encore  pour  le  lendemain.  » 

M.  Bazin  n'a  pas  supposé  une  délégation  spéciale  de 
l'administration  de  la  police  faite  par  Louis  XIV  à  Guillaume 
de  Lamoignon.  «Le  Roi,  dit-il^,  étant  à  l'armée,  le  Chancelier 
avec  le  Conseil  à  Compiègne,  la  police  de  Paris  appartenait 
sans  conteste  au  Parlement.  5)  En  tout  cas,  les  pouvoirs  ni  du 
Parlement,  ni  de  son  chef  ne  pouvaient  aller  jusqu'à  mécon- 
naître un  ordre  formel  du  souverain,  jusqu'à  révoquer  une 
permission  accordée  par  lui,  si  elle  était  authentique  et  bien  en 
règle.  Cette  permission  cependant  est  attestée  par  MoHère, 
dans  son  second  Placet  au  Roi,  écrit  après  la  nouvelle  tempête 

qui  tomba  sur  sa  comédie.  Il  y  dit  :  «  Votre  Majesté  avoit 

eu  la  bonté   de   m'en  permettre    la   représentation,    et je 

n'avois  pas  cru  qu'il  fût  besoin  de  demander  cette  permission 
à  d'autres,  puisqu'il  n'y  avoit  qu'Elle  seule  qui  me  l'eût  défen- 
due^. »  Sous  quelle  forme,  en  quels  termes,  à  quel  moment 
l'autorisation  avait-elle  été  donnée  ?  Le  Roi  avait  quitté  Saint- 
Germain,  pour  aller  se  mettre  à  la  tête  de  l'armée,  le  16  mai  de 
cette  année.  Comme  une  permission  écrite,  qui  serait  venue  de 
Flandre  est  trop  invraisemblable,  il  ne  faut  plus  songer  qu'à 
des  paroles  encourageantes  dites  avant  son  départ,  et  qui  ne 
durent  pas  être  un  engagement  aussi  positif  que  Molière  veut 
paraître  l'avoir  compris.  L'auteur  de  Tartuffe  était  fort  ma- 
lade quand  le  Roi  alla  en  Flandre.  On  le  voit,  dans  les  mois 
qui  précédèrent,  éloigné  de  la  scène,  et  Robinet  disait  à  la 
date  du  17  avril  : 

Le  bruit  a  couru  que  Molière 

Se  trouvoit  à  Vextréniité 

Et  proche  d'entrer  dans  la  bière. 

1.  F°  90  r°  de  la  note  déjà  cite'e  (ci-dessus,  p.  278,  290,  291, 
295);  la  suite  en  est  donnée  ci-après,  p.  3i4,  3i5,  et  p.  3i7-3i9. 

2.  Notes  historiques  sur  la  vie  de  Molière^  p.   146. 

3.  Voyez  ci-après,  p.  393. 


3i2  LE  TARTUFFE. 

Il  se  peut  que  Louis  XIV  lui  ait  fait  parvenir,  dans  le  temps 
de  cette  maladie,  quelque  promesse  consolante,  à  moins  que 
l'assurance  verbale  de  plus  favorables  dispositions  ne  lui  ait 
été  donnée  plus  tôt  et  lorsqu'il  pouvait  encore  se  présenter  à 
la  cour.  Molière  ne  put  remonter  sur  le  théâtre  que  le  lo  juin*, 
et  cela  suffit  à  expliquer  qu'il  n'ait  pas  été  plus  prompt  à  pro- 
fiter du  bon  vent  qui  avait  soufflé.  Les  soins  à  donner  aux  répé- 
titions de  la  pièce  ne  lui  auront  pas  permis  d'être  prêt  avant 
les  premiers  jours  du  mois  d'août.  Ce  fut  trop  tard  ou  trop  tôt. 
Le  Roi  n'était  plus  là.  Il  fut  regrettable  de  n'avoir  pas  at- 
tendu jusqu'à  son  retour  de  l'armée.  Le  premier  président 
ou  crut  pouvoir  ignorer  une  permission  qu'il  est  difficile  de 
supposer  avoir  été  expresse,  ou  pensa  qu'il  aurait  fallu  savoir 
si  les  conditions  de  changements,  d'adoucissements ,  sans  doute 
exigés  et  promis,  avaient  été  fidèlement  remplies.  On  comprend 
si  peu  un  simple  pouvoir  de  police,  même  lorsque  de  si  puis- 
santes influences  le  soutenaient,  faisant  échec  à  la  volonté  du 
prince  absolu,  qu'il  faut  bien  tâcher  de  se  rendre  compte  d'un 
fait  très-étrange.  Il  est  manifeste  que  le  Roi  avait  demandé 
qu'on  ne  jouât  pas  la  pièce  tout  à  fait  telle  qu'elle  avait  été 
défendue.  Faire  disparaître  le  nom  de  Tartuffe,  qui  avait  fait 
tant  de  bruit,  et  sous  lequel  s'était  répandu  le  scandale,  c'était 
déjà  avoir  l'air  de  donner  une  comédie  différente  de  la  comédie 
supprimée.  Le  titre  devint  l' Imposteur^  et  cet  imposteur  s'ap- 
pela M.  Panulphe.  Nous  avouons  que  la  concession  pourrait 
paraître  peu  sérieuse  ;  elle  dut  pourtant  coûter  à  l'auteur. 
Ce  nom  de  Tartuffe,  bien  trouvé  et  expressif^,  avait  fait  for- 
tune, et  lorsqu'une  création  a  pris,  depuis  trois  ans,  dans  l'ima- 
gination des  hommes  une  existence  si  bien  distinguée  par  son 

1.  Voyez  la  lettre  de  Robinet,  du  ii  juin  1667,  publiée  le  12. 

2.  Sainte-Beuve  a  fait  ingénieusement  remarquer  {^Port-Royal ^ 
tome  III,  p.  288,  à  la  note)  que  «  Tartuffe,  Onuphre,  Panulphe  {le 
nouveau  nom  lui-même  n  était  donc  pas  mal  imagine),  ou  encore 
Montufar  chez  Scarron,  tous  ces  noms  nous  présentent  la  même 
idée  dans  une  onomatopée  confuse,  quelque  chose  en  dessous  et  de 
fourré.  »  En  outre,  Tartuffe,  par  son  étymologie,  définissait  bien 
un  trompeur.  Dans  notre  vieille  langue,  truffe  ou  truffle  signifiait 
«  tromperie  »  ;  truffer,  «  tromper  » .  Le  nom  de  mets  truffe  avait 
aussi  autrefois  la  forme  tartufle  (en  italien,  tartufo). 


NOTICE.  3i3 

appellation,  il  semble  que  la  débaptiser,  ce  soit  lui  ôtex' 
quelque  chose  de  sa  vie.  Il  y  eut  cependant  des  corrections 
plus  essentielles.  Molière  nous  apprend'  qu'il  avait  mis  «  en 
plusieurs  endroits  des  adoucissements,  »  et  retranché  avec  soin 
tout  ce  qu'il  avait  jugé  «  capable  de  fournir  l'ombre  d'un  pré- 
texte aux  célèbres  originaux  du  portrait  ;  n  et  aussi  qu'il 
avait  déguisé  le  personnage  sous  l'ajustement,  qu'il  décrit,  d'un 
homme  du  monde.  En  quoi  les  autres  adoucissements  consis- 
taient-ils ?  C'est  ce  qui  nous  échappe,  toute  comparaison  nous 
manquant  malheureusement  entre  le  texte  de  1664,  sur  lequel 
on  n'a  pas  de  renseignements,  et  celui  de  1667,  dont  nous 
pouvons,  on  le  verra  bientôt,  nous  faire  quelque  idée.  Si  les 
modifications  telles  quelles  faites  à  l'œuvre  primitive  étaient 
de  nature  à  contenter  le  Roi,  le  magistrat  chargé  pour  le  mo- 
ment de  la  censure  du  théâtre,  le  pouvait-il  savoir?  Nous 
n'avons  sur  la  représentation  du  5  août  1667  que  peu  de  témoi- 
gnages :  celui  de  la  Grange,  qui  a  seulement  consigné  dans 
son  registre  le  fait  et  le  chiffre  de  la  recette  ;  celui  de  la 
gazette  riraée  de  Robinet,  qui,  dans  ses  mauvais  vers,  n'est 
nullement  circonstancié  ;  celui  enfin  de  l'auteur  inconnu  de  la 
Lettre  sur  la  comédie  de  f  Imposteur,  écrite  le  20  août,  quinze 
jours  après  qu'il  avait  assisté  à  ce  fameux  spectacle.  C'est 
de  celui-ci  que  nous  devons  surtout  nous  applaudir  de  n'avoir 
pas  été  privés  :  non  qu'il  nous  apprenne  rien  sur  la  physio- 
nomie de  la  représentation,  le  jeu  des  comédiens,  l'impression 
des  spectateurs  ;  mais,  par  une  analyse  détaillée  de  la  comédie, 
il  nous  permet  d'entrevoir  en  quoi  elle  différait  de  celle  que 
nous  avons  sous  sa  forme  définitive. 

Voici  la  courte  mention  du  Registre  de  la  Grange  : 

Vendredi  5«  [août  1667].  —  Tartuffe,  1890^* 

Part i38^   los. 

Robinet,  écrivant  le  5  même  au  soir,  ou  le  lendemain^  sa- 
medi 6,  la  lettre  en  vers  dont  nous  avons  eu  déjà  l'occasion 

1.  Dans  le  second  Placet  :  voyez  ci-après,  p.  392, 

2,  La  lettre  est  datée,  à  la  fin,  du  4 ',  mais  la  gazette  en  vers 
a  la  date  ordinaire  du  samedi.  Ce  qui  concerne  le  Tartuffe  doit  avoir 
été  inséré  au  dernier  moment,  avant  la  mise  sous  presse. 


3i4  LE   TARTUFFE. 

de  parler,  rappelle  d'abord  à  Madame  le  souvenir  de  la  der- 
nière fois  qu'elle  avait  entendu  V Imposteur^  puis,  charmé  de  la 
représentation  publique  à  laquelle  il  vient  d'assister,  il  dit  : 

Tout  viendra  l'écouter. 


Dès  hier,  en  foule  on  le  vit. 
Et  je  crois  que  longtemps  on  le  verra  de  même  • 
On  se  fait  étouffer  pour  ouïr  ce  qu'il  dit, 
Et  l'on  le  paye  mieux  qu'un  prêcheur  de  carême. 

11  avait  tort  de  croire  que  la  pièce  ressuscitée  allait  fournir 
une  longue  carrière.  L'encre  de  sa  lettre  n'était  peut-être  pas 
encore  séchée,  qu'il  pouvait  apprendre  l'ordre  donné,  au  nom 
du  Parlement,  de  faire  rentrer  Panulphe,  tout  comme  feu  Tar- 
tuffe, dans  le  silence.  Le  premier  président  aimait  beaucoup 
les  lettres  et  les  gens  de  lettres;  mais  ayant  toute  l'austérité  du 
jansénisme  parlementaire,  et  quoique  un  jour,  sans  songer  à 
mal,  il  ait  donné  à  Boileau  le  sujet  du  Lutrin,  il  n'entendait 
pas  raillerie  sur  ce  qui  touchait  à  la  religion.  Il  vit  un  scan- 
dale où  le  Roi  avait  espéré  qu'il  n'y  en  aurait  pas  ;  et  sa  sévé- 
rité, qui  ne  fut  pas  désavouée,  l'arrêta  sur-le-champ.  «  Le  len- 
demain ô**,  dit  la  Grange  dans  son  registre ,  un  huissier  de  la 
cour  du  Parlement  est  venu,  de  la  part  du  premier  président, 
M.  de  Lamoignon,  défendre  la  pièce.  »  Brossette  donne  des 
détails  un  peu  différents*  :  «  Le  Roi  étant  parti,  Molière,  en 
suite  de  la  permission  du  Roi,  fit  représenter  son  Tartuffe 
le  5*  août  1667,  et  le  promit  encore  poiu^  le  lendemain^.  Mais 
Monsieur  le  premier  président  la  [sic)  défendit  le  même  jour. 
Il  fit  même  fermer  et  garder  la  porte  de  la  Comédie,  quoique 
la  salle  fût  dans  le  Palais- RoyaP.  »  Le  même  jour  semble  bien 

1.  Dans  le  passage  déjà  cité  ci-dessus,  p.  3ii,  et  à  la  suite. 

2.  «  Qui  étolt  le  6.  août  1667,  »  lit-on  encore  sous  une  rature. 

3.  Cette  rédaction,  dans  laquelle  il  n'y  a  peut-être  d'erreur  que 
dans  les  mots  «  pour  le  lendemain  »  et  «  le  même  jour  »,  semble 
bien  la  rédaction  définitive  du  manuscrit  -,  mais  Brossette  hésitant 
en  avait  essayé  deux  autres ,  qu'on  peut  rétablir  ainsi.  Première  : 
«  Le  Roi  étant  pnrti,  Molière,  en  suite  de  la  permission  du  Roi, 
fit  afficher  le.  Tartuffe  pour  un  certain  jour.  Ce  jour  étant  venu, 
Monsieur  le  premier  président  envoya  le  guet  déchirer  les  affiches 


NOTICE.  3i5 

signifier  celui  de  la  représentation  ;  mais  il  ne  pourrait  y 
avoir  exactitude  que  s'il  fallait  rapporter  ces  mots  au  lende- 
main. La  Grange  ne  laisse  aucun  doute  à  ce  sujet.  La  dé- 
fense ne  fut  signifiée  que  le  samedi  6,  jour  pour  lequel  on 
n'avait  pu  faire  l'annonce  dont  parle  Brossette,  puisqu'on 
n'avait  pas  coutume  de  jouer  le  samedi.  La  seconde  repré- 
sentation devait  avoir  lieu  le  dimanche;  ce  serait  donc 
seulement  le  dimanche  qu'on  aurait  fermé  et  fait  garder  la 
salle.  Nous  croirions  plutô't  que  l'ordre  apporté  par  l'huis- 
sier avait  suffi.  On  dira  que  Molière  put  bien  se  préparer  à 
passer  outre,  se  croyant  fort  de  la  volonté  du  Roi.  Le  fait 
serait  notable;  mais  nous  craignons  toujours  chez  Brossette 
quelque  infidélité  de  mémoire  lorsqu'il  mit  par  écrit  l'entretien 
de  Boileau. 

La  suite  de  sa  note  *  a  un  caractère  de  vérité  qui  ne  laisse  pas 
les  mêmes  doutes  et  semble  éloigner  tout  soupçon  d'inexacti- 
tude, tant  les  souvenirs  sont  précisés  :  «  Molière  porta  ses 
plaintes  à  Madame,  qui  voulut  faire  savoir  à  Monsieur  le  pre- 
mier président  les  intentions  du  Roi.  M.  Delavau,  l'un  des 
officiers  de  Madame  (il  a  été  depuis  abbé  et  l'un  des  quarante 
de  l'Académie  françoise^),  s'offrit  d'aller  parler  à  Monsieur 
le  premier  président  de  la  part  de  Son  Altesse  Royale. 
Madame  le  chargea  d'y  aller  ;  mais  il  gâta  tout,  et  compromit 
Madame  avec  M.  de  Lamoignon,  qui  se  contenta  de  dire  à 
M.  Delavau  qu'il  savoit  bien  ce  qu'il  avoit  à  faire,  et  qu'il 
auroit  l'honneur  de  voir  Madame.  Monsieur  le  premier  prési- 
dent lui  fit  en  effet  une  visite  trois  ou  quatre  jours  après  ;  mais 

de  la  Comédie,  et  fit  fermer  la  porte  de  la  Comédie,  quoique  la 
salle  fût  dans  le  Palais-Royal.  »  Seconde  :  «  Le  Roi  étant  jDarti, 
Molière,  en  suite  de  la  permission  du  Roi,  fit  représenter  son  Tar- 
tuffe le  5.  août  1667,  et  le  promit  encore  pour  le  lendemain.  Cette 
pièce  fut  affichée,  mais  Monsieur  le  premier  Président  la  défendit 
le  même  jour.  Il  fit  même,  etc.  »  Les  affiches  déchirées,  la  porte 
fermée  et  gardée  sont  de  curieux  détails,  dont  nous  ne  trouvons 
pas  ici  l'attestation  suffisante,  mais  qu'il  ne  faut  pas,  d'une  manière 
absolue,  déclarer  faux  et  invraisemblables. 

1.  Même  folio  90  r". 

2,  Au-dessus  de  ces  derniers  mots,  Brossette  a  répété  :  «  Louis 
de  Lavau.  » 


3x6  LE   TARTUFFE. 

cette  princesse  ne  trouva  pas  à.  propos  de  lui  parler  du  Tar- 
tuffe :  de  sorte  qu'il  n'en  fut   fait  aucune  mention,  j) 

Quelque  espérance  que  Molière  ait  mise  dans  l'interventioii 
de  Madame,  depuis  longtemps  protectrice  de  sa  pièce,  il  eût 
été  étrange  qu'il  se  fût  borné  à  demander  son  appui  :  c'était 
devant  le  R.oi  même  qu'il  devait  sans  retard  en  appeler  de  la 
rigueur  du  premier  président.  Celui-ci  n'avait  à  défendre  les 
représentations  que  «  jusques  à  nouvel  ordre  de  Sa  Majesté,  >> 
comme  les  éditeurs  de  1682  ont  évidemment  eu  raison  de  le 
dire*.  Molière  se  hâta  donc  d'envoyer  en  Flandre,  ainsi  que 
le  titre  de  ce  placet  l'explique,  deux  des  comédiens  de  sa 
troupe,  porteurs  de  son  second  placet.  Ils  partirent  dès  le 
troisième  jour  après  la  suspension  de  la  comédie,  c'est-à- 
dire  le  lundi  8  août. 

Le  fait  est  consigné  dans  le  Registre  de  la  Grange  : 
«  Le  8%  le  S""  de  la  Torillière  et  moi,  de  la  Grange,  sommes 
partis  de  Paris  en  poste,  pour  aller  trouver  le  Roi  au  sujet  de 
ladite  défense.  Sa  Majesté  étoit  au  siège  de  l'Isle  en  Flandre, 
où  nous  fûmes  très-bien  reçus.  Monsieur  nous  protégea  à  son 
ordinaire,  et  Sa  Majesté  nous  fit  dire  qu'à  son  retour  à  Paris, 
il  feroit  examiner  la  pièce  de  Tartuffe^  et  que  nous  la  joue- 
rions. Après  quoi,  nous  sommes  revenus.  Le  voyage  a  coûté 
1000  livres  à  laTi'oupe^.  >> 

Le  placet  que  ces  deux  envoyés  présentèrent  était  fier  dans 
ses  plaintes  respectueuses  et  ne  cachait  pas  l'indignation  d'un 
cœur  ulcéré.  Les  intrigues  des  hypocrites  y  étaient  dénoncées 
plus  vivement  que  jamais.  Molière  osait  beaucoup,  en  homme 
confiant  dans  la  protection  du  Roi,  lorsqu'il  disait  que  tout 
Paris  s'était  scandalisé,  non  de  la  comédie,  mais  de  la  défense 
qu'on  en  avait  faite.  Il  ne  craignait  pas  d'entrer  par  ces  pa- 
roles et  par  les  suivantes  en  lutte  avec  le  premier  président, 
tout  en  rendant  hommage  à  son  caractère  et  à  sa  véritable 
piété  :  «  On  s'est  étonné  que  des  personnes  d'une  probité  si 
connue  aient  eu  une  si  grande  déférence  pour  des  gens  qui  de- 

I.  Voyez  ci-dessus,  p.  270. 

a.  «  La  Troupe,  ajoute  encore  la  Grange,  n'a  point  joué  pen- 
dant notre  voyage,  et  nous  avons  recommencé  le  aS»  de  septembre, 
le  dimanche,  par  le  Misantluope.  [Reçu]  789*'  5^^.  » 


NOTICE.  3i7 

vroient  être  l'horreur  de  tout  le  monde.  »  Persuadé  qu'il  fal- 
lait frapper  un  grand  coup  en  inquiétant  le  Roi  sur  des  plaisirs 
qu'il  aimait  beaucoup,  il  se  déclarait  prêt  à  biiser  sa  plume  : 
«  Il  est  très-assuré,  Sire,  qu'il  ne  faut  plus  que  je  songe  à  faire 
de  comédie,  si  les  tartuffes  ont  l'avantage.  »  On  voudrait  con- 
naître la  réponse  textuelle  du  Roi.  La  façon  dont  la  Grange  l'a 
résumée,  en  l'interprétant  peut-être  un  peu  librement  dans  le 
sens  d'une  entière  satisfaction  donnée  à  Molière,  laisse  voir 
que  Louis  XIV  maintint  provisoirement  l'interdiction  pro- 
noncée par  Lamoignon,  et  promit,  à  son  retour,  un  nouvel 
examen,  devant  porter,  nous  le  présumons,  sur  les  change- 
ments faits  à  la  pièce.  Ajouta-t-il  expressément  :  «  Vous  la 
jouerez  «  ?  Nous  croyons  qu'il  ne  put  donner  qu'une  espé- 
rance ;  car  une  promesse  formelle  eût  été  sans  doute  plus  tôt 
réalisée. 

Nous  venons  de  voir  que  l'illustre  comédien  n'avait  pas 
courbé  la  tête  devant  la  puissance  du  premier  président. 
Mais  il  est  absurde  de  croire  qu'il  ait  jamais  pu  l'insul- 
ter. On  comprend  à  peine  comment  il  a  pu  se  former  de 
bonne  heure  une  ridicule  légende,  imaginée  d'après  l'anec- 
dote de  la  comédie  du  Juge,  jouée  à  Madrid,  et  défendue  par 
l'alcade*.  Molière  avait  trop  de  sagesse  et  trop  de  bon  goût 
pour  se  permettre  la  bouffonnerie  qu'on  lui  a  imputée  ;  et 
d'ailleurs  la  fausseté  de  l'imputation  est  démontrée,  non-seu- 
lement par  le  témoignage  formel  de  Boileau  que  cite  Bros- 
sette,  mais  surtout  par  le  récit  que  fait  celui-ci  de  l'entretien 
de  Mohère  avec  Lamoignon,  enti^etien  qui  serait  devenu  im- 
possible après  un  tel  outrage.  Cette  partie  de  la  note  de  Bros- 
sette  est  une  des  plus  intéressantes  ;  et,  comme  il  y  fait  parler 
Boileau  en  langage  direct,  il  paraît  bien  qu'il  avait  cette  fois 
recueilli,  sur  le  moment,  ses  paroles  mêmes.  Laissons  parler 
Brossette  ^  : 

«  J'ai  demandé  à  M.  Despréaux  s'il  étoit  vrai,  comme  on 
le  disoit,   que  Molière ,  voyant  les   défenses  de  Monsieur  le 

1.  Cette  anecdote  est  racontée  dans  le  Mênaglana,  p.  3o8  de  la 
i'^  édition  du  tome  II  (1694),  et  dans  l'édition  de  I7i5,  tome  IV, 
p.  173  et  174. 

2,  Fos  go  y°  et  91  r°  de  l'autographe,  p.  564  ^^  ^65  du  vo- 
lume de  M.  Laverdet. 


3i8  LE   TARTUFFE. 

premier  pre'sident,  avoit  dit  dans  le  compliment  qu'il  ût  au  pu- 
blic qui  étoit  venu  pour  voir  sa  pièce  :  «  Messieurs,  nous 
«  aurions  eu  l'honneur  de  vous  donner  une  représentation  de 
«  la  comédie  du  Tartuffe  sans  les  défenses  qui  nous  ont  été 
«  faites;  mais  Monsieur  le  premier  président  ne  veut  pas 
«  qu'on  le  joue.  »  (L'équivoque,  dit  Brossette  dans  une  note 
marginale,  est  dans  ce  mot  le,  qui  se  peut  rapporter  à  Mon- 
sieur le  premier  président  aussi  bien  qu'au  Tartuffe.) 

«  M.  Despréaux  m'a  dit  que  cela  n'étoit  point  véritable,  et 
qu'il  savoit  le  contraire  par  lui-même  ;  et  voici  ce  qu'il  m'a 
raconté  :  «  Toutes  choses  seroient  demeurées  dans  l'état  que 
«  je  viens  de  vous  dire,  si  Molière  n'avoit  pas  eu  une  forte  en- 
ce  vie  de  jouer  sa  pièce.  Il  me  pria,  m'a  dit  M.  Despréaux, 
«  d'en  parler  à  Monsieur  le  premier  président.  Je  lui  con- 
«  seillai  de  lui  en  parler  lui-même,  et  je  m'offris  de  le  pré- 
ce  senter.  Un  matin,  nous  allâmes  trouver  M.  de  Lamoignon,  à 
ce  qui  Molière  expliqua  le  sujet  de  sa  visite.  Monsieur  le  pre- 
cc  mier  président  lui  répondit  en  ces  termes  :  Monsieur,  je 
fais  beaucoup  de  cas  de  votre  mérite  :  je  sais  que  vous  êtes 
non-seulement  un  acteur  excellent,  mais  encore  un  très-habile 
homme  qui  faites  honneur  à  votre  profession  et  à  la  France  '. 
Cependant  avec  toute  la  bonne  volonté  que  j'ai  pour  vous,  je 
ne  saurais  vous  permettre  de  jouer  votre  comédie.  Je  suis  per- 
suadé quelle  est  fort  belle  et  fort  instructive  ;  mais  il  ne  con- 
vient pas  h  des  comédiens  d'instruire  les  hommes  sur  les  ma- 
tières de  la  morale  chrétienne  et  de  la  religion  :  ce  n'est  pas 
au  théâtre  à  se  mêler  de  prêcher  l' Evangile .  Quand  le  Roi  sera 
de  retour,  il  vous  permettra,  s'il  le  trouve  à  propos,  de  repré- 
senter le  Tartuffe;  mais  pour  moi,  je  croirais  abuser  de  l'autorité 
que  le  Roi  ni  a  fait  l' honneur  de  me  confier  pendant  son  absence^ 
si  je  vous  accordais  la  permission  que  vous  me  demandez. 

ce  JMolière,  qui  ne  s'attendoit  pas  à  ce  discours,  demeura  en- 
ce  tièrement  déconcerté,  de  sorte  qu'il  lui  fut  impossible  de  ré- 
ce  pondre  à  Monsieur  le  premier  président.  Il  essaya  pourtant 
ce  de  prouver  à  ce  magistrat  que  sa  comédie  étoit  très-inno- 
ce  cente,  et  qu'il  l'avoit  traitée  avec  toutes  les  précautions  que 

I.  La  France.^  dans  le  manuscrit,  est  écrit  au-dessus  de  votre 
pays,  qui  n'a  pas  été  effacé. 


NOTICE.  3i9 

«  demandoit  la  délicatesse  de  la  matière  *  ;  mais ,  quelques 
«  efforts  que  pût  faire  Molière,  il  ne  fit  que  be'gayer  et  ne  put 
«  point  surmonter  le  trouble  oii  l'avoit  jeté  Monsieur  le  pre- 
«  mier  président.  Ce  sage  magistrat,  l'ayant  écouté  quelques 
«  moments,  lui  fit  entendre,  par  un  refus  gracieux,  qu'il  ne 
«  vouloit  pas  révoquer  les  ordres  qu'il  avoit  donnés,  et  le 
«  quitta  en  lui  disant  :  Monsieur,  vous  voyez  qu'il  est  près  de 
«  midi  :  je  manquerais  la  messe  si  je  rri arrêtais  plus  long- 
«  temps.  Molière  se  retira,  peu  satisfait  de  lui-même,  sans 
«  se  plaindre  pourtant  de  M.  de  Lamoignon,  car  il  se  rendit 
«  justice.  Mais  toute  la  mauvaise  humeur  de  Molière  retomba 
«  sur  M.  l'Archevêque  (de  Péréfixe),  qu'il  regardoit  comme 
«  le  chef  de  la  cabale  des  dévots  qui  lui  étoit  contraire,  j) 
On  a  remarqué  la  ressemblance  singulière,  et  qu'on  a  d'abord 
peine  à  croire  fortuite,  entre  cette  conclusion  de  l'entretien  : 
«  Monsieur,  vous  voyez  qu'il  est  près  de  midi, ....  »,  et  la  ma- 
nière dont  Tartuffe,  à  la  fin  de  la  scène  r^  de  l'acte  IV,  échappe 
aux  instances  de  Cléante  : 

....  Il  est,  Monsieur,  trois  heures  et  demie  : 
Certain  devoir  pieux  me  demande  là-haut, 
Et  vous  m'excuserez  de  vous  quitter  sitôt. 

Cependant  il  est  certain  que  Molière  n'a  pas  ajouté  ces  vers, 
avec  malice  et  par  représailles,  après  1667;  ils  y  étaient  à 
cette  date  :  la  Lettre  sur  la  comédie  de  t Imposteur  les  cite. 
On  ne  saurait,  d'autre  part,  supposer  que  M.  de  Lamoignon  se 
soit  volontairement  approprié  les  paroles  mêmes  de  Panulphe 
pour  faire  sentir  à  Molière  que  cette  manière  d'en  iinir  avec 
les  raisonneurs  n'était  pas  si  mauvaise,  et  qu'il  y  avait  grand  in- 
convénient à  mettre  dans  la  bouche  d'un  hypocrite  une  excuse 
très-légitime,  dont  peut  très-naturellement  se  servir  un  vrai 
chrétien.  La  forme  de  la  leçon  n'aurait  pas  été  heureuse,  et 
sans  doute  Lamoignon  n'avait  pas  envie  de  se  donner  ime  res- 
semblance peu  agréable.  Simple  rencontre  donc,  si  Boileau  n'a 
point,  par  une  spirituelle  réminiscence,  arrangé  la  scène.  A 

I.  De  la  matière  est  au-dessus  des  mots  :  du  sujet,  non  effacés; 
et,  un  peu  plus  loin,  surmonter^  qui  paraît  avoir  été  écrit  plus  ré- 
cemment que  calmer,  est  au-dessous  de  ce  dernier  mot. 


320  LE   TARTUFFE. 

supposer  que  le  premier  président  ait  réellement  congédié  Mo- 
lière avec  de  telles  paroles,  Molière  dut  en  bien  rire,  et  penser 
que  le  respectable  magistrat,  en  se  donnant  si  malencontreuse- 
ment un  air  de  parenté  avec  l'hypocrite  de  la  comédie,  se  fai- 
sait injustice  ;  car  nous  n'admettons  nullement  que  Guillaume 
de  Lamoignon  fût,  comme  on  l'a  dit  *,  tartuffe  lui-même 
«  jusqu'au  bout  des  ongles.  «  Ses  contemporains  ne  le  ju- 
geaient pas  ainsi.  Il  pensait  très-sincèrement  que  rh3'pocrisie 
dont  le  comédien  s'était  occupé,  étant  l'hypocrisie  religieuse, 
à  l'Eglise  seule  appartenait  le  droit  de  censurer  un  vice 
qui  avait  rapport  à  sa  morale  et  à  ses  pratiques.  Un  prêtre 
illustre,  un  grand  orateur,  qui  n'était  pas  suspect  non  plus  de 
fausse  dévotion,  Bourdaloue,  fut  du  même  avis.  Dans  son  ser- 
mon sur  l' Hypocrisie"^,  où  il  a  été  si  sévère  pour  la  comédie 
de  Tartuffe^  une  de  ces  «  damnables  inventions  pour  humilier 
les  gens  de  bien,  pour  les  rendre  tous  suspects,»  il  n'a  pas  man- 
qué de  dire  que  «  des  esprits  profanes,  et  bien  éloignés  de  vou- 
loir entrer  dans  les  intérêts  de  Dieu,  »  avaient,  en  flétrissant 
les  hypocrites,  touché  à  «  ce  qui  n'est  pas  de  leur  ressort.  » 
Il  n'est  pas  étonnant  de  rencontrer  la  même  objection,  qui  pa- 
raissait si  grave  au  premier  président,  répétée  plus  tard  par 
Adrien  Baillet  ^ ,  devenu  bibliothécaire  de  l'avocat  général 
Chrétien  -  François  ,  fds  de  Guillaume  de  Lamoi^r^on.  Dans 
la  véhémente  diatribe  que  Baillet  a  écrite  contre  le  grand 
poëte,  et  où  il  commence  par  le  nommer  «  un  des  plus  dan- 
gereux ennemis  que  le  siècle  ou  le  monde  ait  suscité  à  l'Eglise 
de  Jésus-Christ,  »  on  lit  ce  passage  :  «  Ceux  qui  souhaiteront 
voir  la  plus  scandaleuse  ou  du  moins  la  plus  hardie  [de  ses 
pièces],  pourront  jeter  les  yeux  sur/e  Tartuffe,  où  il  a  prétendu 

1.  M.  Louis  Lacour,  p.  53,  à  la  note. 

2.  Poui  le  7«  dimanche  après  la  Pentecôte,  i^^  partie.  On  n'a  pas 
encore  pu  savoir  en  quelle  année  et  dans  quelle  chaire  il  fut  pro- 
noncé. Bourdaloue  prêcha  ])our  la  première  fois  à  Paris,  dans 
l'avent  de  1669,  qui  est  l'année  même  où  commencèrent  les  repré- 
sentations suivies  de  Tartuffe  devant  le  public. 

3.  Dans  les  Jugements  des  Savants,  tome  IV,  5^  partie  (168G), 
p.  1 10-126,  article  mdxx,  intitulé  :  «  M.  de  Molière  (Jean-Baptiste 
Pocquelin),  Parisien,  mort  en  comédien,  vers  Tan  1678.  Poëte  fran- 
cois.  » 


NOTICE.  321 

comprendre  dans  la  jurisdiction  de  son  théâtre  le  droit  qu'ont 
les  ministres  de  l'Eglise  de  reprendre  les  hypocrites  et  de  dé- 
clamer contre  la  fausse  dévotion  »  ;  et  celui-ci  :  «  Si  Tertullien 
a  eu  raison  de  soutenir  que  le  théâtre  est  la  seigneurie  ou  le 
royaume  du  diahle,  je  ne  vois  pas  ce  qui  nous  peut  obliger, 
pour  chercher  le  remède  à  notre  hypocrisie  et  à  nos  fausses 
dévotions,  d'aller  consulter  Beelzébut^  tandis  que  nous  aurons 
des  prophètes  en  Israël.  »  C'est  du  pur  Lamoignon,  plus  forte- 
ment accentué.  Molière  a  fait,  dans  sa  Préface^,  une  réponse, 
qui  pouvait  bien  dans  sa  pensée  s'adresser  à  M.  de  Lamoi- 
gnon lui-même,  et  qui  est  faible,  il  faut  le  dire,  quand  il 
parle  des  mystères  de  notre  vieux  théâtre  et  des  pièces  saintes 
de  Corneille.  Là,  si  le  théâtre  avait  étendu  son  domaine  jus- 
qu'aux matières  religieuses,  ce  n'était  pas  tout  à  fait  de  la 
même  manière  que  chez  Molière.  Mais  celui-ci  est  sur  un 
meilleur  terrain,  quand,  rappelant  que  la  comédie  a  pour 
emploi  de  corriger  les  vices  des  hommes,  il  refuse  de  com- 
prendre pour  quelle  raison  il  y  en  aurait  de  prnnlégiés^ .  Ce 
droit  d'asile  prétendu  au  nom  de  l'Eglise  pour  y  mettre  l'hypo- 
crisie à  couvert,  tout  au  moins  pour  la  soustraire  à  toute  autre 
justice  que  la  sienne,  lui  paraissait  d'autant  plus  exorbitant 
que  ce  vice  «  est,  dans  1  Etat,  d'une  conséquence  bien  plus 
dangereuse  que  tous  les  autres,  »  Non-seulement  l'Etat,  mais 
tout  particulier,  fût -il  laïque,  peut  se  trouver  blessé,  opprimé 
par  l'hypocrisie.  Comment,  où  le  dommage  est  senti,  la  dé- 
fense serait-elle  interdite  ? 

De  toutes  les  objections  cependant,  la  plus  difficile  à  réfuter 
n'était  pas  celle  de  Lamoignon.  Nous  l'avons  déjà  vu,  on  ne 
dénonçait  pas  seulement,  dans  la  comédie  de  Molière,  une  usur- 
pation sur  la  juridiction  de  l'Eglise,  mais  avant  tout,  comme  le 
dit  Bourdaloue,  les  soupçons  que  le  libertinage  faisait  concevoir 
«  de  la  vraie  piété  par  de  malignes  représentations  de  la 
fausse.  »  L'Eglise  fut  donc  prompte  à  saisir  ses  foudres,  avant 
ce  retour  du  Roi  qui  devait,  disait-on,  mettre  en  liberté  Tartuffe 
et  fut  différé  jusqu'au  7  septembre. 

1.  Voyez  ci-après,  p.  874  et  suivantes. 

2.  Il  a  dit  de  même  dans  Dom  Juan  (acte  V,  scène  11)  :  «  L'hy- 
pocrisie est  un  vice  privilégié.  » 

Molière,    iv  21 


322  LE  TARTUFFE. 

Il  est  permis  de  croire  que  l'ordonnance  de  l'archevêque 
de  Paris,  publiée  le  1 1  août,  six  jours  après  l'unique  repré- 
sentation, p<iralysa  plus  que  toutes  les  autres  protestations  de 
la  dévotion  alarmée  ce  bon  vouloir  royal  dont  les  comédiens 
avaient  rapporté  de  Lille  le  témoignage  et  les  promesses. 
Cette  pièce  a  trop  d'importance  historique  pour  que  nous 
n'en  donnions  pas  ici  le  texte  entier  *  : 

Ordonnance  de  Monseigneur  l'archevêque  de  Paris. 

«  Hardouin,  par  la  grâce  de  Dieu  et  du  Saint-Siège  apos- 
tolique archevêque  de  Paris,  à  tous  curés  et  vicaires  de 
cette  ville  et   faubourgs ,    Salut    en  Notre-Seigneur. 

«  Sur  ce  qui  nous  a  été  remontré  par  notre  promoteur 
que,  le  vendredi  cinquième  de  ce  mois,  on  représenta  sur 
l'un  des  théâtres  de  cette  ville,  sous  le  nouveau  nom  de 
ï Imposteur ^  une  comédie  très-dangereuse,  et  qui  est  d'autant 
plus  capable  de  nuire  à  la  religion,  que,  sous  prétexte  de  con- 
damner l'hypocrisie  ou  la  fausse  dévotion,  elle  donne  lieu  d'en 
accuser  Indifféremment  tous  ceux  qui  font  profession  de  la 
plus  solide  piété,  et  les  expose  par  ce  moyen  aux  railleries 
et  aux  calomnies  continuelles  des  libertins  :  de  sorte  que  pour 
arrêter  le  cours  d'un  si  grand  mal,  qui  pourroit  séduire 
les  âmes  foiblcs  et  les  détourner  du  chemin  de  la  vertu, 
notredit  promoteur  nous  auroit  requis  de  faire  défenses  à 
toutes  personnes  de  notre  diocèse  de  représenter,  sous 
quelque  nom  que  ce  soit,  la  susdite  comédie,  de  la  lire  ou  en- 
tendre réciter,  soit  en  public  soit  en  particulier,  sous  peine 
d'excommunication  : 

«  Nous,  sachant  combien' il  seroit  en  effet  dangereux  de 
souffrir  que  la  véritable  piété  fût  blessée  par  une  représenta- 
tion si  scandaleuse  et  que  le  Roi  même  avoit  ci-devant  très- 
expressément  défendue,  et  considérant  d'ailleurs  que,  dans 
un  temps  oîi  ce  grand  Monarque  expose  si  librement  sa  vie 
pour  le  bien  de  son  Etat,  et  où  notre  principal  soin  est  d'exhor- 

I.  Un  exemplaire  de  l'ordonnance,  imprimé  en  placard  et  sur- 
monté des  armes  de  l'Archevêque,  est  conservé  à  la  Bibliothèque 
nationale. 


NOTICE.  323 

ter  tous  les  gens  de  bien  de  notre  diocèse  à  faire  des  prières 
continuelles  pour  lii  conservation  de  sa  personne  sacre'e  et 
pour  le  succès  de  ses  armes,  il  y  auroit  de  l'impiété  de  s'oc- 
cuper à  des  spectacles  capables  d'attirer  la  colère  du  Ciel  : 
Avons  fait  et  faisons  très-expresses  inhibitions  et  défenses  à 
toutes  personnes  de  notre  diocèse  de  représenter,  lire  ou  en- 
tendre réciter  la  susdite  comédie,  soit  publiquement  soit  en 
particulier,  sous  quelque  nom  et  quelque  prétexte  que  ce  soit, 
et  ce  sous  peine  d'excommunication. 

a  Si  mandons  aux  archiprètres  de  Sainte-Marie-Magdeleine 
et  de  Saint-Severin  de  vous  signifier  la  présente  Ordonnance, 
que  vous  publierez  en  vos  prônes  aussitôt  que  vous  l'aurez 
reçue,  en  faisant  connoître  à  tous  vos  paroissiens  combien  il 
importe  à  leur  salut  de  ne  point  assister  à  la  représentation  ou 
lecture  de  la  susdite  ou  semblables  comédies. 

«  Donne  à  Paris  sous  le  sceau  de  nos  armes,  ce  onzième 
août  mil  six  cent  soixante-sept.  Signé  Hardouin,  archevêque 
de  Paris.  Et  plus  bas^  Par  mondit  Seigneur, 

«  Petit  ^ .  » 

De  telles  rigueurs  étaient  bien  faites  pour  désespérer  Mo- 
lière. Il  fut  assez  longtemps  sans  reparaître  sur  le  théâtre.  La 
maladie  qui  l'en  avait  déjà  tenu  éloigné  pendant  plusieurs  mois 
de  la  même  année,  le  ressaisit-elle  sous  le  coup  de  tant  de 
soucis  ?  ou  voulut-il  donner  de  son  découragement  une  marque 
qui  pût  faire  craindre  une  retraite  défaiitive  ? 

Il  y  eut  peut-être  à  la  f(^is  un  nouvel  ébranlement  dans  la 
santé  du  chef  de  la  troupe,  et  un  grand  désarroi  de  cette 
troupe,  qui  voyait  suspendre  une  pièce  sur  laquelle  elle  avait 
tant  compté.  Le  Registre  de  la  Grange  dit  :  «  La  troupe  n'a 
point  joué  pendant  notre  voyage,  et  nous  avons  recommencé  le 
25"  de  septembre,  5)  où  l'on  donna  une  représentation  du 
Misanthrope.  L'interruption  des  spectacles  avait  été  de  sept 
semaines.   Robinet,  annonçant,  le  8  octobre  suivant,  la  ren- 

I.  On  lit  de  plus,  au  bas  du  placard,  à  gauche  :  «  De  l'im- 
primerie  de  François  Muguet,  impr.  et  libr.  ord.  du  Roi  et  de 
Monseigneur  l'archevêque  de  Paris,  rue  de  la  Harpe,  aux  trois 
Rois,  jévec  privilège  du  Roi,  » 


324  LE    TARTUFFE. 

trée  de  Molière  (évidemment  dans  la  représentation  du 
a5  septembre),  parle  comme  s'il  n'y  avait  pas  de  doute  sur  les 
causes  de  l'éclipsé  assez  longue  qu'il  venait  de  faire.  «  J'ou- 
bliois,  dit-il  en  apostille, 

J'oubllois  une  nouveauté 

Qui  doit  charmer  notre  cité  : 

Molière,  reprenant  courage, 

Malgré  la  bourrasque  et  l'orage, 

Sur  la  scène  se  fait  revoir. 

Au  nom  des  Dieux,  qu'on  l'aille  voir.  » 

Ces  vers  ont  échappé  à  M.  Bazin  (comme  à  tout  le  monde 
jusqu'ici,  du  moins  nous  le  croyons)  ;  et  il  n'a  cité  que 
ceux-ci  du  même  Robinet,  recueillis  dans  son  numéro  du 
3i  décembre  1667  : 

Veux-tu,  Lecteur,  être  ébaudi? 
Sois  au  Palais-Royal  mardi  : 
Molière  que  l'on  idolâtre 
Y  remonte  sur  son  théâtre. 

Ce  qui  fait  dire  à  jM.  Bazin'  qu'aj)rès  le  retour  du  Roi  qua- 
tre mois  se  passèrent  sans  qu'on  vît  nulle  part  figurer  Molière. 
Il  note,  en  même  temps,  que,  pendant  cette  disparition,  ce  fut 
de  Visé  qui  se  trouva  chargé  de  fournir  à  la  cour  un  divertis- 
sement (X)<?7/e)  et  une  comédie  ;  il  pouvait  dire  deux,  jouées 
dans  les  premiers  jours  de  novembre  à  Versailles  :  la  Feuve 
à  la  mode''-,  et  l' Accouchée.  Cette  retraite  de  Molière  sous  sa 
tente,  qui  ne  fut  pas  tout  à  fait  aussi  longue,  aussi  continue  que 
M.  Bazin  l'a  cru,  celui-ci  est  assez  disposé  à  l'attribuer  «  à  un  fier 
ressentiment  de  l'abandon  où  le  Roi  i'avoit  laissé  à  l'occasion  de 
Tartuffe.  »  Nous  ne  disons  pas  le  contraire,  bien  que  les  secondes 
vacances  prises  par  Molière  et  constatées  le  3i  décembre  par 
Robinet,  puissent  être  mises  aussi  sur  le  compte  d'im  accident 
de  santé.  Quoi  qu'il  en  soit,  M.  Bazin  a  raison  de  montrer 
Molière  revenu  en  1668  à  toute  son  activité  de  comédien  et 
d'auteur.  Il  ne  boudait  plus  Louis  XIV,  et  paraissait  avoir  res- 

1.  Voyez  les  Notes  lùstorlques  sur  la  vie  de  Molière^  p.  i5o  et  i5i. 

2.  Déjà  jouée  à  la  ville,  le  i5  mai  jJrécédent. 


NOTICE.  325 

saisi  sa  faveur  bien  entière.  Mais  c'est  un  peu  trop  parler  de 
cette  année-là,  avant  d'avoir  tout  dit  sur  la  pièce  telle  qu'elle 
avait  été  joue'e  une  fois  en  1667,  telle  que  nous  la  fait  con- 
naître la  Lettre  sur  la  comédie  de  l' Imposteur . 

On  trouve  d'abord  dans  Molière  lui-même  un  détail  intéres- 
sant que  la  Lettre  ne  donne  pas.  IXous  avons  déjà  dit  que,  dans 
son  second  placet,  il  rappelle  qu'il  avait  «  déguisé  le  person- 
nage sous  l'ajustement  d'un  homme  du  monde.  »  Cet  ajustement 
y  est  décrit  :  «  Un  petit  chapeau,  de  grands  cheveux,  un  grand 
collet,  une  épée,  et  des  dentelles  sur  tout  l'habit.  »  Nous  ap- 
prenons par  là  non-seulement  quel  fut,  en  1667,  dans  ce  qu'il 
avait  de  caractéristique,  le  costume  de  l'Imposteur,  mais  ce 
qu'il  n'avait  pas  été  en  1664;  à  notre  regret,  i-ien  de  plus. 
C'est  probablement  à  la  différence  des  deux  costumes  que  la 
Critique  du  Tartuffe^  fait  allusion,  lorsque,  dans  la  scène  i, 
Panulphe  est  appelé  «  faux  riche  «  et  Tartuffe  «  vrai 
gueux.  »  Tartuffe,  en  1664,  était  donc  vêtu  pauvrement,  point 
à  la  façon  d'un  homme  du  monde.  Lorsqu'il  en  prit  les  dehors, 
quelle  était  l'importance  d'un  changement  que  Molière  fait 
valoir  comme  une  concession  aux  scrupules  de  ses  désapproba- 
teurs et  qui  avait  dû  lui  coûter  beaucoup,  parce  que  la  vérité 
y  était  sacrifiée  ?  Sans  doute  Tartuffe,  sous  son  premier  habille- 
ment d'une  humble  pauvreté,  qui  est  bien  la  marque  extérieure 
de  la  dévotion,  et  quand  cette  dévotion  est  fausse,  son  affiche. 
Tartuffe  rappelait  trop  ces  personnes  dont  les  vêtements,  tout  en 
restant  laïques,  ont  cependant  quelque  ressemblance  plus  ou 
moins  éloignée  avec  ceux  du  clergé  séculier  ou  des  moines. 
Bien  des  hommes  respectables,  les  solitaires  de  Port-Royal,  et 
leurs  plus  fervents  amis,  portaient  cette  livrée  de  la  piété.  Le 
jour  où  Mohère  l'ôtait  à  l'hypocrisie,  il  faisait  mieux  distinguer 
celle-ci,  au  premier  coup  d'œil,  des  austères  et  sincères  vertus 
qui  s'étaient  senties  blessées  :  il  la  sécularisait  |ilus  complètement. 
Il  y  aurait  d'ailleurs  erreur  très-grande  à  s'imaginer  qu'il  ait 
jamais  pu  faire  paraître  son  imposteur  sous  un  habit  ecclésias- 

I.  Cette  pièce,  publiée  en  1670,  cliez  Gabriel  Quinet,  et  dont 
faclievé  d'imprimer  est  du  19  décembre  1669,  le  privilège  du 
19  novembre,  a  été  réimprimée  en  1868  par  les  soins  de 
M.  Paul  Lacroix,  qui  l'attribue  au  comédien  de  Yilliers.  Nous  en 
reparlerons  (voyez  ci-après,  p.  34o  et  suivantes). 


326  LE    TARTUFFE. 

tique*  :  un  tel  outrage  à  l'Eglise,  sous  les  yeux  du  Roi,  des 
Reines,  c'eût  e'té  folie.  Et  d'ailleurs  le  silence,  sur  ce  point,  de 
Pierre  Roullé,  de  tous  les  ennemis,  ne  laisse  pas  l'ombre  d'une 
incertitude.  On  se  figure  tout  au  plus  le  premier  Tartuffe  de 
1664  avec  le  petit  collet  (ce  que  le  grand  collet  de  1667 
donne  à  penser),  et  sous  un  costume  jusqu'à  un  certain  point 
équivoque  entre  la  sacristie  et  le  siècle.  Reaucoup  plus  tard, 
Cailhava-  louait  un  acteur  de  son  temps,  qui,  dans  ce  rôle  de 
Tartuffe,  n'avait  pas  eu  «  la  mise  d'un  cuistre  comme  celui- 
ci...,  la  perruque  noire  et  plate  d'un  pénitent  comme  celui-là.  5> 
Nous  n'oserions  pas  dire  cependant  que  les  comédiens  ainsi 
critiqués  n'eussent  pas  assez  bien  repris  de  ce  côté  l'ancienne, 
la  vraie  tradition.  Tout  au  moins,  si  nous  ne  nous  trompons, 
cette  tradition,  telle  qu'elle  s'est  le  plus  ordinairement  main- 
tenue depuis  1669,  donne  à  l'hypocrite  un  pourpoint  de  cou- 
leur obscure  et  un  large  manteau  dont  il  semble   envelopper 


1.  Une  Histoire  du  Père  la  Cltalze,  pamphlet  anonyme  publié  à 
Cologne  en  1694  (Pierre  Marteau,  in-12),  prétend  que,  lorsque  le 
Tartuffe  fut  joué  devant  le  Roi,  a  l'Imposteur  parut...,  sinon  en  habit 
de  jésuite,  au  moins  en  soutane  et  en  chapeau  à  grands  bords.  » 
Disons  que  le  mot  de  soutane  n'était  pas,  au  temps  de  Molière, 
donné  exclusivement  à  un  vêtement  ecclésiastique.  Mais  il  importe 
peu  ;  car  il  est  impossible  de  reconnaître  aucune  autorité  au  pam- 
phlétaire qui  raconte  que  «  Dès  le  lendemain  toute  la  cour  sut 
qu'on  avoit  joué  le  P.  la  Chaize  en  plein  théâtre,  »  et  ajoute 
que  Molière  avait  obéi  à  l'ordre  de  Monsieur  le  Prince,  qui  lui 
avait  promis  pour  cela  deux  mille  pistoles.  M.  de  Chantelauze  qui 
a  cité  le  passage  dans  son  livre  intitulé  le  Père  de  la  Chaize  (Paris 
et  Lyon,  iSSg,  in-S"),  p.  33 1  et  332,  fait  remarquer  avec  raison  que 
les  dates  sufliraient  pour  démontrer  l'absurdité  de  ce  conte.  Le  P.  de 
la  Chaize,  qui  ne  fut  nommé  confesseur  du  Roi  qu'en  1676,  était, 
en  1664,  dans  le  Lyonnais,  où  il  n'avait  rien  à  démêler  avec  la 
cour.  M,  de  Chantelauze  appuie  sa  réfutation  d'autres  arguments 
moins  acceptables.  Suivant  lui,  Tartuffe,  tel  que  ftlolière  l'a  dé- 
peint, est  «  l'antithèse  extérieure  de  la  dévotion  aisée,  de  la  mo- 
rale facile  (p.  334)  »;  il  ne  représentait  donc  pas  un  jésuite;  son 

«  masque ne   put  être  modelé   que   sur  la  figure  des  hôtes  de 

Port-Royal  (p.  3 40).  »  Nous  avons  examiné  des  assertions  toutes 
semblables,  ci-dessus,  p.  agS  et  suivantes. 

2.  Etudes  sur  Molière^  an  X  (1802),  p.  176, 


NOTICE.  327 

ses  trahisons'.  Dom  Juan,  voilà  le  véritable  hypocrite  du 
grand  monde,  mais  non  Tartuffe,  tout  gentilhomme  qu'il  se 
disait  ;  et  pour  qu'il  fût  naturel  de  donner  à  celui-ci  les  dehors 
mondains,  tout  le  rôle  eût  été  à  refaire.  Molière,  en  l'affublant 
de  son  élégante  perruque  et  de  ses  dentelles,  se  moquait  un  peu 
des  gens,  et  semblait  dire  :  «  Je  ne  puis  changer  l'objet,  mais, 
pour  vous  faire  plaisir,  je  changerai  l'étiquette,  » 

Il  y  avait,  sans  le  moindre  doute,  dans  la  pièce  de  1667,  des 
modifications  moins  illusoires,  sans  être  profondes.  Nous  ne  les 
connaissons  pas.  Le  vers^  : 

O  Ciel  !  pardonne-lui  la  douleur  qu'il  me  donne, 

qui,  d'après  les  souvenirs,  dit-on,  du  comédien  Baron,  était 
d'abord  : 

O  Ciel  !  pardonne-lui  comme  je  lui  pardonne, 
ou  mieux,  si  nous  en  croyons  Voltaire'  : 

O  Ciel  !  pardonne-moi  comme  je  lui  pardonne, 
fut-il  changé  dès  1667,  ou  seulement  en  1669  ?  On  ne  saurait 

I.  La  gravure  qui,  dans  la  seconde  édition  de  1669,  représente 
la  scène  v  de  l'acte  IV,  est  un  intéressant  document  sur  le  costume 
de  Tartuffe  à  cette  date.  On  y  remarque  le  large  manteau  et  le 
petit  chapeau.    , 

a.  Acte  m,  scène  vu,  vers  1142.  —  C'est  l'abbé  d'AUainval  qui, 
sous  le  pseudonyme  de  George  W^ink  (dans  la  Lettre  à  Mylord*** 
sur  Baron  et  la  demoiselle  Lecouvreur^  17^0,  p.  20),  a  dit  que  la 
première  version  de  ce  vers,  rendue  si  vraisemblable  par  la  fai- 
blesse de  celle  qui  subsiste,  a  été  conservée  par  Baron.  Ce  comé- 
dien, qui  avait  vécu  dans  la  familiarité  de  Molièi'e,  et  qui  ne  mou- 
rut qu'en  décembre  1729,  avait,  toujours  suivant  l'abbé  d'AUainval, 
gardé  dans  la  mémoire  «  plusieurs  beaux  vers  du  Tartuffe,...  qui  fu- 
rent retranchés  dans  les  divers  changements  que  cette  fameuse  co- 
médie souffrit.  »  On  a  peine  à  comprendre  qu'il  ne  les  ait  pas 
sauvés  de  l'oubli.  Attestés  directement  par  lui,  ils  laisseraient  peu 
de  doute.  Il  aurait  sans  doute  su  dire  aussi  s'ils  étaient  de  1667  ou 
de  1664.  Le  manuscrit  de  la  jjièce,  tel  qu'il  était  à  cette  dernière 
date,  avait  pu  être  lu  par  lui,  d'autant  plus  facilement  qu'un  peu 
avant  1667  il  était  déjà  près  de  Molière. 

3.  Voyez  son  Sommaire ^  ci-après,  p.  870. 


J20  l^£i    1  AJtvi  ur  r  Hi. 

le  dire.  L'étendue  et  l'importance  des  remaniements  de 
1667  ne  peut  se  mesurer  que  par  conjecture  sur  la  pro- 
portion des  corrections  plus  récentes  faites  au  texte  en  1669. 
Celles-ci  ne  sont  pas  entièrement  ignorées,  grâce  à  la  Lettre 
sur  la  comédie  de  V Imposteur,  datée  du  20  août  1667.  Cette 
lettre,  que  l'on  a  crue  quelquefois  écrite  par  Molière  lui-même, 
n'est  nulle  part,  n'est  pas  dans  la  première  partie  surtout  *, 
c'est-à-dire  dans  l'anal}  se  de  la  pièce,  d'un  style  où  l'on  puisse  le 
reconnaître.  L'auteur  a  seulement  pu  profiter  de  ses  entretiens, 
et  était,  on  le  voit  bien,  un  de  ses  amis.  L'initiale  C  qu'on  a 
trouvée  imprimée  sur  le  dernier  feuillet  d'un  des  exemplaires  "^, 
après  la  formule  finale  de  politesse,  l'a  fait  attribuer  à  Cha- 
pelle, attribution  plus  que  hasardée.  Nous  serions  peut-être  aussi 
téméraire  de  penser  à  Corbinelli.  Comme  nous  donnons  ci-après 
cette  pièce  importante,  nous  nous  contenterons  ici  de  faire 
remarquer  les  différences  les  plus  curieuses  qu'elle  atteste  entre 
la  comédie  de  1667  et  celle  de  1669. 

Il  semble  que,  dans  ses  retouches,  Molière  ait  donné  parti- 
culièrement de  nouveaux  soins  au  rôle  de  Cléante,  qu'il  avait 
destiné  à  mettre  en  lumière  le  vrai  sens  de  la  pièce.  Dès  la 
])remière  scène,  il  y  a  fait  un  changement  où  la  critique  littéraire 
peut  trouver  à  redire,  mais  qui  n'est  pas  sans  avantage  mo- 
ral, parce  qu'il  fait  disparaître  tout  motif  un  peu  sérieux  de 
reprocher  au  sage  de  la  pièce  que  son  «  discours  sent  le  liber- 
tinage ».  Après  que   Dorine  a  prononcé  ce  V^rs'  : 

Et  l'on  sait  qu'elle  est  prude  à  son  corps  défendant, 

Cléante  continuait  dans  le  même  sens  «  par  un  caractère  san- 
glant qu'il  faisait  de  l'humeur  des  gens  de  cet  âge  ,  qui  blâment 
tout  ce  qu'ils  ne  peuvent  plus  faire.  «  Aujourd'hui  Dorine  a 
seule  la  responsabilité  de  toute  la  tirade  :  ce  qui  la  fait  parler, 

1.  La  seconde  partie  est  écrite  avec  finesse  et  force;  il  y  a  sur 
l'art  plus  d'une  A^e  profonde.  Nous  doutons  qu'on  y  sente  partout 
la  plume  de  Molière;  mais  que  bien  des  passages  aient  été  écrits 
à  peu  près  sous  sa  dictée,  on  serait  tenté  de  le  croire. 

2.  Voyez  les  OEuvics  de  Molière,  3^  édition  de  M.  Aimé-Mar- 
tin, tome  IV,  p.  243,  et  la  Bibliographie  moliéresqiie,  p.  265, 
a»  12 16. 

3.  Le  vers  124. 


I 


NOTICE.  329 

comme  plus  d'un  critique  l'a  remarqué,  d'un  style  un  peu  trop 
élégant  et  élevé  pour  elle,  mais  ne  laisse  plus  Cléante  démentir 
sa  gravité.  Celui-ci  prenait  lui-même  alors  la  parole,  mais 
pour  donner  des  exemples  de  véritable  vertu  et  les  opposer  à 
tous  ces  voisins  bigots  dont  Mme  Pernelle  avait  cité  l'autorité. 
Ce  discours  de  Cléante,  que  nous  ne  trouvons  plus  à  cette 
place,  a-t-il  été  simplement  transporté  dans  la  scène  v  du 
même  acte,  et  là  fondu  avec  un  autre,  plein  de  «  réflexions 
très-solides,  dit  notre  Lettre^  sur  les  différences  qui  se  ren- 
contrent entre  la  véritable  et  la  fausse  vertu*  ?  »  Ce  ne  serait  |)eut- 
être  pas  assez  dire.  Il  est  probable  que  les  deux  couplets  de 
Cléante  ont  été  très-développés  par  Molière  dans  sa  dernière 
revision.  M.  Cousin,  parlant,  dans  le  Journal  des  Savants  du 
mois  de  novembre  1844,  d'une  copie  du  célèbre  morceau  qu'il 
a  trouvée  à  la  Bibliothèque  nationale  ^  et  dont  il  a  relevé  les 
variantes,  dit  que  Molière  l'ajouta,  en  i66g,  pour  bien  expli- 
quer sa  pensée,  et  qu'il  courut  d'abord  en  manuscrit  tout 
Paris.  Il  y  a  seulement  un  peu  d'exagération  à  le  croire  ajouté, 
comme  tout  à  fait  nouveau,  en  i66g. 

Dans  la  scène  u  de  l'acte  P"",  on  commençait  «  à  raflîner 
le  caractère  du  saint  personnage,  en  montrant,  par  l'exemple  de 

cette  affaire  domestique,  comment  les  dévots passent —  à 

s'ingérer  dans  les  affaires  les  plus  secrètes  et  les  plus  familières 
des  familles.  »  Il  n'y  a  plus  trace  de  ce  passage  satirique  dans 
les  premières  scènes,'  d'ailleurs  fort  remaniées.  Il  avait  peut- 
être  scandalisé  ou  par  l'àpreté  de  quelques  expressions  qui  ne 
nous  ont  pas  été  conservées,  ou  par  des  applications  person- 
nelles qui  en  avaient  été  faites,  par  exemple  à  l'abbé  Roquette. 

Après  le  vers  : 

Que  l'on  n'est  pas  aveugle,  et  qu'un  homme  est  de  chair , 

dans  la  déclaration  de  Panulphe,  qui  finit  là  maintenant', 
la  Lettre  sur  la   comédie    de  C Imposteur    dit   qu'  «  il  s'étend 

1.  Ci-après,  p.  536. 

2.  Dans  un  volume  in-folio,  Résidu  Saint-Germain^  paquet  4, 
no-6-,  la  copie  se  trouve  actuellement  au  volume  XIII  des  Porte- 
feuilles Vallant,  feuillets  214  et  21 5. 

3.  Acte  III,  scène  m,  vers  1012. 


:JJO  Ltj    LAKlUt  ttj. 

admirablement  là-dessus  j).  On  a  le  droit  de  soupçonner,  cette 
fois  encore,  que,  dans  les  vers  sacrifie's,  l'on  s'était  plaint  du 
coup  trop  appuyé, 

La  scène  v  de  l'acte  IV  entre  Elmire  et  Tartuffe  est  restée 
si  hardie,  à  n'y  regarder  même  que  du  côté  des  développe- 
ments d'une  casuistique  abominable,  qu'on  a  peine  à  y  sup- 
poser, dans  son  premier  état,  quelque  chose  de  plus  sanglant 
encore  contre  la  fausse  dévotion.  Nous  voyons  cependant  qu'a- 
près les  accommodements  avec  le  Ciel,  Panulphe  se  livrait  à 
«  une  longue  déduction  des  adresses  des  directeurs  modernes.  » 
Cette  «  déduction  »  a  disparu,  moins  sans  doute  parce  qu'elle 
était  longue  que  par  la  crainte  d'avoir  mis  la  plaie  trop  à  nu. 
L'analyse  que  fait  la  Lettre  du  discours  de  l'Exempt,  dans  la 
dernière  scène  de  la  pièce,  nous  donne  une  phrase  bien  remar- 
quable. Il  dit  que  «  nous  vivons  sous  un  règne  où....  l'hypo- 
crisie est  autant  en  horreur  dans  f  esprit  du  Prince  qu'elle  est 
accréditée  parmi  ses  sujets.  »  Il  est  malheureux  que  nous 
n'ayons  pas  le  texte  même  des  vers.  Quelques  personnes  ont 
cru  que  Molière  n'a  jamais  pu  Hiire  une  pareille  satire  de  son 
temps.  Nous  ne  saurions  admettre  la  complète  infidélité  du 
minutieux  témoin;  tout  au  plus,  quelque  maladresse  aura- 
t-elle  exagéré  l'expression  ;  le  fond  doit  subsister.  Non,  il  n'est 
pas  si  invraisemblable  que  Molière,  exaspéré  par  les  persé- 
cutions^, se  soit  plu  à  montrer  le  bigotisme  en  crédit  et  régnant 
partout  excepté  sur  le  trône  ^.  Plus  tard  il  aura  été  averti  qu'il 
n'était  pas  bon  de  trouver  tant  de  complices  à  ses  ennemis  ;  on 
lui  aura  peut-être  même  fait  craindre  qu'en  étendant  à  ce  point 

1.  Du  sovivenir  qu'il  garda  de  ces  persécutions,  on  trouve  une 
trace  profonde  dans  un  jeu  d'esprit  où  on  ne  songerait  guère  à  la 
chercher,  dans  les  Bouts-rimés  qui  ont  été  imprimés,  en  1682,  à  la 
suite  de  la  Comtesse  d'Escarbagnas,  représentée  en  1672  : 

M'accable  derechef  la  haine  du cagot. 

Plus  méchant  mille  fois  que  n'est  un  vieux magot! 

2.  N'oublions  pas  que  Dom  Juan  dit  presque  aussi  hardiment  : 
«  L'hypocrisie  est  un  vice  à  la  mode...-,  un  sage  esprit  s'accom- 
mode aux  vices  de  son  siècle.  »  (Acte  V,  scène  11,  de  Dom  Juan.) 
C'est  pour  rire  que  la  scène  est  en  Sicile, 


NOTICE.  33i 

la  domination  de  l'hypocrisie,  il  ne  se  fît  accuser  de  confondre 
cette  domination  avec  celle  des  croyances  publiques. 

Par  ces  détails  et  par  d'autres  pour  lesquels  nous  renvoyons 
à  la  Lettre^  on  prend  quelque  ide'e  des  remaniements  que  tant 
de  clameurs  durent  imposer  à  Molière  de  1664  à  1667,  de 
1667  à  1669,  et  du  courage  dont  il  eut  besoin  pour  ne  pas, 
malgré  tout,  énerver  son  ouvrage. 

Après  un  moment,  au  moins  probable,  d'abattement  dans 
les  derniers  mois  de  1667,  Molière  ne  voulut  pas  plus  long- 
temps s'abandonner;  et  de  même  qu'on  l'avait  vu,  en  i665  et 
1666,  tenir  tête  à  l'orage  de  1664,  qui  grondait  encore,  par 
deux  chefs-d'œuvre,  Dom  Juan,  où  il  ne  chantait  certes  pas 
la  palinodie  de  son  Tartuffe,  et  le  Misanthrope^  ajoutons,  sans 
nommer  de  moindres  ouvrages,  par  le  Médecin  malgré  lui,  une 
des  pièces  oii  il  a  déployé  le  plus  de  verve  spirituelle,  de 
même,  après  qu'il  a  été  tout  meurtri  de  nouveau,  il  se  ranime 
et  se  relève,  au  commencement  de  1668,  par  l'amphitryon,  qui 
fut  joué  le  16  janvier  à  la  cour.  Cette  comédie,  sans  y  sup- 
poser les  viles  complaisances  qu'on  y  a  ridiculement  cherchées, 
devait,  aussi  bien  qu'un  nouveau  placet,  plaider  la  cause  du 
poète.  Dans  les  vers  qu'au  début  de  \ Amphitryon  Molière, 
jouant  le  personnage  de  Sosie,  récitait  lui-même,  M.  Bazin 
a  fait  remai'quer  une  plainte  touchante  du  pauvre  servi- 
teur maltraité,  sacrifié,  prêt  cependant  à  redoubler  de  zèle. 
Il  lui  a  semblé  qu'il  y  avait  là  comme  un  regard  jeté  vers 
Louis  XIV,  presque  un  reproche,  dont  d'ailleurs  la  hardiesse 
était  tempérée  par  la  fiction  qui  l'enveloppait.  L'interprétation 
est  au  moins  ingénieuse  et  très-séduisante.  Nous  reconnaissons 
volontiers  que  ces  derniers  vers  surtout  y  prêtent  singulière- 
ment, et  qu'on  aime  à  imaginer  Molière  rendu  à  son  théâtre 
par  quelque  «  coup  d'œil  caressant  »  du  maître,  par  quelque 
signe  de  faveui'  qui  certainement  n'avait  pas  manqué  : 

Vers  la  retraite  en  vain  la  raison  nous  appelle  ; 
En  vain  notre  dépit  quelquefois  y  consent: 

Leur  vue  a  sur  notre  zèle 

Un  ascendant  trop  puissant  ; 
Et  la  moindre  faveur  d'un  coup  d'œil  caressant 

Nous  rengage  de  plus  belle. 


552  Lt^    ÏAULUtlt:. 

On  croit  saisir  un  petit  accent  de  mélancolie  qui,  malgré  l'art 
infini  du  poète  à  fondre  les  nuances,  pouvait  étonner  un  peu 
chez  Sosie,  avant  qu'on  eût  songé  qu'il  cédait  peut-être  un 
moment  la  parole  à  un  autre  esclave  des  plaisirs  des  grands, 
d'une  âme  plus  noble  et  de  plus  fière  habitude  dans  son  langage. 

La  même  année  1668,  au  mois  de  juillet,  Mohère  fut  chargé 
de  contribuer  aux  plaisirs  des  fêtes  brillantes  données  dans  les 
nouveaux  jardins  de  Versailles:  George  Dandin  fut  alors  repré- 
senté. Au  commencement  de  novembre,  ce  fut  V Avare,  connu 
de  la  ville  depuis  deux  mois,  que  l'on  joua  devant  Louis  XIV. 
Les  ennemis  du  Tartuffe  n'avaient  donc  pas  réussi  à  brouiller 
Molière  avec  le  Roi;  c'était  assez  visible  en  1668  pour  que 
Condé  ne  craignît  pas,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  de  faire 
jouer  à  Chantilly,  le  20  septembre,  la  comédie  proscrite  :  grande 
défaite  pour  l'archevêque  de  Paris,  quoique  le  château  du  grand 
prince  fût  hors  du  ressort  de  ses  excommunications. 

Vers  le  même  temps,  arrivaient  à  leur  lin  les  difficiles  né- 
gociations de  la  Paix  de  t Église.  On  avait  reçu  le  8  octobre 
le  bref  de  Clément  IX;  et  le  i^""  janvier  1669  une  grande 
médaille  fut  frappée  à  la  Monnaie  en  l'honneur  de  l'acte  de 
concorde.  M.  Bazin  pense  que  la  mise  en  liberté  du  Tartuffe 
fut  facilitée  par  une  pacification  qui  invitait  si  fortement  toutes 
les  haines  religieuses  à  se  taire.  Louis  XIV  aurait  ainsi  voulu,  à 
exemple  du  Pape,  leur  imposer  le  désarmement.  Cette  expli- 
cation de  la  paix  du  théâtre,  qui  cependant  n'était  peut-être 
pas  dans  tous  les  sens  une  autre  paix  de  l'Eglise,  n'est 
point  invraisemblable. 

a  La  permission,  disent  les  éditeurs  de  1682*,  de  représen- 
ter cette  comédie  [le  Tartuffe)  en  public  sans  interruption  a 
été  accordée  le  5  février  1669,  et  dès  ce  même  jour  la  pièce 
fut  représentée  par  la  troupe  du  Roi.  jj 

Le  pseudonyme  Panulphe  était  rentré  sous  la  vieille  remise 
des  précautions  inutiles.  Le  personnage  réellement  vivant 
dans  tous  les  esprits  depuis  cinq  ans,  Tartuffe,  sans  dissimu- 
ler cette  fois  son  nom ,  et  avec  une  entière  franchise,  repa- 
raissait. 

Louis  XIV,  au  surplus,  n'attendait  depuis  longtemps  qu'une 

I.  Voyez  ci-dessus,  p.  270. 


NOTICE.  333 

occasion  favorable.  Il  dut  avoir  grand  plaisir  à  faire  cesser 
une  rigueur  qui  manifestement  lui  avait  re'pugné.  Moins  dévot 
certainement  que  le  grand  Roi  ne  l'était  même  alors,  mais  se 
croyant  plus  fidèle  aux  vraies  maximes  d'autorité,  Napo- 
léon P"",  suivant  le  Mémorial  de  Sainte-Hélène  "*,  s'étonnait 
que  Louis  XIV  les  eût  fait  fléchir  en  cette  circonstance,  et, 
sans  méconnaître  dans  le  Tartuffe  «  un  des  chefs-d'œuvre 
d'un  homme  inimitable,  »  il  ajoutait  :  «  Je  n'hésite  pas  à  dire 
que,  si  la  pièce  eût  été  faite  de  mon  temps,  je  n'en  aurais  pas 
permis  la  représentation.  »  Nous  n'avons  pas  de  peine  à  le 
croire.  Ce  ne  sont  pas  les  despotismes  de  fraîche  date  qui 
craignent  le  moins  de  relâcher  le  frein. 

A  la  première  représentation,  l'empressement  du  public  fut 
tel  qu'il  devait  être  après  une  si  longue  attente  et  tant  de 
craintes  de  ne  voir  jamais  lever  l'interdiction.  La  permission 
paraît  n'avoir  été  connue  que ,  pour  ainsi  dire,  au  dernier 
moment,  et  la  surprise  rendit  encore  plus  vive  la  curiosité. 
Tout  cela  se  trouve  dans  les  vers  que  Robinet  écrivait  à  la 
date  du  samedi  9  février  1669  : 

A  propos  de  surprise  ici, 
La  mienne  fut  très- grande  aussi, 
Quand  mardi  ^  je  sus  qu'en  lumière 
Le  beau  Tartuffe  '•  de  Molière 
Alloit  paroître,  et  qu'en  effet, 
Selon  mon  très-ardent  souhait. 
Je  le  vis,  non  sans  quelque  peine, 
Ce  même  jour -là,  sur  la  scène  ; 
Car  je  vous  jure  en  vérité 
Qu'alors  la  curiosité, 
Abhorrant,  comme  la  nature, 
Le  vuide  en  cette  conjoncture. 
Elle  n'en  laissa  nulle  part  ; 
Et  que  maints  coururent  hasard 
D'être  étouffés  dedans  la  presse. 

Après  avoir  décrit  les  dangers  de  suffoquer  ou  d'être  estropié 
dans  cette  foule,  et  avoir  loué  les  beautés  de  la  pièce,  il  nous 

1.  Tome  V  de  l'édition  originale  (iSaS),  p.  SSj  et  358. 

2.  Le  mardi  5  février. 

3.  A  la  marge  :  «  Autrement  rimpostcur.  » 


334  LE  TARTUFFE. 

apprend  que  les  comédiens  y  furent  jugés  excellents  dans 
leurs  rôles  : 

Et  les  caractères,  au  reste,... 
Sont  tous  si  bien  distribués 
Et  naturellement  joués. 
Que  jamais  nulle  comédie 
Ne  fut  aussi  tant  applaudie. 

La  distribution  des  rôles,  que  dès  lors  il  approuvait,  il  ne  la 
fait  connaître  que  dans  sa  Lettre  à  Madame  du  23  février 
suivant,  où  il  marque  en  notes  marginales,  que  nous  donnons 
ici  au  bas  de  la  page,  le  nom  de  chacun  des  acteurs,  dans  le 
personnage  dont  il  était  chargé  : 

Toujours,  dans  le  Palais-Royal, 

Aussi  le  Tartuffe  se  joue. 

Où  son  auteur*,  je  vous  l'avoue, 

Sous  le  nom  de  3Ionsieur  Orgon, 

Amasse  et  pécune  et  renom. 

Mais  pas  moins  encor  je  n'admire 

Son  épouse'^,  la  jeune  Elmire; 

Car  on  ne  sauroit,  constamment, 

Jouer  plus  naturellement  ; 

Leur  mère,  Madame  Prcnelle  (^'c)^, 

Est  une  plaisante  femelle, 

Et  s'acquitte,  ma  foi  !  des  mieux 

De  son  rôle  facétieux. 

Dorine*,  maîtresse  servante, 

Est  encor  bien  divertissante  •, 

Céliante**  (sic)  enchante  et  ravit 

Dans  les  excellents  vers  qu'il  dit. 

Ces  deux  autres",  ou  Dieu  me  damne  ! 

Damis  et  sa  sœur  Mariane, 

Qui  sont  les  deux  enfants  d'Orgon, 

Y  font  merveilles  tout  de  bon. 

Valère^,  amant  de  cette  belle, 

1.  Le  sieur  Molière. 

2.  Mlle  Molière. 

3.  Représentée  par  le  sieur  Béjart. 

4.  Mlle  Béjar  (sic).  —  5.  Le  sieur  de  la  Torrilière. 

6.  Mlle  de  Brie  et  le  sieur  Hubert. 

7.  Le  sieur  de  la  Grange. 


NOTICE.  335 

Des  galants  y  semble  un  modèle, 
Et  le  bon  Tartuffe*,  en  un  mot, 
Cbarme  en  son  rôle  de  bigot. 

Résumons  cette  répartition  première  des  rôles  pour  qu'on 
l'embrasse  d'un  coup  d'œil  : 

Mme  Pernelle Béjart. 

Orgon Molière. 

Elmire Mlle  Molière. 

Damis Hubert. 

Mariane Mlle  de  Brie. 

Valère La  Grange. 

Cléante La  Thorillière. 

Tartuffe Du  Croisy. 

DoRiNE Mlle  Béjart. 

Restent  M.  Loyal,  V Exempt ,  et  Flipote.  Dans  le  Mer- 
cure de  France  de  mai  1740  (p.  847),  Mlle  Poisson  ^, 
fille  de  du  Croisy,  dit  que  de  Brie  joua  d'original  le  rôle  de 
M.  Loyal.  Il  n'est  pas  impossible  qu'il  ait  été  chargé  aussi  de 
celui  de  l'Exempt.  —  Quant  à  la  servante  de  Mme  Pernelle, 
peu  importe  de  savoir  si  ce  personnage  muet  fut  représenté 
par  une  gagiste  qui  s'appelait  Flipote,  et  que  Molière  aurait 
fait  figurer  sous  son  vrai  nom*. 

On  peut  regarder  comme  ayant  joué  ces  rôles  d'original 
les  acteurs  que  Robinet  vient  de  nous  apprendre  en  avoir 
été  chargés  le  5  février  1669,  par  la  raison  qu'ils  faisaient 
déjà  tous  partie  de  la  troupe  en  1667,  et  même  en  1664  ''. 

I.  Le  sieur  du  Croisy. 

1.  Voyez  sur  Mlle  Paul  Poisson,  notre  tome  III,  p.  378  et  sui- 
vantes. 

3.  Voyez  ci-après  aux  Acteurs ,  p.  398,  note  3. 

4.  La  troupe  était  à  peu  près  la  même  à  ces  diverses  époques. 
Cependant  du  Parc  et  sa  femme,  qui,  en  1669,  ne  s'y  trouvaient  plus, 
y  étaient  en  1664,  et  y  restèrent,  du  Parc,  jusqu'au  4  novembre 
de  cette  année,  Mlle  du  Parc,  jusqu'à  la  fin  de  mars  1667.  Ils 
avaient  donc  pu,  à  la  rigueur,  jouer  l'un  et  l'autre  dans  Tartuffe 
aux  fêtes  de  Versailles.  Mais  nous  ne  pensons  pas  qu'il  y  eût  là  de 
rôles  pour  eux. 


336  LE    TARTUFFE. 

Cette  même  lettre  du  23  février,  où  Robinet  nomme  les 
acteurs  de  la  pièce,  a  conservé  le  souvenir  d'une  représenta- 
tion en  visite  chez  la  reine  Marie-Thérèse  qui,  suivant  le  gaze- 
tier  versificateur,  s'y  amusa  beaucoup  :  grand  exemple  pour 
rassurer  bien  des  scrupules  : 

L'un  des  soirs  de  cette  semaine, 
Notre  excellente  Souveraine 
S'en  fit,  en  son  appartement, 
Donner  le  divertissement, 
Et  rit  bien  de  voir  l'Hypocrite 
Ajusté  comme  il  le  mérite. 

Le  succès  du  Tartuffe  fut  grand  à  la  ville,  et  lorsque  Robi- 
net disait  que  MoHère,  pour  cette  pièce,  amassait  «  pécune  et 
renom,  »  il  était  nouvelliste  exact.  Gui  Patin  écrivait  à  un  de 
ses  amis  le  29  mars  1669*  :  «  Plusieurs  se  plaignent  ici  [à 
Paris),  et  les  médecins  aussi,  vu  qu'il  n'y  a  ni  malades,  ni 
argent  :  il  n'y  a  plus  que  les  comédiens  qui  gagnent  au 
Tartuffe  de  Molière  ;  grand  nombre  y  va  souvent.  »  L'affluence 
de  sj)ectateurs  et  d'argent  s'expliquait  par  des  raisons  moins 
générales  que  celle  qu'il  donne  :  la  ressemblance  de  la  co- 
médie avec  la  vie  humaine. 

Nous  avons  de  la  vogue  du  Tartuffe,  très-lucrative  pour  la 
troupe  de  Molière,  un  témoignage  plus  irrécusable  encore  et 
plus  précis  que  ceux  de  Gui  Patin  et  de  Robinet.  Il  est  dans 
le  Registre  de  la  Grange.  En  voici  le  relevé  pour  les  représen- 
tations de  la  pièce  en  1669.  On  y  verra  que  le  Tartuffe  fut  un 
des  plus  grands  succès  d'argent  de  Molière. 

Pièce  nouvelle  de  M.  de  Molière. 

[1669] 

Mardi  5°  [février],  imposteur  ou  tartuffe.  2860^  » 

Vendredi      8  ,  Tartuffe 2o45  lo^ 

Dimanche  10'',  Idem iSqS  » 

Mardi  12*,   Idem 2074  » 

Vendredi    i5',  Idem 23io  » 

On  avolt   joué  le  jeudi  i4*  une   visite  de  la 

même  pièce  du  Tartuffe 44°       ^^ 

I.  Tome  III,  p.  691,  de  l'édition  de  M.  Reveillé-Parise. 


NOTICE.  337 

Dimanche    17°   [février]  ,   Imposteur 2271**    10* 

Mardi  19^,   Idem  ou  Tartuffe 1978      10 

Jeudi  21°,  une  visite  du  ra/-/«^e  1 55o        » 

Vendredi    22°,   Idem 2278      10 

Dimanche  24^  {érrier,  Tartuffe 1657        » 

Le  lundi      25°,  une  visite  de  P Imposteur..  , .        55o        » 

Mardi  26®,  Idem i8o5      10 

Le  jeudi      28",  Idem.  Reçu 1627      10 

Samedi  2"  mars,  une  visite  du  Tartuffe,,        55o        » 

Dimanche     3°,  Idem 141 8      lo 

Lundi  4"»   'vishedePlmposteurouTartuff'e        55o        » 

Mardi             5%   Tartuffe 1278  » 

Vendredi      8",  Idem 872  10 

Dimanche   10°,  Idem 812  10 

Mardi           12"  mars,  Tartuffe i 

Vendredi     i5°,  Idem 743  10 

Dimanche   17°,  Idem 63o  » 

Mardi          ig**,  Idem 600  » 

Vendredi    22°,   Idem SaS  » 

Dimanche  24°,  Idem 841  » 

Mardi           26°  mars,    Tartuffe 614  10 

Vendredi     29",  Idem 684  10 

Dimanche    3i°,  Idem 700  » 

Mardi             2°  avril.    Imposteur 922  » 

Vendredi      5°,  Idem 1060  » 

'   Dimanche     7",  Idem 969  1 5 

Mardi            9°,  Idem 664  10 

Après  ces  vingt-huit  l'eprésentations  publiques  conse'cutives 
et  cinq  visites,  la  clôture  de  Pâques  eut  lieu  le  9  avril.  Le 
théâtre  fut  rouvert  le  3o  avril  par  Amphitryon,  dont  la  re- 
cette fut  de  i34**,  et  qu'on  jouait  encore  le  3  mai  avec  une 
recette  de  122*  5';  puis  viennent,  presque  de  suite,  quinze 
représentations  du  Tartuffe. 

I,  Probablement  la  visite  que  Robinet,  dans  sa  lettre  du  a3    fé- 
\Tier,  dit  avoir  eu  lieu  dans  la  même  semaine    chez    la    Reine.  lie 
prix  des  visites,  à  partir  de  celle-ci,  paraît  fixé  à  ce  chiffre  de  55o'* 
Molière,  iv  22 


338  LE   TARTUFFE. 

Dimanche     5"  [mai]  ^  Tartuff'e 520**  lo» 

Mardi             7%  I</em 464  » 

Vendredi     10",  Idem 619  » 

Dimanche    12°,   Idem 563  » 

Mardi            14%  Idem 36i  5 

Vendredi     17^,  Idem 366  i5 

Dimanche   19*=,   Idem 338  10 

Mardi           21*    (^Amphitryon ^  George  Dandîn..  196  10) 

Vendredi     24°    (Idem  ei  Idem 208  10) 

Dimanche   26°,    Tartuffe 621  » 

Mardi           28°,   Idem 279  » 

Vendredi    3i^    {Avare 309  ») 

Dimanclie      1"  juin  [Idem 227  5) 

Mardi             4°  juin,  Tartuffe 276  i5 

Vendredi      7°  juin,  Idem 420  » 

INTERRUPTION  '. 

Vendredi    14"  jnin.  Tartuffe 352      i5 

Dimanche  16^,  Idem 5x3      10 

INTERRUPTION  '. 

Dimanche  23'^  juin,  Tartuffe 32i        5 

Mardi  25°,  Idem i83      10 

L'affiche  changea  jusqu'au  9  août. 

Vendredi       9°   [août] ,   Tartuffe 622        5 

Dimanclie    11",   Idem »        » 

Mardi  i3°,  Idem 326        » 

Avant  et  après  ces  trois  représentations  d'août,  la  Grange 
mentionne  une  représentation  à  la  cour  et  une  visite  digne 
d'être  notée  : 

Le  samedi  3°  [août],  la  Troupe  est  allée  à  Saint-Germain  par 
ordre  du  Roi.  On  a  joué  V Avare  et  Tartuffe.  Le  retour  a  été  le 
lundi  5°. 

Mercredi  21.  —  Visite  de  Tartuffe  chez  Mademoiselle  à  Luxem- 
bourg^       300"^. 

Ce  même  jour  le  père  de  M.  de   Molière  est  mort. 

1.  Pour  les  fêtes  de  la  Pentecôte,  qui  tombait  le  9  juin. 

2.  Pour  la  Fête-Dieu  (20  juin). 

3 .  On  lit  dans  le  Registre  :  «  Mademoiselle  de  Luxembourg.  » 
C'est  un  lapsus  facile  à  corriger.  Mademoiselle,  au  tome  IV  de 
ses  Mémoires^  p.  74,  nous  apprend  que  cette  visite  des  comédiens 


NOTICE.  339 

Tartuffe  fut  encore  joué  deux  fois  cette  première  année, 
en  septembre  : 

Mardi         10°  [septembre] ,  Tar/My^^e 871^      5s 

Vendredi  i3°,  Idem 335         5 

Il  n'avait  pas  encore  épuisé  la  longue  veine  de  son  succès 
en  ces  premiers  temps  ;  cependant  une  nouveauté  pouvait  avoir 
place.  Cette  nouveauté  fut  Monsieur  de  Pourceaugnac^  jfué  à 
Charabord,  ce  même  mois  de  septembre;  à  Paris,  le  1 5  novembre, 

Molière,  mandé  à  Saint-Germain,  oh  il  séjourna  du  3o  jan- 
vier au  18  février  1670,  fut  obligé  de  laisser  passer  l'anniver- 
saire du  5  février  1669  sans  le  fêter  au  Palais-Royal  par  une 
représentation  du  Tartuffe,  quoique,  avec  cette  intention  pro- 
bablement, il  l'y  eût  repris  en  janvier.  Cette  reprise  coupée  par 
le  séjour  à  Saint-Germain  fut  continuée  aussitôt  après  le  retom'. 

Tei^minons  les  extraits  du  Registre  par  les  huit  représenta- 
tions de  janvier  et  de  février  1670  : 

Dimanche  19°   [janvier],    Tartuffe 853^    » 

Mardi  21'',   Idem 643      lo^ 

Vendredi  24°,   Idem 692      10 

Dimanche  26°,  Idem 745      10 

Mardi  28",   Idem 536        » 

Le  mardi      18°  février,   Tartuffe 4^5      10 

Vendredi      21°,    Tartuffe 212      10 

Dimanche     23",  Idem 895        » 

La  pièce  fut  donnée  pour  la  rentrée  d'avril,  puis  eut  encore, 
cette  année-là,  neuf  représentations,  en  tout  dix-huit  en  1670. 
Enfin,  avant  la  mort  de  Molière,  elle  fut  jouée  en  167 1  neuf 
fois,  en  1672  cinq  fois. 

Si  l'on  en  croyait  Gueret,  les  libraires  n'auraient  pas  d'abord 
trouvé  dans  Tartuffe  la  même  source  de  profits  que  les  co- 
médiens du  Palais-Royal.  Il  prétend,  dans  sa  Promenade  de 
Saint-Cloud ,  que  Ribou   commençait   à  regretter    les    deux 

eut  lieu  le  jour  où  elle  fit  le  mariage  de  «  Mlle  de  Créqui,  »  qui 
devint  sa  dame  d'honneur,  avec  le  comte  de  Jarnac  de  la  maison 
de  Chabot.  «  On  joua  Tartuffe,  qui  étoit  la  pièce  à  la  mode.  » 
Le  prince  de  Toscane,  beau-frère  de  Mademoiselle,  était  présent. 


34o  LE    TARTUFFE. 

cents  pistoles  que  la  pièce  lui  coûtait*.  Ce  désappointement  du 
libraire,  à  supposer  que  Gueret  ne  l'ait  pas  imaginé,  ou  Ribou 
affecté,  suivant  une  habitude  assez  ordinaire  des  marchands, 
ne  prouverait  le  médiocre  débit  que  de  la  seconde  édition. 
La  première,  qui  fut  promptement  épuisée,  se  vendait  au 
compte  de  Molière  lui-même.  Chaque  exemplaire  coûtait  un 
écu,  ainsi  que  le  constate  Robinet  dans  sa  lettre  du  6  avril 
1669  : 

Monsieur  Tartuffe  ou  le  Pauvre  Homme 

(Ce  qui  les  faux  dévots  assomme) 

Devient  pviblic  plus  que  jamais. 

Comme  au  théâtre,  désormais 

Il  se  montre  chez  le  libraire, 

Qui  vend  l'écu  chaque  exemplaire; 

Et  de  sa  boutique,  en  un  mot, 

(En  doive  crever  tout  cagot  !) 

Il  va  produire  leur  peinture. 

En  belle  et  fine  mignature. 

Par  tous  les  lieux  de  l'univers  : 

O  pour  eux  l'étrange  revers  *  ! 

Au  commencement  de  1670,  on  publia  une  soi-disant  comé- 
die, sous  ce  titre  :  la  Criiifjue  du  Tartuffe^.  Elle  est  en  vers. 
On  ne  sait  pas  si  elle  fut  jamais  représentée  sur  un  des  théâ- 
tres rivaux  de  celui  du  Palais-Rojal.  D'après  le  chevalier  de 
Mouhy  *,  elle  l'aurait  été  seulement  «  sur  un  théâtre  particulier, 
dans  le  faubourg  Saint-Honoré,  chez  un  grand  seigneur  dont  la 
tradition  ne  nous  a  pas  conservé  le  nom.  »  Ce  seigneur  était-il 
un  de  ceux  qui,   avec  le  duc  de  Ne  vers  et  Mme  Deshoulières, 

1.  Page  204  de  /a  Promenade  de  Saint-Cloiicf,  imprimée,  en 
T751,  à  la  suite  des  Mémoires  de  Bruys^  tome  II.  —  Nous  n'avons 
pas  la  date  de  la  Promenade  de  Saint-Cloud;  mais  dans  ce  même  pas- 
sage où  Gueret  parle  de  l'impression  du  Tartuffe^  il  parle  aussi  de 
celle  de  la  Psyché  de  la  Fontaine,  qui  est  également  de  1669.  Il 
écrivait  probablement  vers  ce  temps  même. 

2.  Nous  donnons,  à  la  fin  de  cette  notice,  le  titre  de  chacune 
des  deux  éditions  de  1669. 

3.  Voyez  ci-dessus,  p.  SaS,  note  i. 

4.  Tome  III,  f°  1264  v»  de  son  Journal  du  Théâtre  français^ 
manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale,  cité  jDar  31.  Éd.  Fournier 
{le  Roman  de  Molière^  p.  243,  à  la  note). 


NOTICE.  34r 

entrèrent  en  1677  dans  la  cabale  formée  pour  soutenir  Pradon 
contre  Racine?  L'idée  en  vient  à  remarquer  la  grande  res- 
semblance de  style  (plusieurs,  tels  que  Bret\  en  ont  été 
frappés)  entre  le  fameux  sonnet  sur  la  Phèdre  et  la  Lettre 
satirique  (en  vers)  sur  le  Tartuffe,  écrite  à  l'auteur  de  la  Cri- 
tique, et  imprimée  en  tête  de  la  petite  pièce.  Celle-ci  est  par- 
faitement plate,  et,  moitié  dissertation  critique,  moitié  parodie, 
fort  peu  nette  dans  son  ensemble  et  dans  ses  détails.  On  en 
pourrait  citer  peu  de  chose,  peut-être  la  fin  de  la  scène  x,  oii 
l'emprisonnement  de  Tartuffe,  qui  a  instruit  le  Roi  a  d'un  secret 
qui  le  tire  de  peine,  3)  et  le  triomphe  d'Orgon,  coupable  d'avoir 
tu  ce  secret,  sont  taxés  d'injure  faite  à  la  justice  de  Sa 
Majesté,  cette  justice  que  la  pitié  ne  séduit  jamais, 

Et  qui  ne  punit  point  les  hommes  par  caprice. 

Une  passion  religieuse,  comme  celle  qui  avait  animé  le  curé 
de  Saint-Barthélemv,  ne  se  montre  point  dans  cette  rapsodie, 
mais  plutôt  quelque  jalousie  d'auteur.  Il  s'y  trouve  (même  scène  x) 
un  mot  aimable  pour  Licidas  (Boursault  ou  de  Visé^).  L'œuvre 
était  sans  doute  de  quelque  ami  de  l'un  ou  de  l'autre;  mais 
de  qui?  Il  n'est  pas  très- regrettable  de  l'ignorer.  On  a  parlé 
du  comédien  Villiers.  C'est  une  conjecture  qui  en  vaut  une 
autre.  Dans  une  si  faible  attaque  contre  Molière,  qui  ne  dut 
pas  y  être  fort  sensible,  il  n'y  a  guèi'e  à  chercher  aujourd'hui 
que  les  témoignages  de  son  succès,  involontairement  fournis 
par  la  Lettre  satirique  et  par  la  pièce.  On  dit  dans  la  pre- 
mière, oîi  les  comédies  de  Molière  sont  traitées  d'agréables 
sottises  : 

Je  sais  que  le  Tartuffe  a  passé  son  espoir, 
Que  tout  Paris  en  foule  a  couru  pour  le  voir; 
Mais  avec  tout  cela,  quand  on  Ta  vu  paroitre, 
On  l'a  tant  applaudi,  faute  de  le  connoître  ; 
Un  si  fameux  succès  ne  lui  fut  jamais  dû, 
Et  s'il  a  réussi,  c'est  qu'on  l'a  défendu. 


1.  OEuvres  de  Molière^  '773,  tome  IV,  p.  254  et  255. 

2.  Voyez  au  tome  III,  p.  126,  129,  i3o  et  340,  note  5. 


342  LE    TARTUFFE. 

Deux  vers  de  la  comédie  (scène  i''^)  font  le  même  aveu  du 
triomphe  éclatant  de  Molière  : 

Cependant  vous  voyez  que,  malgré  vos  mépris, 
Ce  poëme  imparfait  fait  courre  tout  Paris. 

Les  seules  redoutables  critiques  du  Tartuffe  sont  celles  qui, 
ne  se  préoccupant  pas  du  mérite  littéraire  de  l'ouvrage,  en 
ont,  au  point  de  vue  religieux,  condamné  le  dangereux  effet,  et 
même  les  intentions.  Mais  nous  en  avons  parlé  déjà,  et  nous 
avons,  à  côté  du  ridicule  fanatisme  de  Pierre  Roullé,  rappelé 
les  accusations  plus  sérieuses,  et  d'une  bien  autre  autorité, 
d'Adrien  Baillet  et  surtout  de  Bourdaloue.  Si  à  ce  dernier  et 
grand  nom  nous  n'avons  pas  joint  alors  celui  de  Bossuet,  c'est 
qu'il  n'a  pas  dans  ses  anathèmes  contre  Molière  désigné 
Tartuffe  aussi  particulièrement  que  Bourdaloue  l'avait  fait.  II 
serait  cependant  difficile  de  croire  qu'il  n'y  pensât  point,  lors- 
que, dans  sa  lettre  au  P.  Caffaro  (mai  1694),  parlant  de  l'im- 
moralité du  théâtre  de  notre  poète,  il  dit  au  téméraire  apolo- 
giste de  la  comédie,  surtout  de  celle  du  jour:  «  Songez si  vous 

oserez  soutenir  à  la  face  du  Ciel  des  pièces  où  la  vertu  et  la  piété 
sont  toujours  ridicules*.  »  Et  s'il  ajouta  dans  ses  Maximes  et 
Réflexions  sur  la  comédie  (§  v)  le  terrible  passage  où  il  repré- 
sente Molière  passant  «  des  plaisanteries  du  théâtre,  parmi  les- 
quelles il  rendit  presque  le  dernier  soupir,  au  tribunal  de  Celui 
qui  dit  :  Malheur  à  vous  qui  riez!  car  vous  pleurerez,  «  cette 
malédiction,  dans  sa  pensée,  n'avait-elle  pas  été  surtout  méritée 
par  le  poète  pour  avoir  ri  du  langage  et  des  habitudes  de  la 
dévotion?  Le  grand  évêque  fut  plus  que  dur  ce  jour-là,  même 
si  l'on  admet  que  Molière  avait  eu  le  tort  de  ne  pas  vouloir 
plaisanter  sur  l'hypocrisie  seulement;  et  il  eût  été,  ce  nous 
semble,  plus  charitable  de  ne  pas  lui  attribuer  avec  tant  de 
conviction  un  si  mauvais  dessein. 

Dans  l'autre  genre  de  critique,  dans  la  critique  toute  littéraire 
du  Tartuffe,  lorsque  nous  avons  indiqué  tout  à  l'heure  qu'elle 
n'avait  rien  produit,  au  dix-septième  siècle,  d'aussi  digne  d'at- 
tention que  les   âpres   et  éloquentes  censures  de  l'Eglise,  on 

I .  Ce  passage  du  4^  alinéa  de  la  lettre  se  retrouve  (au  §  m)  dans  les 
cximes  et  Réflexions  sur  la  comédie,  publiées  la  même  année  1694. 


NOTICE.  343 

pourrait  nous  reprocher  d'avoir  oublié  les  pages  célèbres  du 
chapitre  de  la  Mode  dans  les  Caractères  de  la  Bruyère  \  où  le 
portrait  d'Onuphre  ne  paraît  avoir  été  tracé  (en  1691)  que 
pour  faire  sentir  l'exacte  vérité  qui  manque  à  celui  de  Tar- 
tuffe. Onuphrecc  ne  dit  point:  Ma  haire  et  ma  discipline S'il 

se  trouve  bien  d'un  homme  opulent,  à  qui  il  a  su  imposer, 
dont  il  est  le  parasite,  et  dont  il  peut  tirer  de  grands  secours, 
il  ne  cajole  point  sa  femme,  il  ne  lui  fait  du  moins  ni  avance  ni 
déclaration....  Il  ne  pense  point  à  profiter  de  toute  sa  suc- 
cession, ni  à  s'attirer  une  donation  générale  de  tous  ses  biens, 
s'il  s'agit  surtout  de  les  enlever  à  un  fils,  le  légitime  héritier.... 
Il  ne  s'insinue  jamais   dans  une  famille   où  se  trouvent  tout  à 

la  fois  une  fille  à  pourvoir  et  un  fils  à  établir Il  en  veut  à 

la  ligne  collatérale,  j) 

Sainte-Beuve  est  moins  disposé  à  voir  là  une  critique, 
«  qu'une  ingénieuse  reprise  et  une  réduction  du  même  person- 
nage à  un  autre  point  de  vue,  au  point  de  vue  du  portrait  et  non 
plus  à  celui  de  la  scène^.  »  C'est,  croyons-nous,  atténuer  un 
peu  trop  la  libeité  qu'a  prise  la  Bruyère.  Il  ne  s'était  sans 
doute  proposé  d'abord  que  de  faire,  pour  son  compte,  une 
peinture  très-fine  dans  ses  nuances ,  comme  il  convenait 
à  son  livre,  et  il  n'en  est  venu  à  la  confronter  avec  celle  de 
Molière  que  pour  mieux  marquer  les  traits  minutieusement 
observés  de  son  caractère;  mais  on  n'en  doit  pas  moins  recon- 
naître qu'il  a  été  entraîné  à  une  véritable  critique,  et  que  cette 
critique,  très-spécieuse  dans  sa  subtilité,  indique  habilement 
les  points  contestables.  S'étail-il  avisé  lui-même  de  cette  ré- 
flexion, souvent  faite  depuis,  que  l'optique  du  théâtre  a  ses  lois 
nécessaires,  et  que  si  Tartuffe  n'est  vrai  que  suivant  ces 
lois,  il  ne  pouvait  pas,  il  ne  devait  pas  l'être  autrement?  La 
Bruyère  était  digne  de  ne  pas  s'y  tromper,  et  il  n'est  pas  im- 
probable qu'acceptant  l'art  de  Molière  avec  toutes  ses  condi- 
tions, il  ait  voulu  tout  autre  chose  que  le  prendre  en  faute.  Si 
cela  est,  il  aurait  mieux  fait  d'en  avertir,  et  de  dire  :  Voici  la 
réalité  ;  à  moi,  philosophe  moraliste,  rigoureux  observateur  de 
la  vie,  cette  réalité  toute  simple  appartient  ;  mais  chez  Molière 

1.  Tome  II,  p.   i54-i59,  §  24  du  chapitre. 

2.  Port-Rojal^  tome  III,  p.  292. 


344  I-E   TARTUFFE. 

vous  avez  l'art,  l'art  dramatique;  admirez-y  également  la  vé- 
rité,  un  peu  modifiée,  comme  il  le  fallait  pour  la  perspective. 

A  côté  des  critiques  de  la  Bruyère,  celles  de  Gueret,  autre 
contemporain,  que  nous  avons  cité  déjà,  sont  d'une  faible  auto- 
rité. Elles  ont  cependant  quelque  intérêt  par  leur  date,  qui 
nous  paraît  être,  nous  l'avons  dit,  de  1669,  ou  à  peu  près,  en 
tout  cas  plus  ancienne  que  le  portrait  d'Onuphre,  Gueret  étant 
mort  en  1688.  Les  interlocuteurs  du  dialogue,  dans  la  Prome- 
nade de  Saint- Cloud,  ne  sont  pas  tout  à  fait  d'accord;  mais  on 
voit  facilement  ce  que  pensait  lui-même  l'auteur  du  Dialogue. 
La  liberté  très-familière  de  Dorine  le  choque  quelque  peu;  il 
est  porté  cependant  à  la  croire  assez  expliquée  par  les  mœurs 
du  temps'.  Le  caractère  de  Tartuffe  ne  lui  semble  pas  toujours 
assez  bien  gardé;  et  il  «  ^'étonne  qu'on  n'en  ait  rien  dit  à  Mo- 
lière dans  les  récits  qu'il  en  a  faits  dans  tant  de  maisons.  »  Il 
trouve  que  le  jargon  de  dévotion,  dans  la  déclaration  de  Tar- 
tuffe, n'est  pas  très-naturel,  et  qu'à  un  homme  si  adroit  ce 
langage  ne  convient  pas,  étant  «  capable  d'effaroucher  une 
belle,  »  Les  véritables  Tartuffes,  dit-il,  sont  plus  délicats  que 
cela*.  »  Cette  objection  se  rapproche  de  celles  de  la  Bruyère. 

C'est  pour  le  dénouement  de  la  pièce  que  Gueret  est  le  plus 
sévère.  «Peut-être,  dit-il  (p.  210  et  21  ij,  seroit-ce  le  seul 
endroit  où  la  critique  auroit  plus  de  prise.  Car  je  ne  vois  guère 
de  raisons  pour  l'excuser,  et  Molière  devoit  garder  son  Dieu 
de  machine  pour  une  autre  fois.  Encore  s'il  avoit  préparé  ce 
dénouement  ;  mais  il  n'y  a  rien  qui  le  dispose  ni  qui  le  rende 
vraisemblable  ;  car  l'affaire  n'a  pas  éclaté  ;...  et  néanmoins,  sans 
qu'il  paroisse  qu'aucune  plainte  soit  venue  aux  oreilles  du  Roi, 
on  voit  arriver  son  secours  par  une  grâce  prévenante.  —  Que 
ne  dénouoit-il  sa  pièce,  dit  un  des  personnages  du  Dialogue, 
par  quelque  nullité  de  la  donation? Cela  auroit  été  jilus naturel; 
et  du  moins  les  gens  de  robe  l'auroient  trouvé  bon.  33  Mais  cet 
autre  dénouement  n'a  peut-être  été  imaginé  par  Gueret  que 
pour  amener  un  bon  mot  mis  sur  le  compte  de  Molière  contre 
la  comédie  de  Racine.  Car  un  autre  interlocuteur  répond  : 
«  Ne  pensez  pas  railler  :  c'étoit  son  premier  dessein,  et  consi- 

I.   Pages  206  et  suivantes. 
a.  Page  208. 


NOTICE.  345 

dérant  Tartuffe  comme  un  directeur,  il  tiroit  de  cette  qualité  la 
nullité  de  la  donation.  Mais  ce  dénouement  étoit  un  procès,  et 
je  lui  ai  ouï  dire  que  les  Plaideurs  ne  valoient  rien.  » 

La  façon  dont  Molière  a  fini  Tartuffe  semblerait  n'avoir 
pas  eu,  du  temps  de  Molière,  le  même  succès  que  la  pièce.  Le 
blâme  de  parti  pris  de  la  Lettre  satirique  sur  le  Tartuffe  peut 
ne  pas  compter  : 

Le  cinquième  acte  vient,  il  faut  finir  la  pièce  : 

Molière  la  finit,  et  nous  fait  avouer 

Qu'il  en  tranche  le  nœud,  qu'il  n'a  su  dénouer. 

Mais  voici  Boileau  lui-même  qui,  à  entendre  Brossette,  ne  goû- 
tait pas  le  dénouement;  et,  de  même  que  Gueret,  il  avait  son 
idée  pour  le  refaire,  une  idée  qui  valait  encore  moins  que  la 
fin  imaginée  par  celui-ci.  C'est  tellement  bizarre,  qu'on  a  besoin 
de  croire  Boileau  trahi  en  certains  endroits  par  le  traducteur 
de  son  entretien.  Il  y  a  cependant  quelques  souvenirs  sur  les- 
quels Brossette  n'a  pas  pu  se  tromper,  comme  par  exemple 
celui  d'un  changement  fait  un  moment  par  Molière  aux  célè- 
bres vers  011  il  loue  si  bien  le  discernement  et  la  ferme  raison 
de  Louis  XIV,  et  cette  circonstance,  que  le  Roi  entendit  une 
lecture  de  la  pièce  terminée,  et  donna  son  avis  sur  le  discours 
de  l'Exempt.  Toutes  réserves  faites,  les  paroles  attribuées  à 
Boileau  appartiennent  donc  à  l'histoire  du  Tartuffe. 

«  M.  Despréaux,  dit  Brossette*,  m'a....  parlé  de  l'irrégularité 
des  dénouements  de  la  plupart  des  pièces  de  Molière.  Il  m'a 
dit  qu'il  auroit  été  bien  facile  à  M.  Molière  de  mettre  un  dé- 
nouement heureux  et  naturel  dans  le  Tartuffe;  car,  au  lieu 
d'aller  chercher  de  loin  le  secours  de  la  cassette  oià  il  y  a  des 
papiers  contre  l'Etat,...  sans  introduire  un  exempt,  et  sans 
employer  l'autorité  du  Roi,  il  pouvoit,  après  la  découverte  de 
l'imposture  de  Tartuffe,  faire  délibérer  sur  le  théâtre,  par  tous 
les  personnages  de  la  comédie,  quelle  peine  on  feroit  souffrir 
à  ce  coquin.  Orgon  lui-même  devoitle  premier,  comme  le  plus 
intéressé  à  l'injure,  pousser  sa  vengeance  au  plus  haut  point 
et  être  prêt  à  la  porter  aux  extrémités  les  plus  violentes. 
L'étourdi  Damis  auroit  fait  des  merveilles.  La  suivante  auroit 

I.  F^  12  vo  et  i3  r°  de  l'autograpiie,  p.  5 16  et  5 17  du  volume 
de  M.  Laverdet. 


346  LE    TARTUFFE. 

dit  de  fort  plaisantes  choses.  Enfin,  après  tous  ces  discours,  le 
frère  d'Orgon,  l'honnête  homme  de  la  pièce,  auroit  sagement 
proposé  de  se  contenter  de  mépriser  une  conduite  aussi  basse 
et  aussi  ingrate  que  celle  de  Tartuffe  ;  qu'il  falloit  seulement  le 
chasser  honteusement.  On  y  auroit  pu  même  ajouter  une  scène 
de  coups  de  bâton,  donnés  méthodiquement.  Enfin  Mme  Per- 
nelle  seroit  venue  ;  elle  auroit  fait  le  diable  à  quatre  pour  sou- 
tenir l'honneur  et  la  vertu  de  son  cher  Tartuffe  :  la  scène 
auroit  été  belle  ;  on  auroit  pu  lui  faire  dire  bien  des  choses  sur 
lesquelles  le  parten^e  auroit  éclaté  de  rire;  elle  auroit  que- 
rellé le  parterre  et  se  seroit  retirée  en  grondant,  ce  qui  auroit 
fini  agréablement  la  comédie  ;  au  lieu  que  de  la  manière  qu'elle 
est  disposée,  elle  laisse  le  spectateur  dans  le  tragique. 

«  M.  Despréaux  m'a  dit  que  Molière  avoit  tout  donné  aux 
caractères.  M.  Despréaux  lui  avoit  donné  envie  de  corriger  ce 
dernier  acte.  Il  avoit  en  effet  changé  l'endroit  où  il  donne  des 
louanges  au  Roi;  mais  quand  Sa  Majesté  entendit  réciter  par 
Molière  ce  changement,  elle  lui  conseilla  de  les  laisser  comme 
elles  étoient  auparavant.  Molière  remplissoit  une  fois  son  idée 
et  son  plan,  après  quoi  il  ne  corrigeoit  plus.  Il  se  laissoit 
entraîner  à  d'autres  idées.  J'ai  dit  à  M.  Despréaux  qu'il  fau- 
droit  que  quelqu'un  de  nos  poètes  refît  le  cinquième  acte  de 
cette  pièce  et  le  disposât  suivant  l'idée  de  M.  Despréaux.  Il 
m'a  dit  que  cela  seroit  bon,  et  que  M.  Rousseau  pourroit  le 
faire,  si  quelqu'un  le  lui  inspiroit  ;  qu'avec  ce  changement  le 
Tartuffe  seroit  parfait,  parce  que  les  quatre  premiers  actes 
sont  admirables.  C'est  ce  que  M.  Rousseau  a  exécuté  depuis  dans 
son  Flatteur.  » 

J.-B.  Rousseau,  Brossette  et  même  Boileau  n'auraient  pas 
suffi  à  corriger  Molière.  Mais  est-il  croyable  que  Boileau,  après 
avoir  fait  fi  des  coups  de  bâton  si  amusants  reçus  par  Géronte 
dans  le  sac  de  Scapin^,  ait   imaginé,  dans  Tartuffe^  ce  même 

I.  Dans  la  mise  en  scène  du  Tartuffe  donnée  par  le  Mémoire  de 
décorations  (voyez  ci-après,  p.  SgS,  note  4),  il  y  ^i,  parmi  les  acces- 
soires, une  batte.  Oigon,  il  est  vrai,  peut  en  avoir  besoin,  lors- 
que, au  vers  ii35  (acte  III,  scène  vi),  il  demande  un  bâton  pour 
battre  son  fils;  ou  mieux  Damis,  quand  il  en  menace  l'huissier 
(vers  1768).  Elle  eût  été  cependant  plus  nécessaire  pour  le  dé- 
nouement dont  Brossette  accuse  Boileau. 


NOTICE.  347 

bâton  qui  aurait  abaissé  jusqu'à  la  farce  une  si  haute  come'die? 
Acceptons  seulement  ceci,  que  le  dénouement  du  Tartuffe  était 
jugé  par  lui  postiche  et  d'un  effet  moins  comique  que  tragique. 
Il  n'a  pas  été  seul  de  ce  sentiment.  Avait-il  raison?  On  ose 
en  douter.  Le  dénouement  est  bien  préparé,  n'est  pas  cherché 
trop  loin  ;  et  le  dieu  qui  sort  de  la  machine  intervient  naturel- 
lement. L'idée  n'a  pas  été  seulement  heureuse  pour  protéger 
la  pièce.  L'art  du  poète  n'est  pas  plus  en  défaut  que  l'habileté 
de  l'homme.  Une  peste  publique  ne  pouvait  être  plus  conve- 
nablement punie  que  par  la  puissance  publique.  Ce  dernier 
coup  porté  de  si  haut  à  l'hypocrisie  achevait  parfaitement  la 
pensée  de  Molière.  Une  seule  objection  resterait  :  l'Exempt  n'a 
point  paru  jusque-là,  n'est  ni  attendu,  ni  annoncé;  bien  légère 
faute  contre  une  règle  sujette  à  discussion.  La  Harpe  n'a  pas 
voulu  se  ranger  parmi  les  censeurs  du  dénouement  du  Tar- 
tuffe^ et  a  fait  valoir  de  bonnes  raisons*.  M.  Legouvé  nous 
a  appris^  que  Scribe  défendait  vivement  la  même  cause.  Il 
approuvait  que  Molière  eût  fait  dénouer  la  pièce  par  le  Roi, 
ajoutant  qu'aujourd'hui  il  aurait  fallu  faire  de  Cléante  un  ma- 
gisti'at,  qui  aurait  cherché  le  dénouement  dans  la  loi  :  «  Toute 
donation  est  révocable  pour  cause  d'ingratitude,  j)  Les  gens 
de  robe,  comme  dit  Gueret,  l'auraient  trouvé  bon  ;  mais  peut- 
être  Molière  aurait-il  encore  répondu,  non  sans  raison,  que 
les  plaideurs  sur  le  théâtre,  quand  ils  ne  sont  pas  le  sujet 
même  de  la  comédie,  ne  valent  rien.  Cailhava,  au  temps  de 
la  Révolution,  substitua  aussi  pour  les  représentations,  la  Loi  au 
Roi,  non  pas,  comme  Scribe,  la  loi  du  code  civil,  mais  la  loi 
du  peuple  souverain.  Les  changements  qu'il  avait  faits  aux 
vers  de  Molière  sont  assez  plaisants  pour  être  cités ^. 

Remettez-vous,  Monsieur,  d'une  alarme  aussi  chaude  : 
Ils  sont  passés  ces  jours  d'injustice  et  de  fraude 
Où,  doublement  perfide,  un  calomniateur 
Ravissait  à  la  fois  et  la  vie  et  l'honneur. 

1.  Lycée  ou  Cours  de  littérature^   seconde  partie,    livre    premier, 
chapitre  ii,  section  v. 

2.  Dans  une  conférence  sur  Eugène  Scribe,  reproduite  dans  le 
journal  le  Temps  du  24  février  1874. 

3.  Études  sur  Molière^  p.  168,  note  i. 


348  LE  TA.RTUFFE. 

Celui-ci  ne  pouvant,  au  gi'é  de  son  envie, 

Prouver  que  votre  ami  trahissait  la  patrie, 

Et  vous  traiter  vous-même  en  criminel  d'Etat, 

S'est  fait  connaître  à  fond  pour  un  fraiic  scélérat  : 

Le  monstre  veut  vous  perdre,  et  sa  coupable  audace 

Sous  le  glaive  des  lois  l'enchaîne  à  votre  place. 

Rajeunissement  auquel,  dit  Cailhava,  le  public  eut  la  bonté 
d'applaudir,  et  qui  vaut  presque  «  la  Loi  passait,  »  remplaçant, 
dit-on,  à  la  même  époque  «  le  Roi  passait  »  dans  le  Déserteur 
de  Sedaine  et  Monsigny. 

Les  critiques  se  sont  toujours  beaucoup  occupés,  surtout  à 
la  naissance  des  pièces  de  Molière,  des  imitations  qu'on  y  pou- 
vait soupçonner.  Ils  en  ont,  suivant  leur  habitude,  recherché 
les  traces  dans  Tartuffe.  «  Molière,  est-il  dit  dans  le  Dialogue 
de  Gueret  (p.  2o5),  n'est  pas  l'original  [fauteur  original)  de 
ce  dessein:  vous  savez  que  l'Arétin  l'avoit  traité  avant  lui, 
que  même  il  3  en  a  quelque  chose  dans  la  Macette  de  Régnier  ; 
et  quoiqu'il  y  ait  toujours  beaucoup  de  mérite  à  bien  imiter, 
néanmoins  on  ne  s'acquiert  point  par  là  cette  grande  gloire 
dont  on  a  honoré  l'auteur  du  Tartuffe,  n  Contester  à  la  comédie 
de  Molière  l'originalité  de  sa  conception,  des  scènes  si  neuves 
oij  l'action  se  développe,  des  caractères  groupés  autour  du  ca- 
ractère principal,  et  de  celui-ci  même,  à  qui  le  poète  a  si  bien 
donné  une  empreinte  qui  le  distingue,  est  ce  qu'on  saurait  iiua- 
giner  de  plus  ridicule;  il  se  peut  néanmoins  que  là,  comme 
ailleurs,  ce  grand  génie  n'ait  pas  dédaigné  de  demander  quel- 
ques heureuses  idées  à  divers  auteurs. 

Molière  savait  son  Régnier,  et  volontiers  lui  prenait,  à  l'oc- 
casion, quelques  traits,  ceux,  par  exemple,  qu'il  a  tirés  de  la 
satire  xm  contre  Macette,  pour  les  fort  bien  placer  dans 
une  des  scènes  de  l'École  des  femmes^.  Tartuffe  aussi  a  deux 
passages  dont  quelques  vers  rappellent  cette  même  satire, 
quand  l'entremetteuse  loue  la  discrétion  des  moines  qui  ne  fait 
point  d'éclat,  et  quand  elle  absout  le  péché  caché,  ne  faisant 
consister  l'offense  que  dans  le  scandale^.  Ce  n'est  assurément 

1.  Dans  la  scène  v  de  l'acte  II;  voyez  au  tome  III,  p.  198  et 
note  2. 

2.  Voyez  ci-après,  acte  III,  scène  m,  p.  4^9»  ^^  ^^^^  ^^» 
scène  v,  p.  498. 


NOTICE.  349 

pas  assez  pour  trouver  dans  Macette  le  moindre  germe  de 
Tartuffe.  Nos  vieux  écrivains  sont  pleins  de  satires  contre 
l'hypocrisie.  Molière  a  pu  leur  faire  de  loin  en  loin  quelques 
emprunts  de  détail,  ou  se  rencontrer  avec  eux  :  dans  aucun 
il  n'a  trouvé  sa  comédie,  ni  rien  qui  lui  ôte  son  originalité. 

Il  y  aurait  d'abord  moins  d'invraisemblance  à  prétendre 
qu'il  l'a  trouvée  dans  une  des  anciennes  pièces  de  théâtre  dont 
l'hypocrisie  avait  déjà  été  le  sujet.  L'Arétin,  comme  le  dit 
Gueret,  en  avait  fait  une  au  seizième  siècle,  ï Ipocrito,  qui, 
dans  une  nouvelle  édition,  porte,  dit  Bret*,  le  titre  de  //  Finto. 
M.  Louis  Moland,  dans  son  livre  intitulé  Molière  et  la  comédie 
italienne,  a  donné*  une  analyse  de  la  comédie  de  Pietro  Are- 
tino,  marquant  avec  soin  tous  les  traits  qui  peuvent  rappeler 
Tartuffe.  Dans  la  maison  du  vieux  Liseo,  où  se  trouvent  sa 
femme,  ses  filles,  ses  gendres,  les  amoureux  de  ses  filles,  s'est 
introduit  un  parasite,  Messer  Ipocrito,  qui  «  marche  toujours — 
un  bréviaire  sous  le  bras,  »  et  par  ses  dévotes  simagrées  a  établi 
sa  domination  sur  l'esprit  faible  du  vieillard.  Ipocrito  a  les 
versets  des  psaumes  et  le  jargon  de  la  dévotion  à  la  bouche. 
Les  valets  ne  le  voient  pas  de  meilleur  œil  que  Dorine  ne  voit 
Tartuffe.  «  Ce  qui  me  déplaît,  dit  l'un  d'eux,  ce  sont  les  œil- 
lades qu'il  lance  à  Madame.  »  Mais  ce  n'est  qu'un  trait  jeté 
en  passant,  sans  que  l'idée  se  trouve  développée  dans  l'action 
de  la  comédie  ;  et  s'il  faut  chercher  là  une  première  idée  des 
entreprises  amoureuses  de  Tartuffe  sur  la  femme  d'Orgon,  être 
imitateur  ainsi  c'est  rester  encore  créateur.  Ipocrito  affecte  le 
jeûne,  mais  se  dédommage,  dans  l'occasion,  par  le  grand  cou- 
rage avec  lequel  il  engloutit  les  bons  repas.  Il  est  donc  gour- 
mand et  sensuel  comme  Tartuffe.  Les  ressemblances  ne  vont 
pas  plus  loin.  Ipocrito  sert  les  amours  d'une  des  filles  de  Liseo. 
L'enlèvement  de  cette  fîile  désole  le  vieillard.  Mais  tout  finit  par 
s'arranger  à  la  satisfaction  générale.  Les  filles  de  Liseo  épou- 
sent leurs  amants.  L'adroit  parasite  Ipocrito  a  travaillé  au 
dénouement  de  toutes  les  difficultés  qui  avaient  porté  le  trouble 
dans  cette  famille.  Son  heureuse  intervention  devient  pour  lui 
une  source  de  nouveaux  jn'ofits.  C'est  ainsi  que  l'Arétin  punit 
l'hypocrisie  ;  on  dirait  qu'il  ne  lui  en  voulait  pas  beaucoup,  et 

I.   OEuvres  de  Molière,  tome  IV,  p.  417.  —  2.   Pages  209-224. 


35o  LE  TARTUFFE. 

qu'il  a  plutôt  cherché  à  la  rendre  comique  qu'odieuse  ;  par  là 
il  échappe  assurément  au  reproche  fait  à  Molière  d'avoir  laissé 
tourner  sa  pièce  à  la  quasi-tragédie.  Mais  quelle  distance  sans 
mesure  de  ce  badinage  superficiel,  et  sans  moralité  qu'on  puisse 
saisir,  à  la  comédie  profonde  qui  montre  le  plus  perfide  des 
vices  sous  toutes  ses  formes  et  ne  le  laisse  pas  sans  en  avoir 
fait  justice!  Non,  l'auteur  de  l' Ipocrito  n'a  aucun  droit  de  prio- 
rité sur  celui  du  Tartuffe. 

Dans  une  farce  attribuée,  dit  Bret,  à  Bonvicino  Gioanelli, 
et  qui  a  pour  titre  il  Dottor  Bacchettone,  on  a  cru  reconnaître 
une  des  sources  oîi  l'auteur  du  Tartuffe  aurait  puisé.  Un  per- 
sonnage du  nom  de  Filipotta  qu'on  trouve  dans  cette  farce 
italienne  a  été  allégué  comme  preuve  que  Molière  l'avait  sous 
les  yeux  en  écrivant  sa  comédie.  C'en  serait  une  plutôt  que 
le  Dottor  Bacchettone  n'est  venu  au  monde  qu'après  Tartuffe, 
Bret  *  fait  observer  qu'une  des  comédies  de  Bonvicino  Gioa- 
nelli est  datée  de  1693,  que  son  Animalato  imniaginario,  avec 
son  docteur  Purgon,  n'est  qu'une  imitation  de  notre  Malade 
imaginaire.  Ce  Dottor  Bacchettone  doit  donc  avoir  aussi  em- 
prunté à  Mohère  les  ressemblances  qu'on  y  signale  avec  Tar- 
tuffe. Mais  n'y  avait-il  pas  de  cette  même  pièce  de  Gioanelli 
un  canevas  plus  ancien  dont  Molière  aurait  profité  ?  C'est  une 
conjecture  qui  aurait  besoin  d'être  appuyée  sur  quelque  preuve-. 

1.  OEuvres  de  Molière,  tome  IV,  p.  263.  Bret  dit  avoir  lu  un 
Dottor  Bacchettone  imprimé,  et  le  tient  pour  une  «  caricatiu-e.... 
d'après  Molière.  » 

2.  Riccoboni,  qui  parle  du  vieux  canevas  du  Dottor  Bacchettone'^, 
ainsi  que  d'un  vieux  canevas  du  Bas'disco  del  Bernagasso  (aussi 
appelé  j4rlichîno  mercante  prodlgo)^^  dont  il  va  être  question,  ne 
donne  l'analyse  ni  de  l'un  ui  de  l'autre. 

<*  VojezV Hislnire  du  théâtre  italien^  tome  l"  (1728),  p.  iSy  (de  Léris  a 
copié  ce  passage,  p.  418  de  son  Dictionnaire  portatif  des  théâtres,  i'^  édi- 
tion, 176.3);  voyez  aussi  les  Observations  sur  la  comédie  et  sur  le  génie  de 
Molière  (1736),  p.   146  et  147,  p.   149,  p.  189. 

*  Voyez  les  mêmes  Observations ^  p.  146  et  147.  Diins  son  Nouveau  théâtre 
italien  ou  Recueil  général  des  comédies  (françaises)  représentées  par  les  comé- 
diens italiens,..,  1733,  il  dit,  tome  \",  p.  xxxiv,  que  «  cette  pièce  très-aa- 
cienne  encore  »  fut  «  jouée  par  les  anciens  italiens  sous  le  titre  du  Dragon  de 
Moscovie;  »  ce  titre  est  rappelé  par  les  frères  Parfaict,  p.  i54  de  leur  Histoire 
de  l'ancien  théâtre  italien. 


NOTICE.  35i 

Bret  nomme  aussi  ^  une  pièce  intitule'e  Bernagasse  dont  on 
aurait  parlé  comme  n'étant  pas  sans  rapports  avec  le  Tartuffe. 
Bayle  (article  Poquelin)  cite  ces  lignes  du  Livre  sans  nom 
(p.  6  et  7  de  l'édition  de  Paris),  imprimé  à  Paris  et  en  Hol- 
lande en  1695  :  «  Il  a  pris  à  notre  théâtre  [cest  Arlequin  qui 
parle)  ses  premières  idées,..,  et,  dans  ces  derniers  temps,  son 
Tartuffe  n'est-il  pas  notre  Bernagasse  ?  »  Le  vrai  titre  de  la 
pièce  italienne  est  il  Basilisco  del  Bernagasso.  On  a  seulement 
l'analyse  que  X Histoire  de  l'ancien  théâtre  italien^  par  les  frè- 
res Parfaict,  donne  du  scénario  (p.  i54  et  suivantes),  d'après 
la  traduction  abrégée  de  Gueullette-.  M.  Moland^  regarde 
comme  tout  à  fait  insignifiantes  les  ressemblances  qu'on  y 
peut  remarquer  avec  le  Tartuffe^  et,  comme  elles  ne  tiennent 
nullement  au  fond  du  sujet,  il  pense  que  ce  sont  des  traits 
ajoutés  après  coup,  lorsque  déjà  la  pièce  de  Molière  avait  paru 
et  les  avait  fournis. 

Il  est  très-douteux  que  la  Critique  du  Tartuffe  fasse  une  al- 
lusion particulière,  dans  les  vers  suivants  ",  aux  prétendus 
larcins  dont  l'auteur  du  Tartuffe  aurait  été,  dans  cette  pièce, 
coupable  envers  l'Italie  : 

....  Tous  ces  incidents^,  chez  lui  tant  rebattus, 
Sont  nés  en  Italie,  et  par  lui  revêtus. 

Ils  sont  immédiatement  suivis  de  ceux-ci  : 

Et  dans  son  cabinet,...  sa  muse  en  campagne 
Vole,  dans  mille  auteurs,  les  sottises  d'Espagne. 

Il  ne  faut  donc  voir  là  qu'un  vague  reproche  de  plagiat,  s'ap- 
pHquant  à  tout  le  théâtre  de  Molière,  indistinctement. 

Si  l'on  veut  que  Molière  doive  quelque  chose  à  l'Italie,  il 
faut  plutôt  penser  à  une  nouvelle  de  Boccace,  la  viii«  de  la 
IIP  journée  du  Décaniéron.  Lorsque  l'abbé,  directeur  de  la 
femme  de  Féronde,  déclare  son  amour  à  sa  pénitente,  qui 
s'étonne  de  semblables  discours  dans  la  bouche  de  celui  qu'elle 
avait  regardé  comme  un  saint,  il  propose  des  explications  et 
des  distinctions,  que  Molière  semblerait  n'avoir  pas  oubliées 

1.  Page  2fi4,  à  la  note.  —  2.  Voyez  notre  tome  I,  p.  48. 

3.  IMolière  et  la  comédie  itaUenue^  p.  297. 

4.  Scène  xi.  —  5.  Dans  l'original:  «  ses  incidents.  » 


352  LE   TARTUFFE. 

dans  son  Tartuffe.  Ce  court  passage  de  la  Nouvelle,  que  l'on 
trouvera  cité  dans  les  notes  de  la  pièce,  a-t-il  fourni  la  pre- 
mière idée  des  scènes  entre  l'hypocrite  et  Elmire  ?  Il  n'est  au- 
cunement nécessaire  de  le  croire,  et  l'on  ne  saura  jamais  d'où 
est  parti  le  trait  de  lumière  qui  a  tout  à  coup  frappé  le  génie. 
Il  est  probable  que  Molière  a  seulement  emprunté  à  Boccace 
un  détail  de  son  dialogue.  Encore  faut-il  remarquer  qu'il  peut 
s'être  inspiré  aussi  bien  d'un  vers  de  Corneille  qu'on  l'a  accusé 
d'avoir  parodié,  quand  il  fait  dire  à  Tartuffe  : 

Ah  !  pour  être  dévot  je  n'en  suis  pas  moins  homme. 

Mais  peut-être  le  souvenir  du  vers  de  Sertorius  lui  est-il  seule- 
ment venu  en  lisant  Boccace,  qu'il  lui  aura  paru  plaisant  de 
trouver  traduit  fortuitement  par  Corneille^. 

C'est  à  une  nouvelle  de  Scarron,  publiée  neuf  ans  avant  la 
première  représentation  du  Tartuffe,  à  la  nouvelle  des  Hypo- 
crites^, que  Molière  est  le  plus  incontestablement  redevable  de 
quelque  chose  dans  sa  comédie.  Là  il  faut  reconnaître  plus 
que  le  hasard  d'une  rencontre  dans  la  même  idée,  plus  aussi 
qu'un  simple  détail.  Ce  nom  ne  conviendrait  pas  au  stratagème 
du  cafard,  qui,  accablé  par  un  homme  tro|i  clairvoyant  sur  ses 
friponneries,  prend  contre  ses  dupes,  indignées  des  mauvais 
traitements  qu'il  reçoit ,  la  défense  de  son  ennemi ,  s'accuse 
lui-même  d'être  un  méchant,  embrasse  celui  qui  vient  de  l'ou- 
trager, se  jette  à  ses  pieds,  et  regagnant  ainsi  des  cœurs  trop 

1.  Voyez  ci-après,  p.  466,  note  i. 

2.  On  trouve  cette  Nouvelle^  avec  une  pagination  à  part,  dans 
un  volume  factice,  intitulé  les  Nouvelles  tragi-comiques  de  M.  Scar- 
ron, 1661.  Il  contient  quatre  nom  elles.  TidiUS  la  première,  intitulée 
la  Précaution  inutile ,  le  spirituel  et  très-comique  Scarron  avait 
déjà  eu  l'honneur  de  fournir  d'heureux  traits  à  Molière  pour  son 
Ecole  des  femmes  :  voyez  au  tome  III,  p.  117.  La  seconde  est  celle 
des  Hypocrites  ;  elle  porte  un  achevé  d'imprimer  du  26  octobre  i655. 
Le  Privilège  parle  de  «  nouvelles  tragi-comiques  tournées  de  l'es- 
pagnol en  françols  -,  »  mais  il  semble  que  celle  des  Hypocrites  soit 
plus  originale  que  les  auties  :  «Cette  seconde  nouvelle,  dit  Scarron 
dans  une  épître  dédicatolre,  n'est  pas  enjouée  comme  la  première; 
mais  aussi  il  n'y  a  rien  d'emprunté  ni  qui  ressemble  à  un  conte  de 
Peau-d'àne  ;  et  pour  moi,  je  vous  avoue  que  je  l'estime  davantage.  » 


NOTICE.  353 

crédules,  rend  le  bandeau  plus  épais  encore  sur  des  yeux  qui 
allaient  être  dessillés.  C'est  dans  le  Tartuffe  une  des  péripéties 
les  plus  frappantes  de  l'action  et  l'un  des  traits  qui  complètent 
le  mieux  la  peinture*.  Montufar,  l'hypocrite  de  Scarron,  joue  la 
même  farce  de  pardon  chrétien  des  injures.  Nous  allons  citer 
le  passage   de   la  Nouvelle  dont  Molière  a  tiré  si  bon  parti. 

Il  s'agit  d'une  association  d'hypocrites  qui  s'étaient  mis  à 
exploiter  la  pieuse  crédulité  des  habitants  de  Séville  ^. 

Les  associés  sont  l'imposteur  Montufar  et  deux  femmes  aussi 
intrigantes  que  lui.  Montufar  s'était  fait  faire  un  habit  noir, 
une  soutane  et  un  manteau.  La  soutane  ici  est  bien  celle  d'un 
moine  ;  mais  nous  ne  sommes  pas  sur  le  théâtre.  Le  trompeur 
marchait  «  les  bras  croisés  et  baissant  les  yeux  à  la  rencontre 
des  femmes.  •>•>  Il  poussait  incessamment  de  dévotes  excla- 
mations. «  Il  ne  bougeoit  des  prisons,  il  prêchoit  devant  les 
prisonniers.  »  Molière  n'a  négligé  aucun  de  ces  traits,  même 
les  prisons  charitablement  visitées.  Un  gentilhomme,  passant 
par  Séville,  se  trouve  sur  le  chemin  des  trois  fourbes,  qui 
étaient  d'anciennes  connaissances.  Il  veut  les  démasquer,  et 
leur  adresse  de  sanglantes  apostrophes.  Le  peuple,  prenant 
fait  et  cause  pour  ses  saints,  se  jette  sur  lui  et  l'accable  de 
coups.  Mais  frère  Martin  (c'est  le  nom  que  s'est  donné  Mon- 
tufar), «  par  une  présence  d'esprit  admirable,  prend  sa  pro- 
tection, le  couvrant  de  son  corps,  écartant  les  plus  échauffés  à 
le  battre  et  s'exposant  même  à  leurs  coups.  «  Mes  frères,  s'é- 
«  crioit-il  de  toute  sa  force,  laissez-le  en  paix  pour  l'amour 
«  du  Seigneur,  apaisez-vous  pour  l'amour  de  la  sainte  Vierge.  » 
Ce  peu  de  paroles  apaisa  cette  grande  tempête,  et  le  peuple 
fit  place  à  frère  Martin,  qui  s'approcha  du  malheureux  gen- 
tilhomme, bien  aise  en  son  âme  de  le  voir  si  malti'aité, 
mais  faisant  paroître  sur  son  visage  qu'il  en  avoit  un  ex- 
trême   déplaisir.  Il  le  releva  de  terre...,  le  baisa,  tout  plein 

qu'il  étoitde  sang  et  de  boue «Je  suis  le  méchant,  disoit-il 

c(  à  ceux  qui  le  voulurent  entendre  ;  je  suis  le  pécheur,  je  suis 
«  celui  qui  n'ai  jamais  rien  fait  d'agréable  aux  yeux  de  Dieu. 
«  Pensez-vous,  continuoit-il,  parce  (jue  vous  me  voyez  vêtu  en 

1.  Voyez  ci-après,  p.  473,  note  i. 

2.  Voyez  p.  70  et  suivantes  de  la  a''^  nouvelle. 

Molière,  iv  2 3 


354  LE  TARTUFFE. 

«  homme  de  bien,  que  je  n'aie  pas  été  toute  ma  vie  un  larron, 
«  le  scandale  des  autres  et  la  perdition  de  moi-même  ?  Vous 
«  êtes  trompés,  mes  frères  :  faites-moi  le  but  de  vos  injures  et 
«  de  vos  pierres,  et  tirez  sur  moi  vos  épées.  «  Après  avoir  dit 
ces  paroles  avec  une  fausse  douceur,  il  s'alla  jeter  avec  un  zèle 
encore  plus  faux  aux  pieds  de  son  ennemi  ;  et,  les  lui  baisant, 
non-seulement  il  lui  demanda  pardon,  mais  aussi  il  alla  ra- 
masser son  épée,  son  manteau  et  son  chapeau,  qui  s'étoient 
perdus  dans  la  confusion  ;  il  les  rajusta  sur  lui,  et  l'ayant  ra- 
mené par  la  main  jusqu'au  bout  de  la  rue,  se  sépara  de  lui 
après  lui  avoir  donné  plusieurs  embrassements  et  autant  de 

bénédictions....  Montufar avoit  gagné  les  cœurs  de  tout  le 

monde  par  cet  acte  d'humilité  contrefaite.  Le  peuple  le  regar- 
doit  avec  admiration  et  les  enfants  crioient  après  lui  :  «  Au 
il  saint  !  au  saint  \...»  Dès  ce  temps-là,  il  commença  de  mener  la 
vie  du  monde  la  plus  heureuse.  Le  grand  seigneur,  le  cavalier, 
le  magistrat  et  le  prélat  l'avoient  tous  les  jours  à  manger,  à 
l'envi  les  uns  des  autres.  Si  on  lui  demandoit  son  nom,  il  répon- 
doit  qu'il  étolt  l'animal,  la  bête  de  charge,  le  cloaque  d'ordures, 
le  vaisseau  d'iniquités.  »  Le  trio  d'hj'pocrites,  après  avoir  eu  du 
bon  temps  dans  Se  ville,  finit  par  être  dénoncé  aux  magistrats 
par  un  de  ses  valets  que  IMontufar  avait  eu  l'imprudence  de 
maltraiter;  mais,  plus  heureux  que  Tartuffe,  il  s'enfuit,  empor- 
tant tout  l'or  qu'il  avait  amassé.  Ce  dénouement,  dans  une 
pièce  de  théâtre,  n'eût  pas  laissé  les  spectateurs  satisfaits.  On 
y  trouve  seulement  l'indication  de  l'hypocrisie  finissant  par 
avoir  affaire  à  la  vindicte  publique.  Chez  Molière,  qui  met  la 
scène  en  France,  les  magistrats  de  Séville  sont  naturellement 
devenus  le  Roi.  Mais  la  part  à  faire  à  Scarron  dans  notre  co- 
médie, il  ne  faut  peut-être  pas  la  chercher  jusqu'à  cette  inter- 
vention du  magistrat. 

Il  n'y  a  pas  à  donner  un  moment  d'attention  au  bruit  qui 
aurait  couru,  suivant  Grimarest^,  sur  un  Tartuffe  de  Ciiapelle, 
original  de  celui  de  Molière.  Il  raconte  que,  défié  par  Molière, 
Chapelle  avait  fait  une  comédie  où  son  ami  n'avait  trouvé  au- 
cune connaissance  du  théâtre,  et  se  demande  si  «  cet  ou- 
vrage,.,, ne  seroit  point  l'original  du  Tartuffe  qu'une  famille 

I.  Lu  Fie  de.,.,  Molière^  i7o5,  p.  226-227. 


NOTICE.  355 

de  Paris  [sans  doute  la  famille  Luillier)^  jalouse  avec  justice 
de  la  re'putation  de  Chapelle,  se  vante  de  posséd^p  écrit  et  ra- 
turé de  sa  main.  t>  Ce  conte,  répété  par  Léris  dans  son  Dic- 
tionnaire portatif  des  Théâtres'^ ^  ne  se  discute  pas.  La  colla- 
boration de  Chapelle  aux  pièces  de  Molière  est  une  sottise  qui 
longtemps  a  eu  cours.  Le  Bolxana  en  a  parlé,  Gueret  aussi  ^. 
Les  spirituelles  saillies  de  la  conversation  de  Chapelle  ont  bien 
pu  fournir  quelques  traits  à  Boileau,  à  Racine,  à  Molière;  mais 
s'il  a  jamais  eu  la  prétention  d'écrire,  sur  les  indications  de 
celui-ci,  quelques  scènes  où  le  faux  dévot  était  mis  en  jeu, 
de  même  qu'il  avait  essayé,  dit-on,  celle  du  pédant  Caritidès 
dans  les  Fâcheux,  on  n'aura  pas  de  peine  à  croire  que  son 
talent  facile  et  léger  ne  pouvait  être  d'un  véritable  secours  au 
sérieux  génie  qui  ne  se  jouait  pas  à  la  surface  des  choses. 

Nous  avons  retracé  l'histoire  du  Tartuffe  et  de  ses  repré- 
sentations au  temps  de  Molière.  Il  y  a  quelques  souvenirs  à 
recueillir  des  temps  suivants. 

Installée  au  théâtre  Guénegaud,  cinq  mois  après  la  mort  de 
Molière,  sa  troupe,  qui  venait  de  se  recruter  dans  celle  du 
Marais,  fit,  le  dimanche  9  juillet  1673,  l'ouverture  de  la  nou- 
velle salle  par  une  représentation  du  Tartuffe,  qui  attira 
grande  foule  :  la  recette  fut  de  744  livres  i5  sous.  La  même 
pièce  fut  encore  jouée  trois  fois  dans  ce  mois  de  juillet. 

Après  la  réunion  des  comédiens  de  l'Hôtel  de  Bourgogne 
avec  ceux  de  l'Hôtel  Guénegaud,  et  lorsque  cette  réunion  da- 
tait déjà  de  près  de  cinq  ans,  la  distribution  suivante  du  Tar- 
tuffe est  donnée  par  le  Répertoire  des  comédies  qui  se  peuvent 
jouer  [h  la  cour,  en  i685)'.  Cette  distribution  se  rapporte  au 
commencement  de  l'année,  puisque  l'on  y  trouve  les  noms  de 
Brécourt,  qui  mourut  le  28  mars  i685,  d'Hubert  et  de  Mlle  de 
Brie,  qui  se  retirèrent  le  mois  suivant,  à  Pâques, 

DAMOISEI-LES. 

Elmike Guerin  [la   veuve  remariée  de  Mo- 

M  ARIANE De  Brie.  [//è/e). 

1.  Page  418. 

2.  Voyez  la  Notice  sur  les  Fâcheux  au  tome  III,  p.  10  et  11,  et 
note  I  de  la  page  10. 

3.  Bibliothèque  nationale,  Manuscrits  français,  n^  aSog. 


356  LE  TARTUFFE. 

DAMOISELLES    (suitc). 

DoRiNE Beauval  ou  Guiot. 

Phlipotte 

HOMMES. 

L'amant La  Grange. 

Tartuffe Du  Cioisy. 

Orgon Rosimont. 

Cléante Guerin. 

Damis Dauvilliers. 

[Mme]  Pernelle Hubert  ou  Brécourt. 

Loyal Beauval. 

L'Exempt La  Tuillerie. 

On  voit  que  quatre  des  rôles,  ceux  d'Elmire,  deMariane,  de 
Valère  et  de  Tartuffe,  étaient  tenus  par  les  come'diens  qui  les 
avaient  créés.  La  jeunesse  se  prolonge  beaucoup  au  théâtre. 
Sans  doute  Mlle  Molière  (c'était  elle  qui  était  devenue  Mlle  Gue- 
rin) était  encore  aussi  jeune  que  plus  d'une  Elmire  qu'on  a  vue 
donner  sur  la  scène  1  illusion  de  la  «  suave  merveille  ;  »  mais 
Mlle  de  Brie,  si  elle  était  née  en  1620,  comme  le  dit  M.  Livet*, 
avait  près  de  soixante-cinq  ans.  En  tout  cas,  elle  jouait  à  Lyon 
un  rôle  dans  l'Étourdi  en  i655,  sinon  en  i653.  Otons-lui,  si 
l'on  veut,  une  dizaine  d'années  :  on  avait  en  elle,  au  commen- 
cement de  i685,  une  Mariane  un  peu  loin  de  son  printemps. 
Il  est  vrai  qu'on  avait  galamment  dit  d'elle  vers   1680  : 

Il  faut  qu'elle  ait  été  charmante, 
Puisque  aujourd'hui,  malgré  ses  ans, 
A  peine  des  charmes  naissants 
Egalent  sa  beauté  mourante*. 

Mais  sa  beauté,  mourante   alors,   était   probablement   morte 
en  168 5.  Mlle  de  Brie  allait  quitter  le  théâtre. 

Moins  vieux  qu'elle,  l'amant  de  Mariane,  Charles  Varlet  de 

1.  Dans  ses  notes  sur  les  Intrigues  de  Molière  et  celles  de  sa  femme, 
ou  la  Fameuse  comédienne,  histoire  de  la  Guérin.  Paris,  1876.  Voyez 
à  la  page  m. 

2.  Voyez  les  Portraits  des  comédiennes  de  l'Hôtel  de  Guénegaud,  im- 
primés à  la  suite  de  l'e'dition  de  1688  du  libelle  de  la  Fameuse  comé- 
dienne, cité  à  la  note  précédente.  Les  frères  Parfaict  ont  reproduit 
ce  quatrain  au  tome  XII,  p.  473,  avec  cette  variante  au  troisième 
vers  ; 

A  peine  des  attraits  naissants, 


NOTICE.  357 

la  Grange,  était  en  i685  un  jeune  premier  d'environ  qua- 
rante-six ans.  Nous  savons  que  sur  la  scène  de  tels  exemples 
ne  sont  pas  très-rares.  On  devait  d'ailleurs  se  prêter  plus  vo- 
lontiers encore  à  l'illusion  pour  ces  comédiens  à  qui  l'auteur  du 
Tartuffe  avait  lui-même  appris  leurs  rôles. 

Un  autre  camarade  de  Molière,  Hubert,  que  nous  trou- 
vons chargé,  en  i685,  du  rôle  de  Mme  Pernelle,  y  remplaçait 
le  boiteux  Béjart  depuis  1670,  année  où  celui-ci  venait  de 
prendre  sa  retraite,  à  Pâques,  Hubert,  nous  l'avons  dit,  avait 
joué  Damis  en  1669;  il  avait  probablement  remis,  en  1670,  le 
rôle  à  Baron,  qui  put  le  tenir  jusqu'en  1673,  c'est-à-dire  jus- 
qu'au moment  où  il  passa  à  l'Hôtel  de  Bourgogne.  Le  personnage 
de  Damis  dut  être  représenté,  dès  le  jour  de  l'ouverture  du 
théâtre  Guénegaud  (9  juillet  1673),  parce  Dàuvilliers  à  qui 
nous  le  voyons  confié  en  i685.  Dàuvilliers  était  un  de  ces  ac- 
teurs du  Marais  que  la  troupe  de  Guénegaud  s'adjoignit  en 
1673.  Hubert,  comme  Mlle  de  Brie,  se  retira  à  Pâ(]ues  i685. 
Brécourt,  porté  sur  le  tableau  ci-dessus,  comme  doublant  flubert 
dans  le  rôle  de  Mme  Pernelle,  avait  quitté  la  troupe  de  Mo- 
lière pour  celle  de  l'Hôtel  de  Bourgogne  en  1664,  avant  la 
première  représentation  du  Tartuffe  aux  fêtes  de  Versailles.  On 
le  retrouve  à  Guénegaud  en  1682.  Il  mourut  le  28  mars  i685. 

Du  Croisy  passe  pour  avoir  été  excellent  dans  le  rôle  de 
Tartuffe,  qu'il  avait  créé,  et  qui  lui  était  justement  conservé 
en  i685.  Ce  gros  homme,  de  belle  taille,  de  bonne  mine  et  très- 
plaisant,  devait  marquer,  comme  il  le  faudrait  faire  toujours, 
les  côtés  comiques  du  personnage  à  l'oreille  rouge  et  au  teint 
bien  Qeuri.  Il  se  retira  en  avril  i68g.  Une  note  de  Trallage, 
citée  par  les  frères  Parfaict*,  donne  des  détails  intéressants 
sur  les  dernières  années  de  ce  comédien.  Bien  qu'il  eût  si 
longtemps  personnifié  sur  le  théâtre  une  création  de  Molière 
dont  s'était  scandalisée  l'Eglise,  il  était  à  Conflans-Sainte-Ho- 
norine,  lieu  de  sa  retraite .  estimé  et  aimé  de  son  curé,  qui  le 
regardait  comme  un  de  ses  meilleurs  paroissiens  et  fut  si  touché 
de  sa  mort  qu'il  ne  se  sentit  pas  le  courage  de  l'enterrer.  Il  est 
probable  qu'après  avoir,  pendant  vingt  ou  vingt-cinq  ans, 
fait  rire  de  la  fausse  dévotion,  du  Croisy  pratiqua  la  véritable. 

I.  Tome  XIII,  p.  QgS. 


358  LE  TARTUFFE. 

Le  rôle  qu'avait  joué  Molière,  celui  d'Orgon,  était,  en  i685, 
rempli  par  Rosimont.  Il  dut  le  prendre  immédiatement  après 
l'auteur  du  Tartuffe;  car  cet  ancien  acteur  du  Marais,  qui 
sur  cette  scène  passait  pour  le  premier,  était  entré  dans  la 
troupe  du  Palais-Royal,  le  3  mai  1673.  On  lui  avait  confié 
les  rôles  de  Molière*,  qu'il  joua  jusqu'à  sa  mort  (i^'  novem- 
bre 1686).  Il  était  lui-même  auteur  en  même  temps  que  co- 
médien^, 

Mlle  Beauval  avait  fait  partie  de  la  troupe  de  Molière  de- 
puis 1670.  Son  jeu  était  vif  et  spirituel.  Elle  prit,  en  1672,  ce 
charmant  rôle  de  Dorine,  créé  par  Madeleine  Béjart,  qui  était 
morte  le  17  février  de  cette  même  année.  Un  mois  après  la 
mort  de  Molière,  Mlle  Beauval  quitta  le  Palais-Royal  pour 
l'Hôtel  de  Bourgogne.  Mais,  rentrée  à  la  jonction  de  1680,  elle 
reprit  possession  de  son  rôle  dans/e  Tartuffe,  qui,  au  théâtre 
Guénegaud,  avait  été  donné  à  Mlle  Guyot,  bien  moins  goûtée 
qu'elle. 

Gucrin  d'Estriché,  venu  du  Marais  à  Guénegaud  en  1673, 
avait  sans  doute  été  chargé  dès  lors  du  rôle  de  Cléante  créé 
par  la  ThorilUère,  qui,  à  Pâques  de  cette  même  année,  était 
passé  à  l'Hôtel  de  Bourgogne,  et  mourut  un  peu  avant  la  jonc- 
tion de  1680.  Guérin  n'était  pas  un  comédien  sans  mérite, 
quoique  l'on  ait  souvent  dit  le  contraire  pour  faire  plus  de 
honte  à  la  veuve  de  Molière  de  son  infidélité  à  une  illustre 
mémoire. 

Beauval  était  entré,  en  même  temps  que  sa  femme,  dans  la 
troupe  du  Palais-Royal,  l'avait  quittée  à  la  même  époque  et  n'y 
était  revenu  qu'avec  elle.  Il  se  retira  en  1704. 

La  Thuillerie,  comédien  de  l'Hôtel  de  Bourgogne,  y  avait 
débuté,  en  1672,  dans  les  premiers  rôles  tragiques,  et  y  jouait 
les  rois,  comme  avait  fait  son  père,  la  Fleur.  C'était  sans  doute 

1.  Dans  le  règlement  fait  par  le  duc  d'Aumont  le  12  juin  1682, 
il  est  dit  que  les  rôles  joués  autrefois  par  Molière  a  seront  triples 
entre  Rosimont,  Raisin  et  Brécourt,  comme  ils  étaient  doubles 
entre  Rosimont  et  Raisin,  »  mais  que  «  Rosimont  est  marqué  en 
premier  pour  les  jouer  à  la  cour.  »  Voyez  la  Comédie-Française  par 
M.  J.  Bonnassies,  à  la  note  a  de  la  page  60. 

2.  Entre  autres  pièces  comiques,  on  a  de  lui  un  Festin  de  Pierre^ 
dont  nous  parierons  en  son  lieu. 


NOTICE.  359 

depuis  la  réunion  des  troupes  en  1680  qu'il  tenait  le  rôle  très- 
court  de  l'Exempt,  personnage  officiel,  qu'il  fallait  faire  parler 
avec  dignité. 

Disons  quelques  mots  du  siècle  suivant  et  de  celui-ci. 

Dans  le  rôle  de  Tartuffe,  les  noms  d'Auger,  de  Fleury,  de 
Damas,  de  Baptiste  aîné,  de  Michelot,  de  Firmin,  de  Geffroy, 
à  des  degrés  différents  ont  marqué*. 

Auger,  qui  fut  un  des  bons  acteurs  du  Théâtre-Français  de 
1763  à  1782,  à  une  époque  oii  la  tradition  de  du  Croisy, 
formé  par  Molière  lui-même,  ou  ne  s'était  pas  conservée  ton 
entière,  ou  était  répudiée,  méconnut  certainement,  en  plus 
d'un  endroit,  le  véritable  caractère  d'un  rôle  qu'il  est  si  ten- 
tant, mais  si  dangereux  de  charger.  Cailhava  s'élève  avec 
toute  raison  contre  une  révoltante  indécence  que  se  permet- 
taient des  acteurs  de  son  temps,  et  qui  changeaient  Tartuffe 
en  un  satyre.  «  Quel  impudent  personnage,  dit-il,  a  pu  ima- 
giner cette  grossièreté  ^  ?  »  C'était  Auger^.  Malgré  tout,  Auger, 
dont  la  physionomie  mobile  jouait  merveilleusement,  a  laissé  la 
réputation  d'un  grand  talent  dans  bien  des  parties  de  son  rôle. 

Fleury,  avec  son  élégance  parfaite,  revint  à  ce  comique 
plus  fin  et  de  meilleur  aloi  que  Molière  avait  dû,  comme 
comédien,  indiquer  à  du  Croisy,  et  que,  bien  étudiée,  son 
œuvre  même  indique  assez. 

Camarade  de  Fleury,  mais  plus  jeune,  Damas,  plein  d'éner- 
gie dans  son  jeu,  donnait,  en  certains  passages,  par  exemple 
dans  ce  vers  : 

Si  ce  n'est  que  le  Ciel  qu'à  mes  vœux  on  oppose, 
une  expression  profonde,  presque  effrayante,   à  l'impiété  qui 

1.  Les  souvenirs  de  M.  François  Régnier,  ancien  sociétaire  du 
Théâtre-Français,  et  sa  grande  connaissance  de  Tljistoire  de  ce 
théâtre,  nous  ont  été  très-utiles  dans  la  rapide  revue  que  nous  fai- 
sons ici  des  plus  célèbres  interprètes  du  Tartuffe.  Nous  ne  nous 
mettons  pas  à  couvert  sous  son  autorité,  et  il  serait  tout  à  fait  in- 
juste de  le  rendre  responsable  des  inexactitudes  qui  auraient  pu 
nous  échapper;  mais  nous  tenons  à  le  remercier  de  ses  indications 
obligeantes. 

2.  Etudes  sur  Molière^  p.  177. 

3.  Galerie  historique  des  acteurs  du  T/iédtre-Fraiiçais,  par  Lema- 
zurier  (Paris,  1810,  2  volumes  in-S"),  tome  I,  p.  78. 


3So  LE  TARTUFFE. 

perce  terriblement  ici  sous  le  masque  à  demi  tombé.  Toute  la 
scène  v  de  l'acte  IV,  où  la  brutale  passion  de  l'Imposteur 
fait  explosion,  était  rendue  avec  une  force  singulière  par  cet 
acteur  toujours  ardent.  On  croit  qu'à  tout  prendre,  per- 
sonne, pas  même  Fleury,  n'a  trouvé  dans  ce  rôle  des  effets 
aussi  frappants. 

On  sait  de  quelle  justesse  savante,  de  quelle  perfection  étu- 
diée Baptiste  aîné  (1791-1827)  avait  le  secret.  Il  parut  égal 
à  lui-même  dans  ce  rôle  de  Tartuffe,  oti  l'exacte  vérité  qu'il 
donnait  aux  caractères  ne  pouvait  manquer  de  le  bien  servir. 

Firmin,  qu'on  a  vu  de  nos  jours  plein  de  ressources  et  de 
dons  variés  dans  son  art,  avait  dû  lui-même  voir,  non-seule- 
ment Baptiste  et  Damas,  mais  Fleury  même,  dont  il  avait,  dit- 
on,  dans  le  rôle  dont  nous  parlons,  gardé  la  tradition.  Il  l'y 
faisait  reconnaître  avec  un  grand  succès. 

D'un  talent  très-souple  aussi,  l'excellent  acteur  Michelot, 
entré  au  Théâtre-Français  en  1 8 1 1 ,  se  montra  véritablement 
comique,  vers  les  dernières  années  de  la  Restauration,  dans  le 
personnage  de  Tartuffe,  dont  il  mettait  toutefois  l'hypocrisie 
un  peu  plus  en  dehors  peut-être  que  la  perspective  du  théâtre 
elle-même  ne  l'exige. 

Plus  récemment  encore,  "M.  Geffrov,  artiste  pénétrant  et  in- 
struit, profond  dans  l'étude  des  caractères,  sut  mettre  dans  cette 
représentation  d'un  coquin  ténébreux  ses  qualités  sérieuses. 
D'autres  ont  pu  mieux  rendre  les  côtés  ridicules  du  person- 
nage; mais  tout  ce  qu'il  y  a,  parmi  la  gaieté  de  Molière,  de 
terrible  vérité  morale  recevait  de  ce  talent  réfléchi  une  forte 
interprétation. 

Il  n'y  a  pas  trop  à  s'étonner  que  le  rôle  de  Tartuffe  ait 
tenté,  de  notre  temps,  deux  acteurs  tragiques,  Ligier  et  Beau- 
vallet;  mais,  de  quelque  talent  qu'ils  aient  pu  y  faire  preuve, 
on  ne  doit  pas  oublier  que  Molière  l'a  maintenu  dans  les  bornes 
de  la  comédie. 

Pendant  plus  d'un  siècle,  il  a  été  confié  aux  premiers  comi- 
ques; ensuite  il  a  passé  aux  premiers  rôles,  quoiqu'il  ait  en- 
core été  joué  par  Samson,  premier  comique. 

Le  rôle  du  bonhomme  Orgon  que  Molière  s'était  réservé,  et 
que  Rosimont  avait  joué  après  lui,  ce  rôle  qui  n'est  pas  le 
premier  de  la  pièce,  mais  celui  de  tous  dont  le  comique  est  le 


NOTICE.  36i 

plus  pur  et  le  plus  absolument  vrai,  a  souvent  été  très-bien 
rempli.  Nous  nommerons  les  acteurs  qu'on  y  a  le  plus  goûtés. 

Il  faut  d'abord  citer  Duchemin,  qui  avait  débuté  à  la  fin  de 
1717  dans  les  rôles  dits  à  manteaux  et  se  retira  du  théâtre  en 
mars  1741.  Orgon  fut  le  rôle  de  début  de  Bonneval  le  9  juillet 
de  cette  dernière  année.  Bonneval  doubla  longtemps  la  ïhoril- 
lière,  petit-fils  du  camarade  de  Molière,  et  comédien  très-infé- 
rieur à  son  grand-père,  surtout  à  son  père;  ce  fut  après  la  re- 
traite de  la  Thorillière  (1759)  que  Bonneval  commença  à  être 
fort  appi'écié.  Désessarts,  dont  le  début  est  de  1772,  surpassa 
Bonneval,  auquel  il  avait  succédé  dans  les  rôles  du  même  emploi. 
Ce  gros  Orgon  n'aurait  pu  se  cacher  sous  une  table  de  dimen- 
sions ordinaires;  il  fallut  changer  pour  lui  cet  accessoire.  Un 
peu  avant  la  mort  de  Désessarts,  un  comédien  aussi  maigre  que 
celui-ci  était  corpulent,  Grandménil,  était  monté  sur  la  scène 
en  1790;  il  se  retira  en  181 1  :  intelligent  et  grand  artiste,  à 
la  physionomie  expressive,  un  des  meilleurs  Orgons.  Il  y  en  a 
eu  de  très-bons  encore  dans  un  temps  plus  voisin  de  celui  où 
nous  sommes  :  Devigny,  Grandville,  Duparai  et  Provost,  ce 
dernier  toujours  si  naturel  et  si  fidèle  aux  véritables  traditions. 

Les  comédiennes  qui  ont  surtout  brillé  dans  le  rôle  d'El- 
mire,  ont  été  :  Mme  Préville,  qui  se  retira  en  1786;  Mlle  Contât, 
son  élève,  qui  représentait  Elmire  avec  une  grâce  enjouée, 
mais  toujours  décente;  Mlle  Mars,  qui  mettait  dans  le  rôle*  une 
plus  élégante  réserve  encore,  mêlée,  d'une  manière  si  char- 
mante, à  tout  ce  que  la  jolie  femme  honnête  a  le  droit  de  garder 
de  coquetterie.  Aussi  disait-elle  à  ravir  : 

Non,  on  est  aisément  dupé  par  ce  qu'on  aime. 

Son  art  merveilleux,  qui  sauvait  si  bien  la  hardiesse  péril- 
leuse de  la  grande  scène  de  l'acte  IV,  y  rendait,  telle  que 
Molière  l'avait  comprise,  cette  douce  sagesse  sûre  d'elle- 
même  sans  avoir  besoin  de  se  gendarmer  ni  de  se  priver  d'un 
de  ses  sourires.  On  a  quelquefois  dit  qu'Elraire,  dont  le  coquet 
ajustement  et  le  brillant  train  de  vie  scandalisaient  sa  belle- 
mère,  ne  devait  pas  nous  être  montrée  si  sage  ;  c'est  oublier 
ce  que  l'auteur  de  la  Lettre  sur  la  comédie  de  l' Imposteur  a 

I.  Elle  s'y  fit  admirer  pour  la  première  fois  en  septembre  1812. 


36a  LE  TARTUFFE, 

remarqué  très-justement  sur  ce  caractère  «  d'une  vraie  femme 
de  bien,  qui  connoît  parfaitement  ses  véritables  devoirs  et  qui 
y  satisfait  jusqu'au  scrupule.  »  Il  dit  encore  qu'elle  est  «  con- 
fuse »  des  libertés  que  prend  Tarrtuffe,  et  «  plus  honteuse  que 
lui.  3)  Voilà  ce  que  marquait  Mlle  Mars,  sans  que  cette  confusion 
honnête,  mais  pleine  d'une  grâce  aimable  et  franche,  ressem- 
blât à  la  jM'uderie  :  elle  se  gardait  bien  d'un  tel  contre-sens. 

Mlle  Leverd,  qui  a  tenu  ce  rôle  du  temps  de  Mlle  Mars,  et 
avant  elle,  l'égayait  beaucoup  plus  que  celle-ci  ne  le  fit,  par- 
fois aussi  plus  qu'il  ne  fallait,  à  l'exemple  de  plusieurs  autres 
Elmires.  Elle  ne  tempérait  pas,  mais  exagérait  plutôt  la  har- 
diesse des  grandes  scènes  ou  Tartuffe  se  dévoile;  elle  s'y 
montrait  cependant  telle  qu'on  l'a  toujours  vue,  grande  co- 
médienne, pleine  de  vigueur. 

Nombreuses  ont  été  les  Dorines  qui  ont  agréablement  con- 
tinué Madeleine  Béjart  et  Mlle  Beauval.  Une  des  plus  char- 
mantes fut  Mlle  Dangeville  (i 780-1 763).  On  l'appelait  ini- 
mitable. «  Remplie,  dit  Cailhava*,  de  grâces,  d'esprit  et  de 
naturel,  elle  débitait  les  tirades  [de  Dorine)  de  manière  à  faire 
oublier  qu'à  force  de  justesse,  de  raison,  de  philosophie,  elles 
sortent  un  peu  du  genre  des  soubrettes.  » 

Mme  Bellecour,  qui  joua  jusqu'à  la  clôture  de  Pâques 
1791,  avait  débuté  le  17  avril  1749  par  le  rôle  de  Dorine. 
Cailhava  dit  d'elle  ^  que  «  naturellement  vive,  elle  lâchait  bien 
le  trait;  et  les  plus  lestes,  grâce  à  son  enjouement,  ne  parais- 
saient que  gais.  »  Rieuse,  comme  Mlle  Beauval,  elle  la  rap- 
pelait sans  doute  et  peut-être  la  surpassa-t-elle.  La  franchise 
de  son  jeu  convenait  merveilleusement  aux  servantes  ou  sui- 
vantes des  comédies  de  Molière,  si  différentes  des  soubrettes 
de  Marivaux.  Jamais  on  ne  représenta  mieux ,  dit-on ,  les 
Marinette,  les  Martine,  les  Dorine. 

Mlle  Joly  débuta  le  i"  mai  1781,  dans  l'emploi  des  sou- 
brettes, par  le  rôle  de  Dorine,  et  montra  dès  lors  qu'elle  ne 
ferait  pas  regretter  la  belle  Mlle  Luzi,  qui  venait  de  se  re- 
tirer, et  qu'elle  prit  d'abord  pour  modèle.  Elle  était,  a-l-on 
dit,  étonnante  dans  le  personnage  de  Dorine'.  Lorsque  (le  25 

I.   Études  sur  Molière,  p.  171.  —  2,   Ibidem. 

3.  Etienne  et  MartalnvlUe,  Histoire  du  ThéâtrcFrançais  pendant  la 
Révolution  (1802),  tome  IV,  p.  iSa. 


NOTICE.  363 

nivôse  an  11,  4  janvier  1794)1  »"  sortir  de  la  prison,  elle  re- 
monta sur  la  scène,  au  théâtre  de  la  Re'publique,  elle  voulut, 
le  14  janvier,  reparaître  dans  ce  x'ôle  de  pre'dilection,  qu'elle 
joua  aussi  le  29  nivôse  an  VI  (18  janvier  1798),  à  l'ouverture 
de  l'Odéon,  après  s'être  tenue  longtemps  éloignée  du  théâtre, 

Sophie  Devienne,  sociétaire  de  1786  à  i8i3,  était,  tout  au 
contraire  de  Mme  Bellecour,  particulièrement  piquante  dans 
les  soubi'ettes  de  Marivaux  :  de  là  quelques  défauts  quand  elle 
jouait  les  rôles  de  Molière.  C'est  à  elle  que,  dans  celui  de  Do- 
nne, Cailhava,  sans  la  nommer,  reproche  son  ajustement  plus 
recherché  que  celui  de  sa  maîtresse,  ses  jolies  mines,  cer- 
tains lazzi  que  la  tradition  même  n'excuserait  pas  tout  à  fait, 
et  plusieurs  traits  un  peu  lestes'.  Cependant  elle  jouait  Do- 
rine  avec  tant  d'esprit,  qu'en  dépit  des  réserves  de  quelques 
juges  sévères,  le  public  était  charmé. 

Quelques-unes  des  critiques  adressées  à  Mlle  Devienne 
pouvaient  l'être  à  Mlle  Demerson  (i8io-i83o);  mais  on  était 
séduit  par   la   plus  agréable  vivacité. 

Le  rôle  de  Dorine  a  été  joué  (nous  le  rappelons  comme  une 
singularité)  par  deux  de  nos  plus  grandes  tragédiennes, 
Mlle  Clairon  et  Mlle  Rachel  ;  par  la  première,  le  22  septem- 
bre 1743,  dans  ses  débuts  au  Théâtre-Français,  où  elle  devait, 
comme  double  de  Mlle  Dangeville,  remplir  l'emploi  des  sou- 
brettes ;  par  la  seconde,  avec  un  succès  douteux,  ce  nous  semble, 
dans  une  représentation  à  son  bénéfice  le  3o  avril  iSSg. 

Une  Dorine  qu'on  s'étonne  davantage  de  rencontrer,  et  qui, 
dit-on,  jouait  <■'  à  merveille,  3>  est  Mmede  Pompadour.  Nous  ne 
sommes  plus  au  théâtre,  mais  dans  les  petits  appartements 
de  Versailles,  où  deux  représentations  du  Tartuffe  devant  le 
roi  Louis  XV  et  fort  peu  de  spectateurs  nous  sont  connues  : 
l'une  du  16  janvier  1747,  l'autre  du  10  janvier  1748.  On 
trouvera  les  noms  des  nobles  acteurs  dans  les  Mémoires  du  duc 
de  Lujnes^.  Nommons  seulement,  après  le  rôle  de  Dorine,  où 
triomphait  la  marquise,  ceux  de  Tartuffe  et  de  l'Exempt, 
remplis  en  1748,  celui-là  par  M.  de  la  Vallière,  celui-ci  par 
le   marquis  de  Voyer,  qui  l'avait  acheté  en  procurant  une 

1,  Études  sur  3Jhlière,  p,  172-174. 

2.  Voyez  ces  Mémoires  au  tome  VIII,  p.  78,  86,  4'^4- 


364  LE  TARTUFFE. 

lieutenance  de  Roi  à  un  parent  de  la  femme  de  chambre  de  la 
favorite  * . 

Les  acteurs  du  temps  pre'sent,  où  la  come'die  est  toujours 
si  bien  jouée  au  Théâtre-Français,  ne  doivent  pas  être  jugés 
ici.  Bornons-nous  à  mentionner,  comme  remarquable,  parmi 
les  récentes  distributions  des  rôles  du  Tartuffe^  celle  du 
17  septembre  i855,  lorsque  Mme  Arnould-Plessis  venait, 
après  une  absence  de  dix  ans,  de  rentrer  au  théâtre  : 

MîttE  Perîîelle Mme  Thénard, 

Orgon M.   Provost. 

Elmire ....  Mme  Arnould-Plessis. 

Damis M.  Candeilh. 

Mariane Mlle   Favart. 

Valère M.  Maillart. 

CLÉAiyTE M.  Maubant, 

Tartuffe M.  Geffroy. 

DoRinE Mlle  Augustine  Brohan. 

M.  Loyal M.  Bachc. 

Quelques  années  plus  tard,  MM.  Provost  et  Maubant  gar- 
dant leurs  rôles,  M.  Bressant  prit  celui  de  Tartuffe,  M.  De- 
launay  joua  Valère^  M.  Boucher  Damis,  M.  Coquelin  Loyal, 
Mlle  Madeleine  Brohan  Elmire,  Mlle  Bonval  Dorine^  Mlle  Emi- 
lie Dubois  Mariane^  Mme  Jouassain  Mme  Pernelle. 

Dans  les  temps  où  les  gouvernants  auraient  pu  être  tentés 
de  trouver  des  inconvénients  aux  représentations  du  Tartuffe, 
on  ne  paraît  pas  avoir  jamais  songé  à  les  interdire.  Napo- 
léon \"  lit  jouer  assez  souvent  devant  lui  la  comédie  qu'il 
avait  blâmé  Louis  XIV  d'avoir  laissée  vivre.  Premier  consul, 
il  assista  à  la  représentation  qui  en  fut  donnée  au  Théâtre- 
Français  le  25  mai  i8o3.  Empereur,  il  donna  place  à  Tar- 
tuffe dans  les  spectacles  de  la  cour  :  à  Fontainebleau,  le  28 
septembre  1807;  à  Saint-Cloud,  le  20  octobre  1808;  à  Com- 
piègne,  le  24  avril  1810;  aux  Tuileries,  le  i5  février  i8i3.  Le 
rôle  de  Tartuffe  fut  joué,  à  la  représentation  de  i8o3,  par 
Baptiste  cadet;  par  Fleury  dans  les  autres  qui  viennent  d'être 
nommées  ;  le  rôle  d'Elmire,  tour  à  tour  par  Mlles  Contât, 
Leverd  et  Mars. 

I.  Voyez  les  Mémoires  de  Mme  du  Hausset  (Paris,  1834),  P-  167 
et   1G8. 


NOTICE.  365 

La  Restauration  ne  voulut  pas  démentir  la  tole'rance  du 
grand  Roi.  Même  au  temps  de  Charles  X,  on  continua  de 
représenter  le  Tartuffe^  et  quelquefois,  nous  l'avons  pu  consta- 
ter, par  ordre.  Il  n'y  a  pas  à  excepter  l'année  1829,  après  le 
8  août,  ni  l'année  i83o.  Une  des  représentations  de  ce  règne 
mérite  un  souvenir,  celle  du  i5  janvier  1829,  donnée  avec  les 
costumes  du  temps  :  ainsi  prit  fin  le  bizarre  mélange,  depuis 
trop  longtemps  passé  en  habitude,  des  modes  de  deux  siècles. 
Cette  réforme  fut  attribuée  à  Mlle  Mars. 

L'édition  originale  du  Tartuffe  est  un  petit  in-12,  de  96 
pages,  précédées  de  onze  feuillets  non  chiffrés.  En  voici  le 
titre  : 

LE 

TARTVFFE, 

ov 
L'IMPOSTEVR, 

COMEDIE. 

Par  I.  B.  P.  de  MOLIERE, 

Imprimé  aux  despens  de  rAutheur^  et  se  vend 

A    PARIS  , 

Chez  Iean  Ribov,   au  Palais,  vis-à-vis 

la  Porte  de   l'Eglise  de   la  Sainte  Cliapelle  , 

à  l'Image   S.    Louis. 

M.  DC.  LXIX, 

.Avec    Privilège    dv    Roy. 

L'Achevé  d'imprimer  pour  la  première  fois  est  du  23  mars 
1669.  Par  le  Privilège,  daté  du  i5^  jour  de  mars  1669,  «  il 
est  permis  à  I.  R.  P.  de  Molière,  de  faire  imprimer,  vendre  et 
débiter,  par  tel  libraire  ou  imprimeur  qu'il  voudra  choisir, 
une  pièce  de  théâtre  de  sa  composition,  intitulée  l'Imposteur, 
pendant  le  temps  et  espace  de  dix  années.  >>  Cette  première 
édition  ne  renferme  que  la  pièce  même,  précédée  de  la  Pré- 
face de  l'auteur. 


366  LE   TARTUFFE. 

L'Achevé  d'imprimer  de  la  seconde  édition  (que  nous  dési- 
gnons par  1669")  est  du  6  juin  1669.  Le  titre  ne  diffère  de 
celui  de  la  première,  qu'en  ce  qu'il  a  de  moins  la  ligne  : 
Imprimé  aux  despens  de  t  Autheur^  et  se  vend.  La  comédie 
même  forme,  comme  dans  la  i''',  celle  de  mars,  96  pages,  et, 
quant  à  l'impression,  ne  se  distingue  de  celle-ci  que  par  la 
correction  de  cinq  ou  six  fautes,  deux  fautes  nouvelles  assez 
choquantes*,  sans  parler  de  quelques  autres  difTérences  insi- 
gnifiantes. Les  96  pages  chiffrées  sont  précédées,  toujours  de 
même  que  dans  la  i'^,  de  onze  feuillets,  non  chiffrés,  mais 
qui  contiennent,  outre  la  préface,  réduite,  par  l'amoindris- 
sement du  caractère,  de  neuf  pages  à  quatre,  les  trois  placets 
de  Molière  au  Roi,  annoncés  en  tête  par  un  Avis  du  libraire. 
Au  bas  du  Privilège  nous  lisons  :  «  Ledit  sieur  Molière  a 
cédé  son  droit  de  Privilège  à  Jean  Ribou,  marchand  libraire  à 
Paris,  pour  en  jouir  suivant  l'accord  fait  entre  eux.  v> 

Après  ces  deux  éditions,  nous  n'en  mentionnerons  ici  qu'une 
troisième,  dont  l'Achevé  d'imprimer  est  du  i5  mai  167^,  date 
postérieure  de  trois  mois  moins  deux  jours  à  celle  de  la  mort 
de  Molière  (17  février).  Elle  est  presque  identique  avec  la 
2^';  il  y  est  dit,  au-dessous  du  Privilège,  qu'il  «  a  été  cédé 
à  Claude  Barbin,  suivant  les  actes  passés  par-devant  notaires.  » 

En  même  temps  que  la  première  édition  du  Tartuffe  parut 
chez  Ribou  la  Gloire  du  Val  de  grâce,  poème  dont  Molière 
faisait  déjà  des  lectures  au  mois  de  décembre  précédent.  Ro- 
binet, qui  parle  des  lectures  au  '22  décembre  1668,  fait  la 
double  annonce  de  la  comédie  et  du  poème  à  la  fin  de  son 
numéro  du  6  avril  1669. 

Moins  d'un  mois  après  la  publication  de  sa  première  édi- 
tion, Molière  eut  à  poursuivre  des  contrefacteurs.  M.  Cam- 
pardon,  dans  ses  Nouvelles  pièces  sur  Molière,  1876,  a  publié 
(p.  72-75)  un  Arrêt  du  conseil  privé  du  28  septembre  1669, 
ordonnant  qu'il  serait  informé  d'une  contravention  commise 
par  les  Hénault  au  préjudice  de  l'auteur  du  Tartuffe.  Dans  sa 
requête  tendant  à  cette   information  et  rappelée  pa.    l'arrêt, 

I.  Voyez  les  notes  des  vers  167,  33o,  giS,  919,  1218  et  1219,  de 
l'en-tête  du  vers  1772,  et,  pour  les  fautes  nouvelles, les  notesdesvers 
108  et  1601.  Pour  la  gravure  placée  au  commencement  du  volume, 
voyez  ci-dessus,  p.  827,  note  r. 


NOTICE.  367 

«  Maître  Jean-Baptiste  Pauquelin  (sic)  de  Molière  «  parle  du 
procès-verbal  qu'il  a  fait  dresser  le  18  avril  i66g  contre  les 
He'nault  père  et  fils,  libraires,  lesquels,  malgré  son  privilège  du 
i5  mars,  dûment  enregistré  à  la  communauté  des  libraires, 
avaient  contrefait  sa  pièce.  Le  procès-verbal  constate,  le 
18  avril j  la  vente  de  six  exemplaires  non  reliés,  moyermant 
7*'  10'.  Jacques  Hénault  nie.  Molière  demande  qu'il  soit  in- 
formé ,  tant  par  titres  que  par  témoins,  de  la  contravention  ; 
il  lui  sera  aisé,  dit-il,  d'en  «  convaincre  les  parties  adver- 
ses,... et  toujours  mieux  établir  leur  condamnation  »  dans 
l'instance  déjà  introduite  contre  elles  au  Conseil. 

«  Il  paraît,  dit  M.  Campardon  (p.  71).  que  Ribou  trouva 
qu'il  avait  payé  le  Tartuffe  trop  cher;  j'imagine  que  c'était  au 
moment  où  la  contrefaçon  lui  faisait  concurrence.  » 

On  trouvera  aux  sections  xv  et  xvu  de  la  Bibliographie 
moliéresque  les  titres  d'un  certain  nombre  de  pièces  se  ratta- 
chant au  Tartuffe,  de  traductions  et  d'imitations  en  diverses 
langues,  entre  autres,  en  italien,  Don  Pilone  de  Gigli  (171 1), 
brièvement  apprécié  par  Ginguené  dans  la  Biographie  uni- 
verselle^; en  anglais,  the  Nonjuror  de  Cibber  (17 17)  '.  voyez 
Dibdin^  Histoire  complète  du  théâtre  (tome  V,  p.  12-14).  On  lit 
dans  cette  même  histoire  (tome  IV,  p.  i4i)  que  le  Tartuffe  fut 
traduit  par  un  acteur  nommé  Medburn,  qui  fut  impliqué 
dans  l'aCTaire  de  Titus  Oates  (1678).  Aux  comédies  espagnoles 
citées  par  M.  Paul  Lacroix,  on  peut  joindre  la  Mogigata  de 
Moralin,  qui  fut  jouée  en  1804'. 

1.  Édition  de  i856,  tome  XVI,  p.  435,  437  et  438. 

2.  Avant  Molière,  Tirso  de  Molina  avait,  comme  Moratîn,  mis 
au  théâtre  un  Tartuffe  femelle.  Maria  la  piadosa.  M.  de  Schacka 
n'hésite  pas  à  prononcer  que  cette  peinture  de  caractère  est  ce  d'un 
coloris  infiniment  plus  poétique  que  les  pièces,  plus  célèbres,  de 
Molière  et  de  Moratin,  »  mais  sans  appuyer  son  jugement  d'aucune 
analyse  et  sans  prendre  la  peine  de  nous  donner  ses  raisons.  Il  se 
contente  de  dire,  cela  suffit-il  ?  que  tel  est  son  avis  et  son  goût. 

<*  Histoire  de  la  littérature  et  de  l'art  dramatiques  en  Espagne,  tome  II, 
p.  585,   I"  édition  (Berlin,  1845). 


368  LE  TARTUFFE. 

SOMMAIRE  DU  TARTUFFE,  PAR  VOLTAIRE. 

L'IMPOSTEUR  ou  LE  TARTUFFE 
Joué,  sans  interruption,  en  public  le  5  février  1669- 


On  sait  toutes  les  traverses  que  cet  admirable  ouvrage  essuya. 
On  en  voit  le  détail  dans  la  préface  de  l'auteur  au-devant  du  Tar- 

Les  trois  premiers  actes  avaient  été  représentés  à  Versailles,  de- 
vant le  Roi,  le  12  mai  1664.  Ce  n'était  pas  la  première  fois  que 
Louis  XIV,  qui  sentait  le  prix  des  ouvrages  de  Molière,  avait 
voulu  les  voir  avant  qu'ils  fussent  achevés  ;  il  fut  fort  content  de  ce 
commencement,  et  par  conséquent  la  cour  le  fut  aussi. 

Il  fut  joué  le  29  novembre  de  la  même  année,  à  Raincy,  devant 
le  grand  Condé.  Dès  lors  les  rivaux  se  réveillèrent  \  les  dévots 
commencèrent  à  faire  du  bruit  ^  les  faux  zélés,  l'espèce  d'hommes 
la  plus  dangereuse,  crièrent  contre  Molière,  et  séduisirent  même 
quelques  gens  de  bien.  Molière ,  voyant  tant  d'ennemis  qui 
allaient  attaquer  sa  personne  encore  plus  que  sa  pièce,  voulut 
laisser  ces  premières  fureurs  se  calmer  :  il  fut  un  an  sans  donner  le 
Tartuffe;  il  le  lisait  seulement  dans  quelques  maisons  choisies  où  la 
superstition  ne  dominait  pas. 

Molière  ayant  opposé  la  protection  et  le  zèle  de  ses  amis  aux 
cabales  naissantes  de  ses  ennemis,  obtint  du  Roi  une  permission 
verbale  de  jouer  le  Tartuffe.  La  première  représentation  en  fut 
donc  faite  à  Paris,  le  5  août  1667.  Le  lendemain  on  allait  la  re- 
jouer; l'assemblée  était  la  plus  nombreuse  qu'on  eût  jamais  vue; 
il  y  avait  des  dames  de  la  première  distinction  aux  troisièmes 
loges;  les  acteurs  allaient  commencer,  lorsqu'il  arriva  un  ordre  du 
premier  président  du  Parlement,  portant  défense  déjouer  la  pièce. 

C'est  à  cette   occasion   qu'on   prétend  que   3Iolière    dit  à   l'as- 


SOMMAIRE  DE  VOLTAIRE.  36g 

semblée  :  «  Messieurs,  nous  allions  vous  donner  le  Tartuffe;  mais 
Monsieur  le  premier  président  ne  veut  pas  qu'on  le  joue  '.  » 

Pendant  qu'on  supprimait  cet  ouvrage,  qui  était  l'éloge  de  la 
vertu  et  la  satire  de  la  seule  hypocrisie,  on  permit  qu'on  jouât 
sur  le  Théâtre-Italien  Scaramoticlie  ermite^  pièce  très-froide  si  elle 
n'eût  été  licencieuse,  dans  laquelle  un  ermite  vêtu  en  moine  monte, 
la  nuit,  par  une  échelle  à  la  fenêtre  d'une  femme  mariée,  et  y 
reparait  de  temps  en  temps  en  disant  :  Qiiesto  è  per  mortificar  la 
carne.  On  sait  sur  cela  le  mot  du  grand  Condé*:  a  Les  comédiens 
italiens  n'ont  offensé  que  Dieu,  mais  les  français  ont  offensé  les 
dévots.  »  Au  bout  de  quelque  temps,  Molière  fut  délivré  de  la  per- 
sécution-, il  obtint  un  ordre  du  Roi  par  écrit  de  représenter  le 
Tartuffe.  Les  comédiens  ses  camarades  voulurent  que  Molière  eût 
toute  sa  vie  deux  parts  dans  le  gain  de  la  troupe,  toutes  les  fois 
qu'on  jouerait  cette  pièce';  elle  fut  représentée  trois  mois  de 
suite*,  et  durera  autant  qu'il  y  aura  en  France  du  goût  et  des 
hypocrites. 

Aujourd'hui  bien  des  gens  regardent  comme  une  leçon  de  mo- 
rale cette  même  pièce  qu'on  trouvait  autrefois  si  scandaleuse.  On 
peut  hardiment  avancer  que  les  discours  de  Cléante,  dans  lesquels 
la  vertu  vraie  et  éclairée  est  opposée  à  la  dévotion  imbécile  d'Orgon, 
sont,  à  quelques  expressions  près,  le  plus  fort  et  le  plus  élégant 
sermon  que  nous  ayons  en  notre  langue  ;  et  c'est  peut-être  ce  qui 
révolta  davantage  ceux  qui  parlaient  moins  bien  dans  la  chaire  que 
Molière  au  théâtre. 


1.  Cet  alinéa,  qui  n'est  point  dans  la  i'"''  édition  de  Voltaire  (Prault,  1739), 
a  été  inséré  dans  la  2''°  (1764,  sans  lieu,  à  la  suite  des  Coules  de  Guillaume 
F'adë)  ;  il  paraît  que  dans  l'intervalle  l'histoire  s'était  accréditée  de  plus  en 
plus.  Voyez  à  la  Notice^  ci-dessus,  p.  3l7  et  3 18. 

2.  En  1739,  Voltaire  rappelait  ainsi  le  mot  sans  le  citer;  ce  qui  suit  entre 
guillemets  a  été  ajouté  en  1764- 

3.  Nous  croyons  qu'avec  les  données  du  Registre  de  la  Grange  [noin])rc  des 
parties  prenantes,  total  des  recettes,  quotes-parts),  on  pourrait  établir  que, 
défalcation  faite  d'une  somme  variable  employée  aux  frais,  Molière,  avant  le 
Tartuffe  déjà  comme  depuis,  touchait  régulièrement  sur  les  recettes  de  ses 
pièces,  outre  deux  parts  d'acteur  pour  lui  et  sa  femme,  deux  autres  parts  en- 
core en  sa  qualité  d'auteur. 

4.  Voyez  ci-dessus,  p.  336-339. 

Molière,  iv  24 


370  LE  TARTUFFE. 

Voyez  surtout  cet  endroit  : 

Allez   tous  vos  discours  ne  me  font  point  de  peor  : 
Je  sais  comme  je  parle,  et  le  Ciel  voit  mon  cœur. 
11  est  de  faux  dévots  ainsi  que  de  faux  braves,  etc.  1. 

Presque  tous  les  caractères  de  cette  pièce  sont  originaux  ;  il 
n'y  en  a  aucun  qui  ne  soit  bon,  et  celui  de  Tartuffe  est  parfait. 
On  admire  la  conduite  de  la  pièce  jusqu'au  dénouement  ;  on  sent 
combien  il  est  forcé*,  et  combien  les  louanges  du  Roi,  quoique  mal 
amenées,  étaient  nécessaires  pour  soutenir  Molière  contre  ses  en- 
nemis. 

Dans  les  premières  représentations,  l'Imposteur  se  nommait 
Panulphe^  et  ce  n'était  qu'à  la  dernière  scène  qu'on  apprenait  son 
véritable  nom  de  Tartuffe^  sous  lequel  ses  impostures  étaient  sup- 
posées être  connues  du  Roi.  A  cela  près,  la  j^ièce  était  comme  elle 
est  aujourd'hui.  Le  changement  le  plus  marqué  qu'on  y  ait  fait 
est  à  ce  vers  : 

O  Ciel!  pardonne-moi  la  douleur  qu'il  me  donne  ^. 
11  y  avait  : 

O  Ciel!  pardonne-moi  comme  je  lui  pardonne^. 

Qui  croirait  que  le  succès  de  cette  admirable  pièce  eût  été  ba- 
lancé par  celui  d'une  comédie  qu'on  appelle  la  Femme  juge  eS. 
partie^  qui  fut  jouée  à  l'Hôtel  de  Bourgogne  aussi  longtemps  que  le 
Tartuffe  au  Palais-Royal  s?  Montfleury,    comédien  de   l'Hôtel  de 

1.  Acte  1°'",  scène  v,  vers  323  et  suivants.  —  Dans  sa  citatioa  Voltaire 
omet  le  vers  qui  rime  avec  le  dernier  et  le  précède. 

2.  Voyez  ci-après,  p.   520,  note  2. 

3.  Par  préoccupation  du  vers  rétabli  dans  S3 première  forme,  qu'il  allait  citei, 
Voltaire  a  laissé  deux,  fois,  en  1739  et  en  1764,  imprimer  inexactement  ici  le 
vers  1 142  des  éditions  du  Tartuffe;  on  lit  dans  toutes  :  «  pardonne-lui  [et  nom 
pardonue-/"o/)  la  douleur  qu'il  me  donne.  » 

4.  Sur  l'obligation  qu'on  a  à  Voltaire  d'avoir  fait  connaître  ici  la  meilleure 
leçon  de  cette  variante,  voyez  au  vers  1142. 

5.  On  a  vu  combien  grand  fut  tout  d'abord  le  succès  de  Tartuffe.  Il  ne  fut 
certainement  pas  balancé,  auprès  des  mêmes  spectateurs,  par  celui  de  l'histo- 
riette arrangée  en  farce  par  Montfleury.  La  Femme  juge  et  partie  fut  d'ailleurs 
donnée  un  mois  environ  après  Tartujfe,  le  2  mars  1669,  disent  les  frères 
Parfaict. 


SOMMAIRE   DE   VOLTAIRE.  H71 

Bourgogne  ',  auteur  de  la  Femme  juge  et  partie^  se  croyait  égal  à  Mo- 
lière, et  la  préface  qu'on  a  mise  au-devant  du  recueil  de  ce  Mont- 
fleury  avertit  que  Monsieur  de  Montfleurj''  t-Xa.it  un  grand  homme  ^. 
Le  succès  de  la  Femme  juge  et  partie^  et  de  tant  d'autres  pièces  mé- 
diocres, dépend  uniquement  d'une  situation  que  le  jeu  d'un  acteur 
fait  valoir.  On  sait  qu'au  théâtre  il  faut  peu  de  chose  pour  faire 
réussir  ce  qu'on  méprise  à  la  lecture.  On  représenta  sur  le  théâtre  de 
l'Hôtel  de  Bourgogne,  à  la  suite  delà  Femme  juge  et  partie^  la  Critique 
du  Tartuff'e, Y  oici  ce  qu'on  trouve  dans  le  prologue  de  cette  critique*: 

Molière  plaît  assez  , 

c'est  un  bouffon  plaisant, 

Qui  divertit  le  monde  en  le  contrefaisant  ; 

Ses  grimaces^  souvent  causent  quelques  surprises; 

Toutes  ses  pièces  sont  d'ngréables  sottises  : 

11  est  mauvais  poète  et  bon  comédien  ; 

Il  fait  rire  ;  et  de  vrai,  c'est  tout  ce  qu'il  fait  bien. 

1.  C'est  là  une  erreur  où  Voltaire  avait  été  induit  par  l'éditeur  des  œuvres 
de  Montfleury  (voyez  la  note  3  suivante)  :  Antoine  Jacob,  connu  comme  auteur 
sous  le  célèbre  nom  de  théâtre  de  son  père  Zacharie  Jacob  dit  Monfleury,  ne  fui 
lui-même  jamais  comédien  :  le  fait  a  été  surabondamment  prouvé  dans  la  Notice 
de  M.  V.  Fournel,  tome  I  des  Contemponiins  de  Molière,  p.  2i3  et  suivantes. 

2.  Ces  mots  ont  été  ainsi  ironiquement  soulignés  par  Voltaire. 

3.  On  l'y  appelle  du  moins  «  un  si  fameux  auteur  »  (tome  I,  feuillet  a  iij  r") 
et  on  y  affirme  (feuillet  â  ij  r°)  que  «  Celui  dont  on  donne....  les  œuvres 
au  public  n'a  pas  besoin  d'éloge....  Il  a  été,  comme  tout  le  monde  sait,  con- 
temporain de  Molière,  a  vécu  et  travaillé  longtemps  après  lui,  et  ne  lui  a 
guère  cédé,  étant  tout  ensemble,  aussi  bien  que  lui,  acteur  et  principal  acteur" 
d'une  troupe  de  comédiens  du  Roi,  qui  n'a  pas  été  inférieure  en  mérite  ni  en 
réputation  à  celle  dont  Molière  était  le  chef.  »  Voyez  V Avis  au  lecteur  dans  les 
OEuvres  de  Monsieur  Montfleury  (ou,  comme  on  lit  sur  le  frontispice,  de 
Monsieur  de  Montjleury),  Paris,  che.'.  Christophe  David,  1705,  2  volumes  in-i 2. 

4.  Dans  la  Lettre  satirique....  écrite  a  fauteur  de  la  Critique  et  qui  a  été 
imprimée  au-devant  de  cette  pièce.  «  Il  est  fort  douteux,  dit  Auger  (tome  VI, 
p.  21 1),  que  cette  prétendue  comédie,  qui  n'est  qu'une  parodie  non  moins  in- 
décente qu'insipide  de  quelques  scènes  de  la  pièce  de  Molière,  ait  paru  sur  le 
théâtre  »  (voyez  ci-dessus,  p.  34o  et  suivantes).  Mais,  ajoute-t-il  en  note  :  «Dans 
tous  ces  petits  détails  d'histoire  littéraire.  Voltaire  est,  en  général,  d'une  grande 
inexactitude.  »  11  faut  cependant  remarquer  que  Voltaire,  dans  sa  jeunesse,  a  pu 
recueillir  sur  les  choses  du  théâtre  au  dix-septième  siècle  des  souvenirs  encore 
assez  récents. 

5.  Dans  l'édition  originale  de  la  Lettre  satirique^  on  lit  ces  grimaces, 
et,  au  vers  suivant,  ces  pièces. 

"■  Il  faut  sans  doute  à  ce  mot  à''acteur  répété  substituer  une  fois  celui  d'rtu- 
teur,  et  lire:  «  tout  ensemble....  auteur  et  principal  acteur.   » 


372  LE   TARTUFFE. 

On  imprima  contre  lui  vingt  libelles.  Un  curé  de  Paris  s'avilit 
jusqu'à  composer  une  de  ces  brochures,  dans  laquelle  il  débutait 
par  dire  qu'il  fallait  brûler  Molière  '.  Voilà  comme  ce  grand  homme 
fut  traité  de  son  vivant  :  l'approbation  du  public  éclairé  lui  don- 
nait une  gloire  qui  le  vengeait  assez  ;  mais  qu'il  est  humiliant  pour 
une  nation,  et  triste  pour  les  hommes  de  génie,  que  le  petit  nombre 
leur  rende  justice,  tandis  que  le  grand  nombre  les  néglige  ou  les 
persécute  *  ! 

1.  Voyez  ci-dessus,  p.  282  et  suivantes,  et  ci-après,  p.  889  et  Sgo. 

2.  L'édition  Beuchot  a,  par  faute  :  «  les  néglige  et  les  persécute.  »  —  Cette 
dernière  phrase,  à  partir  de  :  «  mais  qu'il  est  humiliant....  »,  ne  se  trouve  que 
dans  la  seconde  des  éditions  originales  (i';64). 


PREFACE\ 


Voici  une  comédie  dont  ou  a  fait  beaucoup  de  bruit, 
qui  a  été  longtemps  persécutée  ;  et  les  gens  qu'elle  joue 
ont  bien  fait  voir  qu'ils  étoient  plus  puissants  en  France 
que  tous  ceux  que  j'ai  joués  jusqu'ici^.  Les  Marquis,  les 
Précieuses,  les  Cocus  et  les  Médecins  ont  souffert  dou- 
cement qu'on  les  ait  représentés,  et  ils  ont  fait  semblant 
de  se  divertir,  avec  tout  le  monde,  des  peintures  que 
l'on  a  faites  d'eux;  mais  les  Hypocrites  n'ont  point  en- 
tendu raillerie  ;  ils  se  sont  effarouchés  d'abord,  et  ont 
trouvé  étrange  que  j'eusse  la  hardiesse  de  jouer  leurs 
grimaces,  et  de  vouloir  décrier  un  métier  dont  tant 
d'honnêtes  gens  se  mêlent.  C'est  un  crime  qu'ils  ne 
sauroient  me  pardonner  ;  et  ils  se  sont  tous  armés 
contre  ma  comédie  avec  une  fureur  épouvantable.  Ils 
n'ont  eu  garde  de  l'attaquer  par  le  côté  qui  les  a  blessés  : 
ils  sont  trop  politiques  pour  cela,  et  savent  trop  bien 
vivre  pour  découvrir  le  fond  de  leur  âme.  Suivant  leur 
louable  coutume,  ils  ont  couvert  leurs  intérêts  de  la 
cause  de  Dieu;  et  le  Tartuffe^  dans  leur  bouche^,  est 
une  pièce  qui  offense  la  piété.  Elle  est,  d'un  bout  à 
'autre,  pleine  d'abominations,  et  l'on  n'y  trouve  rien 

1.  Cette  pre'face  a  été  mise  par  Molière  en  tête  de  la  i'"''  édi- 
tion du  Tartuffe,  qui  fut  puliliée  à  la  fin  de  mars  1669,  sept  se- 
maines après  la  seconde  représentation  sur  le  théâtre  du  Palais- 
Royal,  un  an  et  huit  mois  après  la  première.  Bien  que  les  placets 
soient,  tous  trois,  antérieurs,  par  leur  date,  à  la  préface,  et  peut- 
être  aussi  à  lire  avant  elle,  nous  les  mettons  à  la  suite  de  celle-ci, 
parce  que  tel  est  l'ordre  suivi  dans  la  2''"'  édition,  ou  ils  ont  d'abord 
paru. 

2.  Jusques  ici.  (1673,  74,  82,  1734.) 

3.  A  ce  qu'ils  disent.  —  Molière  a  fait  de  cette  locution  un  emploi 
bien  plus  extraordinaire  au  vers  443  du  Dépit  amoureux. 


374  LE   TARTUFFE. 

qui  ne  mérite  le  feu.  Toutes  les  syllabes  en  sont  im- 
pies ;  les  gestes  même  y  sont  criminels  ;  et  le  moindre 
coup  d'œil,  le  moindre  branlement  de  tête,  le  moindre 
pas  à  droit*  ou  à  gauche,  y  cache  des  mystères  qu'ils 
trouvent  moyen  d'expliquer  à  mon  désavantage.  J'ai  eu 
beau  la  soumettre  aux  lumières  de  mes  amis,  et  à  la 
censure  de  tout  le  monde  :  les  corrections  que  j'y  ai 
pu  faire  ^,  le  jugement  du  Roi  et  de  la  Reine,  qui  l'ont 
vue  ',  l'approbation  des  grands  princes  et  de  Messieurs 
les  ministres,  qui  l'ont  honorée  publiquement  de  leur 
présence,  le  témoignage  des  gens  de  bien,  qui  l'ont 
trouvée  profitable,  tout  cela  n'a  de  rien  servi.  Ils  n'en 
veulent  point  démordre  ;  et  tous  les  jours  encore,  ils 
font  crier  en  public  des  zélés  indiscrets,  qui  me  disent 
des  injures  pieusement  et  me  damnent  par  charité*. 

Je  me  soucierois  fort  peu  de  tout  ce  qu'ils  peuvent 
dire,  n'étoit  l'artifice  qu'ils  ont  de  me  faire  des  ennemis 
que  je  respecte,  et  de  jeter  dans  leur  parti  de  véritables 
gens  de  bien,  dont  ils  préviennent  la  bonne  foi,  et  qui, 

1.  a  A  droite  »,  dans  une  partie  du  tirage  de  l'édition  de  1734. 
Voyez  tome  III,  p.  4i5,  note  2. 

2.  Les  correctionsque  j'ai  pu  faire.  (1676  A,  82,84A,94B,  I734-) 

3.  Molière  ne  nomme  pas  la  Reine  mère,  qui  avait  été  opposée 
à  la  pièce,  et  qui  était  morte  le  ao  janvier  1666,  dix-huit  mois  avant 
la  première  représentation  publique. 

4.  On  peut  bien  croire  qu'au  Palais  plus  d'une  voix  avait,  dans 
l'occasion,  appuyé  l'opinion  bien  connue  du  premier  président  sur 
le  Tartuffe^  et  on  ne  peut  douter  que  Molière  n'en  désigne  d'autres 
encore,  quelques-unes  de  celles  qui  se  faisaient  entendre  dans  les 
chaires  et  dont  Rochemont  parle  en  i665.  «  S'il  lui  restoit  encore 
(à  Molière)  quelque  ombre  de  pudeur,  lit-on  dans  les  Observa- 
tions sur..,,  le  Festin  de  Pierre  (à  la  suite  àe  Dont  Juan^  4*  alinéa  avant 
la  fin),  ne  lui  seroit-il  pas  fâcheux  d'être  en  but  {sic)  à  tous  les 
gens  de  bien,  de  passer  pour  un  libertin  dans  l'esprit  de  tous  les 
prédicateurs,  et  d'entendre  toutes  les  langues  que  le  Saint-Esprit 
anime  déclamer  contre  lui  dans  les  chaises  (sic)  et  condamner 
publiquement  ses  nouveaux  blasphèmes?» 


PRÉFACE.  375 

par  la  chaleur  qu'ils  ont  pour  les  intérêts  du  Ciel,  sont 
faciles  à  recevoir  les  impressions  qu'on  veut  leur 
donner.  Voilà  ce  qui  m'oblige  à  me  défendre.  C'est  aux 
vrais  dévots  que  je  veux  partout  me  justifier  sur  la  con- 
duite de  ma  comédie  ;  et  je  les  conjure  de  tout  mon  cœur 
de  ne  point  condamner  les  choses  avant  que  de  les  voir, 
de  se  défaire  de  toute  prévention,  et  de  ne  point  servir 
la  passion  de  ceux  dont  les  grimaces  les  déshonorent. 

Si  l'on  prend  la  peine  d'examiner  de  bonne  foi  ma 
comédie,  on  verra  sans  doute  que  mes  intentions  y 
sont  partout  innocentes,  et  qu'elle  ne  tend  nullement  à 
jouer  les  choses  que  l'on  doit  révérer,  que  je  l'ai  traitée 
avec  toutes  les  précautions  que  me  demandoit^  la  délica- 
tesse de  la  matière,  et  que  j'ai  mis  tout  l'art  et  tous  les 
soins  qu'il  m'a  été  possible  pour  bien  distinguer  le  per- 
sonnage de  l'Hypocrite  d'avec  celui  du  vrai  Dévot.  J'ai 
employé  pour  cela  deux  actes  entiers  à  préparer  la  venue 
de  mon  scélérat*.  Une  tient  pas  un  seul  moment  l'audi- 
teur en  balance  ;  on  le  connoît  d'abord  aux  marques  que 
je  lui  donne  ;  et  d'un  bout  à  l'autre  il  ne  dit  pas  un  mot, 
il  ne  fait  pas  une  action  qui  ne  peigne  aux  spectateurs 
le  caractère  d'un  méchant  homme,  et  ne  fasse  éclater 
celui  du  véritable  homme  de  bien  que  je  lui  oppose. 

Je  sais  bien  que  pour  réponse  ces  Messieurs  tâchent 
d'insinuer  que  ce  n'est  point  au  théâtre  à  parler  de  ces 
matières;  mais  je  leur  demande,  avec  leur  permission, 
sur  quoi  ils  fondent  cette  belle  maxime.  C'est  une  pro- 
position qu'ils  ne  font  que  supposer,  et  qu'ils  ne  prou- 
vent en  aucune  façon  ;  et  sans  doute  il  ne  seroit  pas 
difficile  de  leur  faire  voir  que  la  comédie,  chez  les  an- 
ciens, a  pris  son  origine  de  la  rehgion,  et  faisoit  partie 

I,  Précautions  que  demandoit.  (1682,  1734.) 
1,  On  peut  rapprocher  de  ce  passage  l'explication  donnée  dans 
la  Lettre  sur  la  comédie  de  l'Imposteur^  ci-après,  p.  54o,  fin  du  i"  alinéa. 


376  LE   TARTUFFE. 

de  leurs  mystères  ;  que  les  Espagnols,  nos  voisins,  ne 
célèbrent  guère  de  fête  où  la  comédie  ne  soit  mêlée  ;  et 
que,  même  parmi  nous,  elle  doit  sa  naissance  aux  soins 
d'une  confrérie  à  qui  appartient  encore  aujourd'hui 
l'Hôtel  de  Bourgogne*,  que  c'est  un  lieu  qui  fut  donné 
pour  y  représenter  les  plus  importants  mystères  de  notre 
foi*;  qu'on  en  voit  encore  des  comédies  imprimées  en 
lettres   gothiques,   sous  le  nom  d'un  docteur  de  Sor- 

1.  La  vieille  confrérie  de  la  Passion,  devenue,  depuis  longtemps, 
bien  inutile,  ne  fut  supprimée  et  ne  vit  ses  biens  passer  à  l'Hôpital 
général  que  trois  ou  quatre  ans  après  la  mort  de  Molière.  Jusque- 
là,  elle  resta  propriétaire  de  l'Hôtel  de  Bourgogne,  bâti  pour  elle 
sur  le  terrain  acquis  en  i548;  les  comédiens  de  la  troupe  royale 
ne  l'occupaient  qu'à  titre  de  bail",  non  sans  en  solliciter,  depuis  de 
longues  années,  la  confiscation  à  leur  proGt.  Voyez  les  frères  Par- 
faict,  tome  III,  p.  224  et  suivantes;  les  Contemporains  de  Molière  de 
31.  Fournel,  tome  I,  P-  xviii  et  suivantes;  et  le  Théâtre  français  sous 
Louis  Xir  de  M.  Eugène  Despois,  p.  i-5. 

2.  Il  est  bien  certain  que  c'est  à  partir  de  l'installation  des  Con- 
frères à  l'Hôtel  de  Bourgogne  que  la  représentation  des  mystères 
sacrés  leur  fut  interdite  :  voyez,  au  tome  II  des  frères  Parfaict, 
p.  2-4i  l'arrêt  du  Parlement  rendu  le  17  novembre  i548,  et  au 
tome  III,  p.  242  et  243,  l'arrêt  de  iSgS,  maintenant  ces  premières 
défenses  contre  la  teneur  même  des  nouvelles  lettres  de  privilèges 
accordées  par  le  roi  Henri  IV.  Mais  ce  que  Molière  dit  ici  de  l'hôtel 
qui  était  devenu  la  principale  propriété  de  la  Confrérie,  où  elle 
avait  en  quelque  sorte  transféré  son  siège  en  i548,  doit  s'entendre 
du  premier  lieu  où  elle  avait  établi  son  théâtre  permanent,  de  la 
salle  de  la  Trinité''.  Les  lettres  de  Charles  VI,  de  décembre  1402, 
approuvant  la  fondation  de  «  la  confrérie  de  la  Passion  et  Résur- 
rection Notre-Seigneur  »,  l'autorisaient  à  «  faire  jouer  quelque  mys- 
tère que  ce  soit,  soit  de  ladite  Passion  et  Résurrection,  ou  autre 
quelconque  tant  de  saints  comme  de  saintes  qu'ils  voudront  élire.  » 
Voyez  les  frères  Parfaict,  tome  I,  p.  44-5 1. 

M.  Soiilié  a  publié  le  bail  de  i63i  et  celui  de  1639,  p.  164  et  p.  i5o  de 
S25  Recherches  sur  Molière. 

*  L'im])asse  de  la  Trinité,  continuée  par  l'étroit  passage  qui  mène  de  la  rue 
aujourd'ljui  nommée  de  Palestre  à  la  rue  Saint-Denis,  rappelle  encore  le  sou- 
venir du  vieil  hospice  où  les  Confrères  avaient  trouvé  une  salle  pour  leurs 
jeni;  il  a  été  supprimé  en  1790;  il  occupait  à  peu  près  Tilot  limité  aujourd'hui 
par  les  rues  Saint-Denis,  Greneta,  de  Paiestro  et  le  passage  Basfour. 


PREFACE.  377 

bonne*;  et,  sans  aller  chercher  si  lom,  que  Ton  a  joué 
de  notre  temps  des  pièces  saintes  de  M.  de  Corneille', 
qui  ont  été  l'admiration  de  toute  la  France  '. 

Si  l'emploi  de  la  comédie  est  de  corriger  les  vices  des 
hommes,  je  ne  vois  pas  par  quelle  raison  il  y  en  aura  de 
privilégiés*.  Celui-ci  est,  dans  l'Etat,  d'une  conséquence 
bien  plus  dangereuse  que  tous  les  autres  ;  et  nous  avons 
vu  que  le  théâtre  a  une  grande  vertu  pour  la  correction. 
Les  plus  beaux  traits  d'une  sérieuse  morale  sont  moins 
puissants  le  plus  souvent  que  ceux  de  la  satire  ;  et  rien 
ne  reprend  mieux  la  plupart  des  hommes  que  la  pein- 
ture de  leurs  défauts.  C'est  une  grande  atteinte  aux 
vices  que  de  les  exposer  à  la  risée  de  tout  le  monde. 
On  souffre    aisément  des   répréhensions,   mais  on   ne 

1.  Plusieurs  éditions  gothiques  du  Mystère  de  la  Passion  portent 
qu'elles  le  reproduisent  suivant  la  revision  du  «  très-éloquent  et 
scientifique  docteur,  Maître  Jehan  Michel,  »  qui  lui-même  était 
auteur  d'un  Mystère  de  la  Résurrection^  imprimé  sous  son  nom".  Il 
est  bien  probable  que  ce  sont  là  les  comédies  *  dont  veut  parler  Mo- 
lière; d'après  les  frères  Parfaict,  il  est  vrai  (tome  II,  p.  238-243), 
ce  maître  Jehan  Michel,  mort  en  i493,  a  été  docteur  en  médecine, 
et  non  pas  en  théologie  ;  mais  il  est  aussi  constaté  par  eux  que  l'o- 
pinion commune  le  confondait  avec  un  autre  Jehan  Michel,  qui 
mourut  évéque  d'Angers  dès  i447'^- 

2.  De  Monsieur  Corneille.  (1734.) 

3.  Poljeucte,  martyr,  en  1640,  et  Théodore,  vierge  et  martyre,  en 
1645,  toutes  deux  intitulées  :  «  tragédie  chrétienne  ». 

4.  Il  y  aura  des  privilégiés.  (1682.) 

o  Voyez  les  frères  Piirfaict,  torue  II,  p.  24o,  et  p.5l2,  note,  etle  Catalogue 
de  la  bibliothèque  de  Soleinne  rédigé  par  P.  L.  Jacob,  bibliophile,  tome  I, 
11°'  529-532,  et  n"  536. 

*  On  sait  le  sens  général  qu'avait  alors  ce  mot.  «  Une  copie  manuscrite..., 
faite  dans  le  dix-septième  siècle,  »  dont  M.  Paul  Lacroix  a  donné  la  descrip- 
tion dans  le  Catalogue  d.i  Soleinne  (n"  525),  a  pour  titre  :  «  Comédie  sur  le 
Mystère  de  la  Passion  de  Jésus -Christ,  avec  les  additions  et  corrections  faites 
par  très-éloquent  et  scientifique  docteur  M''  Jehan  Michel,  »  etc. 

"  M.  Lacroix  pense  que  l'évèque  fut  véritablement  l'auteur  dumjstère,  que 
corrigea  et  augmenta  en  partie  son  homonyme  :  voyez  sous  le  n°  525  du  Cata- 
logue de  Soleinne, 


378  LE   TARTUFFE. 

souffre  point  la  raillerie.  On  veut  bien  être  méchant, 
mais  on  ne  veut  point  être  ridicule. 

On  me  reproche  d'avoir  mis  des  termes  de  piété  dans 
la  bouche  de  mon  Imposteur.  Etpouvois-je^  m'en  empê- 
cher, pour  bien  représenter  le  caiactère  d'un  hypocrite  ? 
Il  suffit,  ce  me  semble,  que  je  fasse  connoître  les  motifs 
criminels  qui  lui  font  dire  les  choses,  et  que  j'en  aie 
retranché  les  termes  consacrés,  dont  on  auroit  eu  peine 
à  lui  entendre  faire  un  mauvais  usage  ^.  Mais  il  débite  au 
quatrième  acte  une  moiale  pernicieuse.  Mais  cette  mo- 
rale est-elle  quelque  chose  dont  tout  le  monde  n'eût  les 
oreilles  rebattues  ^  ?  dit-elle  rien  de  nouveau  dans  ma 
comédie  ?  et  peut-on  craindre  que  des  choses  si  généra- 
lement détestées  fassent  quelque  impression  dans  les 
esprits,  que  je  les  rende  dangereuses  en  les  faisant 
monter  sur  le  théâtre,  qu'elles  reçoivent  quelque  auto- 
rité de  la  bouche  d'un  scélérat  ?  Il  n'y  a  nulle  appa- 
rence à  cela  ;  et  l'on  doit  approuver  la  comédie  du  Tar- 
tuffe^ ou  condamner  généralement  toutes  les  comédies. 

C'est  à  quoi  l'on  s'attache  furieusement  depuis  un 
temps,  et  jamais  on  ne  s'étoit  si  fort  déchaîné  contre 
le  théâtre*.  Je  ne  puis  pas  nier  qu'il  n'y  ait  eu  des  Pères 

I.  Hé,  pouvois-je.  (1734)  —  2.  Voyez  ci-après,  p.  Sga,  note  3. 

3.  Depuis  les  Provinciales  :  voyez  ci-après,  p.  49^?   note  3. 

4.  Corneille,  dans  son  avis  Au  lecteur  sur  Attila  (tome  VII,  p.  io5), 
imprimé  l'année  précédente  1668,  parle  aussi  des  «  invectives.... 
publiées  depuis  quelque  temps  contre  la  comédie.  »  Les  deux  poètes 
voulaient  sans  doute  plus  particulièrement  rappeler  le  Traité  de  la 
comédie  et  des  spectacles,  selon  la  tradition  de  l'Eglise  tirée  des  con- 
ciles et  des  saints  Pères,  ouvrage  du  prince  de  Conty,  qu'on  avait 
imprimé  après  sa  mort  à  la  fin  de  1666,  et  qui  devait  fournir  aux 
adversaires  du  théâtre  des  arguments  et  des  autorités  pour  leur  thèse; 
Corneille  et  Molière  y  étaient  directement  attaqués  <*.  Le  public  au- 

<*  Voyez  la  note  2  de  M.  Marty-Laveaux  à  la  page  de  Corneille  citée  plus 
haut,  et  notre  tome  III,  p.  202,  note  2.  Six  mois  après  cette  Préface  de 
Molière,  en  septembre  1669,  il  y  eut  une  seconde  édition  du  traité  de  Conty. 


PRÉFACE.  379 

de  rÉglise  qui  ont  condamné  la  comédie  ;  mais  on  ne 
peut  pas  me  nier  aussi  qu'il  n'y  en  ait  eu  quelques-uns 
qui  l'ont  traitée  un  peu  plus  doucement.  Ainsi  l'autorité 
dont  on  prétend  appuyer  la  censure  est  détruite  par  ce 
partage  ;  et  toute  la  conséquence  qu'on  peut  tirer  de 
cette  diversité  d'opinions  en  des  esprits  éclairés  des 
mêmes  lumières,  c'est  qu'ils  ont  pris  la  comédie  diffé- 
remment, et  que  les  uns  l'ont  considérée  dans  sa  pureté, 
lorsque  les  autres  l'ont  regardée  dans  sa  corruption  et 
confondue  avec  tous  ces  vilains  spectacles  qu'on  a  eu 
raison  de  nommer  des  spectacles  de  turpitude*. 

quel  l'un  et  l'autre  s'adressaient  n'avait  pas  non  plus  oublié,  ne 
l'eût-il  appris  que  par  la  mordante  lettre  de  Racine  à  l'auteur  de 
l'outrage,  avec  quelle  rigueur  et  quel  mépris  les  poëtes  de  théâtre 
avaient  été  traités,  au  commencement  de  l'année  1666,  dans  la  pre- 
mière des  Visionnaires  de  Nicole".  Plus  récemment  encore,  Nicole, 
faisant  réimprimer,  dès  1667,  en  Hollande,  ses  Imaginaires  et  Vision- 
naires, y  avait  joint,  outre  deux  réponses  faites  par  des  amis  de  Port- 
Royal  à  la  lettre  de  Racine,  tout  un  Traité  de  la  comédie,  qui  n'en 
est  aussi  qu'une  condamnation  générale,  et  motivée  à  fond  en  dix 
chapitres*.  —  Sur  toute  la  polémique  dont  le  thétltre  fut  l'objet  au 
dix-septième  siècle,  voyez,  dans  le  Théâtre  français  sous  Louis  XlV 
par  M.  Eugène  Despois,  le  chapitre  m  du  livre  IV. 

I.  C'est  l'expression  que  Corneille  avait  employée,  comme  tra- 
duite de  saint  Augustin,  dans  le  passage  suivant  de  l'épître  qui  est 
au-devant  de  sa  Théodore  (1646,  tome  V  du  Corneille,  p.  9  et  10)  : 
«  J'oserai  bien  dire  que  ce  n'est  pas  contre  des  comédies  pareilles 
aux  nôtres  que  déclame  saint  Augustin,  et  que  ceux  que  le  scru- 
pule, ou  le  caprice,  ou  le  zèle  en  rend  opiniâtres  ennemis,  n'ont 
pas  grande  raison  de  s'appuyer  de  son  autorité.  C'est  avec  justice 
qu'il  condamne  celles  de  son  temps,  qui  ne  méritoient  que  trop  le 

Ces  qualités  de  faiseur  de  romans  et  de  pièces  de  théâtre,  avait  dit  là 
Nicole,  «  ces  qualités,  qui  ne  sont  pas  fort  honorables  au  jugement  des  honnêtes 
gens,  sont  horribles  étant  considérées  selon  les  principes  de  la  religion  chré- 
tienne   Un  poëte  de  théâtre  est  un  empoisonneur  public,  non  des  corps, 

mais  des  âmes  des  fidèles,  »  etc.  Voyez  sur  la  querelle  de  Port-Royal  et  de 
Racine,  la  ISotice  de  M.  P.  Mesnard,  tome  IV  de  son  édition  de  Racine,  p.  257 
et  suivantes,  et  le  Port-Royal  de  Sainte-Beuve,  3"=  édition,  tome  VI,  p.  107  et 
suivantes, 

*  Ce  traité  a  été  plus  tard  (1675)  inséré  au  tome  III  des  Essais  de  morale. 


38o  LE   TARTUFFE. 

Et  en  effet,  puisqu'on  doit  discourir  des  choses  et  non 
pas  des  mots,  et  que  la  plupart  des  contrariétés  viennent 
de  ne  se  pas  entendre  et  d'envelopper  dans  un  même 
mot  des  choses  opposées,  il  ne  faut  qu  ôter  le  voile  de 
l'équivoque  et  regarder  ce  qu'est  la  comédie  en  soi, 
pour  voir  si  elle  est  condamnable.  On  connoîti^a  sans 
doute  que,  n'étant  autre  chose  qu'un  poëme  ingénieux 
qui  par  des  leçons  agréables  reprend  les  défauts  des 
hommes,  on  ne  sauroit  la  censurer  sans  injustice.  Et 
si  nous  voulons  ouïr  là-dessus  le  témoignage  de  l'anti- 
quité, elle  nous  dira  que  ses  plus  célèbres  philosophes 
ont  donné  des  louanges  à  la  comédie,  eux  qui  faisoient 
profession  d'une  sagesse  si  austère,  et  qui  crioieut  sans 
cesse  après  les  vices  de  leur  siècle;  elle  nous  fera  voir 
qu'Aristote  a  consacré  des  veilles  au  théâtre,  et  s'est 
donné  le  soin  de  réduire  en  préceptes  l'art  de  faire  des 
comédies  ^  ;  elle  nous  apprendra  que  de  ses  plus  grands 
hommes,  et  des  premiers  en  dignité,  ont  fait  gloire  d'eu 
composer  eux-mêmes,  qu'il  v  en  a  eu  d'autres  qui  n'ont 
pas  dédaigné  de  réciter  en  public  celles  qu'ils  avoient 
composées,  que  la  Grèce  a  fait  pour  cet  art  éclater  son 
estime  par  les  prix  glorieux  et  par  les  superbes  théâtres 
dont  elle  a  voulu  l'honorer,  et  que,  dans  Rome  enfin, 
ce  même  art  a  reçu  aussi  des  honneurs  extraordinaires  : 
je  ne  dis  pas  dans  Rome  débauchée  et  sous  la  licence 
des  empereurs,  mais  dans  Rome  disciplinée,  sous  la  sa- 
gesse des  consuls,  et  dans  le  temps  de  la  vigueur  de  la 
vertu  romaine. 

nom  qu'il  leur  donne  de  spectacles  de  turpitude";  mais  c'est  avec 
injustice  qu'on  veut  étendre  cette  condamnation  jusqu'à  celles  du 
nôtre.  » 

I.   Dans  sa  Poétique. 

»  M.  Marty-Laveaux  cite  le  texte  de  saint  Augustin  (livre  I,  chapitre  u  du 
traité  <ie  Consensu  evangelistarum)  :  Per  omnes psene  civitates  cadunt  theatia, 
cavese  turpitudinum  et  publics  professiones Jlagitioruin, 


PREFACE.  38i 

J'avoue  qu'il  y  a  eu  des  temps  où  la  comédie  s'est 
corrompue.  Et  qu'est-ce  que  dans  le  monde  on  ne 
corrompt  point  tous  les  jours  ?  Il  n'y  a  chose  si  inno- 
cente où  les  hommes  ne  puissent  porter  du  crime,  point 
d'art  si  salutaire  dont  ils  ne  soient  capables  de  ren- 
verser les  intentions,  rien  de  si  bon  en  soi  qu'ils  ne 
puissent  tourner  à  de  mauvais  usages.  La  médecine  est 
un  art  profitable,  et  chacim  la  révère  comme  une  des 
plus  excellentes  choses  que  nous  ayons  ;  et  cependant 
il  y  a  eu  des  temps  où  elle  s'est  rendue  odieuse*,  et 
souvent  on  en  a  fait  un  art  d'empoisonner  les  hommes. 
La  philosophie  est  un  présent  du  Ciel;  elle  nous  a  été 
donnée  pour  porter  nos  esprits  à  la  connoissance  d'un 
Dieu  par  la  contemplation  des  merveilles  de  la  nature  ; 
et  pourtant  on  n'ignore  pas  que  souvent  on  l'a  détournée 
de  son  emploi,  et  qu'on  l'a  occupée  publiquement  à  sou- 
tenir l'impiété.  Les  choses  même  les  plus  saintes  ne 
sont  point  à  couvert  de  la  corruption  des  hommes  ;  et 
nous  voyons  des  scélérats  qui,  tous  les  jours,  abusent 
de  la  piété,  et  la  font  servir  méchamment  aux  crimes  les 
plus  grands.  Mais  on  ne  laisse  pas  pour  cela  de  faire  les 
distinctions  qu'il  est  besoin  de  faire  ;  on  n'enveloppe 
point,  dans  une  fausse  conséquence,  la  bonté  des  choses 
que  l'on  corrompt  avec  la  malice  des  corrupteurs;  on 
sépare  toujours  le  mauvais  usage  d'avec  l'intention  de 
l'art  ;  et  comme  on  ne  s'avise  point  de  défendre  la  mé- 
decine, pour  avoir  été  bannie  de  Rome^,  ni  la  philo- 

1.  Dans  les  trois  premières  e'ditions  (1669,  69^,  78)  et  dans  les 
éditions  étrangères  (1676  A,  84  A,  94  I^)  '■  «  s'est  rendu  odieuse  », 
sans  accord. 

2.  Voyez  le  li\Te  XXIX  de  VHistolre  naturelle  de  Pline,  de  la  fin 
du  chapitre  v  au  chapitre  ix  exclusivement.  Lorsque,  dit-il  (cha- 
pitre viii),  les  anciens  Romains  «  chassèrent  les  Grecs  de  l'Italie, 
longtemps  après  Caton,  les  médecins  furent  spécialement  compris 
dans  le  décret.  »  (Traduction  de  M.  Littré.) 


382  LE   TARTUFFE. 

Sophie,  pour  avoir  été  condamnée  publiquement  dans 
Athènes  \  on  ne  doit  point  aussi  vouloir  interdire  la  co- 
médie, pour  avoir  été  censurée  en  de  certains  temps. 
Cette  censure  a  eu  ses  raisons,  qui  ne  subsistent  point 
ici;  elle  s'est  renfermée  dans  ce  qu'elle  a  pu  voir;  et 
nous  ne  devons  point  la  tirer  des  bornes  qu'elle  s'est 
données,  l'étendre  plus  loin  qu'il  ne  faut,  et  lui  faire 
embrasser  l'innocent  avec  le  coupable.  La  comédie 
qu'elle  a  eu  dessein  d'attaquer  n'est  point  du  tout  la 
comédie  que  nous  voulons  défendre.  Il  se  faut  bien 
garder  de  confondre  celle-là  avec  celle-ci.  Ce  sont  deux 
personnes  de  qui  les  mœurs  sont  tout  à  fait  opposées  ; 
elles  n'ont  aucun  rapport  l'une  avec  l'autre  que  la  res- 
semblance du  nom  ;  et  ce  scroit  une  injustice  épouvan- 
table que  de  vouloir  condamner  Olimpe  qui  est  femme 
de  bien,  parce  qu'il  y  a  eu  une  Olimpe  qui  a  été  une 
débauchée.  De  semblables  aiTéts  sans  doute  feroient 
un  grand  désordre  dans  le  monde.  Il  n'y  auroit  rien  par 
là  qui  ne  fût  condamné  ;  et  puisque  l'on  ne  garde  point 
cette  rigueur  à  tant  de  choses  dont  on  abuse  tous  les 
jours,  on  doit  bien  faire  la  même  grâce  à  la  comédie,  et 
approuver  les  pièces  de  théâtre  où  l'on  verra  régner 
l'instruction  et  T honnêteté. 

Je  sais  qu'il  y  a  des  esprits  dont  la  délicatesse  ne 
peut  souffrir  aucune  comédie,  qui  disent  que  les  plus 
honnêtes  sont  les  plus  dangereuses,  que  les  passions 
que  l'on  y  dépeint  sont  d'autant  plus  touchantes  qu'elles 
sont  pleines  de  vertu,  et  que  les  âmes  sont  attendries 
par  ces  sortes  de  représentations^.  Je  ne  vois  pas  quel 

1.  Molière  voulait  sans  doute  rappeler  ici  la  condamnation  dont 
paraît  avoir  été  menacé  Anaxagore,  et  surtout  la  condamnation  de 
Socrate. 

2.  Voyez,  dans  les  Pensées  de  Pascal,  un  des  plus  beaux  frag- 
ments, parmi  ceux  qui  n'avaient  pas  été  compris  dans  l'édition  de 
Port-Rojal  :  p.  SSg,  n°  64  de  l'édition  de  M.  Havet  (iSSa). 


PREFACE.  383 

grand  crime  c'est  que  de  s'attendrir  à  la  vue  d'une  pas- 
sion honnête  ;  et  c'est  un  haut  étage  de  vertu  que  cette 
pleine  insensibilité  où  ils  veulent  faire  monter  notre 
âme.  Je  doute  qu'une  si  grande  perfection  soit  dans  les 
forces  de  la  nature  humaine  ;  et  je  ne  sais  s'il  n'est  pas 
mieux  de  travailler  à  rectifier  et  adoucir  les  passions 
des  hommes,  que  de  vouloir  les  retrancher  entièrement. 
J'avoue  qu'il  y  a  des  lieux  qu'il  vaut  mieux  fréquenter 
que  le  théâtre  ;  et  si  l'on  veut  blâmer  toutes  les  choses 
qui  ne  regardent  pas  directement  Dieu  et  notre  salut, 
il  est  certain  que  la  comédie  en  doit  être,  et  je  ne 
trouve  point  mauvais  qu'elle  soit  condamnée  avec  le 
reste.  Mais  supposé,  comme  il  est  vrai,  que  les  exercices 
de  la  piété  souffrent  des  intervalles  et  que  les  hommes 
aient  besoin  de  divertissement,  je  soutiens  qu'on  ne 
leur  en  peut  trouver  un  qui  soit  plus  innocent  que  la 
comédie*.  Je  me  suis  étendu  trop  loin.  Finissons  par  un 
mot^  d'un  grand  prince^  sur  la  comédie  du  Tartuffe. 
Huit  jours  après  qu'elle  eut  été  défendue*,  on  repré- 

1.  «  De  me  demander....  si  je  crois  la  comédie  une  chose  sainte, 
si  je  la  crois  propre  à  faire  mourir  le  vieil  homme,  je  dirai  que  non  ; 
mais  je  vous  dirai  en  même  temps  qu'il  y  a  des  choses  qui  ne  sont 
pas  saintes  et  qui  sont  pourtant  innocentes.  Je  vous  demanderai  si 
la  chasse,  la  musique,...  et  quelques  autres  plaisirs..,,  sont  fort 
propres  à  faire  mourir  le  vieil  homme,  s'il  faut  renoncer  à  tout  ce 
qui  divertit?  »  (Racine,  Lettre  aux  deux  apologistes  de  P auteur  des 
Hérésies  imaginaires,  1666,  tome  IV,  p.  333.) 

2.  Par  le  mot.  (1673,  74,  82.) 

3.  Grimarest  (1705,  p.  181)  désigne  «  Monsieur  le  Prince  dé- 
funt, »  c'est-à-dire  le  grand  Condé,  qui  fut  certainement  un  des 
partisans  les  plus  décidés  de  la  pièce.  Molière  lui  donna  trois, 
probablement  même  quatre  représentations  particulières  du  Tartuffe, 
et  c'est  chez  lui,  dès  novembre  1664,  qu'il  le  joua  pour  la  première 
fois  parfait^  entier  et  achevé  en  cinq  actes,  au  Raincy  :  voyez  ci-des- 
sus, p.  270,  3"  alinéa. — Molière  avait  rappelé  ce  mot  au  Roi  dans 
son  second  placet  (ci-après,  p.  SpS). 

4.  Eu  1664,  sur  l'ordre  obtenu  du  Roi  même  et  dont  Molière  lui 


384  J-E   TARTUFFE. 

senta  devant  la  cour  une  pièce  intitulée  ScaramoucJie 
ermite  ^  ;  et  le  Roi,  en  sortant,  dit  au  grand  prince  que 
je  veux  dire  :  «  Je  voudrois  bien  savoir  pourquoi  les 
gens  qui  se  scandalisent  si  fort  de  la  comédie  de  Molière 
ne  disent  mot  de  celle  de  Scaramouche.  »  A  quoi  le 
Prince  répondit  :  «  La  raison  de  cela,  c'est  que  la  co- 
médie de  Scaramouche  joue  le  Ciel  et  la  religion,  dont 
ces  ]Messieurs-là  ne  se  soucient  point;  mais  celle  de 
Molière  les  joue  eux-mêmes  :  c'est  ce  qu'ils  ne  peuvent 
souffrir.  » 


PLACETS  AU  ROP. 

LE  LIBRAIRE  AU  LECTEUR. 

Comme  les  moindres  clioses  qui  partent  de  la  plume  de  Monsieur 
de  Molière  '  ont  des  beautés  que  les  plus  de'licats  ne  se  peuvent 
lasser  d'admirer,  j'ai  cru  ne  devoir  pas  négliger  l'occasion  de  vous 
faire  part  de  ces  placets*,  et  qu'il  étoit**  à  propos  de  les  joindre  à 
Tartuffe,  puisque  partout  il  y  est  parlé  de  cette  incomparable  pièce. 

parle  dans  son  premier  placet  (ci-après,  p.  887  et  388).  Lors  de 
la  défense  du  6  août  1667,  le  Roi  était  à  l'armée,  et  il  y  resta  tout 
le  mois. 

1.  Voyez  ci-dessus,  p.  369,  ce  que  Voltaire  dit  de  cette  pièce 
licencieuse. 

2.  Les  P'acets  au  Rai  ne  sont  point  dans  l'édition  originale,  ni 
dans  les  éditions  hollandaises,  qui  la  reproduisent.  Molière,  nous 
l'avons  dit,  p.  366,  les  fît  joindre  à  la  première  réimpression  du 
Tartuffe  (notre  1669"),  achevée  au  commencement  du  mois  de 
juin  1669.  L'avertissement  qui  les  précède  reparut  dans  le  recueil 
de  1674  et  fut  conservé  par  les  éditeurs  de  1682  et  les  suivants  jus- 
qu'à ceux  de  1734,  qui  l'omirent. 

3.  De  Monsieur  Molière,  (1673,  74,  82.) 

4.  De  ses  placets.  (1674,  82.)  —  5.  Qu'il  est.  (1682.) 


PLACETS  AU  ROI.  385 

PREMIER    PLACET 

PRÉSENTÉ  AU  ROI^    SUR  LA   COMÉDIE   DU   TARTUFFE  K 

Sire, 

Le  devoir  de  la  comédie  étant  de  corrififer  les  hommes 
en  les  divertissant,  j'ai  cru  que,  dans  l'emploi  où  je  me 

I.  Nous  avons  collationné  le  texte  du  premier  Placet  sur  deux 
anciennes  copies  conservées  à  la  bibliothèque  de  l'Arsenal,  et  une 
autre  appartenant  à  la  bibliothèque  de  l'Inslitut.  La  première,  si- 
gnalée d'abord  par  M.  Taschereau  ",  se  trouve  dans  les  papiers  de 
Conrart,  au  tome  XIII  du  Recueil  de  pièces  manuscrites,  p.  179  et 
180.  La  seconde,  que  M.  Paul  Lacroix  a  publiée  en  1867*,  est  parmi 
les  papiers  de  Trallage,  non  encore  définitivement  classés;  dans  le 
portefeuille  sans  titre,  cote  ni  marque,  rempli  de  fascicules  déta- 
chés, où  elle  a  été  mise,  elle  porte  un  ancien  numéro  64,  et  les  deux 
feuillets  dont  elle  se  compose  sont  actuellement  numérotés  235  et 
236.  La  troisième  est  au  tome  194  du  fonds  Godefroy,  p.  217  et 
218.  —  La  copie  Conrart  est  intitulée  :  «  Placet  de  Molière,  comé- 
dien, présenté  au  Roi,  sur  les  injures  et  les  calomnies  que  le  curé 
de  Saint-Barthélémy  a  fait  imprimer,  dans  son  livre  intitulé  le  Roi 
glorieux  au  monde,  contre  la  comédie  de  P Hypocrite  que  Molière  a 
faite  et  que  S.  M.  lui  a  défendu  de  représenter.  »  La  copie  Tral- 
lage a  pour  titre  :  «  Le  placet  que  le  sieur  Molière,  comédien  du 
Roi,  a  présenté  à  Sa  Majesté  à  cause  du  livre  de  Monsieur  le  curé 
de  Saint-Barthélemy  contre  la  comédie  du  Tartuffe.  »  La  copie  de 
l'Institut  porte  au  haut  de  la  page,  de  la  main  de  Denys  Godefroy  : 
«  Lettre  de  Molière  (i/'c)  servant  de  défense  contre  les  calomnies  de 
Roullé,  curé  de  Saint-Barthélemy,  1664.  »  Le  titre  de  l'édition  de 
1682,  reproduit  parcelle  de  1734,  est  :  Premier  placet  présenté  au 
Roi,  sur  la  comédie  du  Tartuffe.,  qui  n^avoit  pas  encore  été  représentée 
en  public.  —  Ce  premier  placet,  où  Molière  porte  plainte  contre  le 
livre  du  curé  de  Saint-Barthélemy,  doit  être,  comme  ce  livre,  du 

"  En  i835.  C'est  grâce  aux  renseignements  qu'elle  lui  fournit  que  M.  Tas- 
chereau retrouva,  vingt  ans  plus  tard,  le  livre  même  du  curé  de  Saint-Barthé- 
lemy :  voyez  la  page  vu  de  la  Préface  à  la  5*^  édition  de  son  Histoire  de 
la  vie  et  des  ouvrages  de  Molière  (en  tête  des  OEuvres  du  poète,  Fume, 
i863.) 

*  Dans  sa  Notice  bibliograpliique  sur  le  Roi  glorieux  au  inonde,  mise  en 
tète  de  la  réimpression  qui  fait  partie  de  la  Collection  moliéresque, 

Molière,  iv  2 5 


i^' 


386  LE    TARTUFFE. 

trouve*,  je  n'avois  rien  de  mieux  à  faire  que  d'attaquer 
par  des  peintures  ridicules  les  vices  de  mon  siècle  ;  et 
comme  riiypocrisie  sans  doute  en  est*  un  des  plus  en 
usage,  des  plus  incommodes  et  des  plus  dangereux^, 
j'avois  eu,  Sire,  la  pensée  que  je  ne  rendrois  *  pas  un 
petit  service  à  tous  les  honnêtes  gens  de  votre  royaume  '', 
si  je  faisois  une  comédie  qui  décriât  les  hypocrites,  et 

mois  d'août  1664:  voyez  ci-dessus,  p.  285;  les  copies  qui  en  furent 
prises  ne  tardèrent  sans  doute  pas  beaucoup  à  se  répandre  ;  Roche- 
mont,  dans  ses  Observations  sur....  le  Festin  de  Pierre^  imprimées  vers 
la  fin  d'avril  i665,  le  cite  nombre  de  fois  en  l'appelant  requête 
(voyez  à  la  suite  de  Dom  Juan).  Pour  la  date  de  publication,  voyez 
p.  384,  note  2. 

1.  Il  semble  que  Molière  entend  parler  ici  de  ce  qu'il  pouvait 
nommer  sa  vocation,  de  l'emploi  de  poëte  comique  qu'il  s'était 
donné  et  où  le  confirmaient  les  encouragements  du  Roi  et  du  pu- 
blic, et  non,  comme  le  veulent  plusieurs  commentateurs,  de  l'em- 
ploi de  directeur  de  la  troupe  du  Roi  ;  il  n'eut  d'ailleurs  ce  dernier 
titre  qu'à  partir  du  i4  août  i665  (voyez  le  Registre  de  la  Grange, 
p.  76),  et  le  placet  doit  être  antérieur  de  toute  une  année  à  cette  date. 

2.  En  est  sans  doute.  {Copie  Trallage.) 

3.  Un  des  plus  en  usage,  et  des  plus  incommodes,  et,  etc. 
{Copies  Conrart  et  Godefrojr.)  —  Les  trois  mots  :  «  des  plus  incom- 
modes j,  ont  été  passés  dans  la  Copie  Trallage.  —  Une  des  plus  en 
usage,  des  plus  incommodes,  et  des  plus  dangereuses.  (16693^  ^3; 
faute  évidente.)  —  «  Nous  pouvons  dire  à  notre  honte,  ne  craint 
pas  d'affirmer  Bourdaloue  vers  la  fin  de  la  seconde  partie  de  son 
sermon  sur  i' Hypocrisie  ",  que  le  siècle  où  nous  vivons  est  un  de  ces 
siècles  malheureux  [oîi  V hypocrisie  règne  le  plus),  puisqu'il  est  cer- 
tain que  jamais  l'abus  de  la  dévotion  apparente  et  déguisée  n'a  été 
plus  grand  qu'il  est  aujourd'hui.  »  On  se  rappelle  comment  il  est 
parlé  des  «  impies  hypocrites  »  et  de  leurs  suppHces,  au  livre  XIV 
du  Télémaque.  Bossuet  peut-être  a  des  expressions  plus  fortes  en- 
core contre  les  fauv  dévots  dans  son  sermon  sur  le  Jugement  dernier'' 
qu'il  prêcha  devant  le  Roi  et  qui  porte  la  date  de  1669. 

4.  Rendrai.  (^Copie  Godefroy.) 

5.  T)a  Royaume.  {Copie  Trallage.) 

<•  Pour  le  7"=  dimanche  après  la  Pentecôte,  prêché  à  une  date  incertaîne  et 
au   plus  tôt  à  Paris  en  1670. 

*  ScccnJ  sermon  pour  la  i^'  dimanche  de  l'Avent,  l^'  point,  4°  alinéa. 


LACETS  AU  ROI.  887 

mît  en  vue  comme  il  faut  toutes  les  grimaces  étudiées 
de  ces  gens  de  bien  à  outrance,  toutes  les  friponneries 
couvertes  de  ces  faux-monnoyeurs  en  dévotion,  qui 
veulent  attraper  les  hommes  avec  un  zèle  contrefait  et 
une  charité  sophistique^. 

Je  l'ai  faite.  Sire,  cette  comédie,  avec  tout  le  soin*, 
comme  je  crois,  et  toutes  les  circonspections  que  pou- 
voit  demander  la  délicatesse  de  la  matière  ;  et  pour 
mieux  conserver  l'estime  et  le  respect  qu'on  doit  aux 
vrais  dévots,  j'en  ai  distingué  le  plus  que  j'ai  pu  le 
caractère  que  j'avois  à  toucher  ;  je  n'ai  point  laissé 
d'équivoque,  j'ai  ôté  ce  qui  pouvoit  confondre  ^  le  bien 
avec  le  mal,  et  ne  me  suis  servi,  dans  cette  peinture*, 
que  des  couleurs  expresses  et  des  traits  ^  essentiels  qui 
font  reconnoître  d'abord  un  véritable  et  franc  ^  hypocrite. 

Cependant  toutes  mes  précautions  ont  été  inutiles. 
On  a  profité.  Sire,  de  la  délicatesse  de  votre  âme  sur 
les  matières  de  religion^,  et  l'on  a  su  vous  prendre  par 
l'endroit  seul  que^  vous  êtes  prenable,  je  veux  dire  par  le 
respect  des  choses  saintes^.  Les  Tartuffes*",  sous  main", 
ont  eu  l'adresse  de  trouver  grâce  auprès  de  Votre 
Majesté,  et  les   originaux  enfin    ont  fait  supprimer  la 

1.  Sophistiquée.  {Copies  Conrart  et  Godefroy ;  1682,  97,  1710, 
3o,  33,  340  —  Sophiste.  {Copie  Trallage.) 

2.  Je  l'ai  faite,  Sire,  avec  tous  les  soins.  {Copie  Godefroy.)  —  J'ai 
fait,  Sire,  cette  comédie  avec  tous  les  soins.  [Copie  Trallage.) 

3.  Tout   ce  qui   pouvoit  confondre.  {Les  trois  copies.) 

4.  En  cette  peinture.  {Copie  Conrart.) 

5.  De  couleurs....  et  de  traits.  {Copie  Godefroy.) 

6.  Un  vrai  et  franc,  {Copie  Trallage.) 

7.  De  la  religion.  {Les  trois  copies.) 

8.  Sur  ce  que.,  «  répondant  à  l'ablatif  du  qui  relatif  latin,  oîi.^  .... 
par  où,  »  voyez  le  Lexique  dé  Génin,  p.  335  et  336. 

g.  Je  veux  dire,  Sire,  par  les  respects  des  choses  saintes.  {Copie 
Trallage.) 

10.  Voyez  ci-après,  p.  394,  note  2. 

11.  Sous-mains.  (1669a,  73.) 


388  LE    TARTUFFE. 

copie,  quelque  innocente  *■  qu  elle  fût,  et  quelque  res- 
semblante^ qu'on  la  trouvcât. 

Bien  que  ce  m'ait  été  un  coup  sensible  que  la  sup- 
pression de  cet  ouvrage,  mon  malheur  pourtant  étoit^ 
adouci  par  la  manière  dont  Votre  Majesté  s'étoit  expli- 
quée sur  ce  sujet;  et  j'ai  cru*,  Sire,  qu'Elle  m'ôtoit  tout 
lieu  de  me  plaindre,  ayant  eu  la  bonté  de  déclarer 
qu'Elle  ne  trou  voit  *  rien  à  dire  dans  cette  comédie 
qu'Elle  me  défendoit  de  produire  en  public. 

Mais  malgré  cette  glorieuse  déclaration  du  plus  grand 
roi  du  monde  et  du  plus  éclairé,  malgré  l'approbation 
encore  de  Monsieur  le  Légat  et  de  la  plus  grande  partie  de 
nos  prélats®,  qui  tous,  dans  des  lectures^  particulières  que 
je  leur  ai  faîtes  de  mou  ouvrage*,  se  sont  trouvés  d'ac- 
cord avec  les  sentiments  de  Votre  Majesté®,  malgré  tout 

I.  Il  y  a  là  une  faute  clans  la  copie  Godefroy,  qui  montre  que 
le  scribe  écrivait  à  la  dictée  :  «  que  que  nous  sente  »,  corrigé  en 
«  quelque  innocente  », 

3.   Semblable.  (Copie  Trallage.') 

3.   Etoit  pourtant.  {Ibidem.') 

4-  S'est  expliquée  sur  ce  sujet.  J'ai  cru.  (Ibidem.) 

5.  Que  l'on  m'ôtoit —  que  l'on  ne  trouvoit.  (Copie  Godefroy.) 

6.  Malgré  l'approbation  de 31.  le  Légat  et  de  la  plus  grande  par- 
tie de  Mess,  les  prélats.  (Copie  Trallage.)  Ceci  probablement  est  la 
bonne  leçon  de  ce  passage,  ou  du  moins  le  vrai  texte  primitif  du 
placct  manuscrit  remis  au  Roi  en  1664;  les  copistes  et  les  impri- 
meurs l'auront  ensuite  altéré,  Molière  n'y  prenait  pas  garde.  Il  en- 
tendait parler  au  Roi  des  prélats  romains  qui,  suivant  l'usage,  accom- 
pagnèrent le  légat  Chigi"  (voyez  à  la  Notice,  p.  287).  Il  se  peut  que 
plus  d'un  évêque  français  ait  trouvé  l'occasion  bonne  d'entendre 
Molière,  puis  se  soit  gardé  de  donner  un  démenti  aux  jugements 
du  Roi  et  du  cardinal  ;  mais  3Iolière  ne  pouvait  dire  qu'il  eût  re- 
cueilli l'approbation  de  la  plupart  des  évêques  de  France. 

7.  Dans  les  lectures.  (Copies  Conrart  et  Trallage;  1682,  1734O 

8.  Que  je  leur  ai  fait  de  mes  ouvrages.  (Copie  Trallage.) 

9.  D'accord  avec  V.  M.  (Ibidem.) 

"   II  est  question  de  ces  prélats,  en  habit  violet,  dans  la  Gazette  de  1664, 
p.  65i  et  763. 


PLACETS  AU  ROI.  ^89 

cela,  dis-je,  on  voit  un  livre  composé  parle  curé  de.,.*, 
qui  donne  hautement  un  démenti  à  tous  ces  augustes 
témoignages.  Votre  IMajesté  a  beau  dire,  et  Monsieur  le 
Légat  et  Messieurs  les  prélats  ont  beau  donner  leur  juge- 
ment* :  ma  comédie,  sans  l'avoir  vue,  est  diabolique,  et 
diabolique  mon  cerveau;  je  suis  un  démon  vêtu  de  chair 
et  habillé  en  homme',  un  libertin*,  un  impie  digne  d'un 
supplice  exemplaire.  Ce  n'est  pas  assez  que  le  feu  expie 
en  public  mon  offense^,  j'en  serois  quitte^  à  trop  bon 
marché  :  le  zèle  charitable  de  ce  galant'  homme  de 
bien^  n'a  garde  de  demeurer  là^  :  il  ne  veut  point  que 
j'aie  de  miséricorde^"  auprès   de   Dieu,  il  veut  ^*    ab- 

1.  Un  livre  composé  par  le  curé  de  Saint-Barthélemy.  (Les  trois 
copies.)  A  la  marge  de  la  copie  Trallage  on  lit:  «  à  Paris".  » —  Sur 
le  Roi  glorieux  au  monde,  compose'  par  le  curé  de  Saint-Bartliélemy, 
Pierre  Roullé,  mort  avant  l'impression  de  ce  placet,  en  1666,  et 
pour  les  expressions  qu'en  reproduit  ici  Molière,  voyez  ci-dessus, 
p.  282-286. 

2.  Leurs  jugements.  {Copie  Godefroy.)  —  V.  M.,  à  l'ouïr  dire, 
et  M.  le  Légat  et  Mess,  les  prélats  n'ont  pas  bien  donné  leur  juge- 
ment. [Copie  Trallage.) 

3.  Un  démon  revêtu  de  chair,  habillé  en  homme.  {Copie  Trallage.) 

4.  Sur  le  sens  qu'avait  alors  le  mot  libertin,  voyez  ci-après, 
p.  4191  1^  note  sur  le  vers  3 14. 

5.  3Iolière  pouvait  se  railler  de  cette  menace  du  bâcher;  en 
mettant  les  choses  au  pis,  il  n'avait  pas  ce  risque  à  courir  ;  mais 
Pierre  Roullé  avait  certainement  parlé  tout  de  bon  de  «  lèse-ma- 
jesté divine,  »  et  on  sent  qu'il  ne  distinguait  guère  entre  le  crime 
du  poëte  et  celui  du  malheureux  Morin,  brûlé  dix-huit  mois  aupa- 
ravant (le  14  mars  i663). 

6.  Serai  quitte.  [Copie  Godefroy.)  —  Suis  quitte.  {Copie  Trallage.) 

7.  Galand.^  dans  la  copie  Godefroy. 

8.  De  ce  grand  homme  de  bien.  {Copie  Trallage.)  Ne  sont-ce 
point  encore  ici  les  imprimeurs  qui  ont  mal  lu  le  texte? 

9.  D'en  demeurer  là.  {Les  trois  copies.) 

10.  Que  je  trouve  de  miséricorde.  {Ibidem.) 

11.  Et  veut.  {Copie  Godefroy.) 

"  L'église  que  Boileau,  dans  une  lettre  à  Brossette  du  2  août  1708,  appelle 
«  la  célèbre  paroisse  de  Sainf-Barthélemy  »  était  sur  l'emplacement  oii  s'élève 
aujourd'hui  le  tribunal  de  commerce. 


390  LE    TARTUFFE. 

solumenl  que  je   sois    damné,    c'est    une    affaire   ré- 
solue. 

Ce  livre  ^,  Sire,  a  été  présenté  à  Votre  Majesté;  et 
sans  doute  Elle  juge  bien  Elle-même  combien  il  m'est 
fâcheux  ^  de  me  voir  exposé  tous  les  jours  aux  insultes 
de  ces  Messieurs,  quel  tort  me  feront  dans  le  monde 
de  telles  calomnies^,  s'il  faut  qu'elles  soient  tolérées,  et 
quel  intérêt  j'ai  enfin  à  me  purger*  de  son  imposture^  et 
à  faire  voir  au  public  que  ma  comédie  n'est  rien  moins 
que  ce  qu'on  veut^  qu'elle  soit.  Je  ne  dirai  point''.  Sire, 
ce  que  j'avois^  à  demander  pour  ma  réputation,  et  pour 
justifier  à  tout  le  monde  l'innocence  de  mon  ouvrage  : 
les  rois  éclairés  comme  vous  n'ont  pas  besoin  qu'on 
leur  marque  ce  qu'on  souhaite  ;  ils  voient,  comme  Dieu, 
ce  qu'il  nous  faut^,  et  savent  mieux  que  nous  ce  qu'ils 

1.  Le  livre.  [Copie  Trallage.) 

2.  Combien  m'est  fâcheux.  {Copie  Godefroy.) 

3.  Dans  le  monde  telles  calomnies.  (1674,  82.)  —  Toutes  les  an- 
ciennes éditions  coupent  mal  ce  passage  :  elles  ont  lui  point  devant 
quel  tort,  un  point  d'exclamation  ou  un  point  d'interrogation  après 
tolérées;  mais  la  suite  :  «  et  quel  intérêt  j'ai  enfin,  »  montre  bien 
que  les  deux  quel  dépendent  de  «  Elle  juge  ». 

4.  Quel  intérêt  j'ai  enfin  de  me  purger.  {Copie  Godefroy).  —  La 
copie  Trallage  a  de  même  de^  mais  par  correction  :  il  y  avait  d'a- 
bord, ce  semble, /a/  enfin  à....  —  Trompé  par  la  fausse  ponctua- 
tion mise  aussi  dans  cette  copie  après  tolérées  (voyez  la  note  pré- 
cédente"', un  lecteur,  au-dessus  de  fai  enfin,  a  écrit  ay-ie,  afin  de 
continuer  le  mouvement  exclamatif  :  Quel  intérêt  aî-je  (n'ai-je  point) 
à  me  purger...  ! 

5.  De  ces  impostures.  {Copie  Trallage.) 

6.  Ce  que  l'on  veut.  [Ibidem.) 

7.  Je  ne  dis  point.  {Ibidem).) 

8.  Ce  que  j'aurois.  {Les  trois  copies^   1682,  1734.) 

9.  Ce  trait,  dit  Sainte-Beuve,  tome  III  de  Port-Royal,  p.  282, 
«  aurait  diî,  ce  semble,  choquer  les  scrupuleux  plus  qu'aucun  dans 
le  Tartuffe.  ■»  L'étrange  panégyrique  du  curé  de  Saint-Barthélémy 

es  traits  semblables.  N'osant  pas  s'en  moquer,  il  eût  fallu  du 
moins  ne  pas  les  imiter.  ' 


PLACETS   AU   ROI.  Sgi 

nous  doivent  accorder*.  Il  me  suffit  de  mettre  mes  inté- 
rêts entre  les  mains  de  Votre  INIajesté,  et  j'attends  d'EUe 
avec  respect  tout  ce  qu'il  lui  plaira  d'ordonner^  là- 
dessus. 


SECOND  PLACET 

PRÉSEISTÉ    AU    ROI,  DANS    SON    CAMP    DEVANT    LA  VILLE 
DE    LILLE    EN    FLANDRE  \ 


Sire, 

C'est  une  chose  bien  téméraire  à  moi  que  de  venir 
importuner  un  grand  monarque  au  milieu  de  ses  glo- 
rieuses conquêtes*;  mais,  dans  l'état  où  je  me  vois,  où 
trouver,  Sire,  une  protection  qu'au  lieu  où  je  la  viens 
chercher  ?  et  qui  puis-je  solliciter,  contre  l'autorité  de  la 

I.  Ce  qu'il  nous  faut  accorder.  [Copie  Trallage.) 
1.  Ce  qu'il  lui  plaira  ordonner.  {Copie  Godefroy.') 

3.  Second  placet,  présenté  au  Roi  dans  son  camp  devant  la  ville 
de  Lille  en  Flandre^  par  les  nommés  de  la  Torillière  et  de  la  Grange, 
comédiens  de  Sa  Majesté,  et  compagnons  du  sieur  de  Hlolière  (en  Flan- 
dres, par  les  sieurs  la  Thorillière  et  la  Grange,  comédiens  de  Sa 
Majesté,  et  compagnons  du  sieur  Molière,  1734),  sur  la  défense  qui 
fut  faite  le  6  aoiit  1667  de  représenter  le  Tartuffe  jusques  à  nouvel 
ordre  de  Sa  Majesté.  (1682,  1734O  —  Voyez  ci-dessus, p.  3ii  et  sui- 
vantes, et  particulièrement,  p.  3i4  et  p.  3i6,  la  note  où  la  Grange 
a  consigné  le  souvenir  de  la  première  représentation  publique  du 
Tartuffe,  donnée  au  Palais-Royal  le  5  août  1O67,  de  la  défense 
faite  par  Lamoignon  le  lendemain  6,  et  du  voyage  qu'il  entreprit 
avec  la  Thorillière  pour  aller  remettre  ce  second  placet  au  Roi. 

4.  Le  Roi  faisait  en  personne,  avec  Turenne,  la  conquête  de  la 
Flandre.  Le  16  mai  1667,  dit  Bazin  (p.  i45),  il  «  avait  quitté  Saint- 
Germain  avec  sa  femme  et  sa  maîtresse  ;  le  3  juin,  il  entrait  à  Char- 
leroy;  le  26,  il  avait  pris  Tournay  ;  le  2  juillet,  il  était  devant  Douai, 
qui  se  rendit  le  6;  le  3 1,  il  prenait  possession  d'Oudenarde,  et  le 
5  août  il  manquait  Dendermonde.  «  Il  entra  dans  Lille,  après  neuf 


392  LE  TARTUFFE. 

puissance  qui  m'accable  *,  que  la  source  de  la  puissance 
et  de  l'autorité,  que  le  juste  dispensateur  des  ordres 
absolus,  que  le  souverain  juge  et  le  maître  de  toutes 
choses  ? 

Ma  comédie,  Sire,  n'a  pu  jouir  ici  des  bontés  de  Votre 
Majesté.  Eu  vain  je  l'ai  produite  sous  le  titre  de  Vlm- 
posteur^  et  déguisé  le  personnage  sous  l'ajustement  d'un 
homme  du  monde;  j'ai  eu  beau  lui  donner  un  petit  cha- 
peau, de  grands  cheveux,  un  grand  collet^,  une  épée,  et 
des  dentelles  sur  tout  l'habit,  mettre  en  plusieurs  en- 
droits des  adoucissements,  et  retrancher  avec  soin  tout 
ce  que  j'ai  jugé  capable  de  fournir  l'ombre  d'un  prétexte  ' 
aux  célèbres  originaux  du  portrait  que  je  voulois  faire  : 
tout  cela  n'a  de  rien  servi.  La  cabale  s'est  réveillée  aux 
simples  conjectures  qu'ils  ont  pu  avoir  de  la  chose.  Ils 
ont  trouvé  moyen  de  surprendre  des  esprits  qui,  dans 
toute  autre  matière,  font  une  haute  profession  de  ne  se 

jours  de  siège,  le  28  août,  puis  quitta  l'armée  pour  revenir  à  Saint- 
Germain. 

1.  Molière  parle  de  l'autorité  et  de  la  puissance  du  premier 
président  de  Lamoignon,  que  le  Roi  avait  spécialement  chargé  «  de 
l'administration  et  de  la  police  de  Paris  en  son  absence",  «  et  qui 
en  vertu  de  ces  pouvoirs  venait  de  suspendre  l'effet  d'une  permis- 
sion donnée  par  le  Roi  même,  jusqu'à  ce  qu'elle  fût  confirmée  par 
écrit. 

2.  De  grands  cheveux,  un  grand  collet,  au  lieu  d'une  perruque 
courte  et  d'un  petit  rabat  uni  :  voyez  la  Notice^  p.  325-3a7.  Le 
costume  primitif  de  Tartuffe  devait  se  rapprocher  beaucoup  de 
celui  de  M.  Lysidas  :  voyez  tome  III,  p.  354- 

3.  Sauf  peut-être  pour  un  ou  deux  endroits*,  la  tradition  ne 
nous  a  pas  appris  quels  furent  ces  adoucissements  et  retranche- 
ments dont  parle  ici  Molière;  mais,  Auger  l'a  remarqué  (tome  VI, 
p.  12,  note  i),  il  est  aisé  de  juger  de  leur  nature  par  les  variantes 
assez  nombreuses  qu'il  a  été  possible  de  relever  dans  divers  textes 
de  la  comédie  de  Dom  Juan. 

<»  Voyez  ci-dessus,  p.  3ii,  la  citation  de  Brossette. 

t>  Voyez  au  vers  1 142;  et,  au  vers  1267,  la  var  ante  prise  de  la  Lettre  sur 
la  comédie  de  Plinposteur, 


PLACETS   AU  ROI.  89? 

point  laisser  surprendre.  Ma  comédie  n'a  pas  plus  tôt 
paru,  qu'elle  s'est  vue  foudroyée  par  le  coup  d'un  pou- 
voir qui  doit  imposer  du  respect  *;  et  tout  ce  que  j'ai  pu 
faire  en  cette  rencontre,  pour  me  sauver  moi-même  de 
l'éclat  de  cette  tempête,  c'est  de  dire  que  Votre  Majesté 
avoit  eu  la  bonté  de  m'en  permettre  la  représentation, 
et  que  je  n'avois  pas  cru  qu'il  fût  besoin  de  demander 
cette  permission  à  d'autres,  puisqu'il  n'y  avoit  qu'EUe 
seule  qui  me  l'eût  défendue. 

Je  ne  doute  point,  Sire,  que  les  gens  que  je  peins 
dans  ma  comédie  ne  remuent  bien  des  ressorts  auprès 
de  Votre  IMajesté,  et  ne  jettent  dans  leur  parti,  comme 
ils  ont  déjà  fait,  de  véritables  gens  de  bien,  qui  sont 
d'autant  plus  prompts  à  se  laisser  tromper,  qu'ils  jugent 
d'autrui  par  eux-mêmes.  Ils  ont  l'art  de  donner  de 
belles  couleurs  à  toutes  leurs  intentions;  quelque  mine 
qu'ils  fassent,  ce  n'est  point  du  tout  l'intérêt  de  Dieu 
qui  les  peut  émouvoir  ;  ils  l'ont  assez  montré  dans  les 
comédies  qu'ils  ont  souffert  qu'on  ait  jouées  tant  de  fois 
en  public  sans  en  dire  le  moindre  mot.  Celles-là  n'atta- 
quoient  que  la  piété  et  la  religion,  dont  ils  se  soucient 
fort  peu  ;  mais  celle-ci  les  attaque  et  les  joue  eux- 
mêmes,  et  c'est  ce  qu'ils  ne  peuvent  souffrir^.  Ils  ne 
sauroient  me  pardonner  de  dévoiler  leurs  impostures 
aux  yeux  de  tout  le  monde.  Et  sans  doute  on  ne  man- 
quera pas  de  dire  à  Votre  JMajesté   que   chacun  s'est 

1.  La  défense  du  premier  président  fut  officiellement  signifiée 
dès  le  6  août.  La  Grange  et  la  Thorillière  emportèrent  le  placet 
le  8.  L'ordonnance  de  l'Archevêque,  à  laquelle  on  pourrait  croire 
que  le  mot  de  foudroyée  fait  allusion,  n'est  datée  que  du  11  août, 
le  sixième  jour  après  la  représentation. 

2.  Condé  avait  dit  ces  propres  paroles  au  Roi  trois  ans  aupara- 
vant, après  la  première  interdiction  du  Tartuffe;  le  Roi  se  les  rap- 
pelait sans  doute  bien  encore;  plus  tard,  parlant  au  public,  Molière 
tint  à  en  faire  honneur  au  prince,  à  «  un  grand  prince  »  que  tout 
le  monde  reconnut  :  voyez  ci-dessus  la  fin  de  la  Préface. 


394  LE  TARTUFFE. 

scandalisé  de  ma  comédie.  Mais  la  vérité  pure,  Sire, 
c'est  que  tout  Paris  ne  s'est  scandalisé  que  de  la  défense 
qu'on  en  a  faite,  que  les  plus  scrupuleux  en  ont 
trouvé  la  représentation  profitable,  et  qu'on  s'est  étonné 
que  des  personnes  d'une  probité  si  connue  aient  eu  une 
si  grande  déférence  pour  des  gens  qui  devroient  être 
l'horreur  de  tout  le  monde  et  sont  si  opposés  à  la  véri- 
table piété  dont  elles  font  profession. 

J'attends  avec  respect  l'arrêt  que  Votre  Majesté 
daignera  prononcer  sur  cette  matière  ;  mais  il  est  très- 
assuré.  Sire,  qu'il  ne  faut  plus  que  je  songe  à  faire  de 
comédie*  si  les  Tartuffes  ^  ont  l'avantage,  qu'ils  pren- 
dront droit  par  là  de  me  persécuter  plus  que  jamais,  et 
voudront  trouver  à  redire  aux  choses  les  plus  innocentes 
qui  pourront  sortir  de  ma  plume  ^ . 

Daignent  vos  bontés.  Sire,  me  donner  une  protection 
contre  leur  rage  envenimée;  et  puissé-je,  au  retour 
d'une  campagne  si  glorieuse,  délasser  Votre  Majesté 
des  fatigues  de  ses  conquêtes,  lui  donner  d'innocents 
plaisirs  après  de  si  nobles  travaux,  et  faire  rire  le  mo- 
narque qui  fait  trembler  toute  l'Europe  ! 


1.  Des  comédies.  (1682,  1734.)  —  A  la  suite,  l'édition  de  1669* 
n'a  pas  de  ponctuation  après  favantage^  comme  si  le  sens  pou- 
vait être  «  ont  l'avantage  de  prendre  droit  par  là,  etc.  » 

2.  Ce  nom  que  Molière  avait  donné  au  type  créé  par  lui  entra  vite 
dans  la  langue;  on  l'a  déjà  vu  employé,  comme  ici,  dans  le  pre- 
mier Placet,  d'août  1G64  (p-  387)  ;  on  le  lit  dans  une  lettre  de 
Mme  de  Sévigné  du  i«r  décembre  suivant;  en  i665,  Rochemont 
(5°  alinéa)  trouva  plaisant  de  l'appliquer  à  Molière  lui-même,  et 
l'auteur  de  la  Lettre  sur  ses  Observations  s'en  est  plusieurs  fois 
servi  (voyez  à  la  suite  de  Dom  Juan).  M.  Hip.  Lucas  l'a  rencontré 
au  féminin,  la  Tartufe.,  comme  inscription  d'une  vieille  gravure 
populaire,  mais  à  laquelle  il  n'a  pu  assigner  de  date  précise  :  voyez 
la  Mosaïque  (n»  i  de  1876). 

3.  Molière,  de  fait,  devant /a  bourrasque  et  forage,  se  retira  quel- 
que temps  du  théâtre  cette  année  :  voyez  la  Notice,  p.  323  et  324. 


PLACETS  AU  rxOI.  SgS 

TROISIÈME    PLACET 
présenté  au  roi*. 

Sire  , 
Un  fort  honnête  médecin^,  dont  j'ai  l'honneur  d'être 

1.  Troisième  placet,  présenté  au  Roi  le  5  février  1669.  (1682, 
17340  —  «  M.  Guérard  a  trouvé  à  la  Bibliothèque  du  Roi  une  sorte 
de  minute  du  dernier  des  placets  mis  en  tête  du  Tartuffe.  Elle  a  été 
copiée  dans  Vlsograpltie.  Mais  après  avoir  bien  examiné  cette  pièce, 
nous  n'hésitons  pas  à  dire  qu'elle  n'est  pas  de  la  main  de  Molière.  » 
(Taschereau,  Histoire....  de  HJoUère^  3^  édition,  p.  240,  fin  de  la 
note  3o.)  Cette  vieille  copie  est  conservée  à  la  Bibliothèque  natio- 
nale dans  le  volume  III  des  Portefeuilles  Vallant,  feuillet  29  :  nous 
en  avons  noté  ci-après  les  quelques  variantes. 

2.  «  M.  de  Mauvillain,  assure  Grimarest  en  lyoS  (p.  79),  est  le 
médecin  pour  lequel  Molière  a  fait  le  troisième  placet  qui  est  à  la 
tête  de  son  Tartuffe,  lorsqu'il  demanda  au  Roi  un  canonicat  de  Vin- 
cennes  pour  le  fils  de  ce  médecin.  »  On  n'avait  d'ailleurs  sur  Mau- 
villain, avant  l'excellent  ouvrage  de  M.  Maurice  Raynaud,  les  Mé- 
decins au  temps  de  Molière  (1862),  que  cet  autre  renseignement, 
donné  par  le  Menagiana"'  et  le  Furetiriana^,  et  encore  confirmé  par 
Grimarest  en  ces  termes  (p.  78)  :  «  On  rapporte,  dans  deux  livres 
de  remarques,  que  M.  de  Mauvillain  et  lui  {Molière)  étant  à  Ver- 
sailles au  dîner  du  Roi,  Sa  Majesté  dit  à  Molière  :  «  Voilà  donc 
«  votre  médecin?  Que  vous  fait-il  ?  —  Sire,  répondit  Molière,  nous 
«  raisonnons  ensemble;  il  m'ordonne  des  remèdes;  je  ne  les  fais 
«  point,  et  je  guéris.  »  Il  faut  lire  dans  les  Médecins  au  temps  de 
Molière  (p.  423-437)  l'intéressante  biographie  de  ce  filleul  de  Riche- 
lieu, ardent  partisan  de  l'antimoine,  perturbateur  des  assemblées  de 
son  corps,  que  ses  violences  avaient  fait  suspendre  en  ifi58,  pour 
quatre  années,  de  ses  droits  de  docteur,  et  qui  n'en  était  pas  moms 
parvenu,  en  1666,  à  la  dignité  élective  de  doyen  de  la  Faculté.  Nous 
n'emprunterons  ici  à  M.  Raynaud  qu'une  curieuse  note  (p.  425),  oiî 
se  trouve  constatée,  pour  le  commencement  du  dix-huitième  siècle, 

"  Tome  II  (1694),  p.  220. 

h  Dans  le  récit  du  Furetiriana  (1696),  p.  323,  c'est,  non  le  Roi,  mais  un 
seigneur  de  la  cour  qui  est  l'interlocuteur  de  Molière. 


396  LE  TARTUFFE. 

le  malade*,  me  promet  et  veut  s'obliger  par-devant 
notaires^  de  me  faire  vivre  encore  trente  années,  si  je 
puis  lui  obtenir  une  grâce  de  Votre  Majesté.  Je  lui  ai 
dit,  sur  sa  promesse,  que  je  ne  lui  demaudois  pas  tant, 
et  que  je  serois  satisfait  de  lui  pourvu  qu'il  s'obligeât  de 
ne  me  point  tuer.  Cette  grâce,  Sire,  est  un  canonicat  de 
votre  chapelle  royale  de  Vincennes,  vacant  par  la  mort 
de...^ 

Oserois-je  *   demander   encore  cette   grâce   à  Votre 
Majesté  le  propre  jour  de  la  grande  résurrection  de  Tar- 

la  tradition  qui  faisait  de  Mauvillain  le  complice  de  Molière  dans 
ses  attaques  contre  les  médecins  et  la  médecine  :  «  Le  savant  doyen 
de  la  Faculté  des  lettres  de  Paris,  M.  V.  Leclerc,  a  bien  voulu  me 
communiquer,  dit  M.  Raynaud,  un  exemplaire  de  V Index  funereus 
de  Jean  de  Vaux  (édition  de  1724)1  sur  lequel,  à  la  page  48,  on  lit 
cette  addition,  d'une  écriture  du  temps"  :  «  M.  Nicolas  IMauvillain^ 
«  Parisien,  mourut  le  10^  janvier  de  l'an  i6fi3  [celui-là  est  le  père), 
«  Il  laissa  un  fils  docteur  en  médecine  de  la  Faculté  de  Paris.  Celui- 
«  ci,  homme  de  mine  rude,  esprit  chagrin  et  remuant,  après  avoir, 
«  pendant  son  décanat ,  tout  fils  de  chirurgien  qu'il  était,  exercé 
«  toutes  les  vexations  qu'il  put  contre  la  Société  de  chirurgie,  n'a 
«  pas  mieux  mérité  de  sa  propre  Faculté;  car  il  fournit  à  Poquelin 
«  Molière  les  scènes  épisodiques  de  son  Malade  imaginaire,  qui  ont 
«  tellement  amoindri  auprès  du  peuple  l'autorité  de  la  médecine  et 
a  des  médecins,  que  la  plupart  des  gens  n'y  ont  plus  recours  que 
«  pour  la  forme  ;  ordonnances  et  consultations  ne  trouvent  presque 
«  plus  aucune  créance;  l'événement  trompe,  dit-on,  trop  souvent 
«  les  espérances  données  par  les  médecins  au  malade  et  à  ceux 
«  qui  l'entourent.  »  —  La  Grange  a  noté  sa  mort  au  24  juillet 
i685  :  «  Ce  même  jour,  M.  de  Mauvillain  mort;  »  et  en  marge  du 
Registre,   dans  un   cercle,   il   a  écrit  :  «  Mon  médecin.  » 

1.  On  sait  par  Robinet  (lettres  du  21  février  ifi66,  du  17  avril  et 
du  12  juin  1667)  que  la  santé  de  Molière  avait  déjà  reçu  plusieurs 
atteintes  graves. 

2.  Par-devant  notaire.  {Copie  Proliant.) 

3.  Vacant  par (Ihidem.)  —  4-  Mais  oserois-je.  {Ibidem.) 

"  Nous  ne  donnons  qu'en  traduction  l'addition  que  reproduit  M.  Raynaud, 
et  qui  a  été  faite  en  latin,  par  l'auteur  ou  par  quelque  confrère,  au  nécrologe 
des  chirurgiens. 


PLAGEÏS  AU  ROI.  397 

tuffe^  ressuscité  par  vos  bontés  '  ?  Je  suis,  par  cette  pre- 
mière faveur,  réconcilié  avec  les  dévots;  et  je  le  serois^ 
par  cette  seconde  avec  les  médecins^.  C'est  pour  moi 
sans  doute  trop  de  grâce  *  à  la  fois  ;  mais  peut-être 
n'en  est-ce  pas  trop  pour  Votre  Majesté  ;  et  j'attends 
avec  un  peu  d'espérance  respectueuse  la  réponse  de 
mon  placet*. 


ACTEURS. 

Mme  PERNELLE,  mère  d'Orgon^ 

ORGON,  mari  d'Elraire  \ 

ELMIRE,  femme  d'Orgon. 

DAMIS,  fils  d'Orgon. 

M  ARIANE,  fille  d'Orgon  et  amante  de  Valère». 

VALÉRE,  amant  de  Mariane. 

CLÉANTE,  beau-frère  d'Orgon. 

1 .  Le  propre  jour  de  la  résurrection  du  Tartiif  (sic),  ressuscité 
par  votre  bonté.  (^Copie  Vallaitt.) 

2.  Avec  les  dévots.  Je  le  serois.   (^Ibidem.) 

3.  Les  médecins  déjà  raillés  dans  Dom  Juan  (acte  III,  scène  1), 
et  traduits  sur  la  scène  dans  f^moiir  médecin  et  le  Médecin  malgré  lui. 

4.  Trop  de  grâces.  [Copie  Fallant.) 

5.  Si  ce  placet  n'eût  été  favorablement  accueilli,  Molière  ne  l'au- 
rait sans  doute  pas  publié,  et  on  peut  croire  que  son  protégé 
obtint  le  bénéfice. 

6.  «  Vieille,  dit  la  Lettre  sur  la  comédie  de  Vlmposteur  (ci-après, 
p.  53i),  qu'à  son  air  et  à  ses  habits  on  n'auroit  garde  de  prendre 
pour  la  mère  du  maître  de  la  maison,  si  le  respect  et  l'empresse- 
ment avec  lequel  elle  est  suivie  de  diverses  personnes  très-propres 
(bien  mises)  et  de  fort  bonne  mine  ne  la  faisoient  connoître.  » 

7.  L'inventaire,  déjà  plusieurs  fois  cité  d'après  les  Recherches  sur 
Molière  de  M.  Soulié,  mentionne  (p.  ayS)  :  «  l'habit  de  la  repré- 
sentation du  Tartuffe  (c'est-à-dire  r habit  d'Orgon)  consistant  en 
pourpoint,  chausse  et  manteau  de  vénitienne  noire,  le  manteau 
doublé  de  tabis  et  garni  de  dentelle  d'Angleterre,  les  jarretières  et 
ronds  de  souliers  et  souliers,  pareillement  garnis  :  prisé  soixante 
livres.  » 

8.  Mariane,  fille  d'Orgon.  (1734.) 


TARTUFFE,  faux  dévot'. 
DORINE,  suivante  de  Mariane. 
M.  LOYAL,  sergent. 
UN  EXEMPTA 

FLIPOTE,  servante  de  Mme  Pernelle^. 
La  scène  est  à  Paris*. 

I.  La  Traie  signification  de  ce  nom  a  e'té  donnée  ci-dessus,  p.  3i2, 
note  2.  Nous  ajouterons  qu'il  n'est  pas  impossible  que  Molière  l'ait 
rencontré  dans  le  monde  réel.  Quelques  personnes  se  souviennent  de 
l'avoir  remarqué,  il  y  a  une  vingtaine  d'années,  sur  l'enseigne  d'un 
artisan  établi  dans  un  des  villages  de  la  banlieue  de  Paris.  Un  pareil 
nom  de  famille  devait  dater  d'avant  la  comédie  de  1664,  et  avoir  eu 
une  signification  qui  le  rattachait  plutôt  à  truffe  ou  tartufle  (tuber- 
cule) qu'à  truffer  (tromper);  il  pouvait  rappeler  soit  un  métier,  de 
chercheur  ou  vendeur,  soit  quelque  singularité  physique  ;  il  pou- 
vait d'ailleurs  avoir  une  tout  autre  origine  et  n'être  que  la  transcrip- 
tion française  du  mot  allemand  der  Tcufel,  «  le  diable  ».  Cette 
dernière  étjmologie  a  été  hasardée  d'abord  par  l'abbé  de  Longuerue 
(voyez  le  Longueruana,  Berlin,  1764,  i"  partie,  p.  199)  ;  mais  il  a  eu 
tort  d'y  chercher  l'explication  du  nom  choisi  par  le  poète  et  que  le 
poëte  lui-même  a  traduit  dans  ce  titre  :  le  Tartuffe  ou  V Imposteur. 

a.  Voyez  ci-après,  p.  SaS,  note  •>.. 

3.  C'est,  d'après  la  Lettre  sur  la  comédie  de  F  Imposteur.^  a  la  petite 
fille  sjr  qui  s'appuie  «  Mme  Pernelle.  —  M.  Taschereau  {Histoire 
de  Molière,  5^  édition,  p.  io3)  a  relevé  le  nom  de  Pldipote  sur  le 
registre  de  la  Thorillière,  au  8  juin  1664;  il  est  bien  probable  que 
c'était  le  vrai  nom  de  la  gagiste  qu'il  servait  à  désigner,  et  que  ce 
fut  la  même  à  qui  Molière  donna,  pour  la  première  représentation 
du  12  mai  de  la  même  année  1664,  le  rôle  muet  de  sa  comédie. 
—  Des  Yveteaux  eut  une  servante  qu'on  appelait  ainsi  (Phlippot  : 
Toyez  le  Bulletin  du  bibliophile  de  1846,  p.  yiS).  Il  y  a  un  Phlipot 
(c'est  un  manant)  dans  le  conte  v  du  livre  IV  de  la  Fontaine.  Ce 
sont  des  abréviations  des  noms  rustiques  Philippot^  Philippote. 

4.  La  scène  est  à  Pnris^  dans  la  maison  d'Orgon.  (1734.)  —  «  Le 
théâtre  est  une  chambre.  Il  faut  deux  fauteuils,  une  table,  un  tapis 
dessus,  deux  flambeaux",  une  batte  .  »  {Mémoires  de  décorations, 
Ms.  français,  n°    2433o.) 

a  Le  quatrième  acte  s'ouvre  à  trois  heures  et  demie  (vers  1266),  mais  la 
petite  gravure  qui  orne  la  seconde  édition  de  1669  et  qui  représente  un  des 
moments  de  la  scène  v  nous  montre  un  des  deux  flambeaux  allumé  sur  la  table. 

*  Voyez  ci-dessus  à  la  Notice,  p.  346,  note  i,  et  ci-après,  p.  477,  fin  de 
la  note  i . 


L'IMPOSTEUR. 


COMEDIE 


ACTE  I. 


SCENE  PREMIERE. 

MADAME  PERNELLE  et  FLIPOTE  sa  servante, 

ELMIRE,  M  ARIANE,  DORINE,  DAMIS,  CLÉANTE\ 

aiADAME   PERNELLE. 

Allons,  Flipote,  allons,  que  d'eux  je  me  délivre. 

ELMIRE. 

Vous  marchez  d'un  tel  pas  qu'on  a  peine  à  vous  suivre. 

MADAME  PERNELLE. 

Laissez,  ma  bru,  laissez,  ne  venez  pas  plus  loin  : 
Ce  sont  toutes  façons  dont  je  n'ai  pas  besoin. 

ELMIRE. 

De  ce  que  Ton  vous  doit  envers  vous  on  s'acquitte.      5 
Mais,  ma  mère,  d'où  vient  que  vous  sortez  si  vite  ? 


1 .  Tel  est  ici  et  au  titre  courant  le  texte  de  toutes  les  éditions  anciennes. 
Celle  de  1734  y  substitua  le  Tartuffe.  Au  feuillet  qui  précède  la  pièce,  toutes 
les  éditions  portent  notre  titre  :  Le  Tarttjffe  ou  l'Imposteur,  sauf  la  con- 
trefaçon de  1669  et  les  éditions  hollandaises  (1675  A,  8+ A,  94B),  qui  inter- 
vertissent l'ordre  des  mots  et  donnent  :  L'Imposteur  oa  le  Tartuffe. 

2.  Mad.\me  Pernelle,  Elmire,  Mariaue,  Damis,  Cléante,  Dorine,  Fli- 
pote. (1734.) 


4oo  L'IMPOSTEUR. 

MADAME    PERNELLE. 

C'est  que  je  ne  puis  voir  tout  ce  ménage-ci, 

Et  que  de  me  complaire  on  ne  prend  nul  souci. 

Oui,  je  sors  de  chez  vous  fort  mal  édifiée  : 

Dans  toutes  mes  leçons  j'y  suis  contrariée,  lo 

On  n'y  respecte  rien,  chacun  y  parle  haut. 

Et  c'est  tout  justement  la  cour  du  roi  Pétaut*. 

DORINE. 

Si.... 

MADAME   PERNELLE. 

Vous  êtes,  mamie,  une  fille  suivante 
Un  peu  trop  forte  en  gueule,  et  fort  impertinente  : 
Vous  vous  mêlez  sur  tout  de  dire  votre  avis.  i  5 

DAMIS. 

Mais.... 

MADAME  PERNELLE. 

Vous  êtes  un  sot  en  trois  lettres^,  mon  fils; 
C'est  moi  qui  vous  le  dis,  qui  suis  votre  grand'mère  ; 
Et  j'ai  prédit  cent  fois  à  mon  fils,  votre  père. 
Que  vous  preniez  tout  l'air  d'un  méchant  garnement. 
Et  ne  lui  donneriez  jamais  que  du  tourment.  20 

M  ARIANE. 

Je  crois  — 

MADAME  PERNELLE. 

Mon  Dieu,  sa  sœur,  vous  faites  la  discrette, 
Et  vous  n'y  touchez  pas,  tant  vous  semblez  doucette  ; 
Mais  il  n'est,  comme  on  dit,  pire  eau  que  l'eau  qui  dort*, 

1.  Le  roi  Pétaud  est  le  chef  que  se  nummait  autrefois  la  corporation  des 
mendiants.  Il  va  sans  dire  qu'il  n'était  pas  beaucoup  respecté  de  ses  sujets. 
«  Messieurs,  Messieurs,  je  vois  bien  que  nous  sommes  à  la  cour  du  roi  Pétault, 
où  chacun  est  maître.  »  [StiCjre  Ménippée^  édition  Labitfe,  p.  ii3.)  —  Voyez 
le  Dictionnaire  de  M.  Littré,  à  l'article  Pétaud.  Dans  le  Dictionnaire  comique 
de  Leroux,  le  mot  est  écrit  Peto. 

2.  En  trois  lettres  est  comme  une  répétition,  une  confirmation  du  mot  in- 
jurieux, une  manière  d'  «  appuyer  sur  la  qualification,  »  dit  M.  Littré. 

3.  «  Lazare.  A  la  voir,  il  sembloit  que  ce  fût  la  même  dévotion   {la  dévo- 


ACTE  I,   SCENE  I.  4oi 

Et  vous  menez  sous  chape  *  un  train  que  je  hais  fort. 

ELMIRE. 

Mais,  ma  mère,... 

MADAME  PERNELLE. 

Ma  bru,  qu'il  ne  vous  en  déplaise,  2  5 
Votre  conduite  en  tout  est  tout  à  fait  mauvaise; 
Vous  devriez  leur  mettre  un  bon  exemple  aux  yeux, 
Et  leur  défunte  mère  en  usoit  beaucoup  mieux. 
Vous  êtes  dépensière  ;  et  cet  état  me  blesse. 
Que  vous  alliez  vêtue  ainsi  qu'une  princesse.  3o 

Quiconque  à  son  mari  veut  plaire  seulement. 
Ma  bru,  n'a  pas  besoin  de  tant  d'ajustement^. 

CLÉANTE. 

Mais,  Madame,  après  tout 

aiADAME   PERNELLE. 

Pour  vous.  Monsieur  son 
Je  vous  estime  fort,  vous  aime,  et  vous  révère  ;  [frère. 
Mais  enfin,  si  j'étois  de  mon  fils,  son  époux,  3  5 

Je  vous  prierois  bien  fort  de  n'entrer  point  chez  nous. 
Sans  cesse  vous  prêchez  des  maximes  de  vivre 
Qui  par  d'honnêtes  gens  ne  se  doivent  point  suivre. 
Je  vous  parle  un  peu  franc  ;  mais  c'est  là  mon  humeur. 
Et  je  ne  mâche  point  ce  que  j'ai  sur  le  cœur.  40 

DAMIS. 

Votre  Monsieur  Tartuffe  est  bien  heureux  sans  doute 

MADAME  PERNELLE. 

C'est  un  homme  de  bien,  qu'il  faut  que  l'on  écoute  ; 
Et  je  ne  puis  soufirir  sans  me  mettre  en  courroux 

tion  même).  Lambert.  Il  n'est   pire  eau  que  celle  qui  dort.  »   (Lariveyj  le 
Morfondu,   1579,  acte  III,  scène  v.) 

1.  Les  éditeurs  de  1734  ont  rajeuni  soui  chnpe  en  sous-cape. 

2.  Ces  deux  derniers  vers,  dit  M.  Tascliereau,  renferment  la  même  idée  que 
la  III'  maxime  du  mariage  (acte  III,  scène  il  de  l'Ecole  des  femmes): 

Et  les  soins  de  paroître  belles 
Se  prennent  peu  pour  les  maris. 

Molière,  iv  26 


/,02  L'IMPOSTEUR. 

De  le  voir  querellé  par  un  fou  comme  vous. 

DAMIS. 

Quoi  ?  je  souffrirai,  moi,  qu'un  cagot  de  critique         45 
Vienne  usurper  céans  un  pouvoir  tyrannique. 
Et  que  nous  ne  puissions  à  rien  nous  divertir, 
Si  ce  beau  Monsieur-là  n'y  daigne  consentir  ? 

DORINE. 

S'il  le  faut  écouter  et  croire  à  ses  maximes, 

On  ne  peut  faire  rien  qu'on  ne  fasse  des  crimes  ;        5o 

Car  il  contrôle  tout,  ce  critique  zélé. 

MADAME  PERNELLE. 

Et  tout  ce  qu'il  contrôle  est  fort  bien  contrôlé. 
C'est  au  chemin  du  Ciel  qu'il  prétend  vous  conduire. 
Et  mon  fils  à  l'aimer  vous  devroit  tous  induire. 

DAMIS. 

Non,  voyez-vous,  ma  mère,  il  n'est  père  ni  rien         5  5 

Qui  me  puisse  obliger  à  lui  vouloir  du  bien  : 

Je  trahirois  mon  cœur  de  parler  d'autre  sorte  ; 

Sur  ses  façons  de  faire  à  tous  coups  je  m'emporte  ; 

J'en  prévois  une  suite,  et  qu'avec  ce  pied  plat 

Il  faudra  que  j'en  vienne  à  quelque  grand  éclat.  60 

DORINE. 

Certes  c'est  une  chose  aussi  qui  scandalise. 

De  voir  qu'un  inconnu  céans  s'impatronise, 

Qu'un  gueux  qui,  quand  il  vint,  n'avoit  pas  de  souliers 

Et  dont  l'habit  entier  valoit  bien  six  deniers. 

En  vienne  jusque-là  que  de  se  méconnaître,  6  5 

De  contrarier  tout,  et  de  faire  le  maître. 

MADAME  PERNELLE. 

Hé  !  merci  de  ma  vie  M  il  en  iroit  bien  mieux, 
Si  tout  se  gouvernoit  par  ses  ordres  pieux. 

I.  Comme  l'indique  Génin,  ce  merci  de  ma  vie!  est  mieux  placé  qu'un 
mort  de  ma  vie!  dans  la  boucbe  de  Mme  Pernelle,  cette  dernière  sorte  d'im- 
précation pouvant  sembler  impie;  c'est  à  peu  près  dire  Dieu  me  sauve!  au  lieu 
de  Dieu  me  damne! 


ACTE    I,    SCÈNE  I.  4o3 

DORINE. 

Il  passe  pour  un  saint  dans  votre  fantaisie  : 

Tout  son  fait,  croyez-moi,  n'est  rien  qu'hypocrisie*.    70 

MADAME  PERNELLE. 

Voyez  la  langue  ! 

DORINE. 

A  lui,  non  plus  qu'à  son  Laurent, 
Je  ne  me  fierois,  moi,  que  sur  un  bon  garant. 

3IADAME    PERNELLE. 

J'ignore  ce  qu'au  fond  le  serviteur  peut  être  ; 
Mais  pour  homme  de  bien,  je  garantis  le  maître. 
Vous  ne  lui  voulez  mal  et  ne  le  rebutez  75 

Qu'à  cause  qu'il  vous  dit  à  tous  vos  vérités. 
C'est  contre  le  péché  que  son  cœur  se  courrouce, 
Et  l'intérêt  du  Ciel  est  tout  ce  qui  le  pousse. 

DORINE. 

Oui  ;  mais  pourquoi,  surtout  depuis  un  certain  temps. 
Ne  sauroit-il  souffiùr  qu'aucun  hante  céans  ?  80 

En  quoi  blesse  le  Ciel  une  visite  honnête, 
Pour  en  faire  un  vacarme  à  nous  rompre  la  tête  ? 
Veut-on  que  là-dessus  je  m'explique  entre  nous^? 
Je  crois  que  de  Madame  il  est,  ma  foi,  jaloux. 

MADAME  PERNELLE. 

Taisez-vous,  et  songez  aux  choses  que  vous  dites.        8  5 
Ce  n'est  pas  lui  tout  seul  qui  blâme  ces  visites. 
Tout  ce  tracas  qui  suit  les  gens  que  vous  hantez, 
Ces  carrosses  sans  cesse  à  la  porte  plantés, 
Et  de  tant  de  laquais  le  bruyant  assemblage 
Font  un  éclat  fâcheux  dans  tout  le  voisinage .  9  o 

Je  veux  croire  qu'au  fond  il  ne  se  passe  rien  ; 
Mais  enfin  on  en  parle,  et  cela  n'est  pas  bien. 

1.  //  passe  pour  dévot,  mais  sa  dévotion 
Est,  entre  vous  et  moi,  sujette  à  caution. 

(l'"  satire  de  du  Lorens,  1646,  Portrait  d'un/aux  dévot ^  p.  5.) 

2,  Après  ce  vers,  l'édition  de  173^  ajoute  ce  jeu  de  scène  :  Montrant  Elmire. 


4o4  L'IMPOSTEUR. 

CLÉANTE. 

Hé  !  voulez-vous,  Madame,  empêcher  qu'on  ne  cause? 

Ce  seroit  dans  la  vie  une  fâcheuse  chose, 

Si  pour  les  sots  discours  où  Ton  peut  être  mis,  95 

Il  falloit  l'énoncer  à  ses  meilleurs  amis. 

Et  quand  même  on  pourroit  se  résoudre  à  le  faire, 

Croiriez-vous  obliger  tout  le  monde  à  se  taire  ? 

Contre  la  médisance  il  n'est  point  de  rempart. 

A  tous  les  sots  caquets  n'ayons  donc  nul  égard  ;        100 

Efforçons-nous  de  vivre  avec  toute  innocence, 

Et  laissons  aux  causeurs  une  pleine  licence. 

DORINE. 

Daphné,  notre  voisine,  et  son  petit  époux 
Ne  seroient-ils  point  ceux  qui  parlent  mal  de  nous  ? 
Ceux  de  qui  la  conduite  offre  le  plus  à  rire  io5 

Sont  toujours  sur  autrui  les  premiers  à  médire  ; 
Ils  ne  manquent  jamais  de  saisir  promptement 
L'apparente  lueur  du  moindre  attachement  \ 
D'en  semer  la  nouvelle  avec  beaucoup  de  joie, 
Et  d'y  donner  le  tour  qu'ils  veulent  qu'on  y  croie  :    i  j  o 
Des  actions  d'autrui,  teintes  de  leurs  couleurs. 
Ils  pensent  dans  le  monde  autoriser  les  leurs. 
Et  sous  le  faux  espoir  de  quelque  ressemblance, 
"Aux  intrigues  qu'ils  ont  donner  de  l'innocence, 
Ou  faire  ailleurs  tomber  quelques  traits  partagés        1 1  5 
De  ce  blâme  public  dont  ils  sont  trop  chargés. 

MADAME   PEUNELLE. 

Tous  ces  raisonnements  ne  font  rien  à  l'affaire. 
On  sait  qu'Orante  mène  une  vie  exemplaire  : 
Tous  ses  soins  vont  au  Ciel;  et  j'ai  su  par  des  gens 
Qu'elle  condamne  fort  le  train  qui  vient  céans.  lao 

DORINE. 

L'exemple  est  admirable,  et  cette  dame  est  bonne  ! 

I.  Du  Moindre  attoaohement.  (1669*,  1673,  74  j  faute  évideate.) 


ACTE  I,   SCÈNE   I.  4o5 

Il  est  vrai  qu  elle  vit  eu  austère  personne; 

Mais  l'âge  dans  son  âme  a  mis  ce  zèle  ardent, 

Et  l'on  sait  qu'elle  est  prude  à  son  corps  défendante 

Tant  qu'elle  a  pu  des  cœurs  attirer  les  hommages,    1 2  5 

Elle  a  fort  bien  joui  de  tous  ses  avantages  ; 

Mais,  voyant  de  ses  yeux  tous  les  brillants^  baisser, 

Au  monde,  qui  la  quitte,  elle  veut  renoncer, 

Et  du  voile  pompeux  d'une  haute  sagesse 

De  ses  attraits  usés  déguiser  la  foiblesse.  i3o 

Ce  sont  là  les  retours  des  coquettes  du  temps. 

Il  leur  est  dur  de  voir  déserter  les  galants. 

Dans  un  tel  abandon,  leur  sombre  inquiétude 

Ne  voit  d'autre  recours  que  le  métier  de  prude  ; 

Et  la  sévérité  de  ces  femmes  de  bien  i  3  5 

Censure  toute  chose,  et  ne  pardonne  à  rien; 

Hautement  d'un  chacun  elles  blâment  la  vie, 

Non  point  par  charité,  mais  par  un  trait  d'envie, 

Qui  ne  sauroit  souffrir  qu'une  autre  ^  ait  les  plaisirs 

Dont  le  penchant  de  l'âge*  a  sevré  leurs  désirs.         140 

1.  Il  parait  que  d'abord  les  vers  suivants  étaient  dans  la  bouche  de  Cléante. 
La  Lettre  sur  la  comédie  de  Vlniposteur,  après  avoir  cité  la  sortie  de  la  Sui- 
vante contre  cette  prude  qui  ne  l'est  qu'à  son  corps  défendant,  ajoute  (ci- 
après,  p.  533)  :  o  Le  frère  de  la  bru  continue  par  un  caractère  sanglant 
qu'il  fait  de  l'humeur  des  gens  de  cet  âge,  qui  blâment  tout  ce  qu'ils  ne  peuvent 
plus  faire.  »  Ceci  ne  s'accorde  pas  trop  avec  les  pi-emiers  vers  de  la  réplique 
de  Mme  Pernelle  où  elle  ne  répond  qu'à  Dorine;  il  faut  croire  qu'ils  auront 
été  modifiés.  Tout  en  reconnaissant  que  ce  piissage  n'est  guère  dans  le  ton  que 
l'on  suppose  à  une  servante,  il  faut  avouer  que  le  silence  de  Cléante  pendant 
tous  ces  débats  marque  mieux  son  caractère  réservé  et  sage.  —  D'après  la 
même  Lettre,  Cléante  était  une  autre  fois  encore  mêlé  au  dialogue  de  cette 
scène,  et,  dans  une  réplique  à  Mme  Pernelle,  lui  disait  une  partie  des  choses 
que,  d'après  le  texte  de  l66g,  il  dit  à  Orgon  :  voyez  la  Lettre.,  même 
page  533,  et,  à  la  scène  v  du  pf  acte,  p.  420,  note  i.  —  Sur  les  différences  qui 
ont  pu  être  signalées,  d'une  façon  plus  ou  moins  précise,  entre  la  comédie  de 
1664,  celle  de    1667   et  celle  de  1669,  voyez  la  Notice,  p.  325  et  suivantes. 

2.  Les  brillants j  l'éclat,  comme  au  vers  85  de  la  Princesse  d'Elide. 

3.  Qu'un  autre.  (16S2,  1734.)  —  Voyez,  au  tome  I,  p.  438,  la  note  sur  le 
vers  556  du  Dépit  amoureux, 

4.  Auger  remarque  que,  de  peur  d'équivoque,  on  dirait  plus  volontiers  au- 
jourd'hui le  déclin  de  l'âge. 


4o6  L'IMPOSTEUR. 

MADAME  PER>'ELLe'. 

Voilà  les  contes  bleus  qu'il  vous  faut  pour  vous  plaire. 

Ma  bru,  Ton  est  chez  vous  contrainte  de  se  taire, 

Car  Madame  à  jaser  tient  le  dé  tout  le  jour. 

Mais  enfin  je  prétends  discourir  à  mon  tour  : 

Je  vous  dis  que  mon  fils  n'a  rien  fait  de  plus  sage    145 

Qu'en  recueillant  chez  soi  ce  dévot  personnage  ; 

Que  le  Ciel  au  besoin  l'a  céans  envoyé 

Pour  redresser  à  tous  votre  esprit  fourvoyé  ; 

Que  pour  votre  salut  vous  le  devez  entendre, 

Et  qu'il  ne  reprend  rien  qui  ne  soit  à  reprendre.        1 5o 

Ces  visites,  ces  bals,  ces  conversations 

Sont  du  malin  esprit  toutes  inventions. 

Là  jamais  on  n'entend  de  pieuses  paroles  : 

Ce  sont  propos  oisifs,  chansons  et  fariboles  ; 

Bien  souvent  le  prochain  en  a  sa  bonne  part,  1 5  5 

Et  l'on  y  sait  médire  et  du  tiers  et  du  quart. 

Enfin  les  gens  sensés  ont  leurs  têtes  troublées 

De  la  confusion  de  telles  assemblées  : 

Mille  caquets  divers  s'y  font  en  moins  de  rien  ; 

Et  comme  l'autre  jour  un  docteur  dit  fort  bien,  160 

C'est  véritablement  la  tour  de  Babylone, 

Car  chacun  y  babille,  et  tout  du  long  de  l'aune  ^  ; 

1.  Madame  Pernelle,  à  Elmire.  (i73'j.) 

2.  On  lit  dans  un  assez  gros  traité  du  P.  Nicolas  Caussin,  jésuite,  publié 
en  1624  et  intitulé  la  Cour  sainte  ou  r Institution  chrétienne  des  grands'^,  le 
passage  suivant  (p.  271,  au  livre  II"*,  chapitre  vu,  qui  a  pour  titre  Flux  de 
langue)  :  «  Les  Géants,  après  le  déluge  des  eaux,  voulurent  bâtir  la  tour  de 
Babel;  mais  les  femmes,  dans  le  déluge  des  langues,  bâtissent  la  tour  de  babil.  » 
«  Le  quolibet  du  jésuite,  se  demande  Auger,  n'aurait-il  pas  donné  l'idée  de  celui 
que  Molière  met  dans  la  boucLe  de  Mme  Pernelle  ?  et  le  P.  Caussin  ne  serait-il 
pas  le  docteur  dont  parle  la  vieille  dévote?»  Le  rapprochement  que  fait  Auger 
est  des  plus  heureux.  Mais  pourquoi  suppose-t-il  que  la  bonne  femme  brouille, 

"  L'ouvrage  est  précédé  d'une  épître  au  Roi^  et  d'une  autre  à  la  Noblesse. 
Indépendamment  de  ces  préliminaires,  des  tables  et  de  quelques  autres  feuillets 
accessoires,  il  a  800  pages  in-S".  L'exemplaire  de  la  Bibliothèque  nationale  a 
une  magnifique  reliure  rouge  semée  de  hs  d'or. 


ACTE  I,   SCÈNE  I.  407 

Et  pour  conter  l'histoire  où  ce  point  l'engagea* 

Voilà-t-il  pas  Monsieur  qui  ricane  déjà  ! 

Allez  chercher  vos  fous  qui  vous  donnent  à  rire,       i65 

Et  sans ~  Adieu,  ma  bru  :  je  ne  veux  plus  rien  dire. 

Sachez  que  pour  céans  j'en  rabats  de  moitié^, 

Et  qu'il  fera  beau  temps  quand  j'y  mettrai  le  pied. 

(Donnant  ua  soufflet  à  Flipote.) 

Allons,  vous,  vous  rêvez,  et  bayez  aux  corneilles*  . 
Jour  de  Dieu  !  je  saurai  vous  frotter  les  oreilles.        170 
Marchons,  gaupe,  marchons'. 

on  ne  comprend  pas  trop  comment,  babil,  Babylone  et  Babel?  Si  dans  la 
phrase  proverbiale  :  «  C'est  la  tour  de  Babel,  »  à  Babel  elle  substitue  Baby- 
lone ,  c'est  à  très-bon  escient,  pour  avoir  le  plaisir  d'équivoquer  sur  ces  der- 
nières syllabes  et  surtout  d'appuyer  sur  l'explication  qu'elle  se  hâte  de:; 
donner  et  qui  ne  laisse  rien  à  désirer. 

1.  Montrant  Cléante.  (1734.) 

2.  A  Elntire.  [Ibidem.) 

3.  La  moitié.  (1669",  73,  74.) 

4.  Bajer  aux  corneilles ^  regarder  en  l'air  la  bouche  bée,  ouverte  :  a  Quand 
il  trouve  des  gens  qui  l'écontent  à  gueule  bée,  vous  ne  sauriez  croire  ce  qu'il 
dit.  »  (A.  d'Aubigné,  les  Aventures  du  baron  de  Fieneste^  livre  III,  chapitre  vi.) 
Bayer,  bâiller  (que  la  Fontaine  ne  distinguait  pas  de  baver)  et  béant  ont  la 
même  origine. 

5.  Voyez  dans  les  Entretiens  d'Eckermann  avec  Goethe  (tome  I,  p.  243  de 
l'excellente  traduction  de  M.Délerot)  avec  quelle  admiration  le  poète  allemand 
parle  de  cette  exposition  du  Tartuffe, 


4o8  L'IMPOSTEUR. 


SCENE    IL 
CLÉANTE,   DORINE*. 

CLBANTE. 

Je  n'y  veux  point  aller, 
De  peur  qu'elle  ne  vînt  encor  me  quereller, 
Que  cette  bonne  femme  ^ 

DORINE. 

Ah  !  certes,  c'est  dommage 
Qu'elle  ne  vous  ouït  tenir  un  tel  langage  : 
Elle  vous  diroit  bien  qu'elle  vous  trouve  bon,  175 

Et  qu'elle  n'est  point  d'âge  à  lui  donner  ce  nom. 

CLÉANTE. 

Comme  elle  s'est  pour  rien  contre  nous  échauffée  ! 
Et  que  de  son  Tartuffe  elle  paroît  coiffée  ! 


I.  La  pièce  a  dû  subir  ici  une  modification.  On  voit,  par  la  Lettre  sur  la 
comédie  de  rimposleur[p.  534).  1*'^  ceux  des  personnages  qui  étaient  restés  sur 
la  scène  (Elmire  seule  peut-être,  ou  accompagnée  de  Mariane,  reconduisait  sa 
belle-mère)  recherchaient  quelle  pouvait  être  la  cause  del'opposition  d'Orgon 
au  mariage  de  Mariane  avec  Valère,  et  l'attribuaient  aux  suggestions  de  Panulphe 
(Tartuffe)  sans  en  deviner  le  motif.  Dans  la  comédie  que  nous  avons,  il  n'y  a 
que  Damis  qui  dise  un  mot  du  mariage;  c'est  à  la  fin  de  la  scène  suivante,  et 
pour  recommander  à  Cléante  d'en  parler  à  son  père.  «  Et  là,  ajoute  la  Lettre, 
on  commence  à  raffiner  le  caractère  du  saint  personnage,  en  montrant,  par 
l'exemple  de  cette  affaire  domestique,  comment  les  dévots,  ne  s'arrétant  pas 
simplement  à  ce  qui  est  plus  directement  de  leur  métier,  qui  est  de  critiquer 
et  mordre,  passent  au  delà,  sous  des  prétextes  plausibles,  à  s'ingérer  dans 
les  affaires  les  plus  secrètes  et  les  plus  séculières  des  familles.  »  Ce  passage  sem- 
ble indiquer  un  développement,  dont,  comme  le  remarque  Auger,  on  aura 
peut-être  demandé  la  suppression  à  Molière. 

a.  Bonne  femme  signifiait  bonne  vieille.  On  s'est  scandalisé  à  tort  de  l'ex- 
pression de  Dangeau  annonçant  la  mort  du  grand  Corneille  :  «  le  bonhomme 
Corneille  ;  »  ce  qui  voulait  dire  simplement  :  le  vieux  Corneille.  «  On  apprit  à 
Chambord  la  mort  du  bonhomme  Corneille,  fameux  par  ses  comédies.,..  »  (Au 
5  octobre  1684,  tome  Ij  p.  Sg  du  Journal.) 


ACTE    I,  SCENE   II.  409 

DORINE. 

Oh  !  vraiment  tout  cela  n'est  rien  au  prix  du  fils  ' , 

Et  si  vous  l'aviez  vu,  vous  diriez  :  «  C'est  bien  pis  !»  i  80 

Nos  troubles  l'avoient  mis  sur  le  pied^  d'homme  sage, 

Et  pour  servir  son  prince  il  montra  du  courage^  ; 

Mais  il  est  devenu  comme  un  homme  hébété, 

Depuis  que  de  Tartuffe  on  le  voit  entêté  ; 

Il  l'appelle  son  frère,  et  l'aime  dans  son  âme  r85 

Cent  fois  plus  qu'il  ne  fait  mère,  fils,  fille,  et  femme. 

C'est  de  tous  ses  secrets  l'unique  confident, 

Et  de  ses  actions  le  directeur  prudent  ; 

Il  le  choie,  il  l'embrasse,  et  pour  une  maîtresse 

On  ne  sauroit,  je  pense,  avoir  plus  de  tendresse  ;      190 

A  table,  au  plus  haut  bout  il  veut  qu'il  soit  assis  ; 

Avec  joie  il  l'y  voit  manger  autant  que  six  ; 

Les  bons  morceaux  de  tout,  il  fait  *  qu'on  les  lui  cède  ; 

Et  s'il  vient  à  roter,  il  lui  dit  :  «  Dieu  vous  aide  !  » 

(C'est  une  servante  qui  parle  *.) 

Enfin  il  en  est  fou  ;  c'est  son  tout,  son  héros  ;  igS 


1.  Ce  couplet  de  Dorine  précédait  immédiatement  en  1667  l'entrée  d'Or- 
gon  :  voyez  la  Lettre  sur  la  comédie  de  V Imposteur ^  ci-après,  p.  534. 

2.  Sous  le  pied.  (1673,  74;  faute  évidente,) 

3.  «  Dès  la  seconde  scène  du  premier  acte,  Orgon  est  loué  de  n'avoir  pas 
été  Frondeur^  dit  Sainte-Beuve  [Port-Royal,  tome  III,  p.  283)....  Cela,  dit  en 
passant,  allait  au  cœur  de  Louis  XIV.  »  Cela  préparait  aussi,  comme  l'a  remar- 
qué Bret,  quelque  peu  au  dénouement,  au  Prince  qui  récompensera  la  sagesse 
et  le  zèle  d'Orgon  :  voyez  les  vers  1939-1944. 

4.  Il  faut.  (1673,  74,  82,  1734.) 

5.  Dans  toutes  nos  anciennes  éditions,  la  remarque  est  ainsi  placée  sons  le 
vers  194;  les  éditeurs  de  1734  l'ont  supprimée.  Plus  loin,  au  vers  1487, 
quand  Tartuffe  arrive  à  l'un  des  moments  les  plus  odieux  de  son  rôle,  Molière 
a  usé  d'une  semblable  précaution.  —  Cette  petite  note  qui  se  trouve  dans 
toutes  les  premières  éditions,  où  les  notes  sont  si  rares,  indique  que  Molière 
n'était  pas  trop  sûr  de  la  qualité  de  cette  plaisanterie.  En  outre,  ce  vers  et  les 
quatre  précédents  (191-194)  sont  indiqués  dans  l'édition  de  1682  comme 
passés  à  la  représentation.  On  devenait  plus  scrupuleux.  Sous  Louis  XIII,  le 
satirique  du  Lorens,  parlant  en  son  nom,  avait  dit  des  courtisans  {satire  xv)  : 

Ce  n'est  pas  déshonneur.... 

De  faire  auprès  d'un  grand  le  valet  de  carreau. 


4£o  L'IMPOSTEUR. 

Il  Fadmire  à  lous  coups,  le  cite  à  tout  propos  ; 

Ses  moindres  actions  lui  semblent  des  miracles, 

Et  tous  les  mots  qu'il  dit  sont  pour  lui  des  oracles. 

Lui,  qui  connoît  sa  dupe  et  qui  veut  en  jouir. 

Par  cent  dehors  fardés  a  l'art  de  Féblouir;  200 

Son  cagotisme  en  tire  à  toute  heure  des  sommes, 

Et  prend  droit  de  gloser  sur  tous  tant  que  nous  sommes. 

Il  n'est  pas  jusqu'au  fat  ^  qui  lui  sert  de  garçon 

Qui  ne  se  mêle  aussi  de  nous  faire  leçon  ; 

Il  vient  nous  sermonner  avec  des  yeux  farouches,     20 5 

Et  jeter  nos  rubans,  notre  rouge  et  nos  mouches. 

Le  traître,  l'autre  jour,  nous  rompit  de  ses  mains 

Un  mouchoir  qu'il  trouva  dans  une  Fleur  des  Saints ', 

Disant  que  nous  mêlions,  par  un  crime  effroyable, 

Avec  la  sainteté  les  parures  du  diable.  2  10 


SCENE   III. 

ELMIRE,  MARIANE,  DAMIS,  CLÉANTE,  DORINE. 

ELMIRE  ®. 

Vous  êtes  bien  heureux  de  n'être  point  venu 

Au  discours  qu'à  la  porte  elle  nous  a  tenu. 

Mais  j'ai  vu  mon  mari  :  comme  il  ne  m'a  point  vue, 

Ni  d'être  à  sou  lever,  ni  lui  baiser  la  botte, 
Lui  ramasser  son  gant,  le  bénir  quand  il  rote. 
An  reste,  le  mot  était  imité  de  Juvénal  [satire  m,  vers  107)  : 

Laudare  paratus 
Si  bene  ructavit^  si  rectum  minxit  amicus. 

1.  «  Molière  et  Boileau  (satire  m,  vers  1 5)  emploientyà<  [qui  signifiait  aulre- 
Jois  sot,  niais)  comme  simple  terme  de  mépris.  »  [Dictionnaire  de  M.  Littre.) 

Voyez  ci-après,  vers  83 1. 

2.  Les  Fleurs  des  vies  des  saints  et  des  fêtes  de  toute  l'année,  ouvrage  du 
jésuite  espagnol  Ribadeneira,  mort  au  commencement  du  dix-septième  siècle, 
ont  été  traduites  et  augmentées  en  français,  et  forment  deux  volumes  in-folio, 
de  formai  plus  haut  et  plus  large  que  les  Plutarques  in-folio  d'Amyot,  ceux 
que  choisissait  sans  doute  Cbrysale  pour  y  mettre  ses  rabats. 

3.  Elmire,  à  Clèante.  (1734.) 


A.CTE'  I,   SCÈNE    III.  4ii 

Je  veux  aller  là-haut  attendre  sa  venue  ^ 

CLÉANTE. 

Moi,  je  l'attends  ici  pour  moins  d'amusement^,  2 1 5 

Et  je  vais  lui  donner  le  bonjour  seulement. 

DAMIS. 

De  l'hymen'  de  ma  sœur  touchez-lui  quelque  chose. 

J'ai  soupçon  que  Tartuffe  à  son  effet  s'oppose, 

Qu'il  oblige  mon  père  à  des  détours  si  grands  ; 

Et  vous  n'ignorez  pas  quel  intérêt  j'y  prends.  220 

Si  même  ardeur  enflamme  et  ma  sœur  et  Valère, 

La  sœur  de  cet  ami,  vous  le  savez,  m'est  chère  ; 

Et  s'ilfaDoit.... 

DORINE. 

Il  entre. 


SCENE  IV\ 

ORGON,  CLÉANTE,  DORINE. 

ORGON. 

Ah  !  mon  frère,  bonjour 

CLÉA>'TE. 

Je  sortois,  et  j'ai  joie  à  vous  voir  de  retour. 

1.  Auger  a  pu  trouver  cette  sortie  d'Elmire  assez  singulièrement  motivée. 
La  Lettre  sur  la  comédie  de  V Imposteur  l'explique  mieux  (p.  534)  :  «  Quoi- 
que la  Dame  se  trouvât  assez  mal,  elle  étoit  descendue  avec  bien  de  l'incom- 
modité dans  cette  salle  basse,  pour  accompagner  sa  belle-mère.  »  S'étant  donc 
acquittée  de  ce  devoir,  Elmire  se  hâte  de  remonter  dans  sa  chambre,  où  sa 
belle-fille  va  pouvoir  lui  continuer  ses  soins.  Mais  il  y  a  à  son  peu  d'empres- 
sement une  cause  plus  sérieuse,  et  le  vrai  commentaire  ici  est  sans  doute  celui 
d'Aimé-Martin  :  «  Cette  retraite  précipitée,  suivie  immédiatement  de  celle  de 
Damisj  apprend  assez  aux  spectateurs  qu'une  influence  étrangère  a  relâché  tous 
les  liens  naturels  qui  unissent  la  famille  à  son  chef.   » 

2.  Pour  moins  de  retardement;  le  mot  revient  avec  ce  sens  au  vers  1848. 

3.  SCÈNE  IV. 

CLÉANTE,  DAMIS,  DORIB£. 

SAMIS, 

De  l'hymen,...  (1734.) 
4-  Scène  V.  [Ibidem.) 


4i2  L'IMPOSTEUR. 

La  campagne  à  présent  n'est  pas  beaucoup  fleurie.   225 

ORGON. 

Donne INIon  beau-frère  %  attendez,  je  vous  prie  : 

Vous  voulez  bien  soufFrir,  pour  m'ôter  de  souci, 
Que  je  m'informe  un  peu  des  nouvelles  d'ici.  * 
Tout  s'est-il,  ces  deux  jours,  passé  de  bonne  sorte  ? 
Qu'est-ce  qu'on  fait  céans?  comme  est-ce  qu'on  s'y  porte? 

DORINE. 

Madame  eut  avant-hier  la  fièvre  jusqu'au  soir. 
Avec  un  mal  de  tête  étrange  à  concevoir. 

ORGON. 

Et  Tartuffe  ? 

DORINE. 

Tartuffe  ?  Il  se  porte  à  merveille, 
Gros  et  gras,  le  teint  frais,  et  la  bouche  vermeille^. 

ORGON. 

Le  pauvre  homme  ! 

DORINE. 

Le  soir,  elle  eut  un  grand  dégoût, 
Et  ne  put  au  souper  toucher  à  rien  du  tout, 
Tant  sa  douleur  de  tète  étoit  eucor  cruelle  ! 

ORGOX. 

Et  Tartuffe  ? 

DORINE. 

Il  soupa,  lui  tout  seuP,  devant  elle, 


1.  Donne.  [A  Cléante.)  Mon  beau- frère.  (1734.) 

2.  A  Dorine.  (1734.) 

3.  D'après  une  note  d'un  contemporain  (citéepar  les  frères Parfaict,  tome  XIII, 
p.  294))  du  Croisy,  qui  créa  le  rôle  de  Tartuffe,  «  étoit  gras,  bel  homme.  »  — 
On  peut  rapprocher  de  ces  vers,  pour  l'aisance  du  tour  (les  substantifs  suc- 
cédant, pour  qualifier,  aux  adjectifs),  ceux-ci  de  la  Fontaine,  o\x  le  Souriceau 
dit  du  Chat  [fable  v  du  livre  VI,  publié  en  1668,  vers  23-25)  : 

Il  est  velouté  comme  nous, 
Marqueté,  longue  queue,  une  humble  contenance, 
Un  modeste  regard  et  pourtant  l'œil  luisant. 

4-  Les  éditions  de  1674  et  de  16S2  (mais  non  les  dériyées  de  celle-ci)  por- 
tent par  erreur  lui  seul. 


ACTE   I,    SCENE   IV.  4i3 

Et  fort  dévotement  il  mangea  deux  perdrix, 

Avec  une  moitié  de  gigot  en  hachis.  240 

ORGON, 

Le  pauvre  homme  ! 

DORINE. 

La  nuit  se  passa  toute  entière 
Sans  qu'elle  put  fermer  un  moment  la  paupière  ; 
Des  chaleurs  Tempêchoient  de  pouvoir  sommeiller, 
Et  jusqu'au  jour  près  d'elle  il  nous  fallut  veiller. 

ORGON. 

Et  Tartuffi'  ? 

^  DORINE. 

Pressé  d'un  sommeil  agréable,  245 

Il  passa  dans  sa  chambre  au  sortir  de  la  table, 
Et  dans  son  lit  bien  chaud  il  se  mit  tout  soudain, 
Où  sans  trouble  il  dormit  jusques  au  lendemain. 

ORGON. 

Le  pauvre  homme  ! 

DORINE. 

A  la  fin,  par  nos  raisons  gagnée, 
Elle  se  résolut  à  souffrir  la  saignée,  aSo 

Et  le  soulagement  suivit  tout  aussitôt. 

ORGON. 

Et  Tartuffe  ? 

DORINE. 

Il  reprit  courage  comme  il  faut, 
Et  contre  tous  les  maux  fortifiant  son  âme. 
Pour  réparer  le  sang  qu'avoit  pei'du  Madame, 
But  à  son  déjeuner  quatre  grands  coups  de  vin.  2  5  5 

ORGON. 

Le  pauvre  homme  *  ! 

I.  Naturellement  on  n'a  pas  voulu  que  ce  mot  fût  de  Molière  :  on  a  cberclié 
à  qui  il  était  emprunté.  Bret,  un  siècle  après  la  mort  de  Molière,  rapporte  le 
premier  ceci  (tome  IV,  p.  402-404)  '•  "  Plusieurs  personnes  ont  ouï    conter   à 

M.  l'abbé  d'Olivet un  fait  qui  sera  nouveau  pour  le  plus  grand  nombre  des 

lecteurs....  Louis  XIV,  disait  le  célèbre  académicien,  marchait  vers  la  Lorraine 


4i4  L'IMPOSTEUR. 

DORINE. 

Tous  deux  se  portent  bien  enfin  ; 

sur  la  fia  de  l'été  de  1662  [lisez  i663).  Accoutumé  dans  ses  premières  campagnes 
à  ne  faire  qu'un  repas  le  soir,  il  allait  se  mettre  à  table,  la  veille  de  saint  Lau- 
rent, lorsqu'il  conseilla  à  Monsieur  de  Rhod**,  qui  avait  été  son  précepteur", 
d'aller  en  faire  autant.  Le  prélat,  avant  de  se  retirer,  lui  fit  observer,  peut-être 
avec  trop  d'affectation,  qu'il  n'avait  qu'une  collation  légère  a  faire  un  jour  de 
vigile  et  de  jeûne.  Cette  réponse  ayant  excité  de  la  part  de  quelqu'un  un  rire 
qui,  quoique  retenu,  n'avait  point  échappé  à  Louis  XIV,  il  voulut  en  savoir  le 
motif.  Le  rieur  répondit  à  Sa  Majesté  qu'Ella  pouvait  se  tranquilliser  sur  le 
compte  de  Monsieur  de  Rh***,  et  lui  fît  un  détail  exact  de  son  dîner,  dont  il 
avait  été  témoin.  A  chaque  mets  exquis  et  recherché  que  le  conteur  faisait  passer 
sur  la  table  de  Monsieur  de  Rh***,  Louis  XIV  s'écriait  :  Le  pauvre  homme/  Et 
chaque  fois  il  assaisonnait  ce  mot  d'un  ton  de  voix  différent,  qui  le  rendait  ex- 
trêmement plaisant.  Molière,  en  qualité  de  valet  de  chambre,  avait  fait  ce  voyage  ; 
il  fut  témoin  de  cette  scène,  et  comme  il  travaillait  alors  à  son  Imposteur^  il  en  fit 
l'heureux  usage  que  nous  voyons.  Louis  XIV,  en  écoutant....  les  trois  premiers 
actes  du  Tartuffe,  ne  se  rappelait  point  la  part  qu'il  avait  à  cette  scène.... 
Molière  l'en  fit  ressouvenir  et  ne  lui  déplut  point.  Qui  sait  si  ce  fait,  qui 
associait,  pour  ainsi  dire,  le  prince  et  le  poète,  ne  contribua  pas  à  sauver  ce 
chef-d'œuvre  de  l'oubli  dans  lequel  une  cabale  puissante  s'efforça  pendant  quatre 
années  de  le  faire  tomber?»  L'anecdote  est  amusante,  et  c'est  là  ce  qui  l'a  fait 
accepter  sans  examen.  Rien  ne  prouve  qu'elle  soit  fausse  de  tout  point  ;  mais 
elle  l'est  probablement  en  ceci  qu'elle  nous  montre  Molière  ayant  suivi  le  Roi 
pendant  sa  campagne,  ce  dont  nous  ne  trouvons  pas  trace  ailleurs,  et  ayant 
assisté  à  cette  jolie  scène*.  D'un  autre  coté,  un  contemporain  de  Molière,  Tal- 
lemant  des  Réaux,  raconte  dans  son  historiette  du  P.  Joseph*' :  «  En   une  petite 

o  Hardouin  de  Beaumont  de  Péréfixe,  qui  devint  archevêque  de  Paris  (il  fut 
nommé  en  juillet  1662),  après  avoir  été  évêque  de  Rhodez. 

*  Bret,  par  une  erreur  ici  pardonnable  a  avancé  d'un  an  le  voyage  du  Roi 
en  Lorraine;  il  eut  lieu  du  2 5  août  au  5  septembre  i663  ;  on  ne  peut  d'ailleurs 
trouver  dans  cet  intervalle  «  la  veille  de  saint  Laurent,  »  qui  tombe  au  9  août; 
ce  petit  détail  a  été  glisse  d'abord  dans  le  récit  par  artifice,  pour  donner  au 
tout  un  air  d'exactitude.  M.  Taschereau,  averti  par  la  critique  de  Bazin  (p.  96 
et  97),  a,  dans  la  cinquième  édition  de  sou  Histoire  de  3Iolière  (p.  79  et  80), 
transporté  l'historiette  de  l'année  1662,  oîi  il  l'avait  mise  d'abord,  à  l'année 
1663,  et  il  l'a  redonnée  en  toute  assurance.  Il  lui  plaît  d'affirmer  que  cette 
année-là  Molière  fut  absent  de  Paris  et  du  thé.ître  à  partir  du  18  août  jusqu'au 
10  septembre;  mais  comment  le  prouve-t-il  pour  le  temps  du  voyage  du  Roi? 
On  ne  donna  au  Palais-Royal,  dit-il,  du  25  août  au  1 1  septembre,  «  que 
des  pièces  où  Molière  ne  jouait  pas  ;  »  or  ces  pièces  (la  Grange,  consulté  par 
M.  Taschereau,  les  énumère)  furent  :  Fenceslas  avec  l'Ecole  des  maris  deux 
fois;  Doit  Japliet ;  Sertorius  avec  Sganarelle  trois  fois;  V Etourdi  deux  fois  : 
le  biographe  a  donc  simplement  voulu  dire  que  Molière  se  fit  doubler  pendant 
cette  quinzaine,  mais  il  ne  nous  apprend  pas  comment  il  a  pu  le  savoir. 

c  Édition  de  M,  P.  Paris,  tome  II,  p.  l33,  note  2  :  on  sait  que  la  plupart 
des  notes  ajoutées  par  Tallemant  des  Réaux  à  ses  historiettes  sont  de  date 
beaucoup  plus  récente  (voyez  ci-dessus,  p.  3o7,  note  2). 


ACTE  I,   SCENE   IV.  4i5 

Et  je  vais  à  Madame  annoncer  par  avance 
La  part  que  vous  prenez  à  sa  convalescence. 

ville  de  quelque  province  de  France,  un  homme  de  la  cour  alla  voir  un  capucin. 
Les  principaux  le  vinrent  entretenir.  Ils  lui  demandèrent  des  nouvelles  du  Roi, 
puis  du  cardinal  de  Richelieu,  o  Et  après,  dit  le  Gardien  [le  Père  supérieur), 
«  ne  nous  apprendrez-vous  rien  de  notre  bon  Père  Joseph?  —  Il  se  porte  fort 
«  bien;  il  est  exempt  de  toutes  sortes  d'austérités.  —  Le  pauvre  homme!  disoit 
«  le  Gardien.  —  Il  a  du  crédit  ;  les  plus  grands  de  la  cour  le  visitent  avec  soin, 
a  —  Le  pauvre  homme  !  —  lia  une  bonne  litière,  quand  on  voyage.  —  Le 
«  pauvre  homme!  —  Un  mulet  porte  son  lit,  —  Le  pauvre  homme  !  —  Lors- 
M  qu'il  y  a  quelque  chose  de  bon  à  la  table  de  Monsieur  le  Cardinal,  il  lui  en 
«  envoie.  —  Le  pauvre  homme!  »  Ainsi  à  chaque  article,  le  bon  Gardien  di- 
soit :  «  Le  pauvre  homme  !  »  comme  si  ce  pauvre  homme  eût  été  bien  à  plain- 
dre. C'est  de  ce  coate-là  que  Molière  a  pris  ce  qu'il  a  mis  dans  son  Tartuffe^ 
où  le  mari,  coiffé  du  bigot,  répète  plusieurs  fois  :  Le  pauvre  homme!  »  L'his- 
toire ici  donne  exactement  le  mot  dans  le  sens  oii  l'a  employé  Molière.  On 
peut  supposer,  si  l'on  veut,  que  cette  exclamation,  dans  la  bouche  de  Louis  XIV, 
n'était  que  la  parodie  du  mot  du  gardien  des  Capucins  raconté  à  la  cour  par 
celui  qui  l'avait  entendu.  Au  reste, l'idée  est  partout,  par  exemple  dans  la  cé- 
lèbre épigramme  (la  clxviii^)  de  Marot  :  «  Un  gros  prieur.,,.  »  Et  ici  c'est  le 
prieur  lui-même,  qui,  en  terminant  un  succulent  déjeuner,  s'apitoie  naïvement 
sur  son  propre  compte  : 

Mon  Dieu,  dit-il,  donne-moi  patience  : 
Qu'on  a  de  maux  pour  servir  sainte  Église"! 

Il  est  probable  enfin  que  dans  la  vie  ordinaire  cette  exclamation,  dont  chacun 
peut  avoir  entendu  cent  fois  l'équivalent,  avait  souvent  frappé  l'oreille  de  Mo- 
lière :  elle  n'a  de  valeur  que  par  l'emploi.  Mais  les  commentateurs  tiennent  à 
prouver  qu'il  n'a  jamais  vécu  que  d'emprunts,  le  tout  pour  avoir  l'honneur  de 
les  signaler.  —  On  a  appliqué  ce  mot  à  Gabriel  de  Roquette,  évêque  d'Autun, 
qui  passait  pour  l'original  du  Tartuffe  (voyez  ci-dessus,  p.  3o3  et  suivantes)  ; 
Mme  de  Sévigné,  dans  une  lettre  du  3  septembre  1677  (tome  V,  p.  307),  écrit 
a  sa  fille  :  «  Il  a  fallu  aller  dîner  chez  Monsieur  d'Autun  (le  pauvre  homme!).  » 
La  même  malice  se  retrouve  certainement,  mais  dissimulée,  dans  les  Mémoires 
de  Pabbé  le  Gendre  *  (p.  108).  L'abbé  raconte  qu'en  1690  le  vieux  prélat  ayant 
à  prêcher  (et  il  prêcha  en  effet)  devant  l'assemblée  du  clergé,  affectait  de  se 
plaindre  de  sa  santé  ;  mais,  ajoutet-il,  on  soupçonna  que  ce  n'était  qu'une 
feinte  pour  0  faire  dire  chez  la  reine  d'Angleterre,  qui....  avoit  témoigné  avoir 
envie  de  l'entendre  :  «  Le  pauvre  homme  !  qu'il  a  de  zèle  !  » 

»  Edition  de  Lyon,  i544,  p.  Sgg.  Comme  l'indique  le  Duchat  dans  ses  re- 
marques sur  V  Apologie  pour  Hérodote  d'Henri  Estienne  (la  Haye,  1735,  tome  I, 
p.  53 1),  le  trait  de  l'épigramme  est  pris  des  Facetix  Adelphinx ,  recueil  du 
Strasbourgeois  Johannes  Adelphus  Mulichius  qui  fait  partie  d'un  Margarita 
Jacetiarum  publié  à  Strasbourg  en  iSog  :  voyez,  feuille  N,  f°  4  r",  l'historiette 
de  collège  intitulée  de  Indocto  prelato. 

*  Publiés  en  i863,  à  la  librairie  Charpentier,  par  M,  Roux, 


4i6  L'IMPOSTEUR. 


SCENE   V. 
ORGON,  CLÉANTE. 

CLÉANTE. 

A  votre  nez,  mon  frère,  elle  se  rit  de  vous  ; 

Et  sans  avoir  dessein  de  vous  mettre  en  courroux,     2G0 

Je  vous  dirai  tout  franc  que  c'est  avec  justice. 

A-t-on  jamais  parlé  d'un  semblable  caprice  ? 

Et  se  peut-il  qu'un  homme  ait  un  charme  aujourd'hui 

A  vous  faire  oublier  toutes  choses  pour  lui, 

Qu'après  avoir  chez  vous  réparé  sa  misère,  265 

Vous  en  veniez  au  point...  ? 

ORGON. 

Alte-là*,  mon  beau-frère  : 
Vous  ne  connoissez  pas  celui  dont  vous  parlez. 

CLÉANTE. 

Je  ne  le  connois  pas,  puisque  vous  le  voulez  ; 

Mais  enfin,  pour  savoir  quel  homme  ce  peut  être 

ORGON. 

Mon  frère,  vous  seriez  charmé  de  le  connoître,         270 
Et  vos  ravissements  ne  prendroient  point  de  fin. 

C'est  un  homme qui ha  ! ...  un  homme un  homme 

Qui  suit  bien  ses  leçons  goûte  une  paix  profonde,    [enfin'. 


1.  Scène  VI.  (1734.) 

2.  Voyez,  au  tome  I,  VEtourdi^  acte  III,  scène  iv,  vers  io52. 

3.  On  est  tenté  d'accentuer  ces  mots  :  «  un  homme  enfin^  ce  qai  signifierait 
un  homme  ayant  toute  sa  virilité  morale,  une  énergie  stoïque,  chose  du  reste 
qu'Orgon  est  peu  capable  d'apprécier.  L'auteur  de  la  Lettre  sur  la  comédie 
de  V Imposteur ,  qui  au  moins  pouvait  donner  fidèlement  l'interprétation  de  Mo- 
lière lui-même,  lequel  jouait  ce  rûle,  nous  dit  (p.  536)  :  «  Vous  remarquerez, 
s'il  vous  plaît,  que  d'abord  l'autre,  voulant  exalter  son  Panulplie,  commence  à 
dire  que  c'est  un  homme^  de  sorte  qu'il  semlile  qu'il  aille  faire  un  long  dé- 
nombrement de  ses  rares  qualités  ;  et  tout  cela  se  réduit  pourtant  à  dire  une  ou 
deux  fois  :  mais  un  homme,  un  homme,  et  à  conclure  un  homme  enfin.  »  Il  sui- 


ACTE  I,    SCÈNE  V.  417 

Et  comme  du  fmïiier*  regarde  tout  le  monde. 

Oui,  je  deviens  tout  autre  avec  son  entretien  ;  275 

I]  m'enseigne  à  n'avoir  affection  pour  rien, 

De  toutes  amitiés  il  détache  mon  âme  ; 

Et  je  verrois  mourir  frère,  enfants,  mère  et  femme, 

Que  je  m'en  soucierois  autant  que  de  cela^. 

CLEANTE. 

Les  sentiments  humains,  mon  frère,  que  voilà  !        280 

ORGON. 

Ha  !  si  vous  aviez  vu  comme  j'en  fis  rencontre, 

Vous  auriez  pris  pour  lui  l'amitié  que  je  montre. 

Chaque  jour  à  l'église  il  venoit,  d'un  air  doux, 

Tout  vis-à-vis  de  moi  se  mettre  à  deux  genoux. 

Il  attiroit  les  yeux  de  l'assemblée  entière  285 

Par  l'ardeur  dont  au  Ciel  il  poussoit  sa  prière  ; 

vrait  de  là  que  ces  mots,  loin  d'être  dits  avec  fermeté,  devaient  être  prononcés 
avec  une  sorte  de  béatitude  niaise  et  en  même  temps  d'embarras. 

1 .  Fumier.  Le  mot  même  se  trouve  dans  un  livre  ascétique  du  siècle  sui- 
vant, la  Pratique  de  Vainour  envers  Jésus-Christ,  par  saint  Alphonse  de  Liguori, 
chapitre  xi,  §  7  :  «  Le  vénérable  Louis  Dupont  (Da  Ponte)  avait  honte  de 
dire  à  Dieu  :  «  Seigneur,  je  vous  aime  par-dessus  toutes  choses,  plus  que  les 
a  richesses,  les  honneurs,  mes  parents  et  mes  amis,  »  parce  qu'il  lui  semblait 
dire  :  b  Seigneur,  je  vous  aime  plus  que  la  boue,  le  fumier  "■  et  les  vers  de 
«  terre.»  ....Il  est  donc  nécessaire^  ajoute  Liguori  (§  11),  pour  arriver  à  la 
parfaite  union  avec  Dieu,  de  se  détacher  totalement  des  créatures;  il  faut  en 
particulier  que  nous  renoncions  à  l'amour  déréglé  des  parents.  Jésus-Christ 
a  dit  :  «  Celui  qui  vient  à  moi  et  ne  hait  point  ses  parents  ne  peut  être 
«  mon  disciple*.  » 

2.  «  Cela  »,  qu'un  geste  traditionnel  de  l'acteur  explique,  c'est  l'impercep- 
tible bruit  de  l'ongle  du  pouce  un  moment  appuyé  sous  l'extrémité  des  dents 
d'en  haut.  Molière  avait  déjà  dit  dans  V Étourdi  (vers  678)  : 

Pour  moij  je  m'en  soucie  autant  que  de  cela. 

On  lit  aussi  dans  la  scène  il  de  la  Jalousie  du  Barbouillé  (tome  I,  p.  26)  : 
a.  Je  me  soucierois  aussi  peu  de  ton  argent  et  de  toi  que  de  cela.  » 

«  Certaines  traductions  ont,  d'après  un  autre  texte  italien,  «  fumée  »  [fumo), 
au  lieu  de  «  fumier  »  [ftnio)  ;  nous  n'avons  pu  voir  l'original;  mais  nous  croyons 
bien  que  la  vraie  leçon  est  plutôtyZ/wo,  qui  rappelle  ce  passage  de  l'Imitation 
de  Jésus-Christ  (livre  III,  chapitre  iiij  fiu)  :  Omnia  terrena  arbitratur  ut 
stercora. 

*•  Saint  Luc,  chapitre  xiv,  verset  26. 

Molière,  iv  37 


4i8  L'IMPOSTEUR. 

Il  faisoit  des  soupirs,  de  grands  élancements, 

Et  baisoit  humblement  la  terre  à  tous  moments  ; 

Et  lorsque  je  sortois,  il  me  devançoit  vite. 

Pour  m'aller  à  la  porte  offrir  de  l'eau  bénite.  290 

Instruit  par  son  garçon,  qui  dans  tout  l'imitoit. 

Et  de  son  indigence,  et  de  ce  qu'il  étoit. 

Je  lui  faisois  des  dons  ;  mais  avec  modestie 

Il  me  vouloit  toujours  en  rendre  une  partie. 

«  C'est  trop,  me  disoit-il,  c'est  trop  de  la  moitié  ;      295 

Je  ne  mérite  pas  de  vous  faire  pitié  ;  » 

Et  quand  je  refusois  de  le  vouloir  reprendre, 

Aux  pauvres,  à  mes  yeux,  il  alloit  le  répandre. 

Enfin  le  Ciel  chez  moi  me  le  fit  retirer, 

Et  depuis  ce  temps-là  tout  semble  y  prospérer.         3  o  o 

Je  vois  qu'il  reprend  tout,  et  qu'à  ma  femme  même 

Il  prend,  pour  mon  honneur,  un  intérêt  extrême  ; 

Il  m'avertit  des  gens  qui  lui  font  les  yeux  doux, 

Et  plus  que  moi  six  fois  il  s'en  montre  jaloux. 

Mais  vous  ne  croiriez  point  jusqu'où  monte  son  zèle  :    3  0  5 

Il  s'impute  à  péché  la  moindre  bagatelle  ; 

Un  rien  presque  suffit  pour  le  scandaliser  ; 

Jusque-là  qu'il  se  vint  l'autre  jour  accuser 

D'avoir  pris  une  puce  en  faisant  sa  prière, 

Et  de  l'avoir  tuée  avec  trop  de  colère  *.  3 1  o 

I.  Encore  peut-on  dire  qu'il  y  a  ici  un  petit  péché  :  c'est  de  s'être  distrait 
de  sa  prière  pour  s'occuper  d'une  puce.  Mais  que  dire  du  scrupule  de  saint 
Macaire,  tel  que  le  raconte  la  Légende  dorée  de  Jacques  de  Voragine»?  «  Si 
comme  Machaire  eût  tué  une  puce  qui  le  poingnoit,  il  en  issit  moult  de  sang  ; 
il  se  reprint  qu'il  avoit  vengé  sa  propre  iniure,  et  demoura  six  mois  tout  nud 
au  désert,  et  en  issit  tout  derompu  de  mouches  et  d'autres  bêtes.  Et  après  il 
reposa  en  paix,  clair  par  moult  de  vertus.  »  Henri  Estienne  *  rapporte  ce  trait 

"  C'est  M.  L.  Moland  qui  nous  y  renvoie  :  voyez  tout  à  la  fin  de  la  xviij* 
Vie  de  VAurea  legenda  imprimée  à  Paris,  en  1475,  par  Gering,  Crancz  et  Fri- 
burger;  nous  citons  le  français  de  frère  Jehan  de  Vignay,  translateur  de  la  Lé- 
gende dorée  des  saints  publiée  par  Ant.  Verard  en  1496  (voyez  f"  xxxvij  v°). 

*  Cité  par  M.  Ed.  Fournier  dans  la  Revue  des  provinces,  n""  du  i5  novem- 
bre i865,  p.  325. 


ACTE   I,  SCENE  V.  /I19 

CLÉANTE . 

Parbleu  !  vous  êtes  fou,  mon  frère,  que  je  croi. 
Avec  de  tels  discours  vous  moquez-vous  de  moi  ? 
Et  que  prétendez-vous  que  tout  ce  badinage  ' . . .  ? 

ORGON. 

Mon  frère,  ce  discours  sent  le  libertinage  ~  : 

singulier,  en  l'exagérant ,  au  cliapitre  xxxiv,  §  v,  de  son  Apologie  pour 
Hérodote  (tome  II,  p.  104  et  io5  de  l'édition  de  le  Ducliat,  la  Haye,  1735)  : 
«  Qui  se  pourra  garder  de  rire  quand  il  lira  que  saint  Macaire  fit  sept  ans 
pénitence  es  épines  et  buissons  pour  avoir  tué  une  puce?  »  —  «  Pour  pratique 
de  cette  vertu  {cle  patience)  ^  dit  le  P.  Caussin  (p.  535  du  livre  cité  ci-dessus, 
p.  406,  note  2),  je  ne  demande  point  que  vous  soyez  comme  un  saint  Ma- 
caire, lequel  pour  avoir  tué  un  moucheron  qui  le  piquoit,  comme  s'il  eût  com- 
mis un  grand  acte  d'impatience,  s'en  alla  six  mois  durant  exposer  son  corps 
tout  nud  à  toutes  les  mouches  et  moucherons  du  désert,  pour  se  venger  de 
soi-même.  »  —  Cet  aveu  de  Tartuffe  ressemble  beaucoup  à  l'humble  confession 
de  ser  Ciappelletlo  dans  Boccace  (r°  nouvelle  de  la  V  Journée  du  Décaméron)  : 
on  en  peut  voir  l'analyse  dans  la  seconde  Lettre  sur  Rabelais  de  Voltaire 
(tome  XLIII,  p.  479  et  480). 

1.  Et  que  prétendez-vous?  Que  tout  ce  badinage,...  {1734.) 

—  Cette  leçon  change  le  sens,  qui  est  :  «  Et  comment  pouvez-vous  prétendre 
que...?  » 

2.  Libertinage,  liberté  excessive  de  penser  ".  Jadis,  outre  ce  sens,  fréquent 
surtout  en  matière  de  religion,  libertinage  et  libertin  eu  avaient  aussi  d'autres 
qu'ils  ont  perdus  également.  Le  P.  Bouhours,  après  avoir  dit  que  le  mot  liber- 
tin «  signifie  d'ordinaire  un  homme  impie,  qui  ne  croit  rien,  »  donne,  pour  cette 
acception,  cet  exemple:  Les  cours  des  princes  sont  pleines  de  libertins,  puis 
ajoute  [Remarques  nouvelles  sur  la  langue  française ,  Z"  édition,  1692,  p.  SSg)  : 
«  Il  signifie  quelquefois  une  personne  qui  hait  la  contrainte,  qui  suit  son  incli- 
nation, qui  vit  à  sa  mode,  sans  néanmoins  s'écarter  des  règles  de  l'iionnêteté  et 
de  la  vertu.  Ainsi  on  dira  d'un  homme  de  bien,  qui  ne  sauroit  se  gêner  et  qui 
est  ennemi  de  tout  ce  qui  s'appelle  servitude  :  Il  est  libertin^  il  nj  a  pas  un 
homme  au  monde  plus  libertin  que  lui.  Une  honnête  femme  dira  même  d'elle, 
jusqu'à  s'en  faire  honneur  :  Je  suis  née  libertine.  Libertin  et  libertine,  en  ces 
endroits,  ont  un  bon  sens  et  une  signification  délicate.  »  Tallemant  des  Réaux 
(tome  VI,  p.  452)  l'emploie  d'une  façon  qui  l'écarté  même  absolument  du  sens 
qu'il  a  aujourd'hui;  il  dit  de  la  bohémienne  Liance  et  des  dangers  auxquels 
elle  échappait  malgré  son  métier  :  «  Quoiqu'elle  mène  une  vie  libertine,  per- 
sonne ne  lui  a  jamais  touché  le  bout  du  doigt.  » 

"  Bonnecorsse,  dans  son  Lutrigot,  poëme  héroï-comique  contre  Boileau,. 
ayant  (au  chant  V,  p.  46  de  l'édition  de  Marseille,  1686)  rappelé,  pour  y  si- 
gnaler Vexcès  d'une  sainte  franchise,  le  vers   186  du  P''  chant  du  Lutrin  : 

Abîme  tout  plutôt,  c'est  le  droit  de  l'Eglise, 

s'écrie  encore  dans  une  remarque  (p.  55)  :  «  Peut-on  dire  quelque  chose  de 
plus  libertin?  » 


420  L'IMPOSTEUR. 

Vous  en  êtes  un  peu  dans  votre  âme  entiché  ;  3 1 5 

Et  comme  je  vous  F  ai  plus  de  dix  fois  prêché, 
Vous  vous  attirerez  quelque  méchante  affaire. 

CLÉA?JTE*. 

Voilà  de  vos  pareils  le  discours  ordinaire  ^  : 

Ils  veulent  que  chacun  ^  soit  aveugle  comme  eux. 

C'est  être  libertin  que  d'avoir  de  bons  yeux  ,  3a o 

Et  qui  n  adore  pas  de  vaines  simagrées*, 

N'a  ni  respect  ni  foi  pour  les  choses  sacrées. 

Allez,  tous  vos  discours  ^  ne  me  font  point  de  peur  : 

Je  sais  comme  je  parle,  et  le  Ciel  voit  mon  cœur. 

De  tous  vos  façonniers  on  n'est  point  les  esclaves^.    Sa 5 

1.  Une  vieille  copie  delà  tirade  de  Cléante  (vers  318-407),  tirade  «  que  Mo- 
lière, dit  M.  Cousin,  ajouta  en  1669,  pour  bien  expliquer  sa  pensée,  et  qui  d'abord 
courut  en  manuscrit  tout  Paris,  »  se  trouve  à  la  BibliotLèque  nationale.  Por- 
tefeuilles Vallant,  volume  XIII,  feuillets  214  et  2i5  {ancieanement  Résidu  Saint- 
Germain,  paquet  4,  n"  6)  ;  elle  porte  en  tête  :  Fragment  du  Tartufe,  et  ne 
donne  pas  le  nom  des  personnages  de  la  scène;  nous  en  indiquons  les  variantes; 
presque  toutes,  les  plus  importautes,  out  été  déjà  signalées  par  M.  Cousin  :  voyez 
l'article  qu'il  a  inséré  dans  le  Journal  des  Savants  de  novembre  l844>  p.  65^  et 
658.  Molière  n'avait  pas  attendu  à  1669  pour  bien  expliquer  sa  pensée  :  voyez 
le  second  alinéa  du  premier  Placet  (1664),  et  ci-après  la  Lettre  sur  la  comédie 
de  l'Imposteur  (1667),  p.  536,  3°  alinéa.  Mais  la  copie  semble  bien  reproduire 
plutôt  le  texte  de  1669  qu'un  autre  antérieur;  car  il  est  probable,  d'après  la 
même  Lettre  sur  la  comédie  de  l'Imposteur,  qu'en  1669  Molière  transporta 
dans  ce  discours  de  Cléante  à  Orgon  un  passage  (vers  332  et  suivants),  que 
donne  la  copie, et  qui  en  1667  était  déjà  danslaboucliede  Cléante,  mais  adressé, 
vers  la  fin  de  la  première  scène,  à  Mme  Pernelle;  le  poète  avait  d'abord  jugé  à 
propos  d'aller,  dès  cette  première  scène,  «  au-devant  des  jugements  malicieux 
ou  libertins  qui  voudroient  induire  de  l'aventure  qui  fait  le  sujet  de  cette  pièce 
qu'il  n'y  a  point  ou  fort  peu  de  véritables  gens  de  bien,  en  témoignant  par 
ce  dénombrement  (de  six  ou  sept  exemples  de  la  véritable  vertu)  que  le  nombre 
en  est  grand  en  soi,  voire  très-grand,  si  on  le  compare  à  celui  des  fieffés  bigots,  » 
etc.  :  voyez  ci-après  la  Lettre,  p.  533  ,  et  ci-dessus,  p.  405»  note  I. 

2.  Ce  vers  est  précédé,  au  haut  de  la  copie  Vallant,  à  deux  ou  trois  lignes 
de  distance,  du  vers  3l7,  fin  du  couplet  d'Orgon. 

3.  Ils  veulent  qu'un  chacun.  (Copie  f^allant.) 

4-  Et  qui  n'adore  point  de  fausses  simagrées.  [Ibidem.) 

5.  Tous  ces  discours.   [Ibidem.) 

6.  On  n'est  pas  à  ce  point  dominé  par  eux.  Auger  n'entre  pas  bien,  ce  nous 
semble,  daas  la  pensée  de  l'auteur  quand  il  dit  que  ce  mot  esclaves,  au  lieu 
duquel  il  voudrait  dupes,  «  est  une  des  plus  grandes  impropriétés  causées  par  la 
tyrannie  de  la  rime.  » 


ACTE  I,    SCENE   V.  421 

Il  est  de  faux  dévots  ainsi  que  de  faux  braves  ; 

Et  comme  on  ne  voit  pas  qu'où  l'honneur  les  conduit* 

Les  vrais  braves  soient  ceux  qui  font  beaucoup  de  bruit", 

Les  bons  et  vrais  dévots,  qu'on  doit  suivre  à  la  trace, 

Ne  sont  pas  ceux  aussi  qui  font  tant  de  grimace^.      3  3o 

Hé  quoi  ?  vous  ne  ferez  nulle  distinction 

Entre  l'hypocrisie  et  la  dévotion? 

Vous  les  voulez  traiter  d'un  semblable  langage. 

Et  rendre  même  honneur  au  masque  qu'au  visage, 

Egaler  l'artifice  à  la  sincérité,  335 

Confondre  l'apparence  avec  la  vérité. 

Estimer  le  fantôme  autant  que  la  personne. 

Et  la  fausse  monnoie  à  l'égal  de  la  bonne  ? 

Les  hommes  la  plupart  sont  étrangement  faits  ! 

Dans  la  juste  nature  on  ne  les  voit  jamais  '*;  340 

La  raison  a  pour  eux  des  bornes  trop  petites  ^  ; 

En  chaque  caractère  ils  passent  ses  limites  ®  ; 

Et  la  plus  noble  chose,  ils  la  gâtent  souvent 

Pour  la  vouloir  outrer  et  pousser  trop  avant. 

Que  cela  vous  soit  dit  en  passant,  mon  beau-frère.   345 

ORGON. 

Oui,  vous  êtes  sans  doute  un  docteur  qu'on  révère  ; 
Tout  le  savoir  du  monde  est  chez  vous  retiré  ; 
Vous  êtes  le  seul  sage  et  le  seul  éclairé, 
Un  oracle,  un  Caton  dans  le  siècle  où  nous  sommes  ; 


1.  Qu'où  Vhonneur  les  conduit,  c'est-à-dire  :  que  sur  ce  chemin  de  l'iionnecr 
qu'ils  suivent. 

2.  Les  vrais  braves  soient  ceux  qui  mènent  plus  de  bruit. 

{Copie  F' allant.) 

3.  Ne  sont  pas  ceux  aussi  qui  font  plus  de  grimace, 

[Ibidem.') 
—  L'édition  originale  porte,  par  erreur,  grimaces  au  pluriel. 

4.  Dans  la  juste  nature  ils  ne  restent  jamais. 

[Copie  Fallant.) 

5.  De  bornes  trop  petites.  [Ibidem.) 

6.  Les  limites.  [Ibidem.) 


f^11  L'IMPOSTEUR. 

Et  près  de  vous  ce  sont  des  sots  que  tous  les  hommes*. 

CLÉA^TE. 

Je  ne  suis  point,  mon  frère,  un  docteur  révéré, 

Et  le  savoir  chez  moi  n'est  pas  tout  retiré. 

Mais,  en  un  mot,  je  sais,  pour  toute  ma  science, 

Du  faux  avec  le  vrai  faire  la  différence. 

Et  comme  je  ne  vois  nul  genre  de  héros  355 

Qui  soient  plus  à  priser""  que  les  parfaits  dévots, 

Aucune  chose  au  monde  et  plus  noble  et  plus  belle 

Que  la  sainte  ferveur  d'un  véritable  zèle, 

Aussi  ne  vois-je  rien  qui  soit  plus  odieux 

Que  le  dehors  plâtré  d'un  zèle  spécieux,  36o 

Que  ces  francs  charlatans,  que  ces  dévots  de  place  ', 

De  qui  la  sacrilège  et  trompeuse  grimace 

Abuse  impunément  et  se  joue  à  leur  gré 

De  ce  qu'ont  les  mortels  de  plus  saint  et  sacré, 

Ces  gens  qui,  par  une  âme  à  l'intérêt  soumise,  36  5 

Font  de  dévotion  métier  et  marchandise, 

Et  veulent  acheter  crédit  et  dignités 

A  prix  de  faux  clins  d'yeux  et  d'élans  affectés*, 

Ces  gens,  dis-je,  qu'on  voit  d'une  ardeur  non  commune 

Par  le  chemin  du  Ciel  courir  à  leur  fortune,  370 

Qui,  brûlants  et  priants,  demandent  chaque  jour^, 

Et  prêchent  la  retraite  au  milieu  de  la  cour, 


I,  Pour  toute  réplique  d'Orgon,  on  lit  ce  seul  vers  dans  la  copie  de  la  Bi- 
bliothèque nationale  : 

Vous  êtes  plus  savant  tout  seul  que  tous  les  hommes. 

a.  Qui  soit  plus  à  priser.  (171 8.) 

3.  Dévots  de  place,  comme  on  disait  valet  de  place,  et  comme  on  dit  en- 
core voiture  de  place.  «  Au  moyen  âge  et  dans  le  dix-septième  siècle  encore, 
les  domestiques  allaient  sur  les  places  publiques  attendre  qu'on  vînt  engager 
leurs  services.  Les  dévots  de  place,  comme  les  valets  de  place,  sont  donc  ceux 
qui  s'affichent  à  tous  les  regards.  »  {Note  de  M.  Ch,  Louandre.) 

4.  A  prix  de  faux  clins  d'yeux  et  d'hélas  affectés.  (Copie  Vallant.) 

5.  Sans  doute,  comme  l'entend  Auger  :  qui  ont  chaque  jour  quelque  nou- 
velle faveur  à  demander,  qui  demandent  toujours. 


ACTE  I,  SCÈNE  V.  4a3 

Qui  savent  ajuster  leur  zèle  avec  leurs  vices*, 

Sont  prompts,  vindicatifs,  sans  foi,  pleins  d'artifices, 

Et  pour  perdre  quelqu'un  couvrent  insolemment       375 

De  l'intérêt  du  Ciel  leur  fier"  ressentiment. 

D'autant  plus  dangereux  dans  leur  âpre  colère. 

Qu'ils  prennent  contre  nous  des  armes  qu'on  révère, 

Et  que  leur  passion,  dont  on  leur  sait  bon  gré, 

Veut  nous  assassiner  avec  un  fer  sacré.  3 80 

De  ce  faux  caractère  on  en  voit  trop  paroître  ; 

INIais  les  dévots  de  cœur  sont  aisés  à  connoître. 

Notre  siècle,  mon  frère,  en  expose  à  nos  yeux 

Qui  peuvent  nous  servir  d'exemples  glorieux^  : 

Regardez  Ariston,  regardez  Périandre,  38  5 

Oronte,  Alcidamas,  Polydore,  Clitandre  ; 

Ce  titre  par  aucun  ne  leur  est  débattu  *  ; 

Ce  ne  sont  point  du  tout  fanfarons  de  vertu  ; 

On  ne  voit  point  en  eux  ce  faste  insupportable  ^, 

Et  leur  dévotion  est  humaine,  est  traitable  ^;  390 

Ils  ne  censurent  point  toutes  nos  actions  : 

Ils  trouvent  trop  d'orgueil  dans  ces  corrections  ; 

Et  laissant  la  fierté  des  paroles  aux  autres. 

C'est  par  leurs  actions  qu'ils  reprennent  les  nôtres''. 


I.  Leur  zèle  avec  leur  vice.  (Copie  Fallant.)  Et  par  suite,  à  la  fia  du  vers 
suivant  :  Pleins  d'artijice. 

1.  Fier^  féroce,  cruel.  Corneille,  dans  sa  traduction  de  VOffice  de  la 
sainte  Fierge  (1670,  tome  IX,  p.  169,  vers  27),  a  dit  :  «  les  haines  les  plus 
fières.  »  Voyez  le  vers  54i  de  VÉtourdi,  tome  I,  p.  140,  et  la  note  4  de  cette 
dernière  page. 

3.  D'exemple  glorieux.  [Copie  F'allant.) 

4.  Contesté.  «  Personne  ne  débat  que  le  vice  ne  soit  à  éviter  et  à  haïr  sur 
toutes  choses.  »  (Charron,  cité  par  M.  Littré,  de  la  Sagesse,  livre  II,  cha- 
pitre m,  §  i5,  édition  in- 12  de  Paris,  l654,  p.  298.) 

5.  Ils  ne  sont  point  du  tout  fanfarons  de  vertu  ; 

On  ne  voit  point  entre  eux  ce  faste  insupportable. 

(Copie  l'allant,') 

6.  Est  humaine  et  traitable.  (Copie  Fallant  et  1784.) 

7.  Qu'ils  censurent  les  nôtres.  [Copie  F'allant.) 


4^4  L'IMPOSTEUR. 

L'apparence  du  mal  a  chez  eux  peu  d'appui  ',  395 

Et  leur  âme  est  portée  à  juger  bien  d'autrui. 
Point  de  cabale  en  eux^,  point  d'intrigues  à  suivre; 
On  les  voit,  pour  tous  soins,  se  mêler  de  bien  vivre'; 
Jamais  contre  un  pécheur  ils  n'ont  d'acharnement  ; 
Ils  attachent  leur  haine  au  péché  seulement,  400 

Et  ne  veulent  point  prendre,  avec  un  zèle  extrême, 
Les  intérêts  du  Ciel  plus  qu'il  ne  veut  lui-même  *. 
Voilà  mes  gens,  voilà  comme  il  en  faut  user. 
Voilà  l'exemple  enfin  qu'il  se  faut  proposer. 
Votre  homme,  à  dire  vrai,  n'est  pas  de  ce  modèle  :   40 5 
C'est  de  fort  bonne  foi  que  vous  vantez  son  zèle  ; 
Mais  par  un  faux  éclat  je  vous  crois  ébloui. 

ORGON. 

Monsieur  mon  cher  beau-frère,  avez- vous  tout  dit? 

CLÉANTE. 

Oui. 

ORGON. 
Je   suis  votre  valet,    (il   veut  s'en  aller*.) 
CLÉANTE. 

De  grâce,  un  mot,  mon  frère. 
Laissons  là  ce  discours.  Vous  savez  que  Valère         410 
Pour  être  votre  gendre  a  parole  de  vous  ? 

ORGON. 

Oui. 

I .  Trouve  chez  eux  peu  de  crédit,  ils  sont  peu  disposés  à  appuyer  ceux  qui 
tournent  en  mal  toutes  les  apparences. 

î2.  Cet  hémistiche,  dit  Auger,  «  doit  signifier  :  Entre  eux  point  de  cabale, 
ou  bien,  point  d'esprit  de  cabale  en  eux.  »  On  se  décidera  sans  doute  pour  ce 
dernier  sens. 

3.  Ces  quatre  vers  (SgS-SgS)  ne  sont  pas  dans  la  copie  de  la  Bibliothèque 
nationale. 

4'  Les  intérêts  du  Ciel  au  delà  de  lui-même. 

[Copie  Fallant.) 

5.  Il  s^  en  veut  aller.  (1682.)  —  L'édition  de  1784  supprime  les  mots: 
«  Il  veut  s'en  aller,  »  et  met  avant  le  vers  409  :  «  Oegon  s'en  allant,  » 


ACTE  I,   SCÈNE  V.  4^5 

CLÉANTE. 

Vous  aviez  pris  jour  pour  un  lien  si  doux. 

ORGON. 

Il  est  vrai. 

CLÉANTE. 

Pourquoi  donc  en  différer  la  fête  ? 

ORGON.  I 

Je  ne  sais. 

^  CLÉANTE. 

Auriez-vous  autre  pensée  en  tête  ? 

ORGON. 

Peut-être. 

CLEANTE. 

Vous  voulez  manquer  à  votre  foi  ?  4 1 5 

ORGON. 

Je  ne  dis  pas  cela. 

CLÉANTE. 

Nul  obstacle,  je  croi, 
Ne  vous  peut  empêcher  d'accomplir  vos  promesses. 

ORGON. 

Selon. 

CLÉANTE. 

Pour  dire  un  mot  faut- il  tant  de  finesses  ? 
Val  ère  sur  ce  point  me  fait  vous  visiter. 

ORGON. 

Le  Gel  en  soit  loué  ! 

CLÉANTE. 

Mais  que  lui  reporter  ?  420 

ORGON. 

Tout  ce  qu'il  vous  plaira . 

CLÉANTE. 

Mais  il  est  nécessaire 
De  savoir  vos  desseins.  Quels  sont-ils  donc  ? 


426  L'IMPOSTEUR. 

ORGON. 

De  faire 
Ce  que  le  Ciel  voudra. 

CLÉANTE. 

Mais  parlons  tout  de  bon. 
Valère  a  votre  foi  :  la  tiendrez- vous,  ou  non  ? 

ORGON. 

Adieu. 

CLÉANTE  ^ . 

Pour  son  amour  je  crains  une  disgrâce,  425 

Et  je  dois  l'avertir  de  tout  ce  qui  se  passe. 

1.  CuÉAXTE,  seul,  (1734-) 


FIN    DU   PBEMIER    ACTE. 


ACTE   II,   SCENE  I.  427 


ACTE  II. 


SCÈNE  PREMIÈRE. 
ORGON,  MARIANE. 

ORGON. 


Mariane. 


MARIANE. 

Mon  père. 

ORGON. 

Approchez,  j'ai  de  quoi 
Vous  parler  en  secret. 

MARIANE. 

Que  cherchez-vous? 

ORGON.   Il  regarde  dans  un  petit  cabinet. 

Je  voi  ^ 
Si  quelqu'un  n'est  point  là  qui  pourroit  nous  entendre; 
Car  ce  petit  endroit  est  propre  pour  surprendre^.      430 
Or  sus,  nous  voilà  bien.  J'ai,  Mariane,  en  vous 
Reconnu  de  tout  temps  un  esprit  assez  doux, 
Et  de  tout  temps  aussi  vous  m'avez  été  chère. 

MARIANE. 

Je  suis  fort  redevable  à  cet  amour  de  père. 

1.  MARIANE,  à  Orgon  qui  regarde  dans  un  cabinet. 

Que  cherchez-vous? 

ORGON. 

Je  vol.  (1734.) 

2.  C'est  de  ce  petit  endroit  qu'au  IIP  acte  Damis  entendra  la  déclaration 
d'amour  faite  par  Tartuffe  à  Elmire.  Il  était  bon  que  nous  fussions  instruits 
d'avance  de  cette  particularité...;  et  Orgon  ne  pouvait  nous  en  informer 
d'une  manière  plus  naturelle.  {Note  d'Auger.) 


4a8  L'IMPOSTEUR. 

ORGON. 

C'est  fort  bien  dit,  ma  fille;  et  pour  le  mériter,  435 

Vous  devez  n'avoir  soin  que  de  me  contenter. 

M  ARIANE. 

C'est  où  je  mets  aussi  ma  gloire  la  plus  haute. 

ORGON. 

Fort  bien.  Que  dites-vous  de  Tartuffe  notre  hôte? 

MARIANE. 

Qui,  moi? 

ORGON. 

Vous.  Voyez  bien  comme  vous  répondrez. 

M  ARIANE. 

Hélas!  j'en  dirai,  moi,  tout  ce  que  vous  voudrez.      440 

ORGON. 

C'est  parler*  sagement.  Dites-moi  donc,  ma  fille, 
Qu'en  toute  sa  personne  un  haut  mérite  brille. 
Qu'il  touche  votre  cœur,  et  qu'il  vous  seroit  doux 
De  le  voir  par  mon  choix  devenir  votre  époux. 
Eh? 

(Mariane  se  recule  avec  surprise  2.) 
M  ARIANE. 
Eh? 

ORGON. 

Qu'est-ce? 

MARIANE. 

Plaît-il? 

ORGON. 

Quoi? 

1.  SCÈNE  II. 

ORGOIf,    MARIANE,     DOKINE, 

entrant  doucement  et  se  tenant  derrière  Orgon ,  sans  être  vue, 

ORGON. 

C'est  parler,  etc.  (1734.) 

2.  Ce  jeu  de  scène  n'est  pas  dans  l'édition  de  1734. 


ACTE   II,    SCENE  I.  429 

MARIANE. 

Me  suis-je  méprise?     445 

ORGON. 


Comment? 


MARIANE. 

Qui  voulez- vous,  mon  père,  que  je  dise 
Qui  me  touche  le  cœur,  et  qu'il  me  seroit  doux 
De  voir  par  votre  choix  devenir  mon  époux  *  ? 

ORGON. 

Tartuffe. 

MARIANE. 

Il  n'en  est  rien,  mon  père,  je  vous  jure. 
Pourquoi  me  faire  dire  une  telle  imposture?  450 

OUGON. 

Mais  je  veux  que  cela  soit  une  vérité; 

Et  c'est  assez  pour  vous  que  je  Taie  arrêté. 

MARIANE. 

Quoi  ?  vous  voulez,  mon  père ...  ? 

ORGON. 

Oui,  je  prétends,  ma  fille, 

I,  Il  se  pourrait  qu'on  ne  vît  pas  très-nettement  d'abord  la  construction  de 
cette  phrase.  Le  premier  mot,  l'interrogatif  Qui,  joue,  comme  régime  de  dire, 
le  même  rôle  que  joue  le  relatif  régime  que  dans  ces  «  propositions  jointes 
ensemble  au  moyen  d'un  que  régime,  combiné,  par  une  sorte  de  pléonasme, 
avec  un  qui  sujet  »  :  voyez  l'Introduction  grammaticale  du  Lexique  de  Mme 
de  Sévignè j  p.  xxiii-xxv,  et  particulièrement  la  remarque  au  bas  de  la  page 
X2UV.  Ce  tour,  si  fréquent  au  dix-septième  siècle,  comporte  aussi  bien  un  in- 
terrogatif  régime  qu'un  relatif  régime,  et  on  pourrait  toujours  grammaticale- 
ment substituer  l'un  à  l'autre;  on  peut  être  amené,  par  exemple,  à  dire,  avec 
un  interrogatif  :  Quel  mal  dit-il  qui  le  possède?  comme  Molière  a  dit,  avec 
un  relatif  (au  vers  583  de  V Ecole  des  femmes')  : 

....  Pour  guérir  du  mal  qu'il  dit  qui  le  possède; 
et  réciproquement,  avec  un  relatif  :  Celui  que  je  prétends  qui  sollicite  pour 
rnoif  comme  il  a  dit  avec  un  interrogatif  (dans  la  scène  I  de  l'acte  I  du  Mi- 
santhrope) : 

Mais  qui  voulez-vous  donc  qui  pour  vous  sollicite? 
Au  reste,  ces  trois  vers  (446-448),  dont  la  marche  un  peu  incertaine  répond  à 
la  surprise  et  à  l'embarras  de  Mariane,  n'offrent,  quant  au  sens,  aucune  dif- 
ficulté ;  ils  équivalent  à  :  Qui  voulez-vous  que  je  dise  être  celui  qui  me  touche 
le  cœur^  et  qu'il  me  serait  doux  de  voir  devenir  mon  époux? 


43o  L'IMPOSTEUR. 

Unir  par  votre  hymen  Tartuffe  à  ma  famille. 

Il  sera  votre  époux,  j'ai  résolu  cela;  4  55 

Et  comme  sur  vos  vœux  je — 


SCENE    IL 
DORINE,  ORGON,  MARIANE. 

ORGON. 

Que  faites-vous  là*? 
La  curiosité  qui  vous  presse  est  bien  forte, 
Mamie,  à  nous  venir  écouter  de  la  sorte. 

DORINE. 

Vraiment,  je  ne  sais  pas  si  c'est  un  bruit  qui  part 
De  quelque  conjecture,  ou  d'un  coup  de  hasard*;     460 
Mais  de  ce  mariage  on  m'a  dit  la  nouvelle. 
Et  j'ai  traité  cela  de  pure  bagatelle. 

ORGON. 

Quoi  donc?  la  chose  est-elle  incroyable? 

DORINE. 

A  tel  point, 
Que  vous-même,  Monsieur,  je  ne  vous  en  crois  point. 

ORGON. 

Je  sais  bien  le  moyen  de  vous  le  faire  croire.  465 

DORINE. 

Oui,  oui,  VOUS  nous  contez  une  plaisante  histoire. 


1.  Et,  comme  sur  vos  vœux  je.... 

(apercevant  Dorine.) 

Que  faites-vous  là?  (1734.) 

2.  17»  hruie  qui  part  d'un  coup  de  hasard Dorine  veut  dire  apparem- 
ment, un  bruit  fondé  sur  quelque  méprise,  quelque  malentendu,  effet  du  ha- 
sard. {Note  d'Auger.)  Nous  croyons  plutôt  qu'il  faut  expliquer  ainsi  ces  mots  : 
Je  ne  sais  si  l'origine  de  ce  bruit  est  une  conjecture,  ou,  moins  encore,  quelque 
parole  lancée  tout  à  fait  au  hasard. 


ACTE  II,    SCÈNE  II.  43i 

ORGON. 

Je  conte  justement  ce  qu'on  verra  dans  peu. 

DORINE. 

Chansons  ! 

ORGON. 

Ce  que  je  dis,  ma  fille,  n'est  point  jeu. 

DORINE. 

Allez,  ne  croyez  point  à  Monsieur  votre  père  : 
Il  raille. 

ORGON. 

Je  vous  dis — 

DORINE. 

Non,  vous  avez  beau  faire,      470 
On  ne  vous  croira  point. 

ORGON. 

A  la  fin  mon  courroux.... 

DORINE. 

Hé  bien  !  on  vous  croit  donc,  et  c'est  tant  pis  pour  vous. 
Quoi?  se  peut-il.  Monsieur,  qu'avec  l'air  d'homme  sage 
Et  cette  large  barbe  au  milieu  du  visage, 
Vous  soyez  assez  fou  pour  vouloir...? 

ORGON. 

Écoutez  :  475 

Vous  avez  pris  céans  certaines  privautés 
Qui  ne  me  plaisent  point;  je  vous  le  dis,  mamie. 

DORINE. 

Parlons  sans  nous  fâcher.  Monsieur,  je  vous  supplie. 
Vous  moquez-vous  des  gens  d'avoir  fait  ce  complot  ? 
Votre  fille  n'est  point  l'affaire  d'un  bigot  :  480 

Il  a  d'autres  emplois  auxquels  il  faut  qu'il  pense. 
Et  puis,  que  vous  apporte  une  telle  alliance  ? 
A  quel  sujet  aller,  avec  tout  votre  bien, 
Choisir  un  gendre  gueux?... 

ORGON. 

Taisez-vous.  S'il  n'a  rien, 


432  L'IMPOSTEUR. 

Sachez  que  c'est  par  là  qu'il  faut  qu'on  le  révère.      485 

Sa  misère  est  sans  doute  une  honnête  misère  ; 

Au-dessus  des  grandeurs  elle  doit  l'élever, 

Puisque  enfin  de  son  bien  il  s'est  laissé  priver 

Par  son  trop  peu  de  soin  des  choses  temporelles, 

Et  sa  puissante  attache*  aux  choses  éternelles^.         490 

Mais  mon  secours  pourra  lui  donner  les  moyens 

De  sortir  d'emban-as  et  rentrer  dans  ses  biens  : 

Ce  sont  fiefs  qu'à  bon  titre  au  pays  on  renomme; 

Et  tel  que  l'on  le  voit,  il  est  bien  gentilhomme. 

DORINE. 

Oui,  c'est  lui  qui  le  dit;  et  cette  vanité,  495 

Monsieur,  ne  sied  pas  bien  avec  la  piété. 

Qui  d'une  sainte  vie  embrasse  l'innocence 

Ne  doit  point  tant  prôner  son  nom  et  sa  naissance, 

Et  l'humble  procédé  de  la  dévotion 

Souffre  mal  les  éclats  de  cette  ambition.  5oo 

A  quoi  bon  cet  orgueil?...  Mais  ce  discours  vous  blesse  : 

Parlons  de  sa  personne,  et  laissons  sa  noblesse. 

Ferez-vous  possesseur,  sans  quelque  peu  d'ennui, 

D'une  fille  comme  elle  un  homme  comme  lui? 

Et  ne  devez-vous  pas  songer  aux  bienséances,  5o5 

Et  de  cette  union  prévoir  les  conséquences? 

Sachez  que  d'une  fille  on  risque  la  vertu. 

Lorsque  dans  son  hymen  son  goût  est  combattu, 

Que  le  dessein  d'y  vivre  en  honnête  personne 

1 .  Aimé-Martin  rappelle  que  Racine  a  encore  employé  ce  mot,  dans  le 
sens  à^ attachement^  au  vers  908  d'Achalie  (1691)  : 

D'ailleurs  pour  cet  enfant  leur  attache  est  visible 

2.  Quelque  cliose  d'approchant  était  dit,  lors  de  la  représentation  de  1667, 
par  Orgon  à  Cléante,  dans  la  scène  v  du  I"  acte  :  voyez  la  Lettre  sur  la 
comédie  de  l'Imposteur,  p.  536.  C'est  aussi  dans  une  autre  scène,  la  111°  du 
IV'  acte  (toujours  d'après  la  Lettre,  ci-après,  p.  545  et  546,  mais  l'auteur  ici 
paraît  moins  sûr  de  son  souvenir),  que  se  trouvait  d'aiiord  ce  qu'Orgon  va  dire 
de  la  noblesse  de  Tartuffe,  et  c'est  par  Cléante  qu'était  faite  la  réplique  de 
Dorine  sur  ce  point  (vers  495-5oi). 


ACTE  II,   SCENE  II.  /,33 

Dépend  des  qualités  du  mari  qu'on  lui  donne,  5io 

Et  que  ceux  dont  partout  on  montre  au  doigt  le  front 

Font  leurs  femmes  souvent  ce  qu'on  voit  qu'elles  sont. 

Il  est  bien  difficile  enfin  d'être  fidèle 

A  de  certains  maris  faits  d'un  certain  modèle  *  ; 

Et  qui  donne  à  sa  fille  un  homme  qu'elle  hait  5 1  5 

Est  responsable  au  Ciel  des  fautes  qu'elle  fait. 

Songez  à  quels  périls  votre  dessein  vous  livre. 

ORGON. 

Je  vous  dis  qu'il  me  faut  appiendre  d'elle  à  vivre. 

DORINE. 

Vous  n'en  feriez  que  mieux  de  suivre  mes  leçons. 

ORGON. 

Ne  nous  amusons  point,  ma  fille,  à  ces  chansons:      5a o 

Je  sais  ce  qu'il  vous  faut,  et  je  suis  votre  père. 

J'avois  donné  pour  vous  ma  parole  à  Valère  ; 

Mais  outre  qu'à  jouer  on  dit  qu'il  est  enclin, 

Je  le  soupçonne  encor  d'être  un  peu  libertin  *  : 

Je  ne  remarque  point  qu'il  hante  les  églises.  Sa  5 

DORINE. 

Voulez-vous  qu'il  y  coure  à  vos  heures  précises, 
Comme  ceux  qui  n'y  vont  que  pour  être  aperçus? 

ORGON. 

Je  ne  demande  pas  votre  avis  là-dessus. 

Enfin  avec  le  Ciel  l'autre  est  le  mieux  du  monde, 

Et  c'est  une  richesse  à  nulle  autre  seconde.  53o 

Cet  hymen  de  tous  biens  comblera  vos  désirs, 

I.  Les  actrices  qui,  en  disant  ces  deux  vers,  regardent  Orgon  de  la  tête  aux 
pieds,  avec  une  grimace  de  mépris,  font  une  insolence  gratuite  qui  n'est  ni 
dans  l'intention  de  l'auteur  ni  dans  l'esprit  du  rôle.  Dorine  prend  beaucoup  de 
libertés  avec  son  maître,  elle  lui  parle  même  impertinemment;  mais  elle  lui 
est  attachée,  et  elle  n'a  pour  lui  ni  dédain  ni  dégoût.  {IVote  d'Auger,  i8ai.) 
Cette  mauvaise  tradition  s'est,  à  ce  qu'il  paraît,  longtemps  perpétuée;  Cailhava 
(p.  17a  et  173)  la  constatait  en  1802;  il  relève  justement  ce  qu'il  y  a  de  ré- 
voltant à  traiter  ainsi  Orgon  en  présence  de  sa  fille. 

a.  Voyez  ci-dessus,  p.  419»  note  2. 

Molière,  iv  28 


434  L'IMPOSTEUR. 

Il  sera  tout  confit*  en  douceurs  et  plaisirs. 
Ensemble  vous  vivrez,  dans  vos  ardeurs  fidèles, 
Comme  deux  vrais  enfants,  comme  deux  tourterelles; 
A  nul  fâcheux  débat  jamais  vous  n'en  viendrez,         5^5 
Et  vous  ferez  de  lui  tout  ce  que  vous  voudrez. 

DORINE. 

Elle?  elle  n'en  fera  qu'un  sot^,  je  vous  assure. 

ORGON. 

Ouais  !  quels  discours  ! 

DORINE. 

Je  dis  qu'il  en  a  l'encolure, 
Et  que  son  ascendant^,  Monsieur,  l'emportera 
Sur  toute  la  vertu  que  votre  fille  aura.  540 

ORGON. 

Cessez  de  m'interrompre,  et  songez  à  vous  taire, 
Sans  mettre  votre  nez  où  vous  n'avez  que  faire. 

DORINE. 

Je  n'en  parle,  Monsieur,  que  pour  votre  intérêt. 

(Elle  l'interrompt  toujours  au  moment  qu'il  se  retourne  pour  parler  à  sa  fille*.) 
ORGON. 

C'est  prendre  trop  de  soin  :  taisez-vous,  s'il  vous  plaît. 

DORINE. 

Si  l'on  ne  vous  aimoit 

ORGON. 

Je  ne  veux  pas  qu'on  m'aime. 

DORINE. 

Et  je  veux  vous  aimer.  Monsieur,  malgré  vous-même. 

ORGON. 

Ah! 

DORINE. 

Votre  honneur  m'est  cher,  et  je  ne  puis  souffrir 

1.  Et  sera  tout  confit.  (1674,  82,  1734.) 

2.  Voyez  au  vers  448  de  Sganarslle^  tome  II,  p.  200,  et  note  l. 

3.  Voyez  au  vers  1099  '^^  l'École  des  maris,  tome  II,  p.   434»  et  note  I 

4.  Cette  indication  manque  dans  l'édition  de  1734. 


ACTE  II,   SCENE   II.  435 

Qu'aux  brocards  d'un  chacun  vous  alliez  vous  offrir. 

OUGON. 

Vous  ne  vous  tairez  point? 

DORINE. 

C'est  une  conscience 
Que  de  vous  laisser  faire  une  telle  alliance.  5  5o 

ORGON. 

Te  tairas-tu,  serpent,  dont  les  traits  effrontés...? 

DORINE. 

Ah!  vous  êtes  dévot,  et  vous  vous  emportez? 

ORGON  ^. 

Oui,  ma  bile  s'échauffe  à  toutes  ces  fadaises, 
Et  tout  résolument  je  veux  que  tu  te  taises. 

DORINE. 

Soit.  Mais,  ne  disant  mot,  je  n'en  pense  pas  moins.  5  55 

ORGON. 

Pense,  si  tu  le  veux;  mais  applique  tes  soins 

(Se  retournant  vers  sa  fiUe^.) 

A  ne  m'en  point  parler,  ou...  :  suffit.  Comme  sage^, 
J'ai  pesé  mûrement  toutes  choses. 

DORINE*. 

J'v^nrage 
De  ne  pouvoir  parler. 

(Elle  se  tait  lorsqu'il  tourne  la  tête  ^.) 


1.  Cailhava  (1802)  donnant  de  grands  éloges  à  l'acteur  d'alors,  relève  ici 
un  jeu  de  scène,  une  pause  qui  doit  être  de  tradition  :  «  Le  reproche  l'a 
vivement  frappé;  il  s'est  recueilli  un  instant,  et  par  là  il  a  motivé  sa  sortie 
précipitée,  lorsque,  poussé  à  bout  par  la  soubrette  et  craignant  de  s'emporter 
encore,  il  s'écrie  (ci-après,  vers  58o  et  58 1)  : 

Vous  avez  là,  ma  fille,  une  peste  avec  vous, 
Avec  qui  sans  péché  je  ne  saurois  plus  vivre.   » 

2.  A  sa  fille.  (1734.) 

3.  Comme  père  sage,  en  Lomme  sage. 
4-  DoRiNE,  a  pari.  (1734.) 

5.  Cette  indication  manque  dans  l'édition  de  1734. 


436  L'IMPOSTEUR. 

OUGON. 

Sans  être  damoiseau, 
Tartuffe  est  fait  de  sorte.... 

dorine'. 

Oui,  c'est  un  beau  museau. 

ORGON. 

Que  quand  tu  n'aurois  même  aucune  sympathie 
Pour  tous  les  autres  dons 

(Il  se  tourne  devant  elle,  et  la  regarde  les  bras  croisés.) 
DORINE. 

La  voilà  bien  lotie  ! 
Si  j'étois  *  en  sa  place,  un  homme  assurément 
Ne  m'épouseroit  pas  de  force  impunément; 
Et  je  lui  ferois  voir  bientôt  après  la  fête  56  5 

Qu'une  femme  a  toujours  une  vengeance  prête. 

ORGON  '. 

Donc  de  ce  que  je  dis  on  ne  fera  nul  cas? 

DORINE. 

De  quoi  vous  plaignez-vous?  Je  ne  vous  parle  pas. 

ORGON. 

Qu'est-ce  que  tu  (   is  donc? 

DORINE. 

Je  me  parle  à  moi-même. 

ORGON. 

Fort  bien.  Pour  châtier  son  insolence  extrême,  570 

Il  faut  que  je  lui  donne  un  réveils  de  ma  main. 

(Il  se  met  en  posture  de  lui  dimner  un  souffleti  et  Dorine,  à  chaque  coup 
d'oeil  qu'il  jette,  se  tient  droite  sans  parler.) 

Ma  fille,  vous  devez  approuver  mon  dessein.... 

1.  Dorine,  à  part.  (1734.) 

2.  Pour  tous  les  autres  dons.,.. 

DORINE,  à  part. 

La  voilà  bien  lotie! 
[Or£on  se  tourne  du  côté  Je  Dorine  ;  et,  les  bras  croisés,  ^écoute  et  la  regarde 
en  face!) 
Si  j'étois,  etc.  (Ibidem,) 

3.  Orgos,  à  Dorine.  {^Ibidem.) 


ACTE  II,    SCENE   II.  487 

Croire  que  le  mari....  que  j'ai  su  vous  élire.... 
Que  ne*  te  parles-tu? 

DORINE. 

Je  n'ai  rien  à  me  dire. 

ORGON. 

Encore  un  petit  mot. 

DORINE. 

Il  ne  me  plaît  pas,  moi^.  575 

ORGON. 

Certes,  je  t'y  guettois. 

DORINE. 

Quelque  sotte,  ma  foi  ! 

ORGON.  ^i 

Enfin,  ma  fille,  il  faut  payer  d'obéissance. 

Et  montrer  pour  mon  choix  entière  déférence. 

DORINE,    en    s'enfuyant. 

Je  me  moquerois'  fort  de  prendre  un  tel  époux. 

(Il  lui  veut  donner  un  soufflet  et  la  manque.) 
ORGON  *. 

Vous  avez  là,  ma  fille,  une  peste  avec  vous,  5 80 

Avec  qui  sans  péché  je  ne  saurois  plus  vivre. 

Je  me  sens  hors  d'état  maintenant  de  poursuivre  : 

1.  ORGON. 

Fort  bien.  {^A  part.)  Pour  cbâtierj  etc. 
([l  se  met  en  posture  de  donner  un  soufflet  à  Dorine;  et^  a  chaque  mot  qu''il 
dit  à  sa  Jllley  il  se  tourne  pour  regarder  Dorine,  qui  se  tient  droite  sans 
parler.) 

Ma  fille,  etc. 
[A  Dorine.) 
Que  ne,  etc.  (1734.) 

2.  11  ne  semble  pas  que  moi  soit  mis  ici  pour  à  moi  ;  il  est  plutôt  pour 
quant  à  moi.  Comme  le  remarque  Auger,  cette  phnise  de  refus,  ce  tour  se  re- 
trouve dans  le  Misanthrope  (acte  IV,  scène  m),  et  dans  le  Médecin  malgré  lui 
(scène  11)3  où  Molière  «   n'était  pas  contraint  par  la  mesure.  » 

3.  C'est-à-dire,  je  me  garderais,  comme  d'une  chose  ridicule.  Se  moquer  est 
employé  tout  à  fait  de  même  dans  V Ai.' are  (acte  I,  scène  v),  et  d'une  ma- 
nière analogue  ci-dessus,  p.  i32,  où  la  note  est  à  modifier  d'après  l'explicatiou 
que  nous  donnons  ici. 

4.  Orgon,  après  avoir  manqué  de  donner  un  soufjlet  à  Dorine,  (1734  ) 


438  L'IMPOSTEUR. 

Ses  discours  insolents  m'ont  mis  Tesprit  en  feu, 
Et  je  vais  prendre  l'air  pour  me  rasseoir  un  peu*. 


SCENE   III. 
DORINE,  IMARIANE'. 

DORINE. 

Avez- vous  donc  perdu,  dites-moi,  la  parole,  58  5 

Et  faut-il  qu'en  ceci  je  fasse  votre  rôle? 
Souffrir  qu'on  vous  propose  un  projet  insensé, 
Sans  que  du  moindre  mot  vous  l'ayez  repoussé  ! 

MAKIANE. 

Contre  un  père  absolu  que  veux-tu  que  je  fasse? 

DORINE. 

Ce  qu'il  faut  pour  parer  une  telle  menace.  Sgo 

MARIANE. 

Quoi? 

DORINE. 

Lui  dire  qu'un  cœur  n'aime  point  par  autrui, 
Que  vous  vous  mariez  pour  vous,  non  pas  pour  lui, 
Qu'étant  celle  pour  qui  se  fait  toute  l'affaiie, 

r.  Molière  a  recommencé  toute  cette  scène  dans  le  Malade  imaginaire 
{voyez  la  V^  de  l'acte  P^).  Le  fond  est  exactement  le  même  et  les  détails  ne 
diffèrent  qu'en  ce  qui  regarde  l'état  des  personnages.  Argan ,  ne  consultant 
que  son  intérêt  de  malade,  veut  donner  un  médecin  pour  mari  à  Angélique, 
comme  Orgon,  n'écoutant  que  ses  préventions  dévotes,  prétend  que  Mariane 
épouse  ce  saint  homme  de  Tartuffe.  Toinette,  servante  attachée  et  familière 
comme  Dorine,  combat  comme  elle  la  résolution  de  son  maître,  d'abord  en 
feignant  de  n'y  pas  croire,  ensuite  en  faisant  ressortir  ce  qu'elle  a  de  ridicule. 
La  colère  des  deux  pères  est  toute  semblable;  chacun  d'eux  veut  frapj)er  l'im- 
pertinente servante  qui  le  contrarie  ;  et  Toinette  dit  à  Argan  :  «  Doucement..., 
vous  ne  songez  pas  que  vous  êtes  malade,  »  de  même  que  Dorine  dit  à  Orgon  : 

Ah  !  vous  êtes  dévot  et  vous  vous  emportez  ! 

(jYote  d'Auger.) 
2,  Mariane,  Dorine.  (1734.) 


ACTE   II,   SCENE  III.  439 

C'est  à  vous,  non  à  lui,  que  le  mari  doit  plaire, 

Et  que  si  son  Tartuffe  est  pour  lui  si  charmant,         595 

Il  le  peut  épouser  sans  nul  empêchement*. 

MARIANE. 

Un  père,  je  l'avoue,  a  sur  nous  tant  d'empire. 
Que  je  n'ai  jamais  eu  la  force  de  rien  dire. 

DORINE. 

Mais  raisonnons.  Valère  a  fait  pour  vous  des  pas  : 
L'aimez-vous,  je  vous  prie,  ou  ne  Taimez-vous  pas?  600 

MARIANE. 

Ah!  qu'envers  mon  amour  ton  injustice  est  grande, 
Dorine  !  me  dois-tu  faire  cette  demande  ? 
T'ai-je  pas  là-dessus  ouvert  cent  fois  mon  cœur, 
Et  sais-tu  pas  pour  lui  jusqu'où  va  mon  ardeur? 

DORINE. 

Que  sais-je  si  le  cœur  a  parlé  par  la  bouche,  60 5 

Et  si  c'est  tout  de  bon  que  cet  amant  vous  touche? 

MARIANE. 

Tu  me  fais  un  grand  tort,  Dorine,  d'en  douter, 
Et  mes  vrais  sentiments  ont  su  trop  éclater. 

DORINE. 

Enfin,  vous  l'aimez  donc? 

MARIANE. 

Oui,  d'une  ardeur  extrême. 

DORINE. 

Et  selon  l'apparence  il  vous  aime  de  même?  610 

MARIANE. 

Je  le  crois. 

I.  Cette  saillie  plaisante  se  tiouve  dans  une  comédie  de  Claveret  intitulée 
VÉcuyer  ou  les  Faux  nobles  mis  au  billon.  Fanchon  dit  à  son  père  Aronte, 
qui  veut  lui  donner  pour  mari  Clidamor,  qu'elle  n'aime  pas  {acte  III^  scène  i)  : 

S'il  vous  semble  si  beau,  vous  pouvez  l'épouser. 

[Noie  d'Auger.) 

—  Mais  cette  pièce  de  Claveret,  qui  ne  paraît  pas  avoir  été  jouée,  a  un  achevé 
d'imprimer  du  28  avril  i665. 


440  L'IMPOSTEUR. 

DORINE. 

Et  tous  deux  brûlez  également 
De  vous  voir  mariés  ensemble? 

MARI  ANE. 

Assurément. 

DORINE. 

Sur  cette  autre  union  quelle  est  donc  votre  attente  ? 

M  ARIANE. 

De  me  donner  la  mort  si  l'on  me  violente. 

DORINE. 

Fort  bien  :  c'est  un  recours  où  je  ne  songeois  pas;    6 1 5 
Vous  n'avez  qu'à  mourir  pour  sortir  d'embarras  ; 
Le  remède  sans  doute  est  merveilleux.  J'enrage 
Lorsque  j'entends  tenir  ces  sortes  de  langage. 

MARIANE. 

Mon  Dieu  !  de  quelle  humeur,  Dorine,  tu  te  rends  ! 
Tu  ne  compatis  point  aux  déplaisirs  des  gens.  620 

DORINE. 

Je  ne  compatis  point  à  qui  dit  des  sornettes 
Et  dans  l'occasion  mollit  comme  vous  faites. 

MARIANE. 

Mais  que  veux-tu?  si  j'ai  de  la  timidité  '. 

DORINE. 

Mais  l'amour  dans  un  cœur  veut  de  la  fermeté. 

MARIANE. 

Mais  n'en  gardé-je  pas^  pour  les  feux  de  Valère?      6^5 
Et  n'est-ce  pas  à  lui  de  m'obtenir  d'un  père? 

1 .  L'édition  de  1734  fait  de  la  fin  de  ce  vers  une  réticence  : 

Mais  que  veux-tu?  Si  j'ai  de  la  timidité,... 
—  L'édition  de  1778  est  conforme  à  notre  texte. 

2.  Mais  n'en  gardai-je  pas  (1674,  82,  1734), 
selon  i'orthograplie  la  plus  usitée  du  temps. 

Mais  n'en  gardé-je  point.  (1773.) 


ACTE   II,   SCÈNE   III.  441 

DORINE. 

Mais  quoi?  si  votre  père  est  un  bourru*  fieffé, 

Qui  s'est  de  son  Tartuffe  entièrement  coiffé 

Et  manque  à  l'union  qu'il  avoit  arrêtée, 

La  faute  à  votre  amant  doit-elle  être  imputée?  6  3o 

MARIANE. 

Mais  par  un  haut  refus  et  d'éclatants  mépris 

Ferai-je  dans  mon  choix  voir  un  cœur  trop  épris? 

Sortirai-je  pour  lui,  quelque  éclat  dont  il  brille. 

De  la  pudeur  du  sexe  et  du  devoir  de  fille? 

Et  veux-tu  que  mes  feux  par  le  monde  étalés...?      63  5 

DORINE. 

Non,  non,  je  ne  veux  rien.  Je  vois  que  vous  voulez 

Etre  à  Monsieur  Tartuffe  ;  et  j'aurois,  quand  j'y  pense. 

Tort  de  vous  détourner  d'une  telle  alliance. 

Quelle  raison  aurois-je  à  combattre  vos  vœux? 

Le  parti  de  soi-même  est  fort  avantageux.  640 

Monsieur  Tartuffe  !  oh!  oh  !  n'est-ce  rien  qu'on  propose? 

Certes  Monsieur  Tartuffe,  à  bien  prendre  la  chose, 

N'est  pas  un  homme,  non,  qui  se  mouche  du  pié  *, 

Et  ce  n'est  pas  peu  d'heur  que  d'être  sa  moitié. 

Tout  le  monde  déjà  de  gloire  le  couronne  ;  645 

1.  Le  sens  de  bourru  dans  le  Dictionnaire  de  l'Académie  (1694)  n'est  pas 
«  (homme)  d'humeur  brusque  et  chagrine,  »  mais  «  fantasque,  bizarre,  extra- 
vagant. » 

2.  N'est  pas  un  homme  de  peu,  est  un  homme  de  mérite,  un  homme  consi- 
dérable. «  Moi,  s'écrie  le  docteur  Thésaurus  dans  la  Comédie  des  proverbes  "■, 
qui  avois....  une  fille  belle  comme  le  jour,  que  nous  gardions  à  un  homme  qui 
ne  se  mouche  pas  du  pied,  qui  m'eût  servi  de  bâton  de  vieillesse  et  d'appui  à 
ma  maison.  «  M.  Littré  explique  ainsi  cette  étrange  figure:  «  Un  des  tours  fa- 
miliers aux  anciens  saltimbanques  consistait  à  saisir  le  pied  à  deux  mains  et 
à  se  le  passer  vivement  sous  le  nez.  De  là  cette  façon  de  parler  triviale,  pour 
dire  un  homme  grave,  digne,  considérable.  »  Il  faut  ajouter,  croyons-nous, 
ac  un  homme  entendu,  »  et  cette  addition  suffirait  pour  nous  laisser  quelque 
doute  sur  l'explication  de  M.  Littré.  Oudin  (1640)  donne  pour  équivalent  : 
Jl  n'est  pas  ignorant,  il  est  habile  homme. 

"  Acte  I,  scène  vr.  Cette  pièce  d'Adrien  de  Montluc,  composée,  à  ce  qu'on 
croit,  en  1616,  fut  imprimée  en  i633. 


442  L'IMPOSTEUR. 

Il  est  noble  chez  lui*,  bien  fait  de  sa  personne; 
Il  a  roreille  rouge  et  le  teint  bien  fleuri  : 
Vous  vivrez  trop  contente  avec  un  tel  mari. 

BI  ARIANE. 

Mon  Dieu  ! . . . 

DORINE. 

Quelle  allégresse  aurez-vous  dans  votre  âme, 
Quand  d'un  époux  si  beau  vous  vous  verrez  la  femme  ! 

MARI  ANE. 

Ha!  cesse,  je  te  prie,  un  semblable  discours, 

Et  contre  cet  hymen  ouvre-moi  du  secours. 

C'en  est  fait,  je  me  rends,  et  suis  prête  à  tout  faire. 

DORINE. 

Non,  il  faut  qu'une  fille  obéisse  à  son  père, 

Voulùt-il  lui  donner  un  singe  pour  époux.  65  5 

Votre  sort  est  fort  beau  :  de  quoi  vous  plaignez-vous? 

Vous  irez  par  le  coche  en  sa  petite  ville, 

Qu'en  oncles  et  cousins  vous  trouverez  fertile. 

Et  vous  vous  plairez  fort  à  les  entretenir. 

D'abord  chez  le  beau  monde  on  vous  fera  venir;      660 

Vous  irez  visiter,  pour  votre  bienvenue, 

Madame  la  baillive  et  Madame  l'élue  ^, 

Qui  d'un  siège  pliant^  vous  feront  honorer. 

Là,  dans  le  carnaval,  vous  pourrez  espérer 

Le  bal  et  la  grand'bande  *,  à  savoir,  deux  musettes,  665 

Et  parfois  Fagotin  et  les  marionnettes  ', 

Si  pourtant  votre  époux.... 

1.  11  l'est,  passe  pour  tel  en  sa  petite  ville. 

2.  Les  élus  étaient  des  magistrats  royaux  (mais  que,  dans  l'orïgme,  des 
commissaires  des  états  généraux  choisissaient  au  nom  de  ceux-ci)  chargés  de 
juger  en  première  instance  seulement  les  contestations  relatives  à  l'assiette  de 
diverses  impositions. 

3.  Molière,  pour  désigner  ce  siège  qui  se  plie  en  deux ,  sans  bras  ni  dos- 
sier, emploie  aussi  pliant  substantivement  :  voyez  Z)o/«/ua«,  acte  IV,  scène  m. 

4.  La  grand'bande  des  musiciens,  le  grand  orchestre  de  l'endroit. 

5.  Le  premier  Fagotin  paraît  avoir  été  le  singe  savant  et  bizarrement  accou- 


ACTE  II,  SCENE  III.  443 

MARI  ANE. 

Ah  !  tu  me  fais  mourir. 
De  tes  conseils  plutôt  songe  à  me  secourir. 

DORINE. 

Je  suis  votre  servante. 

MARI  ANE. 

Eh!  Dorine,  de  grâce.... 

DORINE. 

Il  faut,  pour  vous  punir,  que  cette  affaire  passe.        670 

MARIANE. 

Ma  pauvre  fille  ! 

DORINE. 

Non. 

MARIANE. 

Si  mes  vœux  déclarés.... 

DORINE. 

Point  :  Tartuffe  est  votre  homme,  et  vous  en  tâterez. 

MARIANE. 

Tu  sais  qu'à  toi  toujours  je  me  suis  confiée  : 
Fais-moi.... 

DORINE. 

Non,  vous  serez,  ma  foi  !  tartuffiée  *. 


tré  qui,  vers  le  milieu  du  dix-septièrae  siècle,  amusait  la  foule  à  la  porte  de 
Brioché,  le  joueur  de  marionnettes  :  voyez  V Histoire  des  marionnettes  en  Eu- 
rope de  M.  Charles  Magnin,  p.  1 35- 187,  et  les  Variétés  historiques  et  litté- 
raires de  M.  Edouard  Fournier,  tome  T,  p.  283  et  284.  D'autres  singes  montrés 
dans  les  foires  furent  décorés  de  ce  nom  devenu  fameux.  C'est  celui  que  porte, 
chez  la  Fontaine,  le  Singe  appelé  pour  une  représentation  de  gala  à  la  cour  du 
roi  Lion  : 

L'écrit  portoit 

Qu'un  mois  durant  le  Roi  tiendroit 

Cour  plénière,  dont  Touverlure 

Devoit  être  un  fort  grand  festin, 

Suivi  des  tours  de  Fiigotin. 

(Fable  vu  du  livre  VII,  composée  en  1674,  vers  7-II.) 
I.   «  Ce  mot,  dit  Auger,...  est  très-licureiisement  forgé.  Il  faut  que,  dans  sa 
précision,  il  ait  bien  de  l'énergie,  puisqu'il  semble  enchérir  sur  ces  mots  déjà 
très-forts  par  lesquels  Dorine  vient  d'exprimer  la  même  pensée.  »  Quelques  au- 


444  L'IMPOSTEUR. 

M  ARIANE. 

Hé  bien!  puisque  mon  sort  ne  sauroit  t' émouvoir,     675 
Laisse-moi  désormais  toute  à  mon  désespoir  : 
C'est  de  lui  que  mon  cœur  empruntera  de  l'aide, 
Et  je  sais  de  mes  maux  l'infaillible  remède. 

(Elle  veut  s'en  aller.) 
DORINE. 

Hé!  là,  là,  revenez.  Je  quitte  mon  courroux. 

Il  faut,  nonobstant  tout,  avoir  pitié  de  vous.  680 

MARIANE. 

Vois-tu,  si  l'on  m'expose  à  ce  cruel  martyre. 
Je  te  le  dis,  Dorine,  il  faudra  que  j'expire. 

DORINE. 

Ne  vous  tourmentez  point.  On  peut  adroitement 
Empêcher Mais  voici  Valère,  votre  amant. 


SCENE  IV. 

VALÈRE,  MARIANE,  DORINE. 

VALÈRE. 

On  vient  de  débiter.  Madame,  une  nouvelle  68  5 

Que  je  ne  savois  pas,  et  qui  sans  doute  est  belle. 

MARIANE. 

Quoi? 

VALÈRE. 

Que  VOUS  épousez  Tartuffe  * . 

très  verbes  ont  été  plaisamment  dérivés  de  noms  propres  par  Molière  :  voyez 
tome  I,  p.  226,  note  5. 

I.  Callhava  (p.  i^S),  après  nous  avoir  appris  que  le  Valère  de  son  temps 
(1802)  «  avait  l'air  déjà  courroucé  en  entrant  sur  la  scène,  »  prend  soin  de 
rappeler  que  «  Grandval  s'annonçait  au  contraire  en  riant,  et  disait  (ces  trois 
premiers  vers)  du  ton  le  plus  dissuadé  d'avance.  Que  l'on  se  figure  à  quel 
point  le  spectateur,  instruit  des  projets  d'Orgon,  s'amusait  et  de  la  sécurité 
de  l'amant,  et  de  la  surprise  qui  devait  lui  succéder.  »  Cette  dernière  inter- 


ACTE   II,   SCENE   IV.  445 

MARI  ANE. 

Il  est  certain 
Que  mon  père  s'est  mis  en  tête  ce  dessein. 

VALÈRE. 

Votre  père,  Madame 

MARIANE. 

A  changé  de  visée  : 
La  chose  vient  par  lui  de  m' être  proposée.  690 

VALÈRE. 

Quoi?  sérieusement? 

MARIANE. 

Oui,  sérieusement. 
Il  s'est  pour  cet  hymen  déclaré  hautement. 

VALÈRE. 

Et  quel  est  le  dessein  où  votre  âme  s'arrête. 
Madame  ? 

MARIANE. 

Je  ne  sais. 

VALÈRE. 

La  réponse  est  honnête. 
Vous  ne  savez? 

MARIANE. 

Non. 

VALÈRE. 

Non? 

MARIANE. 

Que  me  conseillez-vous?  695 

VALÈRE. 

Je  vous  conseille,  moi,  de  prendre  cet  époux. 

prétadon,  que  devait  déjà  suggérer  le  premier  hémistiche  du  vers  691,  est 
ainsi  justifiée  par  Aimé-Martin  :  «  Si  Valère  entrait  d'un  air  chagrin  ou  cour- 
roucé, Mariane  serait  satisfaite,  et  il  n'y  aurait  plus  de  motif  de  querelle. 
Valère,  en  répétant  avec  légèreté  la  nouvelle  qu'il  vient  d'apprendre,  blesse  le 
cœur  de  Mariane.  La  susceptibilité  de  celle-ci  est  aussi  naturelle  que  l'incré- 
dulité de  Valère.  » 


446  L'IMPOSTEUR. 

M  ARIANE. 

Vous  me  ]e  conseillez? 

VALÈRE. 

Oui. 

M  ARIANE. 

Tout  de  bon? 

VALÈRE. 

Sans  doute  : 
Le  choix  est  glorieux,  et  vaut  bien  qu'on  l'écoute. 

MARIANE. 

Hé  bien!  c'est  un  conseil,  Monsieur,  que  je  reçois. 

VALÈRE. 

Vous  n'aurez  pas  grand'peine  à  le  suivre,  je  crois.    700 

MARIANE. 

Pas  plus  qu'à  le  donner  en  a  souffert  votre  âme. 

VALÈRE. 

INIoi,  je  vous  l'ai  donné  pour  vous  plaire,  Madame. 

MARIANE. 

Et  moi,  je  le  suivrai  pour  vous  faire  plaisir. 

DORINE*. 

Voyons  ce  qui  pourra  de  ceci  réussir*. 

VALÈRE. 

C'est  donc  ainsi  qu'on  aime?  Et  c'étoit  tromperie     705 
Quand  vous — 

MARIANE. 

Ne  parlons  point  de  cela,  je  vous  prie. 
Vous  m'avez  dit  tout  franc  que  je  dois  accepter 
Celui  que  pour  époux  on  me  veut  présenter  : 
Et  je  déclare,  moi,  que  je  prétends  le  faire, 
Puisque  vous  m'en  donnez  le  conseil  salutaire.  710 


1.  DoRiNEj  se  retirant  dans  le  fond  du  théâtre.  (i734-) 

2.  Voyons  ce  qui  va  sortir  de  là,  commeut  va  tourner,  où  en  pourra  bien 
venir  l'entretien;  réussir  a  été  employé  de  même  au  vers  747  des  Fâcheux  : 
«  Quoi  qu'il  en  réussisse.  » 


ACTE   II,   SCENE  IV.  447 

VALÈRE. 

Ne  vous  excusez  point  sur  mes  intentions. 
Vous  aviez  pris  déjà  vos  résolutions; 
Et  vous  vous  saisissez  d'un  prétexte  frivole 
Pour  vous  autoriser  à  manquer  de  parole. 

M  ARIANE. 

II  est  vrai,  c'est  bien  dit. 

VALÈRE. 

Sans  doute  ;  et  votre  cœur   7  i  5 
N'a  jamais  eu  pour  moi  de  véritable  ardeur. 

BI  ARIANE. 

Hélas!  permis  à  vous  d'avoir  cette  pensée. 

VALÈRE. 

Oui,  oui,  permis  à  moi;  mais  mon  âme  offensée 
Vous  préviendra  peut-être  en  un  pareil  dessein  ; 
Et  je  sais  où  porter  et  mes  vœux  et  ma  main.  720 

M  ARIANE. 

Ah!  je  n'en  doute  point;  et  les  ardeurs  qu'excite 
Le  mérite  — 

VALÈRE. 

Mon  Dieu,  laissons  là  le  mérite^  : 
J'en  ai  fort  peu  sans  doute,  et  vous  en  faites  foi. 
Mais  j'espère  aux  bontés  qu'une  autre  aura  pour  moi, 
Et  j'en  sais  de  qui  l'âme,  à  ma  retraite  ouverte,         725 
Consentira  sans  honte  à  réparer  ma  perte. 

MARIANE. 

La  perte  n'est  pas  grande;  et  de  ce  changement 
Vous  vous  consolerez  assez  facilement. 

VALÈRE. 

J'y  ferai  mon  possible,  et  vous  le  pouvez  croire. 

Un  cœur  qui  nous  oublie  engage  notre  gloire  ^  ;  730 


1,  Alceste.  dans  le  Misanthrope  {dernière  scène  de  Vacte  III),  dit  de  même 
à  Arsinoé  qui  lui  parle  [mais  sans  ironie)  de  son  mérite  : 

Mon  Dieu,  laissons  mon  mérite^  de  grâce. 

[N^ote  d'Aiiger.) 

2.  Notre  amour-propre ,  notre  fierté,  notre  orgueil. 


448  L'IMPOSTEUR. 

Il  faut  à  l'oublier  mettre  aussi  tous  nos  soins  : 
■^    Si  l'on  n'en  vient  à  bout,  on  le  doit  feindre  au  moins; 
Et  cette  lâcheté  jamais  ne  se  pardonne, 
De  montrer  de  l'amour  pour  qui  nous  abandonne. 

MARIANE. 

Ce  sentiment,  sans  doute,  est  noble  et  relevé.  735 

VALÈRE. 

Fort  bien;  et  d'un  chacun  il  doit  être  approuvé. 
Hé  quoi?  vous  voudriez  qu'à  jamais  dans  mon  âme 
Je  gardasse  pour  vous  les  ardeurs  de  ma  flamme. 
Et  vous  visse,  à  mes  yeux,  passer  en  d'autres  bras. 
Sans  mettre  ailleurs  un  cœur  dont  vous  ne  voulez  pas? 

MARIANE. 

Au  contraire  :  pour  moi,  c'est  ce  que  je  souhaite; 
Et  je  voudrois  déjà  que  la  chose  fût  faite. 

VALÈRE. 

Vous  le  voudriez? 

MARIANE. 

Oui. 

VALÈRE. 

C'est  assez  m'insulter, 
Madame;  et  de  ce  pas  je  vais  vous  contenter. 

(Il  fait  un  pas  pour  s'en  aller  et  revient  toujours.) 
MARIANE. 

Fort  bien. 

VALÈRE*. 

Souvenez-vous  au  moins  que  c'est  vous-même 
Qui  contraignez  mon  cœur  à  cet  effort  extrême. 

MARIANE. 

Oui. 


[Il  fait  un  pas  pour  s^en  aller.) 

MARIANE. 

Fort  bien. 

VALÈRE,  revenant. 

(.734.) 


ACTE  II,   SCENE  IV.  4/,9 

VALÈRE. 

Et  que  le  dessein  que  mon  âme  conçoit 
N'est  rien  qu'à  votre  exemple. 

M  ARIANE. 

A  mon  exemple,  soit. 

VALÈRE. 

Suffit  :  vous  allez  être  à  point  nommé  servie. 

MARIANE. 

Tant  mieux. 

VALÈRE. 

Vous  me  voyez,  c'est  pour  toute  ma  vie.  750 

*  MARIANE. 

A  la  bonne  heure. 

VALÈRE. 

Euh? 

(Il  s'en  va;  et  lorsqu'il  est  vers  la  porte,  il  se  retourne*.) 
MARIANE. 

Quoi  ? 

VALÈRE. 

Ne  m'appelez-vous  pas? 

MARIANE. 

Moi?  Vous  rêvez. 

VALÈRE. 

Hé  bien!  je  poursuis  donc  mes  pas. 
Adieu,  Madame.^ 


1.  VALERE,  en  sortant. 
Suffit,  etc. 

MARIANE. 

Tant  mieux. 

VALÈRE,  revenant  encore. 
Vous  me,  etc. 

MARIANE. 

A  la,  etc. 

VALÈRE,  se  retournant  lorsqu'il  est  prêt  à  sortir. 
Hé?  {1734.) 

2.  Il  s'en  va  lentement.   [Ibidem.] 

Molière,  iv  s  g 


45o  L'IMPOSTEUR. 

M ARIANE. 

Adieu,  Monsieur. 

DORINE*. 

Pour  moi,  je  pense 
Que  vous  perdez  l'esprit  par  cette  extravagance  ; 
Et  je  vous  ai  laissé  *  tout  du  long  quereller,  7  5  5 

Pour  voir  où  tout  cela  pourroit  enfin  aller. 
Holà!  seigneur  Valère. 

(Elle  va  l'arrêter  par  le  bras,  et  lui,  fait  mine  de  grande  résistance.) 
VALÈRE^. 

Hé!  que  veux-tu,  Dorine? 

DORINE. 

Venez  ici. 

VALÈRE. 

Non,  non,  le  dépit  me  domine. 
Ne  me  détourne  point  de  ce  qu'elle  a  voulu. 

DORINE. 

Arrêtez. 

VALÈRE. 

Non,  vois-tu?  c'est  un  point  résolu.  760 

DORINE. 

Ah! 

M  ARIANE  *. 

Il  souffre  à  me  voir,  ma  présence  le  chasse. 
Et  je  ferai  bien  mieux  de  lui  quitter  la  place. 

DORINE.  Elle  qnitte  Valère  et  court  à  Mariane    . 

A  l'autre.  Où  courez-vous? 

1.  DoRiNE,  à  Mariane.  (1734.) 

2.  Dans  toutes  les  éditions  anciennes  jusqu'à  celle  de  i^So  exclusivement, 
il  y  a  laissé,  et  non  laissés,  comme  le  voudrait  la  règle  actuelle,  le  vers  s'adres- 
sant  aux  deux  amants.  Ce  défaut  d'accord  d'un  participe  régissant  un  infinitif 
[laissé....  quereller)  est  conforme  à  l'usage  le  plus  ordinaire  du  temps.  Com- 
parez les  exemples  cités  au  tome  XI  des  OEuvres  de  Corneille,  dans  l'Introduc- 
tion grammaticale  au  Lexique,  p.  lxj. 

3.  [Elle  arrête  f^alère  par  le  bras.) 
VAi.i.KE ,  Jeignant  de  résister.  (1734.) 

4.  Mariahe,  à  part.  [Ibidem.) 

5.  Dorine,  quittant  Valère  et  courant  après  Mariane.  [Ibidem.) 


ACTE  II,  SCÈNE  IV.  45i. 

M  ARIANE. 

Laisse. 

DORINE. 

Il  faut  revenir. 

M  ARIANE. 

Non,  non,  Dorine;  en  vain  tu  veux  me  retenir. 

VALÈRE. 

Je  vois  bien  que  ma  vue  est  pour  elle  un  supplice,  765 
Et  sans  doute  il  vaut  mieux  que  je  l'en  affranchisse. 

DORINE.  Elle  quitte  Mariane  et  court  à  Valère. 

Encor  ?  Diantre  soit  fait  de  vous  si  je  le  veux*  ! 
Cessez  ce  badinage,  et  venez  cà  tous  deux. 

(Elle  les  tire  l'un  et  l'autre.) 
VALÈRE. 

Mais  quel  est  ton  dessein? 

I.  Ce  vers  a  donné  lieu  à  des  discussions  et  à  des  conjectures  diverses  de 
ponctuation.  Ponctué  comme  il  l'est  ici  et  comme  nous  croyons  qu'il  doit  l'être, 
il  nous  parait  exprimer  une  très-énergique  négation,  et  équivaloir  à  :  «  Non 
certes,  je  ne  le  veux  paSj  ne  veux  pas  que  vous  vous  en  alliez^  que  vous  l'af- 
franchissieZj  comme  vous  dites,  de  votre  vue.  »  Diantre  soit  Jait  de  vous  si...  ! 
est  synonyme  de  :  Le  diable  vous  emporte  si...\  et,  à  l'article  Diable, 
M.  Littré  dit  :  a  Je  me  donne  au  diable...,  je  veux  que  le  diable  m'emporte  si..., 
le  diable  m'emporte  si...,  ou  simplement  du  diable  si...,  locutions  qu'on  em- 
ploie, par  forme  de  serment,  pour  nier  ou  pour  affirmer.  »  Molière  lui-même 
a  dit,  dans  le  Médecin  malgré  lui  (acte  III,  scène  i)  :  «  Diable  emporte  si 
j'entends  rien  en  médecine!  »  et  (acte  I,  scène  v)  :  «  Diable  emporte  si  je  k 
suis  (médecin)  !  »  On  s'explique  que  cette  manière  de  nier  par  imprécation 
ne  perde  pas  son  sens  par  la  substitution  de  vous  à  me.  —  Le  texte  des  an- 
ciennes éditions,  si  l'on  tient  compte  de  leurs  habitudes  de  ponctuation,  ne 
contrarie  pas,  mais,  au  contraire,  appuie  notre  interprétation.  Elles  ont,  mais 
cela  leur  arrive  bien  souvent,  particulièrement  avec  les  mots  diantre ^  diable, 
un  simple  point  là  où  l'usage  actuel  est  de  mettre  un  point  d'exclamation  ;  et 
elles  font  suivre  vous  d'une  virgule  :  c'est  leur  ordinaire  devant  si.  Auger 
ponctue  comme  elles,  mais  se  plaint  de  ne  pas  comprendre.  L'édition  de  1734, 
que  Bret  (1778)  et  même,  à  l'article  Diantre,  M.  Littré  ont  suivie,  pour 
n'être  pas  remontés  aux  anciens  textes  coupe  le  vers  après  Diantre  soit  J'ai t 
de  vous!  pour  le  suspendre  encore  après  si,  dont  ainsi  le  sens  reste  douteux  : 

Encor?  Diantre  soit  fait  de  vous!   Si....  Je  le  veux. 

On  ne  peut  savoir,  avec  cette  leçon,  s'il  y  a  réticence  après  Si,  pris  au  sens 
conditionnel,  ou  si  l'idée  est  simplement,  comme  l'a  dit  W^alckenaer  (tome  VI 
de  son  édition  de  la  Fontaine,  1827,  p.  18,  note  2)  :  «  Oui,  je  le  veux;  » 
ou  encore,  ce  qui  répondrait  à  un  dernier  refus  par  geste,  au  dernier  semblant 
de  résistance  des  amants,  s'il  faut  entendre  :  «  Si,  revenez^  arrêtez,  je  le  veux.  » 


45a  L'IMPOSTEUR. 

MARIANE. 

Qu'est-ce  que  tu  veux  faire  *  ? 

DORINE. 

Vous  bien  remettre  ensemble,  et  vous  tirer  d'affaire.    770 
Etes-vous  fou  ^  d'avoir  un  pareil  démêlé  ? 

VALÈRE. 

N'as-tu  pas  entendu  comme  elle  m'a  parlé? 

dorixe'. 
Êtes-vous  folle,  vous,  de  vous  être  emportée? 

MARIANE. 

N'as-tu  pas  vu  la  chose,  et  comme  il  m'a  traitée  ? 

DORINE. 

Sottise  des  deux  parts.  Elle  n'a  d'autre  soin  775 

Que  de  se  conserver  à  vous,  j'en  suis  témoin. 
Il  n'aime  que  vous  seule,  et  n'a  point  d'autre  envie 
Que  d'être  votre  époux;  j'en  réponds  sur  ma  vie. 

MARIANE. 

Pourquoi  donc  me  donner  un  semblable  conseil? 

VALÈRE. 

Pourquoi  m'en  demander  sur  un  sujet  pareil?  780 

DORINE. 

Vous  êtes  fous  tous  deux.  Çà,  la  main  l'un  et  l'autre. 


I.  VALERE,  a  part. 

Je  vois,  etc. 

DORINE,  quittant  Mariane  et  courant  après  galère. 
Encor?  Diiintre  soit  fait  de  vous!  Si....  Je  le  veux. 
Cessez  ce  badiaage,  etc. 
{Elle  prend  p'alcre  et  Mariane  par  la  mitin^  et  les  ramène.) 

VALÈRE,  à  Doriae. 
Mais  quel  est  ton  dessein  ? 

MARlANEj  à  Dorine. 

Qu'est-ce  que  tu  veux  faire?  (1734.) 
a.  (A  Falère.) 

Êtes-vous  fou,  etc.  [Ibidem.) 
3.  Dorine,  à  Mariane,  [Ibidem.) 


ACTE  II,  SCENE    IV.  453 

Allons,  vous.  * 

VALERE,  en  donnant  sa  main  à  Dorine. 

A  quoi  bon  ma  main? 

DOniNE. 

Ah!  Çà  la  vôtre*. 

MARIA^i^E,   en  donnant  aussi  sa  main. 

De  quoi  sert  tout  cela? 

DORINE. 

Mon  Dieu!  vite,  avancez. 
Vous  vous  aimez  tous  deux  plus  que  vous  ne  pensez. 

VALÈRE. 

Mais  ne  faites  donc  point  les  choses  avec  peine,         785 
Et  regardez  un  peu  les  gens  sans  nulle  haine. 

(Mariane  tourne  l'œil  sur  Valère  et  fait  un  petit  souris.) 
DORINE. 

A  vous  dire  le  vrai,  les  amants  sont  bien  fous  ! 

VALÈRE. 

Ho  çà'  n'ai-je  pas  lieu  de  me  plaindre  de  vous? 

1.  (A  Falère.) 

Elle  n'a  d'autre  soin,  etc. 
(^  Mariane.) 
Il  n'aime,  etc. 

M&RIAME,  à  Falère. 
Pourquoi,  etc. 

VALÈBE,  h  Mariane, 
Pourquoi,  etc. 

DORINE. 

Vous  êtes  fous,  etc. 

{A  Falère.) 

Allons,  TOUS.   (1734.) 

2.  Ah! 

[A  Mariane.) 

Cà  la  vôtre.  [Ibidem.) 

3.  (Falère   et   Mariane  se  tiennent  quelque   temps  par  la   main   sans 

se  regarder.) 
VALÈRE,  *e  tournant  vers  Mariane. 
Mais,  etc. 
(Mariane  se  tourne  du  côté  de  Falère  en  lui  souriant.) 

DORINE. 

A  VOUS,  etc. 

valère,  a  Mariane, 
Oh!  çà,  etc.  {Ibidem.) 


454  L'IMPOSTEUR. 

Et  pour  n'en  point  nientii'\  u'êtes-vous  pas  méchante^ 
De  vous  plaire  à  me  dire  une  chose  affligeante  ?         790 

MARI  ANE. 

Mais  vous,  n'êtes-vous  pas  riiomme  le  plus  ingrat...? 

DORINE. 

Pour  une  autre  saison  laissons  tout  ce  débat, 
Et  songeons  à  parer  ce  fâcheux  mariage. 

M  ARIANE. 

Dis-nous  donc  quels  ressorts  il  faut  mettre  en  usage. 

nORINE. 

Nous  en  ferons  agir  de  toutes  les  façons.  795 

Votre  père  se  moque,  et  ce  sont  des  chansons; 

Mais  pour  vous^,  il  vaut  mieux  qu'à  son  extravagance 

D'un  doux  consentement  vous  prêtiez  l'apparence, 

Afin  qu'en  cas  d'alarme  il  vous  soit  plus  aisé 

De  tirer  en  longueur  cet  hynien  proposé.  800 

En  attrapant  du  temps,  à  tout  on  remédie. 

Tantôt  vous  paverez  de  quelque  maladie, 

Qui  viendra  tout  à  coup  et  voudra  des  délais; 

Tantôt  vous  payerez  de  pi'ésages  mauvais  : 

Vous  aurez  fait  d'un  mort  la  rencontre  fâcheuse,        80 5 

Cassé  quelque  miroir,  ou  songé  d'eau  bourbeuse*. 

1 .  La  même  locution,  avec  à  au  lieu  de  pour^  se  trouve  au  vers  382  de  Dom 
Garde  de  Navarre: 

Mais,  à  n'en  point  mentir,  il  seroit  des  moments 
Où  je  pourrois  entrer  dans  d'autres  sentiments. 

2.  N'êtes-vous  point  mécliante.  (1734.) 

3.  DORINE. 

Nous  en  ferons  agir  de  toutes  les  façons, 
[A  Mariane.) 
Votre  père^  etc. 

[A  Falère.')  Et  ce  sont,  etc. 
Mais,  [A  Mariand.)  pour  vous,  etc.  (Ibidem.) 

4.  Auger  fait  remarquer  qu'il  est  fait  mention  de  quelques  superstitions  de 
même  espèce  dans  la  scène  vi  de  l'acte  V  (vers  i634  et  i635)  du  Dépit  amou- 
reux, et  dans  la  scène  u  de  l'acte  l"  des  Amants  magnifiques  (Cliùdas  à 
Aristione). 


ACTE  II,   SCÈNE   IV.  455 

Enfin  le  bon  de  tout,  c'est  qu'à  d'autres  qu'à  lui 
Ou  ne  vous  peut  lier,  que  vous  ne  disiez  «  oui.  » 
IMais  pour  mieux  réussir,  il  est  bon,  ce  me  semble, 
Qu'on  ne  vous  trouve  point  tous  deux  parlant  ensemble. 

(A.  Valère.) 

Sortez,  et  sans  tarder  employez  vos  amis, 
Pour  vous  faire  tenir  ce  qu'on  vous  a  promis. 
Nous  allons*  réveiller  les  efforts  de  son  frère, 
Et  dans  notre  parti  jeter"  la  belle-mère. 
Adieu. 

VALÈRE,   à  Mariane. 

Quelques  efforts  que  nous  préparions  tous,      8  i  5 
Ma  plus  grande  espérance,  à  vrai  dire,  est  en  vous  . 

MARIANE,  à  Valère. 

Je  ne  vous  réponds  pas  des  volontés  d'un  père; 
Mais  je  ne  serai  point  à  d'autre  qu'à  Valère. 

VALÈRE. 

Que  vous  me  comblez  d'aise  !  Et  quoi  que  puisse  oser — 

DORINE. 

Ah!  jamais  les  amants  ne  sont  las  de  jaser.  820 

Sortez,  vous  dis-je. 

VALÈRE.  Il  fait  un  pas  et  revient. 

Enfin...*. 

DORINE. 

Quel  caquet  est  le  vôtre  ! 

1.  Pour  vous  faire  tenir  ce  qu'un  vous  a  promis. 
[J  Mariane.) 

Nous  allons,  etc.  (1734.) 

2.  Une  partie  du  tirage  de  1734  a  ici  la  faute  grossière  de  rejeter ^  au  lieu 
de  jeter. 

3.  Dans  les  Femmes  savantes  (scène  dernière  de  l'acte  IV),  Clitandre  dit  de 
laème  à  Henriette  : 

Quelque  secours  puissant  qu'on  promette  à  ma  flamme. 
Mon  plus  solide  espoir,  c'est  votre  cœur,  Mad^ime. 

[Note  d'Auger.) 

4 .  VALÈRE,  revenant  sur  ses  pas. 

Enfin....  (1734.) 


456  L'IMPOSTEUR. 

Tirez  de  cette  part;  et  vous,  tirez  de  l'autre'. 

(Les  poussant  chacun  par  l'épaule  *.) 


I.  o  Voilà,  dit  Auger,  une  de  ces  trois  belles  scènes  de  dépit  amoureux  em- 
ployées par  Molière,  scènes  dont  le  fond  est  exactement  le  même,  et  dont  la 
forme  est  si  heureusement  variée.  Celle-ci,  fort  supérieure  à  la  scène  du  Bour- 
geois gentilhomme  [la  X^  de  Vacte  III),  qui  toutefois  est  charmante,  mérite 
presque  d'être  mise  sur  la  même  ligne  que  la  scène  du  Dépit  amoureux  (la  IW 
de  Vacte  If),  au-dessus  de  laquelle  il  n'y  a  rien.  »  La  Lettre  sur  la  comédie 
de  l'Imposteur  fait  très-bien  ressortir  l'originalité  de  cette  scène  du  Tartufe  : 
Toyez  ci-après,  p.  538  et  SBg.  —  Il  y  a  dans  le  Chien  du  Jardinier  de  Lope 
de  Véga  un  bout  de  scène  où  Molière  a  pu  prendre  l'idée,  non  de  tout  ce 
petit  drame  de  dépit  amoureux,  mais  de  la  vive  manière  dont,  pour  la  récon- 
ciliation des  deux  amants,  il  met  en  action  l'entremise  de  Dorine  :  voyez, 
p.  384  de  notre  tome  I*'",  la  note  3,  et  au  tome  II  (1870)  de  la  traduction 
de  Lope  de  Véga  par  M.  E.  Baret,  p.  226  et  suivantes,  la  scène  vin  de  la 
II'''  journée.  —  La  Lettre  sur  la  comédie  de  l'Imposteur  nous  apprend  (p.  SSg) 
qu'en  1667  une  scène  encore  prolongeait  ce  second  acte  :  «  £n£a  Dorine, 
demeurée  seule  est  abordée  par  sa  maîtresse  et  le  frère  de  sa  maîtresse  avec 
Damis;  tous  ensemble  parlant  de  ce  beau  mariage,  et  ne  sachant  quelle  autre 
voie  prendre  pour  le  rompre,  se  résolvent  d'en  faire  parler  à  Panulphe 
même  par  la  Dame,  parce  qu'ils  commencent  à  croire  qu'il  ne  la  hait  pas. 
Et  par  là  finit  l'acte.  »  Cette  délibératii)n  se  trouve  re-nplacée,  à  la  première 
scène  de  l'acte  suivant  (vers  833-846),  par  le  couplet  de  Dorine,  informant 
Damis  de  la  démarche  que  sa  belle-mère  a  d'elle-même  résolu  de  faire  auprès 
de  Tartuffe. 

a.  Dorine  les  pousse  chacun  par  répaulejCt  les  oblige  de  se  séparer.  (1734.) 


FIN    DU    SECOND    ACTE. 


ACTE  III,   SCÈNE   i.  457 


ACTE   III. 


SCENE    PREMIERE. 
DAMIS,  DORINE. 

DAMIS. 

Que  la  foudre  sur  l'heure  achève  mes  destins, 
Qu'on  me  traite  partout  du  plus  grand  des  faquins, 
S'il  est  aucun  respect  ni  pouvoir  qui  m'arrête,  8a 5 

Et  si  je  ne  fais  pas  quelque  coup  de  ma  tête  ! 

DORINE. 

De  grâce,  modérez  un  tel  emportement  : 

Votre  père  n'a  fait  qu'en  parler  simplement. 

On  n'exécute  pas  tout  ce  qui  se  propose, 

Et  le  chemin  est  long  du  projet  à  la  chose.  8  3o 

DAMIS. 

Il  faut  que  de  ce  fat  j'arrête  les  complots, 
Et  qu'à  l'oreille  un  peu  je  lui  dise  deux  mots. 

DORINE. 

Ha!  tout  doux!  Envers  lui,  comme  envers  votre  père, 

Laissez  agir  les  soins  de  votre  belle-mère. 

Sur  l'esprit  de  Tartuffe  elle  a  quelque  crédit;  8  35 

Il  se  rend  complaisant  à  tout  ce  qu'elle  dit. 

Et  pourroit  bien  avoir  douceur  de  cœur  pour  elle*. 

Plût  à  Dieu  qu'il  fût  vrai!  la  chose  seroit  belle. 


I.  Auger  rapproche    de   cette   expression  celle   d'un    vers   du  Misanthrope 
(acte  III,  scène  m)  : 

Et  même  pour  Alceste  elle  a  tendresse  d'âme. 


458  L'IMPOSTEUR. 

Enfin  votre  intérêt  l'oblige  à  le  mander  : 

Sur  riiymen  qui  vous  trouble  elle  veut  le  sonder,      840 

Savoir  ses  sentiments,  et  lui  faire  connaître 

Quels  fâcheux  démêlés  il  pourra  faire  naître, 

S'il  faut  qu'à  ce  dessein  il  prête  quelque  espoir*. 

Son  valet  dit  qu'il  prie,  et  je  n'ai  pu  le  voir; 

Mais  ce  valet  m'a  dit  qu'il  s'en  alloit  descendre.        845 

Sortez, donc,  je  vous  prie,  et  me  laissez  l'attendre. 

DAMIS. 

Je  puis  être  présent  à  tout  cet  entretien. 

DORINE. 

Point.  Il  faut  qu'ils  soient  seuls. 

DAMIS. 

Je  ne  lui  dirai  rien. 

DORINE. 

Vous  VOUS  moquez  :  on  sait  vos  transports  ordinaires, 
Et  c'est  le  vrai  moyen  de  gâter  les  affaires.  8  5o 

Sortez. 

DAMIS. 

Non  :  je  veux  voir,  sans  me  mettre  en  courroux. 

DORINE. 

Que  vous  êtes  fâcheux  !  Il  vient.  Retirez- vous. 

I .  Si  l'on  ne  peut  empêcber  qu'il  se  prête  à  ce  dessein ,  s'il  laisse  concevoir 
l'espérance  de  le  réaliser. 


ACTE  III,   SCÈNE  II.  459 


SCENE  IL 

TARTUFFE,  LAURENT,  DORINE. 

TARTUFFE,  apercevant  Dorine^. 

Laurent,  serrez  ma  haire  avec  ma  discipline, 

Et  priez  que  toujours  le  Ciel  vous  illumine. 

Si  Ton  vient  pour  me  voir,  je  vais  aux  prisonniers      855 

Des  aumônes  que  j'ai  partager  les  deniers^. 

1 .  (Damis  va  se  cacher  dans  un  cabinet  qui  est  auj'ond  du  thcâlre.) 

SCÈNE  II. 

TARTUFFE,    DORINE. 

TARTUFFE,  parlant  haut  à  son  calet,  qui  est  dans  la  maison,  dès  qu'il  aperçoit 
Dorine.  (1734.) 

2.  a  J'ai  mis,  dit  Molière  dans  sa  Préface  (p.  375),  tout  l'art  et  tous  les 
soins  qu'il  m'a  été  possible  pour  bien  distinguer  le  personnage  de  l'Hypocrite 
d'avec  celui  du  vrai  Dévot.  J'ai  employé  pour  cela  deux  actes  entiers  à  pré- 
parer la  venue  de  mon  scélérat.  Il  ne  tient  pas  un  seul  moment  l'auditeur 
en  balance  ;  on  le  connoît  d'abord  aux  marques  que  je  lui  donne.  »  Au  sen- 
timent d'Auger,  la  vraie  cause  de  l'entrée  tardive  en  scène  de  Tartuffe  a  été 
indiquée  par  «  l'auteur  de  la  Lettre  sur  la  comédie  de  l'Imposteur,  cet 
écrivain  qui,  s'il  n'est  pas  Molière  lui-même,  peut  du  moins  être  soupçonne 
d'avoir  été  mis  par  lui  dans  le  secret  de  ses  intentions  :  «  C'est  peut-être,  dit-il 
«  (ci-après,  p.  54o),  une  adresse  de  l'auteur  de  n'avoir  pas  fait  voir  Pa- 
o  nulplie  plus  tôt,  mais  seulement  quand  l'action  est  échauffée  ;  car  nn  carac- 
«  tère  de  cette  force  tomberoit,  s'il  paroissoit  sans  faire  d'abord  un  jeu  digne 
M  de  lui,  ce  qui  ne  se  pouvoit  que  dans  le  fort  de  l'action.  »  —  A  l'exemple 
de  M.  Moland,  nous  citerons  le  passage  de  Port-Royal  où,  dans  la  comparai- 
son qu'il  fait  du  portrait  d'Onuphre  et  du  tableau  dramatique  de  Tartuffe,  Sainte- 
Beuve  a  parlé  de  cette  entrée  (tome  III,  p.  295  de  la  3*^  édition)  :  «  On  at- 
tend Tartuffe,  il  n'a  pas  encore  paru  •,  les  deux  premiers  actes  sont  achevés  : 
il  a  tout  rempli  jusque-là,  il  n'a  été  question  que  de  lui  ;  mais  on  ne  l'a  pas  encore 
vu  en  personne.  Le  troisième  acte  commence;  on  l'annonce,  il  vient,  on  l'en- 
tend : 

Laurent.... 

Que  la  Bruyère  dise  tout  ce  qu'il  voudra,  ce  Laurent^  serrez  ma  haire.,.,  estle 
plus  admirable  début  dramatique  et  comique  qui  se  puisse  inventer.  De  tels 
traits  emportent  le  reste  et  déterminent  un  caractère.  11  y  a  là  toute  une  voca- 
tion :  celui  qui  trouve  une  telle  entrée  est  d'emblée  un  génie  dramatique;  ce- 
lui qui  peut  y  chercher  quelque  chose,  non  pas  à  critiquer,  mais  à  réétudier  à 


46o  L'IMPOSTEUR. 

DORINE*. 

Que  d'affectation  et  de  forfanterie  ! 

TARTUFFE. 

Que  voulez-vous  ? 

DORINE. 

Vous  dire 

TARTUFFE.  Il  tire  un  mouchoir  de  sa  poche*. 

Ah  !  mon  Dieu,  je  vous  prie, 
Avant  que  de  parler  prenez-moi  ce  mouchoir. 

DORINE, 

Comment  ? 

TARTUFFE. 

Couvrez  ce  sein  que  je  ne  saurois  voir:     860 
Par  de  pareils  objets  les  âmes  sont  blessées, 
Et  cela  fait  venir  de  coupables  pensées*. 

DORINE. 

Vous  êtes  donc  bien  tendre  à  la  tentation, 

Et  la  chair  sur  vos  sens  fait  grande  impression  ? 

Certes  je  ne  sais  pas  quelle  chaleur  vous  monte  :      865 

froidj  à  perfectionner  liors  de  là  pour  son  plaisir,  aura  tous  les  mérites  qu'on 
voudra  comme  moraliste  et  comme  peintre;  mais  ce  ne  sera  jamais  qu'un  pein- 
tre à  l'huile ^  auteur  de  portraits  à  être  admirés  dans  le  cabinet».  » 

1.  DoRiNE,  à  part.  (1734.) 

2.  Tartcffe,    tirant  un  mouchoir  de  sa  poche.  [Ibidem.) 

3.  «  J'ai  rappelé  le  premier  mot  de  Tartuffe  en  entrant  ;  le  second  n'est  pas 
moindre.  C'est  surtout  le  geste  ici  qui  est  frappant....  Cela  n'est  pas  vraisem- 
blable, dira-t-on;  mais  cela  parle,  cela  tranche;  et  la  vérité  du  fond  et  de 
l'ensemble  crée  ici  celle  du  détail.  Voyez-vous  pas  quel  rire  universel  en  rejail- 
lit, et  comme  toute  une  scène  en  est  égayée  ?  Avec  Molière,  t)n  serait  tenté 
à  tout  instant  et  à  la  fois  de  s'écrier:  Quelle  vérité,  et  quelle  invraisemblance! 
ou  plutôt  on  n'a  que  le  premier  cri  irrésistible;  car  le  correctif  n'existerait 
que  dans  une  réflexion  et  une  comparaison  qu'on  ne  fait  pas,  qu'on  n'a  pas  le 
temps  de  faire.  Il  a  fallu  la  Bruyère  avec  sa  toile  en  regard  pour  nous  avertir; 
de  nous-même  nous  n'y  aurions  jamais  songé.  »  (Sainte-Beuve,  Port-Rojral, 
tome  III,  p.  295  et  296.) 

«  Sainte-Beuve  vient  de  faire  application  à  la  Bruyère,  «  peintre  de  clievalet 
et  à  l'huile,  »  et  à  Molière,  «  peintre  à  fresque,  »  des  beaux  vers  où,  dans  un 
poëme  publié  peut-être  le  même  jour  que  Tartuffe  (voyez  ci-dessus,  p.  366), 
la  Gloire  du  F'al-de-Grdce,  le  grand  comique  a  décrit  les  procédés  et  marqué 
le  caractère  des  deux  genres  de  peinture. 


ACTE  III,   SCENE   II.  /,6i 

/         .  .  .    .  ... 

Mais  à  convoiter,  moi,  je  ne  suis  point  si  prompte', 

El  je  vous  verrois  nu  du  haut  jusques  en  bas, 

Que  toute  votre  peau  ne  me  tenteroit  pas''. 

TARTUFFE. 

Mettez  dans  vos  discours  un  peu  de  modestie, 

Ou  je  vais  sur-le-champ  vous  quitter  la  partie.  s 70 

DORINE. 

Non,  non,  c'est  moi  qui  vais  vous  laisser  en  repos, 
Et  je  n'ai  seulement  qu'à  vous  dire  deux  mots. 
Madame  va  venir  dans  cette  salle  basse. 
Et  d'un  mot  d'entretien  vous  demande  la  grâce. 

TARTUFFE. 

Hélas!  très-volontiers. 

DORINE,  en  soi-même^. 

Comme  il  se  radoucit  !  875 

Ma  foi,  je  suis  toujours  pour  ce  que  j'en  ai  dit. 

TARTUFFE. 

Viendra-t-elle  bientôt? 

DORINE. 

Je  l'entends,  ce  me  semble. 
Oui,  c'est  elle  en  personne,  et  je  vous  laisse  ensemble. 

1.  Je  ne  suis  pas  si  prompte.  (1682,   1734.) 

2.  Pour  décontenancer  l'hypocrite,  comme  dit  Auger,  Dorine  emploie  ici 
le  langage  de  Marinette,  relevé,  il  est  vrai,  dans  la  bouche  de  celle-ci,  par  un 
autre  accent  de  colère  et  de  mépris  : 

Ardez  le  beau  museau , 
Pour  nous  donner  envie  encore  de  sa  peau  ! 

(Défit  amoureux^  vers  1419  et  1420.) 
3.  DoRiNE,  à /)ar/.   (1734.) 


462  L'IMPOSTEUR. 

SCÈNE  III. 
ELMIRE,  TARTUFFE. 

TARTUFFE. 

Que  le  Ciel  à  jamais  par  sa  toute  bonté 

Et  de  l'âme  et  du  corps  vous  donne  la  santé,  880 

Et  bénisse  vos  jours  autant  que  le  desii'e 

Le  plus  humble  de  ceux  que  son  amour  inspire 

ELMIRE. 

Je  suis  fort  obligée  à  ce  souhait  pieux. 

Mais  prenons  une  chaise,  afin  d'être  un  peu  mieux. 

TARTUFFE^. 

Comment  de  votre  mal  vous  sentez- vous  remise?       88  5 

ELMIRE*. 

Fort  bien;  et  cette  fièvre  a  bientôt  quitté  prise. 

TARTUFFE. 

Mes  prières  n'ont  pas  le  mérite  qu'il  faut 

Pour  avoir  attiré  cette  grâce  d'en  haut  ; 

Mais  je  n'ai  fait  au  Ciel  nulle  dévote  instance 

Qui  n'ait  eu  pour  objet  votre  convalescence.  890 

ELMIRE. 

Votre  zèle  pour  moi  s'est  trop  inquiété. 

TARTUFFE. 

On  ne  peut  trop  chérir  votre  chère  santé, 
Et  pour  la  rétablir  j'aurois  donné  la  mienne. 

ELMIRE. 

C'est  pousser  bien  avant  la  charité  chrétienne. 

Et  je  vous  dois  beaucoup  pour  toutes  ces  bontés.       895 

TARTUFFE. 

Je  fais  bien  moins  pour  vous  que  vous  ne  méritez. 

1.  Tartuffe,  assis.  (1734.) 

2.  EuMiRE,  assise,  [Ibidem.) 


ACTE  m,   SCENE  III.  463 

ELMIRE. 

J'ai  voulu  vous  parler  en  secret  d'une  affaire, 
Et  suis  bien  aise  ici  qu'aucun  ne  nous  éclaire  *. 

TARTUFFE. 

J'en  suis  ravi  de  même,  et  sans  doute  il  m'est  doux, 
Madame,  de  me  voir  seul  à  seul  avec  vous  :  900 

C'est  une  occasion  qu'au  Ciel  j'ai  demandée, 
Sans  que  jusqu'à  cette  heure  il  me  l'ait  accordée. 

ELMIRE. 

Pour  moi,  ce  que  je  veux,  c'est  un  mot  d'entretien, 
Où  tout  votre  cœur  s'ouvre,  et  ne  me  cache  rien^. 

TARTUFFE. 

Et  je  ne  veux  aussi  pour  grâce  singulière  90 5 

Que  montrer  à  vos  yeux  mon  âme  toute  entière, 

Et  vous  faire  serment  que  les  bruits  que  j'ai  faits  ^ 

Des  visites  qu'ici  reçoivent  vos  attraits 

Ne  sont  pas  envers  vous  l'effet  d'aucune  haine. 

Mais  plutôt  d'un  transport  de  zèle  qui  m'entraîne,    9  lo 

Et  d'un  pur  mouvement 

ELMIRE. 

Je  le  prends  bien  aussi*. 
Et  crois  que  mon  salut  vous  donne  ce  souci. 

TARTUFFE.  Il  lui  serre  le  bout  des  doigts^. 

Oui,  Madame,  sans  doute,  et  ma  ferveur  est  telle.... 

ELMIRE. 

Ouf!  vous  me  serrez  trop. 

1.  Ne  nous  épie,  ne  nous  oljserve  :  voyez  le  vers  17  r  de  F  Etourdi  et  le  vers 
1 1 5o  de  Dom  Garde  de  Navarre. 

2.  Dainis j  sans  se  montrer,  eutr^ouvre  la  porte  du  cabinet  dans  lequel 

il  s'était  retiré   pour  entendre  la  conversation.  (1734.) 

3.  Que  je  fais.   (1682,  97^  1710,  18,) 

4.  Aussi  forme  un  sens  tout  à  fait  raisonnable;  mais  il  semble  qu'at«ij  serait 
plus  juste  encore....  Ne  pourrait-on  pas  soupçonner  [dans  l'édition  originale) 
une  légère  faute  d'impression  ?  {7Vb<e  d'Auger.)  —  Aussi  est  le  texte  de  l'édi- 
tion originale,  et  toutes  les  suivantes  que  nous  avons  vues  l'ont  conservé. 

5.  Tartuffe,  prenant  la  main  d'Elmire^  et  lui  serrant  les  doigts,  (1734.) 


/,64  L'IMPOSTEUR. 

TARTUFFE. 

C'est  par  excès  de  zèle. 
De  vous  faire  autre  mal  *  je  n'eus  jamais  dessein,     9 1 5 
Et  j'aurois  bien  plutôt — 

(Il  lui  met  la  maia  sur  le  genou^.) 
ELMIRE. 

Que  fait  là  votre  main? 

TARTUFFE. 

Jetâte  votre  habit  :  l'étoffe  en  est  moelleuse^. 

ELMIRE. 

Ah!  de  grâce,  laissez,  je  suis  fort  chatouilleuse. 

(Elle  recule  sa  cbaise,  et  Tartuffe  rapproche  la  sienne.) 
TARTUFFE*. 

Mon  Dieu!  que  de  ce  point  l'ouvrage  est  merveilleux  *  ! 
On  travaille  aujourd'hui  d'un  air  miraculeux;  9a o 

Jamais,  en  toute  chose,  on  n'a  vu  si  bien  faire*. 

ELMIRE. 

Il  est  vrai.  Mais  parlons  un  peu  de  notre  affaire. 
On  tient  que  mon  mari  veut  dégager  sa  foi. 
Et  vous  donner  sa  fille.  Est-il  vrai,  dites-moi? 

TARTUFFE. 

Il  m'en  a  dit  deux  mots;  mais.  Madame,  à  \Tai  dire,  925 
Ce  n'est  pas  le  bonheur  après  quoi  je  soupire  ; 
Et  je  vois  autre  part  les  merveilleux  attraits 


1.  Aucun  mal.  (1669*,  78,  74»  ^2,  1734.) 

2.  Il  met  la  main  sur  les  genoux  cPElmire.  (1734.) 

3.  Dans  les  anciennes  éditions,  aussi  bien  séparées  que  collectives,  l'ortho- 
graphe est  muûelleuse. 

4.  Elmire  recule  son  fauteuil ,  et  Tartuffe  se  rapproche  (Velle. 

TARTUFFE,  maniant  le  fichu  d'Elmire.    (i734.) 

5.  Les  éditions  de  1669,  75  A,  84  A,  94  B  ont  ici,  malgré  la  rime,  mer- 
veilleuse, au  lieu  de  merveilleux. 

6.  Auger  cite  ici  ce  passage  de  Rabelais  (livre  II,  Pantagruel j  chapitre  xvi, 
tome  I,  p.  299  et  3oo)  :  «  Quaud  il  se  trouvoit  (Panurge)  en  compaignie  de 
quelques  bonnes  danies^  il  leur  raettoit  sus  le  propos  de  lingerie,  et  leur 
inetloit  la  main  au  sein,  demandant  :  «  Et  cet  ouvraige  est-il  de  Flandre  ou  de 
<t  Hainaut?  » 


ACTE  III,   SCÈNE   III.  465 

De  la  félicité  qui  fait  tous  mes  souhaits. 

ELMIRE. 

C'est  que  vous  n'aimez  rien  des  choses  de  la  terre. 

TARTUFFE. 

Mon  sein  n'enferme  pas*  un  cœur  qui  soit  de  pierre.  gSo 

ELMIRE. 

Pour  moi,  je  crois  qu'au  Ciel  tendent  tous  vos  soupirs, 
Et  que  rien  ici-bas  n'arrête  vos  désirs. 

TARTUFFE. 

L'amour  qui  nous  attache  aux  beautés  éternelles 

N'étouffe  pas  en  nous  l'amour  des  temporelles; 

Nos  sens  facilement  peuvent  être  charmés  9  35 

Des  ouvrages  parfaits  que  le  Ciel  a  formés. 

Ses  attraits  réfléchis  ^  brillent  dans  vos  pareilles  ; 

Mais  il  étale  en  vous  ses  plus  rares  merveilles  : 

Il  a  sur  votre  face  épanché  des  beautés 

Dont  les  yeux  sont  surpris,  et  les  cœurs  transportés,  940 

Et  je  n'ai  pu  vous  voir,  parfaite  créature. 

Sans  admirer  en  vous  l'auteur  de  la  nature, 

Et  d'une  ardente  amour'  sentir  mon  cœur  atteint, 

Au  plus  beau  des  portraits  où  lui-même  il  s'est  pemt*. 

D'abord  j'appréhendai  que  cette  ardeur  secrète  945 

Ne  fût  du  noir  esprit  une  surprise  adroite  ^  ; 

Et  même  à  fuir  vos  yeux  mon  cœur  se  résolut, 

Vous  croyant  un  obstacle  à  faire  mon  salut. 

1.  N'enferme  point.  (1734.) 

2.  Un  reflet  de  sa  beauté. 

3.  Et  d'un  ardent  amour.  (1692  Lyon,  et  partie  dul'irage  de  173.1.1 

4.  C'est  l'abréviation  de  cette  plirase...  :  A  la  vue,  à  Vaspect  du  ylus  beau 
des  portraits,  etc.  Il  en  est  de  même  de  ces  deux  vers  du  cinquième  acte 
[scène  m,  vers  1709  et  1710)  : 

A  l'orgueil  de  ce  traître. 
De  mes  ressentiments  je  n'ai  pas  été  maître.  (JS^ote  d'Auger.') 

5.  Adroite  rimait  avec  secrète,  comme  dans  V Étourdi  (vers  1270)  endroit 
avec  entreprendrait.  Vaugelas  constate  (p.  79  de  l'éditioa  de  1670)  que  droit 
se  prononçait  drait. 

Molière,  iv  3o 


466  L'IMPOSTEUR. 

Mais  enfin  je  connus,  ô  beauté  toute  aimable, 

Que  cette  passion  peut  n'être  point  coupable,  gSo 

Que  je  puis  l'ajuster  avecque  la  pudeur, 

Et  c'est  ce  qui  m'y  fait  abandonner  mon  cœur. 

Ce  m'est,  je  le  confesse,  une  audace  bien  grande 

Que  d'oser  de  ce  cœur  vous  adresser  l'offrande; 

Mais  j'attends  en  mes  vœux  tout  de  votre  bonté,       955 

Et  rien  des  vains  efforts  de  mon  infirmité  ; 

En  vous  est  mon  espoir,  mon  bien,  ma  quiétude, 

De  vous  dépend  ma  peine  ou  ma  béatitude, 

Et  je  vais  être  enfin,  par  votre  seul  arrêt, 

Heureux,  si  vous  voulez,  malheureux,  s'il  vous  plaît. 

ELMIRE. 

La  déclaration  est  tout  à  fait  galante. 

Mais  elle  est,  à  vrai  dire,  un  peu  bien  surprenante. 

Vous  deviez,  ce  me  semble,  armer  mieux  votre  sein. 

Et  raisonner  un  peu  sur  un  pareil  dessein. 

Un  dévot  comme  vous,  et  que  partout  on  nomme 965 

TARTUFFE. 

Ah!  pour  être  dévot,  je  n'en  suis  pas  moins  homme*; 

I.  AL!  pour  être  Romain,  je  n'en  suis  pas  moins  Lomme. 

[Sertorius,  1662,  acte  IV,  scène  i,  vers  H94.) 
Il  est  surprenant  qne  Molière  n'ait  pas  évité  de  reproduire  si  exactement  ce 
vers  qui  avait  dii  rester  dans  la  mémoire  de  bien  des  spectateurs  *;  un  ne  peut 
guère  lui  supposer,  mnis  il  était  à  craindre,  ce  semi)le,  qu'on  ne  lui  supposât 
l'intention  de  le  parodier;  l'effet  d'une  scène  aussi  importante,  aussi  sérieuse- 
ment traitée,  courait  peut-être  quelque  risque  d'eu  être  un  instant  contrarié. 
Malgré  cette  ressemblance  frappante  dans  la  forme,  c'est,  d'après  d'autres 
commentateurs,  Boccace  que  Molière  a  ici  traduit.  En  effet,  dans  la  viii^  nou- 
velle de  la  IIP  journée  du  Décaniéron ,  une  situation,  un  entretien  analogues, 
entre  un  Père  abbé  et  sa  pénitente,  ont  été  légèrement  esquissés*;  on  y  a  pu 
indiquer  deux  ou  trois  traits  dout  Molière  s'est  probablement  souvenu ,  et  une 
phrase  d'où  l'on  ne  douterait  pas  beaucoup  que  fût  sorti  ce  vers,  s'il  ne  se  trou- 
vait déjà  tout  fait  cbez  Corneille.  lo  mi  credeva  che  voijoste  un  santo;  or  con- 
viensi egli  a'  santi  iiomini  dl  richieder  le  donne....  di  cosifatte  case? — ....  Non 

"■  Comme  l'a  remarqué  M.  Moland,  la  Critique  du  Tartuffe  (1670, 
scène  vii,  p.  32  et  33)  se  hâta  de  relever  le  vol  fait  à  Corneille. 

*  La  Fontiine  a  tout  à  fait  négligé  ce  dialogue  dans  son  imitation  de  Féronde 
ou  le  PurgalO'ie  (conte  vi  du  livre  IV). 


ACTE   III,   SCÈNE    III.  467 

Et  lorsqu'on  vient  à  voir  vos  célestes  appas, 
Un  cœur  se  laisse  prendre,  et  ne  raisonne  pas. 

vi  maravigliate....  Tanta  forza  ha  avuta  la  vostra  vaga  lellezza,  che  amore 
mi  coslrigne  a  cosifare....  Corne  che  io  sia  alate^  io  sono  uomo  corne  gli  altri. 
—  On  a  encore  rapproché  de  ce  vers,  ainsi  que  de  quelques  autres  de  cette 
scène  et  de  la  scène  v  de  l'acte  IV  (vers  987  et  988,  995-1000,  149^  et  i4g4, 
i5o3-i5o6),  des  passages  extraits  des  dialogues  \aXins  AeVAloisia  ^  livre  ina- 
vouable qu'on  attribue  à  l'avocat  dauphinois  Chorier  :  voyez  dans  la  Revue 
des  provinces j  n"  du  i5  novembre  i865,  p.  322-324,  une  lettre  sur  YOrigiiie  de 
quelques  vers  du  Tartuffe  <».  Mais,  pour  pouvoir  admettre  que  «  l'auteur  de 
Tartuffe.,.,  s'est  trouvé  amené  à  déterrer  quelques  perles  dans  les  ordures  de 
V.4loisiaj  »  il  faudrait  au  moins  avoir  la  preuve  qu'il  y  en  a  eu  une  édition 
antérieure  à  1669  et  contenant  les  passages  signalés;  or  Brunet  pense  que  la 
plus  ancienne  que  l'on  connaisse  ne  lut  publiée  que  vers  16806.  Chorier,  l'au- 
teur présumé,  mourut  en  1692.  On  peut  voir  sur  lui  un  intéressant  petit  vo- 
lume de  M.  P.  AUut  :  Aloysia  Sjgea  et  JYicolas  Chorier^  Lyon,  1862.  M.  Allut 
n'a  pu  donner  de  l'homme  qu'une  idée  bien  défavorable,  et  ce  n'est  pas  lui 
qu'il  en  croit  sur  la  date  de  la  publication  du  livre.  Chorier,  racontant  dans 
des  Notes  sur  sa  vie  <>,  adressées  à  son  fils,  qu'il  fut,  en  i68o,calomnieusement 
dénoncé  par  l'évêque  à  l'intendant  comme  auteur  de  VAloisia^  en  reporte  l'ap- 
parition à  vingt  années  auparavant.  Mais  il  avait  trop  d'intérêt  à  dire  sur  tout 
ce  qui  concernait  une  pareille  œuvre  (n'eût-il  été  qu'un  complice  ou  distribu- 
teur) le  contraire  de  ce  qu'il  savait,  pour  qu'il  y  ait  le  moindre  compte  à  tenir 
de  son  assertion.  —  Nous  ne  citerons  point  ce  que  des  Réaux  rapporte,  dans 
une  de  ses  notes**,  delà  déclaration  de  l'abbé  de  Pons  à  Ninon.  Mais  voici  un 
dernier  rapprochement,  avec  un  texte  de  date  certaine,  auquel  on  pourra 
trouver  quelque  intérêt;  nous  l'empruntons  à  une  des  notes  que  nous  a  lais- 
sées M,  Eudore  Soulié.  Dans  la  Fouine  de  Séville  ou  l'Hameçon  des  bourses, 
traduit  par  d'Ouville  de  l'espagnol  de  D.  Alonço  de  Castillo  Souorçano  (Paris, 
1661  «),  frère  Crispin,  qui  joue  un  rôle  de  faux  ermite  analogue  à  celui  de 
Raphaël  dans  Gil  Blas,    fait  à  Rufine  la  déclaration  suivante  (p.  292-294),  à 

"■  Cette  lettre  a  été  reproduite  le  i3  décembre  de  la  même  année  dans  le 
Journal  général  de  l'Instruction  publique. 

f>  L'une  de  celles  qui  sont  à  la  Bibliothèque  nationale  est  datée  de  1678; 
mais  les  millésimes  de  ces  volumes  frauduleux  sont  souvent  faux. 

c  IVicolai  Chorerii  viennensis  J.  C.  adversariorutn  de  vita  et  rébus  suis  li- 
bri  m,  p.  171  et  172.  Extrait,  à  petit  nombre,  en  1847,  d'après  M.  AUut  et 
la  Revue  des  provinces ,  des  Mémoires  de  la  Société  de  statistique  de  Grenoble, 
ce  volume  de  208  pages  n'a  pas  de  grand  titre;  une  note  manuscrite  de  l'édi- 
teur même,  à  l'obligeance  de  qui  M.  E.  Soulié  eu  devait  un  exemplaire,  le  date 
de  1848;  la  Bibliothèque  moliéresque  en  indique  une  traduction  publiée  à 
Grenoble  en  1862  par  M.  F.  Crozet.  —  Chorier,  à  l'occasion  de  la  mort  de 
Molière  mentionnée  par  lui,  se  vante  (p.  i35  et  i36)  d'avoir  eu  autrefois  avec 
le  grand  poète,  à  Vienne  et  à  Lyon,  des  relations  qu'il  regrette  de  n'avoir  pu 
renouer. 

^  Tome  VI,  p.  12  :  voyez  ci-dessus  à  la  Notice,  p.  307. 

e  Au  dire  de  V Avis  au  lecteur  (p.  2),  a.  un  des  plus  délicats  esprits  du  siècle  » 
corrigea  le  style  de  cette  traduction,  qu'il  avait  trouvée  dans  les  papiers  de 
d'Ouville  après  sa  mort. 


468  L'IMPOSTEUR. 

Je  sais  qu'un  tel  discours  de  moi  paroît  étrange  ; 

Mais,  Madame,  après  tout,  je  ne  suis  pas  un  ange;  970 

Et  si  vous  condamnez  l'aveu  que  je  vous  fais, 

Vous  devez  vous  en  prendre  à  vos  charmants  attraits. 

Dès  que  j'en  vis  briller  la  splendeur  plus  qu'humaine. 

De  mon  intérieur  vous  fûtes  souveraine  ; 

De  vos  regards  divins  l'ineffable  douceur  975 

Força  la  résistance  où  s'obstinoit  mon  cœur; 

Elle  surmonta  tout,  jeûnes,  prières,  larmes. 

Et  tourna  tous  mes  vœux  du  côté  de  vos  charmes. 

Mes  yeux  et  mes  soupirs  vous  l'ont  dit  mille  fois, 

Et  pour  mieux  m'expliquer  j'emploie  ici  la  voix.        980 

Que  si  vous  contemplez  d'une  àme  un  peu  bénigne 

Les  tribulations  de  votre  esclave  indigne, 

S'd  faut  que  vos  bontés  veuillent  me  consoler 

laquelle  nous  joignons  les  premiers  mots  d'une  salutation  matinale  qui  la  pré- 
cède de  quelques  instants  (p.  291)  :  o  Loué  soit  l'Eternel,  ma  sœur  en  Christ, 
et  vous  fasse  vivre  heureuse  le  reste  de  vos  jours,  vous  envoyant  et  pour  l'âme 
et  pour  le  corps  autant  de  biens  que  je  vous  en  désire  !  Dites-moi,  s'il  vous 
plaît,  parfaite  créature  de  Dieu,  comment  avez-vous  reposé  cette  nuit?... 
Certainement,  Madame,  quand  je  vois  les  hommes  inquiétés  et  comme  transpor- 
tés hors  d'eux-mêmes  pour  la  beauté  des  femmes,  je  ne  puis  que  je  ne  les  ex- 
cuse, parce  que  ce  qu'il  y  a  de  fragile  en  l'homme  ne  peut  manquer  son  effet, 
et  le  cœur  se  porte  naturellement  à  désirer  ce  que  les  yeux  considèimc  avec 
plaisir,  quand  ils  ont  pour  objet  ce  que  Dieu  a  formé  de  plus  agréable.  De 
là,  ma  chère  sœur,  je  vous  laisse  à  juger  quelles  doivent  être  nos  réflexions 
pour  les  beautés  célestes  et  pour  les  merveilles  surnaturelles  oîi  nos  sens  ne  pé- 
nètrent point.  Quand  je  quittai  le  monde,  qui  fut  en  un  âge  où  je  ne  connois- 
sois  aucune  malice,  je  me  proposai,  autant  que  je  le  pus  humainement,  de 
m'éloigner  le  plus  qu'il  me  seroit  possible  de  la  vue  de  ce  sexe  admirable 
qu'on  n'a  pas  mal  nommé  la  plus  belle  moitié  du  monde,  parce  que  déjà  je 
me  sentois  homme  et  qu'il  n'appartenoit  qu'aux  anges  de  n'en  être  point 
touchés,...  Tout  ce  discours,  Madame,  ne  tend  qu'à  vous  faire  voir  que  les 
beaux  visages  sont  très-dangereux  et  que  je  sens  mon  âme  en  très-grand  péril 
depuis  que  j'ai  vu  le  vôtre.  Ne  vous  alarmez  pas,  s'il  vous  plaît,  de  m'ouïr 
parler  de  la  sorte  ;  ce  discours,  je  l'avoue,  est  fort  éloigne  de  l'habit  que  je  porte 
et  de  la  profession  que  j'ai  embrassée;  mais  tout  cela  n'emptche  pas  que  je  ne 
sois  homme  et  sujet  par  conséquent  à  toutes  les  humaines  infirmités.  j>  — 
Une  autre  note  de  M.  Soulié  rappelle  cette  phrase,  on  peut  dire  ce  vers, 
de  la  Satyre  Ménippèe  ;  dans  la  liarangue  (ju'elle  prête  à  d'Aubray,  celui-ci, 
excusant  1'  a  inclination  if  Henri  IF  à  aimer  les  choses  belles,  »  dit  (p.  223  de 
l'édition  Labitte)  :  a  Les  rois,  pour  être  rois,  ne  laissent  pas  d'être  hommes.  » 


ACTE  III,    SCÈNE   III.  469 

Et  jusqu'à  mon  néant  daignent  se  ravaler, 

J'aurai  toujours  pour  vous,  ô  suave  merveille,  985 

Une  dévotion  à  nulle  autre  pareille. 

Votre  honneur  avec  moi  ne  court  point  de  hasard, 

Et  n'a  nulle  disgrâce  à  craindre  de  ma  part. 

Tous  ces  galants  de  cour,  dont  les  femmes  sont  folles. 

Sont  bruyants  dans  leurs  faits  et  vains  dans  leurs  paroles , 

De  leurs  progrès  sans  cesse  on  les  voit  se  targuer; 

Ils  n'ont  point  de  faveurs  qu'ils  n'aillent  divulguer, 

Et  leur  langue  indiscrète,  en  qui  l'on  se  confie. 

Déshonore  l'autel  où  leur  cœur  sacrifie. 

Mais  les  gens  comme  nous  brûlent  d'un  feu  discret,  995 

Avec  qui  pour  toujours  on  est  sûr  du  secret  : 

Le  soin  que  nous  prenons  de  notre  renommée 

Répond  de  toute  chose  à  la  personne  aimée , 

Et  c'est  en  nous  qu'on  trouve,  acceptant  notre  cœur, 

De  l'amour  sans  scandale  et  du  plaisir  sans  peur*  .1000 

ELMIRE. 

Je  vous  écoute  dire,  et  votre  rhétorique 

En  termes  assez  forts  à  mon  âme  s'explique. 

N'appréhendez-vous  point  que  je  ne  sois  d'humeur 

A  dire  à  mon  mari  cette  galante  ardeur, 

Et  que  le  prompt  avis  d'un  amour  de  la  sorte  100 5 

Ne  put  bien  altérer  l'amitié  qu'il  vous  porte? 

TARTUFFE. 

Je  sais  que  vous  avez  trop  de  bénignité. 

Et  que  vous  ferez  grâce  à  ma  témérité. 

Que  vous  m'excuserez  sur  l'humaine  foiblesse 

Des  violents  transports  d'un  amour  qui  vous  blesse,  i  o  i  o 

Et  considérerez,  en  regardant  votre  air. 

Que  l'on  n'est  pas  aveugle,  et  qu'un  homme  est  de  chair* . 

1.  On  a  rapproché  de  cet  endroif,    comme  il  est  dit  dans  la  Notice  (p.  348 
et  349),  un  passage  de  Régnier,  les  vers  1 37-140  de  sa  satire  sur. 

2.  D'après  un  passage  de  la  Lettre  sur  l'Imposteur  de  1667  (ci-après,  p.  543, 
\"  alinéa),  on  peut  supposer  ou  que  d'autres  vers  développaient  encore  celui- 


470  L'IMPOSTEUR. 

ELMIRE. 

D'autres  prendroient  cela  d'autre  façon  peut-être; 

Mais  ma  discrétion  se  veut  faire  paroître  *. 

Je  ne  redirai  point  TafFaire  à  mon  époux  ;  i  o  1 5 

Mais  je  veux  en  revanche  une  chose  de  vous  : 

C'est  de  presser  tout  franc  et  sans  nulle  chicane 

L'union  de  Valère  avecque  Mariane, 

De  renoncer  vous-même  à  l'injuste  pouvoir 

Qui  veut  du  bien  d'un  autre  enrichir  votre  espoir,    1020 

Et.... 


SCENE  IV. 
DAMIS,  ELMIRE,  TARTUFFES 

DAMIS,    sortant  du  petit  cabinet     où  il  s'étoit  retiré. 

Non,  Madame,  non  :  ceci  doit  se  répandre. 
J'étois  en  cet  endroit,  d'où  j'ai  pu  tout  entendre; 
Et  la  bonté  du  Ciel  m'y  semble  avoir  conduit 
Pour  confondre  l'orgueil  d'un  traître  qui  me  nuit, 
Pour  m' ouvrir  une  voie  à  prendre  la  vengeance       1025 
De  son  hypocrisie  et  de  son  insolence, 
A  détromper  mon  père,  et  lui  mettre  en  plein  jour 
L'âme  d'un  scélérat  qui  vous  parle  d'amour. 

ELMIRE. 

Non,  Damis  :  il  suffit  qu'il  se  rende  plus  sage, 

Et  tâche  à  mériter  la  grâce  où  je  m'engage.  io3o 

Puisque  je  l'ai  promis,  ne  m'en  dédites  pas. 

Ce  n'est  point  mon  humeur  de  faire  des  éclats  : 

ci,  ou  que  ce  vers  était  la  conclusion  d'un  couplet  plus  étenda.  Voyez  la 
Notice,  p.  329  et  33o. 

I.  Dans  toutes  nos  anciennes  éditions:  parestre,\)ovLVTimm'vecpeut-estre. 

1.  Elmire,  Damis,  Tartuffe,  (1673,  74,  82,  1734.) 

3.  Damis,  sortant  d'un  petit  cabinet^  etc.  (1674,  82.)  —  Damis,  sortant  du 
cabinet j  etc.  (1734.) 


ACTE  III,   SCENE   IV.  471 

Une  femme  se  rit  de  sottises  pareilles, 

Et  jamais  d'un  mari  n'en  trouble  les  oreilles. 

DAMIS. 

Vous  avez  vos  raisons  pour  en  user  ainsi,  1  o  3  5 

Et  pour  faire  autrement  j'ai  les  miennes  aussi. 

Le  vouloir  épargner  est  une  raillerie  ; 

Et  l'insolent  orgueil  de  sa  cagoterie 

N'a  triomphé  que  trop  de  mon  juste  courroux, 

Et  que  trop  excité  de  désordre  ^  chez  nous.  1040 

Le  fourbe  trop  longtemps  a  gouverné  mon  père, 

Et  desservi  mes  feux  avec  ceux  de  Valère. 

Il  faut  que  du  perfide  il  soit  désabusé. 

Et  le  Ciel  pour  cela  m'offre  un  moyen  aisé. 

De  cette  occasion  je  lui  suis  redevable,  1045 

Et  pour  la  négliger,  elle  est  trop  favorable  : 

Ce  seroit  mériter  qu'il  me  la  vînt  ravû- 

Que  de  l'avoir  en  main  et  ne  m'en  pas  servir. 

ELMIRE. 

Damis 

DAMIS. 

Non,  s'il  vous  plaît,  il  faut  que  je  me  croie  ^. 
Mon  âme  est  maintenant  au  comble  de  sa  joie;        io5o 
Et  vos  discours  en  vain  prétendent  m' obliger 
A  quitter  le  plaisir  de  me  pouvoir  venger. 
Sans  aller  plus  avant,  je  vais  vuider  d'affaire^  ; 
Et  voici  justement  de  quoi  me  satisfaire. 

I.  Le  désordre.  (1718.)  —  2.  Voyez  le  vers  927  du  Dépit  amoureux. 

3.  Vuider  l'affaire.  (1692  Lyon,  1734.)  —  «  Vuider  d'affaire,  »  en  sortir, 
en  finir,  est  le  texte  des  premières  éditions.  Les  Dictionnaires  de  l'Académie 
de  1694  et  de  17 18  et  ce'ui  de  Furetière  (1690)  citent  cette  locution;  les 
deux  premiers  en  ces  termes  :  «  On  dit  vuider  d'affaires,  pour  dire  Travail- 
ler à  en  sortir  promptement,  à  les  terminer,  guidons  d'affaires,  »  Le  se- 
cond (17  18)  ajoute  :  «  Il  est  familier.  »  Dès  sa  troisième  édition  (1740)  l'Aca- 
démie omet,  comme  inusitée,  cette  façon  de  parler. 


472  L'IMPOSTEUR. 


SCENE  V. 

ORGON,  DAMIS,  TARTUFFE,  ELMIRE». 

DAMIS. 

Nous  allons  régaler,  mon  père,  votre  abord  i  o  5  5 

D'un  incident  tout  frais  qui  vous  surprendra  fort. 

Vous  êtes  bien  payé  de  toutes  vos  caresses, 

Et  Monsieur  d'un  beau  prix  reconnoît  vos  tendresses. 

Son  grand  zèle  pour  vous  vient  de  se  déclarer  : 

Il  ne  va  pas  à  moins  qu'à  vous  déshonorer;  i  o6o 

Et  je  l'ai  surpris  là  qui  faisoit  à  Madame 

L'injurieux  aveu  d'une  coupable  flamme. 

Elle  est  d'une  humeur  douce,  et  son  cœur  trop  discret 

Vouloit  à  toute  force  en  garder  le  secret; 

Mais  je  ne  puis  flatter  une  telle  impudence,  i  o65 

Et  crois  que  vous  la  taire  est  vous  faire  une  offense. 

ELMIRE. 

Oui,  je  tiens  que  jamais  de  tous  ces  vains  propos 

On  ne  doit  d'un  mari  traverser  le  repos, 
I     Que  ce  n'est  point  de  là  que  l'honneur  peut  dépendre, 
î      Et  qu'il  sufiît  pour  nous  de  savoir  nous  défendre  :    1070 

Ce  sont  mes  sentiments  ;  et  vous  n'auriez  rien  dit, 

Damis,  si  j'avois  eu  sur  vous  quelque  crédit. 

I.    Orgon,  Eijuirf,  Damis,  Tartuffe.  (1734.) 


ACTE   III,   SCENE  VI.  478 

SCÈNE  VI. 
ORGON,  DAMIS,  TARTUFFE. 

ORGON. 

Ce  que  je  viens  d'entendre,  ô  Ciel!  est-il  croyable*  ? 

TARTUFFE. 

Oui,  mon  frère,  je  suis  un  méchant,  un  coupable. 

Un  malheureux  pécheur,  tout  plein  d'iniquité,  1075 

Le  plus  grand  scélérat  qui  jamais  ait  été  ; 

Chaque  instant  de  ma  vie  est  chargé  de  souillures  ; 

Elle  n'est  qu'un  amas  de  crimes  et  d'ordures; 

Et  je  vois  que  le  Ciel,  pour  ma  punition. 

Me  veut  mortifier  en  cette  occasion.  1080 

De  quelque  grand  forfait  qu'on  me  puisse  reprendre, 

Je  n'ai  garde  d'avoir  l'orgueil  de  m'en  défendre. 

Croyez  ce  qu'on  vous  dit,  armez  votre  courroux. 

Et  comme  un  criminel  chassez-moi  de  chez  vous  : 

Je  ne  saurois  avoir  tant  de  honte  en  partage,  i  o85 

Que  je  n'en  aie  encor  mérité  davantage. 

I .  Il  est  difficile  de  croire  que  l'auteur  de  la  Lettre  sur  la  comédie  Je  V Impos- 
teur ait  exactement  rendu  compte  ici  de  la  marclie  de  la  scène,  qu'elle  ait  été 
aussi  différente  en  1667  et  en  1669.  D'après  lui,  au  lieu  de  ce  premier  mouve- 
ment de  surprise,  Orgon  en  aurait  eu  un  de  colère  contre  Elmire  et  Damis, 
et,  avant  d'avoir  entendu  Tartuffe,  leur  aurait  reproché  à  tous  deux  (Elmire  ne 
s'étant  donc  pas  retirée)  «  la  fourbe  mal  conçue  qu'ils  lui  veulent  jouer  » 
(ci-après,  p.  543)  ;  c"est  bien  plus  naturellement  vers  la  fin  de  la  scène  (vers 
II18-1124)  qu'il  fait  ces  reproches  à  Damis.  Montrer  Orgon  tout  d'abord 
convaincu  de  l'existence  d'un  complot  tramé  par  sa  femme  et  son  fils,  ne  pas 
faire  naître  cette  certitude  en  lui  de  l'artificieuse  réponse  de  Tartuffe,  c'était 
affaiblir,  sinon  supprimer,  le  coup  de  théâtre  que  fait  cette  réponse.  Aux  pre- 
miers mots  du  rôle  que  l'Imposteur  a  eu  le  temps  de  méditer  (suivant  l'expres- 
sion de  la  Lettre),  au  premier  geste  de  l'attitude  qu'il  se  compose,  le  spectateur 
pressent  qu'il  va  tout  regagner  sur  sa  duj)e  ;  mais  il  faut  que  le  spectateur  ait 
eu,  un  moment,  l'espoir  de  le  voir  confondu  et  perdu.  —  Sur  ce  que  Molière 
doit  à  une  nouvelle  de  Scarron  pour  la  conception  de  cette  scène  dramatique, 
voyez  la  Notice,  p.  352-354. 


474  L'IMPOSTEUR. 

ORGON,   à  son  fils. 

Ah!  traître,  oses-tu  bien  par  cette  fausseté 
Vouloir  de  sa  vertu  ternir  la  pureté? 

DAMIS. 

Quoi  ?  la  feinte  douceur  de  cette  âme  hypocrite 
Vous  fera  démentir. . .  ? 

ORGON. 

Tais-toi,  peste  maudite.        1090 

TARTUFFE. 

Ah  !  laissez-le  parler  :  vous  l'accusez  à  tort, 
Et  vous  ferez  bien  mieux  de  croire  à  son  rapport. 
Pourquoi  sur  un  tel  fait  m'être  si  favorable? 
Savez-vous,  après  tout,  de  quoi  je  suis  capable? 
Vous  fiez-vous,  mon  frère,  à  mon  extérieur?  109 5 

Et,  pour  tout  ce  qu'on  voit*,  me  croyez- vous  meilleur? 
Non,  non  :  vous  vous  laissez  tromper  à  l'apparence. 
Et  je  ne  suis  rien  moins,  hélas!  que  ce  qu'on  pense  ; 
Tout  le  monde  me  prend  pour  un  homme  de  bien  ; 
Mais  la  vérité  pure  est  que  je  ne  vaux  rien.  1 1 00 

(S'adressant  à  Damis.] 

Oui,  mon  cher  fils,  parlez  :  traitez-moi  de  perfide, 

D'infâme,  de  perdu,  de  voleur,  d'homicide  ; 

Accablez-moi  de  noms  encor  plus  détestés  : 

Je  n'y  contredis  point,  je  les  ai  mérités; 

Et  j'en  veux  à  genoux  souffrir  l'ignominie,  i  io5 

Comme  une  honte  due  aux  crimes  de  ma  vie. 

ORGON. 

(A  Tartuffe.)  (A  son  fils.) 

Mon  frère,  c'en  est  trop.  Ton  cœur  ne  se  rend  point. 
Traître  ? 

DAMIS. 

Quoi?  ses  discours  vous  séduiront  au  point.... 

I .  A  cause  des  dehors  que  je  montre. 


ACTE  III,   SCÈNE  VI.  47$ 

ORGON. 

(A  Tartuffe  '.) 

Tais-toi,  pendard.  Mon  frère,  eh  !  levez-vous,  de  grâce*  ! 

(A  son  fils.) 

Infâme  ! 

DAMIS. 

Il  peut.... 

ORGON. 

Tais-toi. 

DAMIS. 

J'enrage!  Quoi?  je  passe.... 

ORGON. 

Si  tu  dis  un  seul  mot,  je  te  romprai  les  bras, 

TARTUFFE. 

Mon  frère,  au  nom  de  Dieu,  ne  vous  emportez  pas. 
J'aimerois  mieux  souffrir  la  peine  la  plus  dure, 
Qu'il  eût  reçu  pour  moi  la  moindre  égratignure^. 

ORGON. 

(A  son  fils.) 
f 

TARTUFFE. 

Laissez-le  en*  paix.  S'il  faut,  à  deux  genoux,  1 1 1 5 
Vous  demander  sa  grâce 

1.  Relevant  Tartuffe.  (1734.) 

2.  Il  semblerait,  à  lire  la  Lettre  sur  la  comédie  de  V Imposteur  (ci-après, 
p.  544))  que  c'est  ici,  et  non  plus  loin,  comme  l'indique,  sans  doute  d'après  la 
tradition,  l'édition  de  1784  (au  vers  11 16),  qu'Orgon  se  jetait  aussi  à  genoux 
devant  Tartuffe.  Mais  le  moment  précis  de  ce  jeu  de  scène,  qui  en  aucun  cas 
ne  saurait  se  répéter,  a  pu  ne  pas  se  fixer  dans  la  mémoire  de  l'auteur  de  la 
Lettre;  son  récit  de  toute  la  scène  n'est  pas  non  plus  assez  minutieusement  dé- 
taillé pour  infirmer  sur  ce  point  l'autorité  de  la  tradition.  C'est  quand  Orgon 
voit  Tartuffe  à  ses  pieds  qu'il  doit  être  entraîné  à  prendre  la  même  posture  et 
à  lui  faire  réparation  avant  de  le  relever. 

3.  Un  seul  que  tient  Heu  ici  de  deux,  comme  dans  le  second  de  ces  vers  de 
Polyeucte  (io58  et  loSg)  : 

Mais  que  plutôt  le  Ciel  à  tes  yeux  me  foudroie, 
Qu'à  des  pensers  si  bas  je  puisse  consentir  ! 

4.  Racine  avait  encore  admis  cette  élision,  en  1664,  dans  un  vers  de  tra- 
gédie  :  voyez  la  variante  au  vers  810  de  la  Thébaïde. 


Ingrat  ! 


476  L'IMPOSTEUR. 

ORGON,  à  Tartuffe*. 

Hélas  !  vous  moquez- vous  ? 

(A  son  fils.) 

Coquin!  vois  sa  bonté. 

DAMIS. 

Donc 

ORGON. 

Paix. 

DAMIS. 

Quoi  ?  je.... 

ORGON. 

Paix,  dis-je. 
Je  sais  bien  quel  motif  à  l'attaquer  t'oblige  : 
Vous  le  haïssez  tous;  et  je  vois  aujourd'hui 
Femme,  enfants  et  valets  déchaînés  contre  lui;       1120 
On  met  impudemment  toute  chose  en  usage. 
Pour  ôter  de  chez  moi  ce  dévot  personnage. 
Mais  plus  on  fait  d'effort  afin  de  l'en  bannir. 
Plus  j'en  veux  employer  à  l'y  mieux  retenir; 
Et  je  vais  me  hâter  de  lui  donner  ma  fille,  1x25 

Pour  confondre  l'orgueil  de  toute  ma  famille. 

DAMIS. 

A  recevoir  sa  main  on  pense  l'obliger? 

ORGON. 

Oui,  traître,  et  dès  ce  soir,  pour  vous  faire  enrager. 
Ah  !  je  vous  brave  tous,  et  vous  ferai  connaître 
Qu'il  faut  qu'on  m'obéisse  et  que  je  suis  le  maître.     1 1 3o 
Allons,  qu'on  se  rétracte,  et  qu'à  l'instant,  fripon, 
On  se  jette  à  ses  pieds  pour  demander  pardon. 

DAMIS. 

Qui,  moi?  de  ce  coquin,  qui,  par  ses  impostures..-. 

I.  Orgou,  se  jetant  aussi  à  genoux  et  embrassant  Tartuffe.  (1734.)  — 
Molière,  on  s'en  souvient,  avait  déjà  eu  l'idée  de  ce  jeu  de  scène,  et  en  avait 
fait  un  emploi  bien  comique  dans  le  Dépit  amoureux  (acte  III,  scène  iv,  aux 
vers  85i  et  suivants). 


ACTE  III,   SCENE  VI.  477 

ORGON. 

Ah!  tu  résistes,  gueux,  et  lui  dis  des  injures? 

(A  Tartuffe.) 

Un  bâton!  un  bâton!  Ne  me  retenez  pas*.  11 35 

(A  son  fils.) 

Sus,  que  de  ma  maison  on  sorte  de  ce  pas. 
Et  que  d'y  revenir  on  n'ait  jamais  Faudace. 

DAMIS. 

Oui,  je  sortirai;  mais 

ORGON. 

Vite  quittons  la  place. 
Je  te  prive,  pendard,  de  ma  succession. 
Et  te  donne  de  plus  ma  malédiction.  1140 


SCENE  VII. 

ORGON,  TARTUFFE. 


ORGON. 

Offenser  de  la  sorte  une  sainte  personne  ! 

TARTUFFE  ^. 

O  Ciel,  pardonne-lui  la  douleur  qu'il  me  donne  '  ! 

1 .  A  la  représentation,  Tartuffe  reste  immobile,  et  Orgon  traverse  le  théâtre 
pour  venir  lui  dire  :  Ne  me  retenez  pas.  C'est  une  espèce  de  lazzi  qui  fait  rire, 
mais  que  je  ne  crois  conforme  ni  au  bon  goût  ni  à  la  véritable  intention  de 
Molière.  Tartuffe  peut  ne  pas  vouloir  s'opposer  bien  sérieusement  à  ce  qu'Or- 
goii  maltraite  son  fils;  mais,  par  respect  humain  seulement,  il  doit  en  faire  le 
semblant,  et  c'est  son  geste  qui  amène  ces  paroles  d'Orgon  :  Ne  me  retenez  pas. 
(^Noted'Auger,  1821.) — Nous  imaginerions  un  autre  jeu  de  scène  :  il  se  pourrait 
qu'il  y  eût,  bien  en  vue  du  spectateur,  déposée  près  d'un  siège  et  ayant  été 
mise  là  par  Orgon,  à  côté  de  son  manteau  et  de  son  chapeau,  au  moment  de 
sa  rentrée  de  la  scène  v,  une  canne  (la  batte  spécialement  mentionnée  parmi 
les  accessoires  qu'énumère  le  Mémoire  de  décorations,  cité  p.  898,  note  4) ,  et 
qu'Orgon  s'élançant  pour  la  saisir.  Tartuffe  le  prévînt  et  s'en  emparât.  Ce  mou- 
vement serait  bien  du  jeu  de  Tartuffe  dans  cette  scène  :  il  doit  effectivement, 
non  du  geste,  retenir  Orgon,  et  si  même,  ce  qui  n'est  pas  trop  invraisemblable, 
on  supposait  le  bâton  déjà  levé,  ce  serait  à  lui  d'en  désarmer  la  maio  du  père. 

2.  Tartuffe,  à  part.  (1734.) 

3.  D'après  une  tradition  dont  l'abbé  d'Allainval,   en  1780  ",  et  les  éditeurs 

"  Page  20  d'un  petit  livre  qui  lui  est  généralement  attribué  et  qui   a   pour 


478  L'IMPOSTEUR. 

A  Orgon,) 

Si  vous  pouviez  savoir  avec  quel  déplaisir 

Je  vois  qu'envers  mon  frère  on  tâche  à  me  noircir.... 

ORGON. 

Hélas  I 

TARTUFFE. 

Le  seul  penser  de  cette  ingratitude  1 1 4  5 

Fait  souffrir  à  mon  âme  un  supplice  si  rude  — 

L'horreur  que  j'en  conçois J'ai  le  cœur  si  serré, 

Que  je  ne  puis  parler,  et  crois  que  j'en  mourrai. 


de  1734  "  ont  parlé  les  premiers,  croyons-nous,  Molière  avait  d'abord  fait  dire 
à  Tartuffe  : 

O  Ciel,  pardonne-lui  comme  je  lui  pardonne  ! 

Voltaire  un  peu  plus  tard,  en  1739,  rapportant  aussi  cette  variante*,  en 
cite  une  leçon  un  peu  différente  et  qui  parait  bien  préférable  «  : 

O  Ciel,  pardonne-moi  comme  je  lui  pardonne  ! 

Il  y  avait  là  avec  l'avant-dernier  verset  du  Pater  une  ressemblance  que  le  poète 
crut  devoir  adoucir ^  probablement  dès  la  première  représentation  publique  du 
5  août  1667  (voyez  le  second  Placet,  p.  Sga). 

titre  :  Lettre  à  Mjrlord  ***  sur  Baron  et  la  Demoiselle  le  Couvreur....  par 
George  Wink,  1730.  Voici  le  passage  d'où  il  semble  résulter  que  la  variante 
citée  est  une  de  celles  qu'avait  retenues  Baron,  l'élève  de  Molière,  et,  nous  le 
croyons,  le  premier  successeur  d'Hubert  dans  le  rôle  de  Damis  (voyez  ci- 
dessus,  p.  327,  note  2,  et  p.  357)  :  «  On  lui  auroit  eu  une  éternelle  obligation 
(à  Baron),  s'il  avoit  aidé  à  conserver  plusieurs  beaux  vers  du  Tartuffe,  qu'il 
savoit,  et  qui  furent  retranchés  dans  les  divers  changements  que  cette  fameuse 
comédie  souffrit.  En  voici  un.  Tartuffe  feignant  de  presser  Orgon  de  pardon- 
ner à  son  fils,  disoit  : 

O  Ciel,  pardonne-lui  comme  je  lui  pardonne! 

Le  dernier  hémistiche  parut  trop  caractériser  les  bigots  ;  Molière  fut  obligé  de 
le  changer  ainsi  : 

O  Ciel,  pardonne-lui  le  tourment  {sic)  qu'il  me  donne!  » 

"  Dans  leurs  Mémoires  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  Molière,  notice  sur  Tar- 
tuffe, tome  I"  des  OEuvres,  p.  xxxviii,  note  o. 

b  Voyez  le  sommaire  du  Tartuffe,  ci-dessus,  p.  370. 

'^  Aucun  éditeur,  que  nous  sachions,  ne  l'a  cependant  encore  relevée,  et  ce 
n'est  pas  elle,  mais  celle  d'Allainval  que  Pierre  Didot  l'aîné  a  introduite,  à  la 
place  du  vers  de  l'édition  originale,  dans  le  texte  de  Molière  :  voyez  tome  IV 
(1817),  p.  266,  des  OEuvres  de,,,. Molière  quifout  partie  de  la  Collection  des 
meilleurs  ouvrages  de  la  langue  française  dédiée  aux  amateurs  de  l'art  typo- 
graphique ou  d'éditions  soignées  et  correctes. 


ACTE  III,    SCENE  VII.  479 

ORGON. 

(Il  court  tout  en  larmes  à  la  porte  *  par  où  il  a  chassé  son  fils.) 

Coquin  !  je  me  repeiis  que  ma  main  t'ait  fait  grâce, 
Et  ne  t'ait  pas  d'abord  assommé  sur  la  place.  i  i5o 

Remettez-vous^,  mon  frère,  et  ne  vous  fâchez  pas. 

TARTUFFE. 

Rompons,  rompons  le  cours  de  ces  fâcheux  débats. 
Je  regarde  céans  quels  grands  troubles  j'apporte, 
Et  crois  qu'il  est  besoin,  mon  frère,  que  j'en  sorte. 

ORGON. 

Comment?  vous  moquez-vous? 

TARTUFFE. 

On  m'y  hait,  et  je  voi 
Qu'on  cherche  à  vous  donner  des  soupçons  de  ma  foi. 

ORGON. 

Qu'importe?  Voyez-vous  que  mon  cœur  les  écoute? 

TARTUFFE. 

On  ne  manquera  pas  de  poursuivre,  sans  doute; 

Et  ces  mêmes  rapports  qu'ici  vous  rejetez 

Peut-être  une  autre  fois  seront-ils  écoutés.  i  i6o 

ORGON. 

Non,  mon  frère,  jamais. 

TARTUFFE. 

Ah!  mon  frère,  une  femme 
Aisément  d'un  mari  peut  bien  surprendre  l'âme. 

ORGON. 

Non,  non. 

TARTUFFE. 

Laissez-moi  vite,  en  m' éloignant  d'ici, 
Leur  ôter  tout  sujet  de  m' attaquer  ainsi. 

ORGON. 

Non,  vous  demeurerez  :  il  y  va  de  ma  vie.  n65 

1.  Orgon,  courant  tout  en  larmes  à  la  porte^  etc.  (1734.) 

2.  (A  Tartuffe.) 
Remettez-vous.  (1734.) 


48o  L'IMPOSTEUR. 

TARTUFFE. 

Hé  bien!  il  faudra  donc  que  je  me  mortifie. 
Pourtant,  si  vous  vouliez.... 

ORGON. 

Ah! 

TARTUFFE. 

Soit  :  n'en  parlons  plus. 
Mais  je  sais  comme  il  faut  en  user  là-dessus. 
L'honneur  est  délicat,  et  l'amitié  m'engage 
A  prévenir  les  bruits  et  les  sujets  d'ombrage.  1170 

Je  fuirai  votre  épouse,  et  vous  ne  me  verrez 

ORGON. 

Non,  en  dépit  de  tous  vous  la  fréquenterez. 

Faire  enrager  le  monde  est  ma  plus  grande  joie. 

Et  je  veux  qu'à  toute  heure  avec  elle  on  vous  voie. 

Ce  n'est  pas  tout  encor  :  pour  les  mieux  braver  tous,  1 1 7  5 

Je  ne  veux  point  avoir  d'autre  héritier  que  vous. 

Et  je  vais  de  ce  pas,  en  fort  bonne  manière, 

Vous  faire  de  mon  bien  donation  entière. 

Un  bon  et  franc  ami,  que  pour  gendre  je  prends, 

M'est  bien  plus  cher  que  fils,  que  femme,  et  que  parents. 

N'accepterez- vous  pas  ce  que  je  vous  propose? 

TARTUFFE. 

La  volonté  du  Ciel  soit  faite  en  toute  chose. 

ORGON. 

Le  pauvre  homme  !  Allons  vite  en  dresser  un  écrit, 
Et  que  puisse  l'envie  en  crever  de  dépit! 


FIN    DU    TROISIEME    ACTE. 


ACTE  IV,   SCENE  I.  481 


ACTE  IV. 


SCÈNE   PREMIÈRE. 

CLÉANTE,  TARTUFFE. 

CLÉANTE. 

Oui,  tout  le  monde  en  parle,  et  vous  m'en  pouvez  croire, 

L'éclat  que  fait  ce  bruit  n'est  point  à  votre  gloire; 

Et  je  vous  ai  trouvé,  Monsieur,  fort  à  propos, 

Pour  vous  en  dire  net  ma  pensée  en  deux  mots. 

Je  n'examine  point  à  fond  ce  qu'on  expose; 

Je  passe  là-dessus,  et  prends  au  pis  la  chose.  1 190 

Supposons  que  Damis  n'en  ait  pas  bien  usé. 

Et  que  ce  soit  à  tort  qu'on  vous  ait  accusé  : 

N'est-il  pas  d'un  chrétien  de  paidonner  l'offense. 

Et  d'éteindre  en  son  cœur  tout  désir  de  vengeance? 

Et  devez-vous  souffrir,  pour  votre  démêlé,  119  5 

Que  du  logis  d'un  père  un  fils  soit  exilé  ? 

Je  vous  le  dis  encore,  et  parle  avec  franchise, 

Il  n'est  petit  ni  grand  qui  ne  s'en  scandalise; 

Et  si  vous  m'en  croyez,  vous  pacifierez  tout. 

Et  ne  pousserez  point  les  affaires  à  bout.  laoo 

Sacrifiez  à  Dieu  toute  votre  colère, 

Et  remettez  le  fils  en  grâce  avec  le  père. 

TARTUFFE. 

Hélas!  je  le  voudrois,  quant  à  moi,  de  bon  cœur  : 
Je  ne  garde  pour  lui.  Monsieur,  aucune  aigreur; 
Je  lui  pardonne  tout ,  de  rien  je  ne  le  blâme,  1 2  o  5 

Et  voudrois  le  servir  du  meilleur  de  mon  âme  ; 

Molière,  iv  3i 


48a  L'IMPOSTEUR. 

Mais  l'intérêt  du  Ciel  n'y  sauroit  consentir, 

Et  s'il  rentre  céans,  c'est  à  moi  d'en  sortir. 

Après  son  action,  qui  n'eut  jamais  d'égale, 

Le  commerce  entre  nous  porteroit  du  scandale  :       ra  i  o 

Dieu  sait  ce  que  d'abord  tout  le  monde  en  croiroit! 

A  pure  politique  on  me  l'imputeroit; 

Et  l'on  diroit  partout  que,  me  sentant  coupable, 

Je  feins  pour  qui  m'accuse  un  zèle  charitable, 

Que  mon  cœur  l'appréhende  et  veut  le  ménager,     1 2  1 5 

Pour  le  pouvoir  sous  main  au  silence  engager. 

CLÉANTE. 

Vous  nous  payez  ici  d'excuses  colorées, 

Et  toutes  vos  raisons,  Monsieur,  sont  trop  tirées. 
[Des  intérêts  du  Ciel  pourquoi  vous  chargez-vous*? 
'  Pour  punir  le  coupable  a-t-il  besoin  de  nous?  laao 

Laissez-lui,  laissez-lui  le  soin  de  ses  vengeances  ; 

Ne  songez  qu'au  pardon  qu'il  prescrit  des  offenses; 

Et  ne  regardez  point  aux  jugements  humains, 

Quand  vous  suivez  du  Ciel  les  ordres  souverains. 

Quoi  ?  le  foible  intérêt  de  ce  qu'on  pourra  croire      1 2  a  5 

D'une  bonne  action  empêchera  la  gloire  ? 

Non,  non  :  faisons  toujours  ce  que  le  Ciel  prescrit, 

Et  d'aucun  autre  soin  ne  nous  brouillons  l'esprit. 

TARTUFFE. 

Je  vous  ai  déjà  dit  que  mon  cœur  lui  pardonne. 

Et  c'est  faire.  Monsieur,  ce  que  le  Ciel  ordonne;     i2  3o 

Mais  après  le  scandale  et  l'affront  d'aujourd'hui, 

Le  Ciel  n'ordonne  pas  que  je  vive  avec  lui. 

CLÉANTB. 

Et  vous  ordonne-t-il.  Monsieur,  d'ouvrir  l'oreille 

I.  La  première  édition  (23  mars  1669)  et,  d'après   elle,  les  éditions  étran- 
gères de  1675  A,  84  A  et  94  B,  ont  ici  cette  coupe  fautive  : 

. . . ,  sont  trop  tirées 
Des  intérêts  du  Ciel,  Pourquoi  vous  chargez-vous? 


ACTE   IV,   SCENE   I.  483 

A  ce  qu'un  pur  caprice  à  son  père  conseille, 
Et  d'accepter  le  don  qui  vous  est  fait  d'un  bien       ri  3  5 
•  Où  le  droit  vous  oblige  à  ne  prétendre  rien  *  ? 

TARTUFFE. 

Ceux  qui  me  connoîtront  n'auront  pas  la  pensée 

Que  ce  soit  un  effet  d'une  àme  intéressée. 

Tous  les  biens  de  ce  monde  ont  pour  moi  peu  d'appas, 

De  leur  éclat  trompeur  je  ne  m'éblouis  pas;  1340 

Et  si  je  me  résous  à  recevoir  du  père 

Cette  donation  qu'il  a  voulu  me  faire, 

Ce  n'est,  à  dire  vrai,  que  parce  que  je  crains 

Que  tout  ce  bien  ne  tombe  en  de  méchantes  mains. 

Qu'il  ne  trouve  des  gens  qui,  l'ayant  en  partage,     ia4  5 

En  fassent  dans  le  monde  un  criminel  usage. 

Et  ne  s'en  servent  pas,  ainsi  que  j'ai  dessein. 

Pour  la  gloire  du  Ciel  et  le  bien  du  prochain  ^. 

CLÉANTE. 

Hé,  Monsieur,  n'ayez  point  ces  délicates  craintes, 
Qui  d'un  juste  héritier  peuvent  causer  les  plaintes  ;  1 2  5  o 
Souffrez,  sans  vous  vouloir  embarrasser  de  rien, 
Qu'il  soit  à  ses  périls  possesseur  de  son  bien; 
Et  songez  qu'il  vaut  mieux  encor  qu'il  en  mésuse, 
Que  si  de  l'en  frustrer  il  faut  qu'on  vous  accuse. 
J'admire  seulement  que  sans  confusion  1 2  5  5 

1.  Anger  se  demande  comment  «  cette  donation,  connue  des  uns  dans  la 
famille,  est  ignorée  des  autres.  »  Orgon,  décidé  à  les  braver  tous,  a  certaine- 
ment déclaré  sa  double  volonté  de  prendre  Tartuffe  pour  gendre  (vers  1271) 
et  de  lui  donner  son  bien;  Elmire  en  est  instruite  aussi  l)ien  que  Cléante;  ce 
qu'ils  peuvent  ne  pas  savoir,  c'est  jusqu'à  quel  point  l'acte  qui  dépouille  Orgon 
est  irrévocable  et  indépendant  de  toute  condition  :  de  là  plus  tard  la  surprise 
d'Elmire  (vers  1569:  voyez  encore  le  vers  17 1 3),  quand,  voyant  le  mariage 
rompu,  elle  apprend  que  la  donation  n'en  subsiste  pas  moins. 

2.  Comme  le  dit  Sainte-Beuve  en  citant  ces  vers  (tome  III  de  Port-Royal , 
p.  287  et  288),  Tartuffe,  en  cette  occasion,  pratique  «  cette  grande  mé- 
thode de  direction  d'intention,  qui  consiste  à  se  proposer  pour  fin  de  ses 
actions  équivoques  un  objet  permis.  »  Voyez  ci-après,  dans  la  scène  T  de 
cet  acte  IV,  la  note  du  vers  1492. 


484  L'IMPOSTEUR. 

Vous  en  ayez  soufFert  la  proposition  ; 

Car  enfin  le  vrai  zèle  a-t-il  quelque  maxime 

Qui  montre  à  dépouiller  l'héritier  légitime? 

Et  s'il  faut  que  le  Ciel  dans  votre  cœur  ait  mis 

Un  invincible  obstacle  à  vivre  avec  Damis,  1260 

Ne  vaudroit-il  pas  mieux  qu'en  personne  discrète 

Vous  fissiez  de  céans  une  honnête  retraite, 

Que  de  souffrir  ainsi,  contre  toute  raison. 

Qu'on  en  chasse  pour  vous  le  fils  de  la  maison? 

Croyez-moi,  c'est  donner  de  votre  prud'homie,        1265 

Monsieur — 

TARTUFFE. 

Il  est.  Monsieur,  trois  heures  et  demie  : 
Certain  devoir  pieux  me  demande  là-haut. 
Et  vous  m'excuserez  de  vous  quitter  sitôt*. 

cléante'. 
Ah! 


1.  Aimé-Martin  et  Mériméeo  l'ont  remarqué  :  il  y  a  dans  Platon  un  trait 
analogue,  mais  beaucoup  moins  caractéristique.  A  la  fin  de  YEuthjrphron^  le 
faux  saint  homme,  qui  se  voit  pressé  par  les  objections  de  Socrate,  s'échappe 
en  lui  disant  :  «  Ce  sera  pour  une  autre  fois,  Socrate  :  le  temps  me  presse,  et 
il  faut  que  je  te  quitte.  »  Si  la  Lettre  sur  la  comédie  de  l'Imposteur  (ci-après 
p.  54^))  ne  donnait  la  preuve  que  cette  sortie  si  frappante  mit  fin  à  la  scène  jouée 
le  5  août  1667,  on  aurait  pu  soupçonner  Molière  d'avoir  voulu  se  venger  ici 
de  la  manière  toute  semblable  dont  Lamoignon,  décidé  à  ne  pas  revenir  sur  la 
défense  de  Tartuffe,  coupa  court  à  un  entretien  qu'il  lui  avait  accordé  :  voyez 
la  Notice,  p.  3 19.  —  Cette  même  Lettre  rapporte  ainsi,  mais  peut-être  inexac- 
tement, l'avant-dernier  vers  : 

Certain  devoir  chrétien  m'appelle  en  d'autres  lieux. 

Le   mot  chrétien    eût  sans  doute  été  plus  remarqué  ici,  dans    la  bouche  de 
Tartuffe,  qu'aux  vers  894  et  iigS. 

2.  Cléante,  seul.  (1734.) 

o  Ce  dernier  dans  la  Revue  contemporaine  d'octobre  1 855,  tome  XXII,  p.  16 . 


J 


ACTE   IV,  SCÈNES  II  ET    III.  485 

SCÈNE  IL 

ELMIRE,  MARIANE,  DORINE,  CLÉANTE. 

DORINE^ 

De  grâce,  avec  nous  employez-vous  pour  elle, 
Monsieur  :  son  àme  souffre  une  douleur  mortelle;  1270 
Et  l'accord  que  son  père  a  conclu  pour  ce  soir 
La  fait,  à  tous  moments,  entrer  en  désespoir. 
Il  va  venir.  Joignons  nos  efforts,  je  vous  prie, 
Et  tâchons  d'ébranler,  de  force  ou  d'industrie, 
Ce  malheureux  dessein  qui  nous  a  tous  troublés.     la^S 

SCÈNE  III. 

ORGON,  ELMIRE,  MARIANE,  CLÉANTE, 
DORINE. 

ORGON. 

Ha!  je  me  réjouis  de  vous  voir  assemblés  : 

(A  Mariane.) 

Je  porte  en  ce  contrat  ^  de  quoi  vous  faire  rire, 
Et  vous  savez  déjà  ce  que  cela  veut  dire. 

MARIANE,   à  genoax    . 

Mon  père,  au  nom  du  Ciel,  qui  connoît  ma  douleur, 

I.  ELMIRE,   MARIANE,  CLEANTE,  DORINE. 

DORINE,  à  Cléante.  (1734.) 

1.  Il  s'agit  de  ce  contrat  qui,  suivant  la  fiction  du  tLéâtrCj  constate  les  enga- 
gements de  mariage;  Orgon  en  apporte  un  tout  dressé,  auquel  ne  manque  plus 
que  la  signature  de  Mariane;  il  a  déjà  prévenu  sa  fille  de  l'accord  conclu  entre 
lui  et  Tartuffe  (vers  1271),  et  il  lui  fait  comprendre  qu'il  n'acceptera  plus  pour 
elle  d'autre  mari;  il  ne  parle  pas  ici  de  la  donation.  Voyez  ci-après,  à  la  Lettre 
sur  la  comédie  de  l'Imposteur,  p.  545,  note  r. 

3.  Mariane,  aux  genoux  d'Orgon.  (1734.) 


486  L'IMPOSTEUR. 

Et  par  tout  ce  qui  peut  émouvoir  votre  cœur,  1280 

Relâchez-vous  un  peu  des  droits  de  la  naissance', 

Et  dispensez  mes  vœux  de  cette  obéissance  *  ; 

Ne  me  réduisez  point  par  cette  dure  loi 

Jusqu'à  me  plaindre  au  Ciel  de  ce  que  je  vous  doi, 

Et  cette  vie,  hélas  !  que  vous  m'avez  donnée,  iaS5 

Ne  me  la  rendez  pas,  mon  père,  infortunée. 

Si,  contre  un  doux  espoir  que  j'avois  pu  former, 

Vous  me  défendez  d'être  à  ce  que  j'ose  aimer, 

Au  moins,  par  vos  bontés,  qu'à  vos  genoux  j'implore, 

Sauvez-moi  du  tourment  d'être  à  ce  que  j'abhorre,  lago 

Et  ne  me  portez  point  à  quelque  désespoir, 

En  vous  servant  sur  moi  de  tout  votre  pouvoir. 

ORGON,  se  sentant  attendrir    . 

Allons,  ferme,  mon  cœur,  point  de  foiblesse  humaine. 

M  ARIANE. 

Vos  tendresses  pour  lui  ne  me  font  point  de  peine  ; 

Faites-les  éclater,  donnez-lui  votre  bien,  1295 

Et,  si  ce  n'est  assez,  joignez-y  tout  le  mien  *  : 

J'y  consens  de  bon  cœur,  et  je  vous  l'abandonne; 

Mais  au  moins  n'allez  pas  jusques  à  ma  personne. 

Et  souffrez  qu'un  couvent  ^  dans  les  austérités 

Use  les  tristes  jours  que  le  Ciel  m'a  comptés.  i3oo 

ORGON. 

Ah!  voilà  justement  de  mes  religieuses, 


1 .  Des  droits  que  ma  naissance,  que  la  naissance  qui  m'a  faite  votre  fille, 
vous  a  donnés  sur  moi, 

2.  Dispensez  les  vœux  que  j'ai  faits  de  vous  être  toujours  soumise,  dispensez- 
moi,  malgré  le  vœu  que  j'ai  fait  de  vous  être  soumise,  de  cet  acte  d'obéissance. 

3.  Orgon,  à  part.  (1734.)  —  Ici  l'édition  de  1778  est  conforme  à  l'origi- 
nale. 

4-  Le  bien  sans  doute  qui  lui  est  venu  de  sa  mère,  la  première  femme 
d'Orgon. 

5.  Telle  est  ici  l'orthographe  de  nos  anciennes  éditions,  sauf  celles  de  1692, 
I730j  34,  qui  donnent  cout'enl.  Le  mot,  on  le  sait,  Vaugelas  nous  ledit,  se 
prononçait  couvent ^  quelle  qu'en  fût  l'orthographe. 


i 


ACTE  IV,   SCENE  III.  487 

Lorsqu'un  père  combat  leurs  flammes  amoureuses*! 

Debout  !  Plus  votre  cœur  répugne  à  l'accepter, 

Plus  ce  sera  pour  vous  matière  à  mériter  : 

Mortifiez  vos  sens  avec  ce  mariage,  i3o5 

Et  ne  me  rompez  pas  la  tête  davantage. 

DORINE. 

Mais  quoi...? 

ORGON. 

Taisez-vous,  vous;  parlez  à  votre  écot*  : 
Je  vous  défends  tout  net  d'oser  dire  un  seul  mot. 

CLEANTE. 

Si  par  quelque  conseil  vous  souffrez  qu'on  réponde 

ORGON. 

Mon  frère,  vos  conseils  sont  les  meilleurs  du  monde,  1 3  i  o 
Ils  sont  bien  raisonnes,  et  j'en  fais  un  grand  cas  ; 


r.  Les  flammes  amoureuses.  (1673,  74.)  —  Dans  Clarice,  comédie  de  Ro- 
ti'ou  [de  1641,  achevée  d'imprimer  le  28  octobre  1642),  un  père  dit  de  même 
à  sa  fille,  qui  veut  entrer  dans  un  couvent,  parce  qu'on  veut  lui  donner  pour 
époux  un  autre  que  l'homme  qu'elle  aime  [acte  III.,  scène  II)  : 

Quand  les  foibles  esprits  de  ces  jeunes  coquettes 

Se  sont  embarrassés  de  quelques  amourettes, 

Et  que  leur  fol  espoir  ne  peut  avoir  de  lieu, 

Lors,  au  défaut  du  monde,  elles  songent  à  Dieu, 

Et  tournent  leurs  pensers  devers  des  monastères  : 

Visible  hypocrisie  et  vrai  piège  des  pères.        (Note  d^Aiige-.) 

2.  Parlez  quand  on  vous  adressera  la  parole.  A  votre  écot  signifie  à  ceux  de 
votre  compagnie  ou  de  votre  sorte.  Ce  dicton  populaire,  qui  remet  les  gens  à 
leur  place,  fait  évidemment  allusion  aux  rencontres,  fréquentes  dans  les  au- 
berges, d'écots  (on  dirait  à  présent  de  sociétés)  qui  entendent  restera  part".  On 
ne  voit  pas  pourquoi  Génin  a  voulu  expliquer  ces  mots  par  :  «  Parlez  à  votre 
tour,  en  proportion  de  votre  droit  et  de  votre  dû,  comme  chacun  mange  à  son 
écot.  » 

"  «  M.  Despréaux,  écrit  Racine  à  son  fils  en  1698  (tome  VII,  p.  263),...  les 
heureux  comme  un  roi  dans  sa  solitude,  ou  plutôt  son  liôtellerie  d'Autcuil.  Je 
l'appelle  ainsi,  parce  qu'il  n'y  a  point  de  jour  où  il  n'y  ait  quelque  nouvel 
écot,  et  souvent  deux  ou  trois  qui  ne  se  connoissent  pas  trop  les  uns  les  au- 
tres. »  C'étaient  certainement  plusieurs  groupes  de  visiteurs  qui  se  rencontraient 
parfois  à  Auteuil,  dans  ce  que  l'abbé  le  Gendre  (p.  174  de  ses  Mémoires) 
appelle  les  «  assemblées  «  de  l'après-midi,  et  nous  ne  croyons  pas  que,  dans  cette 
phrase  de  Racine,  le  mot  écot  puisse  s'entendre  au  sens  de  convive  que  lui 
donne  le  Lexique. 


488  L'IMPOSTEUR. 

Mais  vous  trouverez  bon  que  je  n'eu  use  pas. 

ELIVIIRE,  à  son  mari  . 

A  voir  ce  que  je  vois,  je  ne  sais  plus  que  dire, 

Et  votre  aveuglement  fait  que  je  vous  admire  : 

C'est  être  bien  coiffé,  bien  prévenu  de  lui,  1 3 1 5 

Que  de  nous  démentir  sur  le  lait  d'aujourd'hui. 

ORGON. 

Je  suis  votre  valet,  et  crois  les  apparences  : 

Pour  mon  fripon  de  fils  je  sais  vos  complaisances, 

Et  vous  avez  eu  peur  de  le  désavouer 

Du  trait  qu'à  ce  pauvre  homme  il  a  voulu  jouer;     i3ao 

Vous  étiez  trop  tranquille  enfin  pour  être  crue, 

Et  vous  auriez  paru  d'autre  manière  émue. 

ELMIRE. 

Est-ce  qu'au  simple  aveu  d'un  amoureux  transport 

Il  faut  que  notre  honneur  se  gendarme  si  fort? 

Et  ne  peut-on  répondre  à  tout  ce  qui  le  touche        i  SaS 

Que  le  feu  dans  les  yeux  et  l'injure  à  la  bouche? 

Pour  moi,  de  tels  propos  je  me  ris  simplement, 

Et  l'éclat  là-dessus  ne  me  plaît  nullement; 

J'aime  qu'avec  douceur  nous  nous  montrions  sages. 

Et  ne  suis  point  du  tout  pour  ces  prudes  sauvages   1 3  3  o 

Dont  l'honneur  est  armé  de  griffes  et  de  dents, 

Et  veut  au  moindre  mot  dévisager  les  gens  : 

Me  préserve  le  Ciel  d'une  telle  sagesse! 

Je  veux  une  vertu  qui  ne  soit  point  diablesse. 

Et  crois  que  d'un  refus  la  discrète  froideur  r33  5 

N'en  est  pas  moins  puissante  à  rebuter  un  cœur. 

ORGON. 

'  Enfin  je  sais  l'affaire  et  ne  prends  point  le  change. 

ELMIRE. 

J'admire,  encore  un  coup,  cette  foiblesse  étrange. 

I.  Elmire,  à  Orgon.  {1734.) 


ACTE   IV,   SCÈNE  III.  489 

Mais  que  me  répondroit  votre  incrédulité 

Si  je  vous  faisois  voir  qu'on  vous  dit  vérité?  1 340 

ORGON. 

Voir? 

ELMIRE. 

Oui. 

ORGOPf. 

Chansons. 

ELMIRE, 

Mais  quoi  ?  si  je  trouvois  manière 
De  vous  le  faire  voir  avec  pleine  lumière? 

ORGON. 

Contes  en  l'air. 

ELMIRE. 

Quel  homme!  Au  moins  répondez-moi. 
Je  ne  vous  parle  pas  de  nous  ajouter  foi; 
Mais  supposons  ici  que,  d'un  lieu  qu'on  peut  prendre, 
On  vous  fît  clairement  tout  voir  et  tout  entendre, 
Que  diriez-vous  alors  de  votre  homme  de  bien? 

ORGON. 

En  ce  cas,  je  dirois  que —  Je  ne  dirois  rien, 
Car  cela  ne  se  peujt. 

ELMIRE. 

L'erreur  trop  longtemps  dure, 
.  Et  c'est  trop  condamner  ma  bouche  d'imposture.     1 3  5o 
Il  faut  que  par  plaisir,  et  sans  aller  plus  loin', 
De  tout  ce  qu'on  vous  dit  je  vous  fasse  témoin. 

ORGON. 

Soit  :  je  vous  prends  au  mot.  Nous  verrons  votre  adresse, 
Et  comment  vous  pourrez  remplir  cette  promesse. 

ELMIRE*. 

Faites-le-moi  venir. 

1.  Et  sans  pins  tarder. 

2.  Elmire,  à  Dorine.  (1734-) 


490  L'IMPOSTEUR. 

DORINE^ 

Son  esprit  est  rusé,  i3  55 

Et  peut-être  à  surprendre  il  sera  malaisé. 

ELMIRE. 

Non  :  on  est  aisément  dupé  par  ce  qu'on  aime, 
Et  Tamour-propre  engage  à  se  tromper  soi-même. 

(Parlant  à  Cléante  et  à  Mariane.) 

Faites-le-moi  descendre.  Et  vous^,  retirez-vous. 


SCENE  IV. 

ELMIRE,    ORGON. 

ELMIRE. 

Approchons  cette  table,  et  vous  mettez  dessous  *.    1 36o 

ORGON. 

Comment? 

ELMIRE. 

Vous  bien  cacher  est  un  point  nécessaire. 

ORGON. 

Pourquoi  sous  cette  table  ? 

ELMIRE, 

Ah,  mon  Dieu!  laissez  faire  : 
J'ai  mon  dessein  en  têtc«,  et  vous  en  jugerez. 
Mettez-vous  là,  vous  dis-je;  et  quand  vous  y  serez, 
Gardez  qu'on  ne  vous  voie  et  qu'on  ne  vous  eutende. 

ORGON. 

Je  confesse  qu'ici  ma  complaisance  est  grande  ; 
Mais  de  votre  entreprise  il  vous  faut  voir  sortir. 

I.   DoRiNE,  àElmire.  (1734.) 
a.  ELMIRE,  a  Dorine. 

Non,  etc. 

(A  Cléante,  et  à  Mariane.) 
....    Et  vous,  etc.  [Ibidem.) 
3.  La  nuit  s'est  faite,  et  il  faut  des  flambeaux  sui-  cette  table  :  voyez  cî-des- 
sus,  p.  398,  notes  4  et  a. 


ACTE  IV,   SCENE  IV.  491 

ELMIRE. 

Vous  n'aurez,  que  je  crois,  rien  à  me  repartir. 

(A  son  mari  qui  est'  sous  la  table.) 

Au  moins,  je  vais  toucher  une  étrange  matière  : 

Ne  vous  scandalisez  en  aucune  manière.  1870 

Quoi  que  je  puisse  dire,  il  doit  m'ètre  permis^, 

Et  c'est  pour  vous  convaincre,  ainsi  que  j'ai  promis. 

Je  vais  par  des  douceurs,  puisque  j'y  suis  réduite, 

Faire  poser  le  masque  à  cette  âme  hypocrite, 

Flatter  de  son  amour  les  désirs  effrontés,  i  3  7  5 

Et  donner  un  champ  libre  à  ses  témérités. 

Comme  c'est  pour  vous  seul,  et  pour  mieux  le  confondre, 

Que  mon  âme  à  ses  vœux  va  feindre  de  répondre. 

J'aurai  lieu  de  cesser  dès  que  vous  vous  rendrez, 

Et  les  choses  n'iront  que  jusqu'où  vous  voudrez,      i  3  8o 

C'est  à  vous  d'arrêter  son  ardeur  insensée, 

Quand  vous  croirez  l'affaire  assez  avant  poussée, 

D'épargner  votre  femme,  et  de  ne  m' exposer 

Qu'à  ce  qu'il  vous  faudra  pour  vous  désabuser  : 

Ce  sont  vos  intérêts;  vous  en  serez  le  maître,  i385 

Et L'on  vient.  Tenez-vous,  et  gardez  de  paraître^. 

1.  A  Orgon  qui  est ^  etc.  (1734.) 

2.  Cela  doit  m'étie  permis, 

3.  Aimé-Martin  a  peu  de  notes  aussi  intéressantes  que  celle  qu'il  a  mise  au 
bas  de  ce  couplet  d'Elmire.  Il  y  rend  surtout  l'impression  que  lui  avait  laissée  et 
que  laissa  à  tous  ses  contemporains  l'admirable  jeu  d'une  artiste  dont  le  sou- 
venir est  encore  vivant.  A''oici  ce  témoignage  écrit  en  1887,  un  de  ceux  qui  ont 
pu  fixer  quelque  chose  d'une  précieuse  et  bien  fugitive  tradition.  «  Orgon  est  sous 
la  table,  Tartuffe  va  paraître,  la  curiosité  est  au  comlile,  lorsque  par  un  coup 
de  l'art,  le  poète  se  bâte  de  la  suspendre  :  c'est  qu'il  a  besoin  de  préparer  l'es- 
prit des  spectateurs  à  la  scène  qui  va  suivre.  Ces  vers  en  sont,  pour  ainsi  dire, 
la  préface.  Elraire  les  adresse  à  Orgon,  pour  se  donner  toute  liberté  d'action; 
le  poète  les  adresse  au  public,  pour  lui  rappeler  la  position  d'Elmire,  la  crédu- 
lité d'Orgon,  et  la  nécessité  de  tromper  l'hypocrite  afin  de  le  confondre.  En 
nn  mot,  la  pudeur  d'Elmire  rend  cette  préparation  nécessaire,  et  la  délicatesse 
du  public  la  commande.  L'actrice  chargée  du  rûle  d'Elmire  ne  saurait  trop  se 
pénétrer  de  cette  double  intention  du  poëte.  Si  elle  prononce  ces  vers  d'un  ton 
léger  et  railleur,  le  public  ne  verra  dans  la  scène  suivante  que  le  manège  d'une 
coquette  ;  si  elle  veut  exciter  le  rire  en  faisant  naître  l'idée  d'indécentes  équi- 


492  L'IMPOSTEUR. 

SCÈNE  V. 

TARTUFFE,   ELMIRE,  ORGON*. 

TARTUFFE. 

On  m'a  dit  qu'en  ce  lieu  vous  me  vouliez  parler. 

ELMIRE. 

Oui.  L'on  a  des  secrets  à  vous  y  révéler. 

Mais  tirez  cette  porte  avant  qu'on  vous  les  dise, 

Et  regardez  partout  de  crainte  de  surprise.^  iSgo 

Une  affaire  pareille  à  celle  de  tantôt 

N'est  pas  assurément  ici  ce  qu'il  nous  faut. 

Jamais  il  ne  s'est  vu  de  surprise  de  même*; 

Damis  m'a  fait  pour  vous  une  frayeur  extrême , 

Et  vous  avez  bien  vu  que  j'ai  fait  mes  efforts  i  39 5 

Pour  rompre  son  dessein  et  calmer  ses  transports. 

Mon  trouble,  il  est  bien  vrai,  m'a  si  fort  possédée*, 

Que  de  le  démentir  je  n'ai  point  eu  l'idée; 

Mais  par  là,  grâce  au  Ciel,  tout  a  bien  mieux  été, 

voqneSj  elle  inspirera  le  dégoût.  Mais  si,  en  rassemblant  ses  forces,  elle  laisse 
apercevoir  l'émotion  de  la  pudeur  souffrante,  si  elle  montre  encore  la  con- 
trainte d'une  belle  âme  qui  ne  ])eut  se  décider  saus  efforts  à  nuire  même  au  mé- 
chant, elle  aura  iiabilemcnt  saisi  l'esprit  de  son  rôle,  et  cette  disposition  natu- 
relle sera  pour  Tartuffe  un  piège  plus  dangereux  que  toute  l'adresse  de  la 
coquetterie  la  plus  raffinée.  En  traçant  ce  portrait  de  l'actrice  parfaite,  nous 
étions  plein  du  souvenir  de  Mlle  Mars  ;  et  en  vérité,  ce  n'est  point  exagérer 
l'éloge  que  de  dire  que  cette  grande  actrice  joue  ce  rôle  comme  si  Molière  lui- 
même  lui  en  avait  révélé  les  intentions.  » 

1.  Tartcffe,  Elmire,  Orgon  sous  la  tahle.  (1734.) 

2.  Tartuffe  va  fermer  la  porte  ^  et  revient.  {^Ibidem.) 

3.  Rapprochez  de  ce  passage  le  suivant   de  VÉcole   des  maris^  acte  III, 
scène  ii,  vers  823  et  824. 

C'est  un  plaisir  si  grand,  qu'il  n'en  est  point  de  même. 
Et  vous  pouvez  juger  de  sa  puissance  extrême 

—  Dans  cet  exemple  deux  de  sont  confondus  en  un  seul,  ou  niêmef  à  lui  seul, 
signifie  pareil. 

4.  De  mon  trouble,  il  est  vrai,  j'étois  si  possédée.    1683. 


ACTE   IV,   SCENE  V.  498 

Et  les  choses  en  sont  dans  plus  de  sûreté  *.  1400 

L'estime  où  l'on  vous  tient  a  dissipé  l'orage, 

Et  mon  mari  de  vous  ne  peut  prendre  d'ombrage. 

Pour  mieux  braver  l'éclat  des  mauvais  jugements, 

Il  veut  que  nous  soyons  ensemble  à  tous  moments; 

Et  c'est  par  où  je  puis,  sans  peur  d'être  blâmée,     140  5 

Me  trouver  ici  seule  avec  vous  enfermée, 

Et  ce  qui  m'autorise  à  vous  ouvrir  un  cœur 

Un  peu  trop  prompt  peut-être  à  souffrir  votre  ardeur. 

TARTUFFE. 

Ce  langage  à  comprendre  est  assez  difficile. 

Madame,  et  vous  parliez  tantôt  d'un  autre  style.     1410 

ELMIRE. 

Ah!  si  d'un  tel  refus  vous  êtes  en  courroux, 

Que  le  cœur  d'une  femme  est  mal  connu  de  vous  ! 

Et  que  vous  savez  peu  ce  qu'il  veut  faire  entendre 

Lorsque  si  foiblement  011  le  voit  se  défendre  ! 

Toujours  notre  pudeur  combat  dans  ces  moments  1 4  i  5 

Ce  qu'on  peut  nous  donner  de  tendres  sentiments. 

Quelque  raison  qu'on  trouve  à  l'amour  qui  nous  dompte. 

On  trouve  à  l'avouer  toujours  un  peu  de  honte  ; 

On  s'en  défend  d'abord;  mais  de  l'air  qu'on  s'y  prend. 

On  fait  connoître  assez  que  notre  cœur  se  rend,       1420 

Qu'à  nos  vœux  par  honneur  notre  bouche  s'oppose, 

Et  que  de  tels  refus  promettent  toute  chose. 

C'est  vous  faire  sans  doute  un  assez  libre  aveu, 

Et  sur  notre  pudeur  me  ménager  bien  peu  ; 

Mais  puisque  la  parole  enfin  en  est  lâchée,  1428 

A  retenir  Damis  me  serois-je  attachée, 

Aurois-je,  je  vous  prie,  avec  tant  de  douceur 

Écouté  tout  au  long  l'offre  de  votre  cœur, 

Aurois-je  pris  la  chose  ainsi  qu'on  m'a  vu*  faire, 

I,  En  plus  de  sûreté.  (1682,  1734-)  —  2.  Voyez  ci-dessus,  p.  45o,  note  2. 


494  L'IMPOSTEUR. 

Si  l'offre  de  ce  cœur  n'eût  eu  de  quoi  me  plaire?     1430 

Et  lorsque  j'ai  voulu  moi-même  vous  forcer 

A  refuser  l'hymen  qu'on  venoit  d'annoncer, 

Qu'est-ce  que  cette  instance  a  dû  vous  faire  entendre, 

Que  l'intérêt*  qu'en  vous  on  s'avise  de  prendre, 

Et  l'ennui  qu'on  auroit  que  ce  nœud  qu'on  résout*i4  35 

Vînt  partager  du  moins  un  cœur  que  l'on  veut  tout'  ? 

TARTUFFE. 

C'est  sans  doute,  Madame,  une  douceur  extrême 

Que  d'entendre  ces  mots  d'une  bouche  qu'on  aime: 

Leur  miel  dans  tous  mes  sens  fait  couler  à  longs  traits 

Une  suavité  qu'on  ne  goûta  jamais.  144^ 

Le  bonheur  de  vous  plaire  est  ma  suprême  étude. 

Et  mon  cœur  de  vos  vœux  fait  sa  béatitude  ; 

Mais  ce  cœur  vous  demande  ici  la  liberté 

D'oser  douter  un  peu  de  sa  félicité. 

Je  puis  croire  ces  mots  un  artifice  honnête  i44  5 

Pour  m' obliger  à  rompre  un  hymen  qui  s'apprête  ; 

Et  s'il  faut  librement  m'expliquer  avec  vous, 

Je  ne  me  fierai  point  à  des  propos  si  doux. 

Qu'un  peu  de  vos  faveurs,  après  quoi  je  soupire. 

Ne  vienne  m'assurer  tout  ce  qu'ils  m'ont  pu  dire,   i45o 

Et  planter  dans  mon  âme  une  constante  foi 

1 .  Si  ce  n'est  l'intérêt. 

2.  Que  ce  mariage  qu'on  veut  faire. 

3.  Sainte-Beuve  {Port-Royal^  tome  III,  p.  299),  après  avoir  cité  les  quatre 
derniers  vers  comme  exemple  des  mauvais  qui  se  rencontrent  parfois  chez  Mo- 
lière, appuie  ainsi  sur  sa  critique  (note  2)  :  «  Dira-t-on  que  l'obscurité  de  ces  vers, 
les  que  qui  y  abondent,  leur  embarras^  en  un  mot,  est  là  pour  traduire  celui  d'El- 
mire?  Dans  ce  cas,  tout  mauvais  qu'ils  semblent,  ils  seraient  dramatiquement 
fort  bons.  Molière,  le  plus  souvent,  ne  versifiait  pas  ses  vers,  il  les  jouait.  Dans 
la  bouche  de  Mlle  Mars,  tous  ces  que  devaient  jouer  le  trouble  à  merveille.  Pour- 
tant il  est  à  remarquer  que  le  reste  du  rôle  d'Elmire,  en  cette  scène,  est  fort 
net,  nullement  embarrassé,  même  un  peu  cru.  Elle  vient  de  dire  : 

Mais  puisque  la  parole  enfin  en  est  lâchée.... 

Les  quatre  vers  courent  [donc  risque  d'être  tout  simplement  quatre  mauvais 
vers.  » 


ACTE    IV,   SCÈNE  V.  495 

Des  charmantes  bontés  que  vous  avez  pour  moi. 

ELMIRE.  Elle  tousse  pour*  avertir  son  mari. 

Quoi  ?  VOUS  voulez  aller  avec  cette  vitesse, 

Et  d'un  cœur  tout  d'abord  épuiser  la  tendresse? 

On  se  tue  à  vous  faire  un  aveu  des  plus  doux;  1455 

Cependant  ce  n'est  pas  encore  assez  pour  vous, 

Et  l'on  ne  peut  aller  jusqu'à  vous  satisfaire, 

Qu'aux  dernières  faveurs  on  ne  pousse  l'affaire? 

TARTUFFE. 

Moins  on  mérite  un  bien,  moins  on  l'ose  espérer. 

Nos  vœux  sur  des  discours  ont  peine  à  s'assurer.     1460 

On  soupçonne  aisément  un  sort^  tout  plein  de  gloire, 

Et  l'on  veut  en  jouir  avant  que  de  le  croire. 

Pour  moi,  qui  crois  si  peu  mériter  vos  bontés, 

Je  doute  du  bonheur  de  mes  témérités'; 

Et  je  ne  croirai  rien,  que  vous  n'ayez,  Madame,       1465 

Par  des  réalités  su  convaincre  ma  flamme. 

ELMIRE. 

Mon  Dieu,  que  votre  amour  en  vrai  tyran  agit, 

Et  qu'en  un  trouble  étrange  il  me  jette  l'esprit! 

Que  sur  les  cœurs  il  prend  un  furieux  empire, 

Et  qu'avec  violence  il  veut  ce  qu'il  désire*!  1470 

Quoi?  de  votre  poursuite  on  ne  peut  se  parer ^, 

Et  vous  ne  donnez  pas  le  temps  de  respirer? 

Sied-il  bien  de  tenir  une  rigueur  si  grande. 

De  vouloir  sans  quartier  les  choses  qu'on  demande, 

1.  Elmire,  après  avoir  toussé  pour,  etc.  (r734') 

2.  On  se  défie  d'un  sort. 

3.  Oaavu  au  tome  II,  p.  270,  note  i,  que  les  six  derniers  vers  ne  sont,  sauf 
quelques  légères  variantes,  qu'une  répétition  de  six  vers  de  Doni  Garde  de 
Navarre. 

4.  Ariste,  dans  les  Femmes  savantes^  dit  en  parlant  d'un  amant  (scène  I 
de  l'acte  II)  : 

Et  qu'impatiemment  il  veut  ce  qu'il  désire  ! 

[Note  d'Auger.) 

5.  Se  parer,  se  garder. 


496  L'IMPOSTEUR. 

Et  d'abuser  ainsi  par  vos  efforts  pressants  1475 

Du  foible  que  pour  vous  vous  voyez  qu'ont  les  gens*  ? 

TARTUFFE. 

Mais  si  d'un  œil  bénin  vous  voyez  mes  hommages, 
Pourquoi  m'en  refuser  d'assurés  témoignages  ? 

ELMIRE. 

Mais  comment  consentir  à  ce  que  vous  voulez, 

Sans  offenser  le  Ciel,  dont  toujours  vous  parlez?     1480 

TARTUFFE. 

Si  ce  n'est  que  le  Ciel  qu'à  mes  vœux  on  oppose, 
i     Lever  un  tel  obstacle  est  à  moi  peu  de  chose, 
i*      Et  cela  ne  doit  pas  retenir  votre  cœur. 

ELMIRE. 

Mais  des  arrêts  du  Ciel  on  nous  fait  tant  de  peur! 

TARTUFFE. 

Je  puis  vous  dissiper  ces  craintes  ridicules,  r  4  8  5 

Madame,  et  je  sais  l'art  de  lever  les  scrupules. 
Le  Ciel  défend,  de  vrai,  certains  contentements; 

(C'est  un  scélérat  qui  parle  ^.) 

Mais  on  trouve  avec  lui  des  accommodements  ; 

Selon  divers  besoins,  il  est  une  science 

D'étendre  les  liens  de  notre  conscience,  1490 

j       Et  de  rectifier  le  mal  de  l'action 
I       Avec  la  pureté  de  notre  intention'. 
/ 

1.  Auger  remarque  encore  quelque  ressemblance  entre  ces  derniers  vers  et 
le»  vers  233-236  des  Fâcheux,  adressés  par  Eraste  à  OrpLise  : 

Allez,  il  vous  sied  mal  de  railler  ma  douleur, 

Et  d'aliuser,  ingrate,  à  maltraiter  ma  flamme, 

Du  foible  que  pour  vous  vous  savez  qu'a  mon  âme. 

2.  Cette  indication,  qui,  dans  l'édition  originale  et  dans  celles  de  1669",  73, 
74»  est  à  la  marge  et  commence  à  la  hauteur  du  vers  1487,  manque  dans  celle  de 
1734,  et  est  ainsi  placée  sous  le  vers  1487  dans  l'édition  de  1682  et  dans 
celles  qui  en  dérivent  (voyez  V Avertissement  du  tome  I,  p.  vill).  Elle  est  au- 
dessous  du  vers  i486  dans  les  éditions  de  1675  A,  84  A,  94  B.  Voyez  ci-dessus 
après  le  vers  194- 

3.  Molière  ici  rappelait  directement  les  Provinciales,  le  «  principe  merveil- 
leux »  des  casuistes,  la  «  grande  méthode  de  diriger  l'intention,  »  telle  que 
PascaU'avait  fait  exposer  par  son  bon  Père  dans  la  VII^  Lettre.»  Sachez,  dit 


ACTE  IV,   SCENE  V.  497 

De  ces  secrets,  Madame,  on  saura  vous  instruire  ; 
Vous  n'avez  seulement  qu'à  vous  laisser  conduire. 
Contentez  mon  désir,  et  n'ayez  point  d'effroi  :  MgS 

Je  vous  réponds  de  tout,  et  prends  le  mal  sur  moi  ^ 
Vous  toussez  fort,  Madame. 

ELMIRE. 

Oui,  je  suis  au  supplice. 

TARTUFFE*. 

Vous  plaît-il  un  morceau  de  ce  jus  de  réglisse? 

ELMIRE. 

C'est  un  rhume  obstiné,  sans  doute;  et  je  vois  bien 
Que  tous  les  jus  du  monde  ici  ne  feront  rien.  i5oo 

TARTUFFE. 

Cela  certe  est  fâcheux. 

ELMIRE. 

Oui,  plus  qu'on  ne  peut  dire. 

cet  interlocuteur  comique  (4°  alinéa,  p.  gc)  de  l'édition  de  M.  Lesieur),  que..  . 
nous  ne  souffrons  jamais  d'avoir  l'intention  formelle  de  pécher  pour  le  seul 
dessein  de  pécher,  et  que  quiconque  s'obstine  à  borner  son  désir  dans  le  mal 
pour  le  mal  même,  nous  rompons  avec  lui  :  cela  est  diabolique.  Voilà  qui  est 
sans  exception  d'âge,  de  sexe,  de  qualité.  Mais  quand  on  n'est  pr.s  dans  cette 
malheureuse  disposition,  alors  nous  essayons  de  mettre  en  pratique  notre  mé- 
thode de  diriger  Vintention,  qui  consiste  à  se  proposer  pour  fin  de  ses  actions 
un  objet  permis.  Ce  n'est  pas  qu'autant  qu'il  est  en  notre  pouvoir,  nous  ne 
détournions  les  hommes  des  choses  défendues  ;  mais,  quand  nous  ne  pouvons 
pas  empêcher  l'action,  nous  purifions  au  moins  l'iutention,  et  ainsi  nous  cor- 
rigeons le  vice  du  moyen  par  la  pureté  de  la  fin.  »  —  Dans  un  recueil  ma- 
nuscrit de  chansons  du  dix-septième  siècle  qui  est  à  la  bibliothèque  de  l'Uni- 
versité (manuscrits  littéraires  in-4'',  n"  87)  se  trouve  le  couplet  suivant,  sur 
l'air  de  Réveillez-vous,  belle  endormie  ;  il  porte  dans  le  manuscrit  (p.  174)  la 
date  de  1602;  mais  il  semble  qu'on  s'occupait  bien  plus  de  ces  questions  en 
i656,  année  des  Provinciales ^  qu'en  1632  "  : 

Le  péché  n'est  plus  qu'une  fable  : 
Escobar  en  est  caution, 
Et  l'on  prend  pour  dupe  le  diable 
En  dirigeant  l'intention. 

1.  Elmire  tousse  plus  fort .  (1734.) 

2.  Tartuvf^e.,  présentant  àElmireun  cornet  de  papier.  (1784, mais  non  1773.) 

<»  Plusieurs  des  chansons  de  ce  recueil  sont  attribuées  à  Blot,  mort  avant  le 
Provinciales^  en  mars  i655  (voyez  Mme  de  Sevigné^tovae  II,  p.  I99)' 

Molière,  iv  3a 


498  L'IMPOSTEUR. 

TARTUFFE. 

Enfin  votre  scrupule  est  facile  à  détruire  : 
Vous  êtes  assurée  ici  d'un  plein  secret, 
Et  le  mal  n'est  jamais  que  dans  l'éclat  qu'on  fait; 
Le  scandale  du  monde  est  ce  qui  fait  l'ofFense,        i5o5 
Et  ce  n'est  pas  pécher  que  pécher  en  silence* . 

.  2 

ELMIRE,    après  avoir  encore  tousse    . 

Enfin  je  vois  qu'il  faut  se  résoudre  à  céder, 
Qu'il  faut  que  je  consente  à  vous  tout  accorder, 
Et  qu'à  moins  de  cela  je  ne  dois  point  prétendre 
Qu'on  puisse  être  content,  et  qu'on  veuille  se  rendre,  r  5  i  o 
Sans  doute  il  est  fâcheux  d'en  venir  jusque-là, 
Et  c'est  bien  malgré  moi  que  je  franchis  cela; 
Mais  puisque  l'on  s'obstine  à  m'v  vouloir  réduire. 
Puisqu'on  ne  veut  point  croire  à  tout  ce  qu'on  peut  dire. 
Et  qu'on  veut  des  témoins  qui  soient  plus  convaincants, 
Il  faut  bien  s'y  résoudre,  et  contenter  les  gens. 

1.  «  Il  est  difficile  de  ne  pas  croire,  dit  Auger,  qu'ici  Molière  se  soit  sou- 
venu de  ces....  vers  de  Régnier,  dans  la  fameuse  satire  de  Macetle  : 

Le  péché  que  l'on  caclie  est  demi-pardonné. 
La  faute  seulement  ne  gît  en  la  défense  : 
Le  scandale,  l'opprobre  est  cause  de  l'offense. 
Pourvu  qu'on  ne  le  saclie,  il  n'importe  comment; 
Qui  peut  dire  que  non  ne  pèche  nullement.  » 

—  Le  vers  i5o6  n'a  probablement  jamais  été  tel  que  pensait  l'avoir  retenu 
l'auteur  de  la  Lettre  sur  la  comédie  de  l'Tmposteiir  (ci-après,  p.  548)  : 

Et  c'est  une  vertu  de  pécher  en  silence. 

—  Sur  un  retranchement  que  Molière  a  peut-être  fait  ici,  ou  plus  haut  dans 
le  couplet  que  termine  le  vers  1496,  voyez  la  Lettre  sur  la  comédie  de  V Im- 
posteur, ci-après,  p.  54^  et  note  2,  et  la  Kotice,  ci-dessus,   p.  33o. 

2.  Après  avoir  toussé.  (1673,  74)  82.)  — Après  avoir  encore  toussé  et  frappé 
sur  la  table,  (1734.) — Cailhava  se  plaint  justement,  p.  I79et  1 80  de  ses  ^/«(/cj 
sur  Molière j  publiées  en  1802,  de  la  manière  dont,  de  son  temps,  l'actrice 
exagérait  le  dernier  jeu  de  scène  indiqué  par  l'édition  de  1734.  La  Lettre  sur 
ia  comédie  de  V  Imposteur  en  indique  un  différent  (ci-après,  p.  548)  :  «  La 
pauvre  Dame,  qui  n'a  plus  rien  à  objecter,  est  bien  en  peine  de  ce  que  son 
mari  ne  sort  point  de  sa  cachette,  après  lui  avoir  fait  avec  le  pied  tous  les 
signes  qu'elle  a  pu.  » 


ACTE  IV,    SCENE   V.  A99 

Si  ce  consentement  '  porte  en  soi  quelque  ofïense, 
Tant  pis  pour  qui  me  force  à  cette  violence  ; 
La  faute  assurément  n'en  doit  pas  être  à  moi^. 

TARTUFFE. 

Oui,  Madame,  on  s'en  charge;  et  la  chose  de  soi....  iSao 

ELMIRE. 

Ouvrez  un  peu  la  porte,  et  voyez,  je  vous  prie, 
Si  mon  mari  n'est  point  dans  cette  galerie. 

TARTUFFE. 

Qu'est-il  hesoin  pour  lui  du  soin  que  vous  prenez? 
C'est  un  homme,  entre  nous,  à  mener  par  le  nez; 
De  tous  nos  entretiens  il  est  pour  faire  gloire,  i  52  5 

Et  je  l'ai  mis  au  point  de  voir  tout  sans  rien  croire. 

ELMIUE. 

Il  n'importe  :  sortez,  je  vous  prié,  un  moment, 
Et  partout  là  dehors  voyez  exactement. 


SCENE  VI. 

ORGON,  ELMIRE. 

ORGON,  sortant  de  dessous  la  table. 

Voilà,  je  vous  l'avoue,  un  abominable  homme  ! 

Je  n'en  puis  revenir,  et  tout  ceci  m'assomme.  i  5  3o 

ELMIRE. 

Quoi?  vous  sortez  sitôt?  vous  vous  moquez  des  gens. 
Rentrez  sous  le  tapis,  il  n'est  pas  encor  temps; 
Attendez  jusqu'au  bout  pour  voir  les  choses  sûres. 
Et  ne  vous  fiez  point  aux  simples  conjectures. 


1.  Consentement  est  le  texte  des  anciennes  éditions  ;  le  mot  se  rapporte  à 
je  consente  du  vers  i5o8.  L'édition  de  1780  a,  la  première,  donné  conten- 
tement, qui  de  là  a  passé  dans  celles  de  lySS,  1734,  et  dans  un  grand  nombre 
des  suivantes. 

2.  N'en  doit  point  être  à  moi.  (1784.) 


5oo  L'IMPOSTEUR. 

ORGON. 

Non,  rien  de  plus  méchant  n'est  sorti  de  l'enfer.      i5  35 

ELMIRE. 

Mon  Dieu  !  Tonne  doit  point  croire  trop  de  léger*. 
Laissez-vous  bien  convaincre  avant  que  de  vous  rendre, 
Et  ne  vous  hâtez  point  ^,  de  peur  de  vous  méprendre. 

(Elle  fait  mettre  son  mari  derrière  elle\) 


SCENE   VIL 
TARTUFFE,  ELMIRE,  ORGON. 

TARTUFFE*. 

Tout  conspire,  Madame,  à  mon  contentement  : 

J'ai  visité  de  l'œil  tout  cet  appartement;  i54o 

Personne  ne  s'y  trouve;  et  mon  àme  ravie 

ORGON,   en  l'arrêtant. 

Tout  doux!  vous  suivez  trop  votre  amoureuse  envie  *, 
Et  vous  ne  devez  pas  vous  tant  passionner. 
Ah!  ah!  l'homme  de  bien,  vous  m'en  voulez  donnera 
Comme  aux  tentations  s'abandonne  votre  àme  !         i  54  5 
Vous  épousiez  ma  fille,  et  convoitiez  ma  femme  ! 

1.  Moi-même,  qui  ne  croi  de  léger  aux  merveilles. 

(Régnier,  satire  sur,  Macette,  vers  37.) 

De  léger,    pour    légèrement,  a    encore    été  employé  deux   fois  par  Voltaire 
(tomes  XXVIII,  p.  261,  et  XXIX,  p.  f)5);  voyez  le  Dictionnaire  de  M.  Littré. 

2.  Et  ne  vous  hâtez  pas.   (1673,  74,  82,  1734.) 

3.  Elmire  fait  mettre  Orgon  derrière  elle.  (1734.) 
4    Tartuffe,  sans  voir  Orgon.  [Ibidem.) 

5,  Personne  ne  s'y  trouve  ;  et  mon  âme  ravie.,.. 

[Dans  le  temps  que  Tartuffe  s^ avance,  les  bras  ouverts,  pour  embrasser 
Elniire,  elle  se  retire,  et  Tarttijfe  aperçoit  Orgon.) 
ORGo:»,  arrêtant  Tartujfe. 
Tout  doux  !  vous  suivez  trop  votre  amoureuse  envie.  [Ibidem.) 

6.  Vous  m'en  vouliez  donner.  (1682.)  —  Vous  m'en  vouliez  donner?  (1734.) 
—  «  Tu  m'en  as  donné  »,  dans  le  sens  de  tu  m'as  trompé,  se  trouve  au  vers 
366  de  l'Étourdi. 


ACTE   IV,   SCENE  VII.  5oi 

J'ai  doute  fort  longtemps  que  ce  fût  tout  de  bon, 

Et  je  croyois  toujours  qu'on  cliangeroit  de  ton*  ; 

Mais  c'est  assez  avant  pousser  le  témoignage  : 

Je  m'y  tiens,  et  n'en  veux, pour  moi,  pas  davantage.  i55o 

ELMIRE,  à   Tartuffe. 

C'est  contre  mon  humeur  que  j'ai  fait  tout  ceci; 
Mais  on  m'a  mise  au  point  de  vous  traiter  ainsi. 

TARTUFFE". 

Quoi?  vous  croyez...  ? 

ORGON. 

Allons,  point  de  bruit,  je  vous  prie. 
Dénichons  de  céans,  et  sans  cérémonie. 

TARTUFFE. 

Mon  dessein^  — 

ORGON. 

Ces  discours  ne  sont  plus  de  saison  : 
Il  faut,  tout  sur-le-champ,  sortir  de  la  maison. 

TARTUFFE. 

C'est  à  vous  d'en  sortir,  vous  qui  parlez  en  maître  : 
La  maison  m'appartient,  je  le  ferai  connaître. 
Et  vous  montrerai  bien  qu'en  vain  on  a  recours, 
Pour  me  chercher  querelle,  à  ces  lâches  détours,    i56o 
Qu'on  n'est  pas  où  l'on  pense  en  me  faisant  injure, 
Que  j'ai  de  quoi  confondre  et  punir  l'imposture. 
Venger  le  Ciel  qu'on  blesse,  et  faire  repentir 
Ceux  qui  parlent  ici  de  me  faire  sortir. 

1.  Auger  paraît  s'être  complètement  mépris  sur  le  sens  de  ce  vers,  qu'il 
trouve  obscur.  Orgon,  dont  la  pensée  ne  peut  être  occupée  que  du  criminel 
entretien  auquel  il  vient  d'assister,  veut  expliquer  pourquoi  il  l'a  laissé  si  long- 
temps durer  :  ne  se  défiant  que  des  apparences,  il  attendait  toujours  de 
Tartuffe  le  mot  qui  allait  les  renverser  toutes. 

2.  Tartuffe,  a  Orgo/j.  (1734 •) 

3.  D'après  la  Lettre  sur  la  comédie  de  V Imposteur  (ci-après,  p.  549),  P**' 
nulpbCj  avant  de  changer  de  ton,  osait  encore  une  fois  appeler  Orgon  son 
frère. 


5oa  L'IMPOSTEUR. 

SCÈNE  VIII. 

ELMIRE,   ORGON. 

ELMIRE. 

Quel  est  donc  ce  langage  ?  et  qu'est-ce  qu'il  veut  dire  ? 

ORGON. 

Ma  foi,  je  suis  confus,  et  n'ai  pas  lieu  de  rire. 

ELMIRE. 

Comment  ? 

ORGON. 

Je  vois  ma  faute  aux  choses  qu'il  me  dit. 
Et  la  donation  m'embarrasse  l'esprit. 

ELMIRE. 

La  donation* 

ORGON. 

Oui,  c'est  une  affaire  faite. 
Mais  j'ai  quelque  autre  chose  encor  qui  m'inquiète.  1570 

ELMIRE. 

Et  quoi  ? 

ORGON. 

Vous  saurez  tout.  Mais  voyons  au  plus  tôt 
Si  certaine  cassette  est  encore  là-haut. 

I.  La  donation?...  (1674,  82.)  — La  donation?   (1734.)  —  Vojez  la  cote 
au  vers  1236. 

FIN    DU    QUATRIÈME    ACTE. 


ACTE  V,   SCENE  I.  5oî 


ACTE  V. 


SCENE   PREMIERE. 

ORGON, CLÉANTE. 

CLÉANTE. 

Où  voulez-vous  courir? 

ORGON. 

Las!  que  sais-je? 

CLÉANTE. 

Il  me  semble 
Que  l'on  doit  commencer  par  consulter  ensemble 
Les  choses  qu'on  peut  faire  en  cet  événement.        1575 

ORGON. 

Cette  cassette-là  me  trouble  entièrement  ; 
Plus  que  le  reste  encore  elle  me  désespère. 

CLEANTE. 

Cette  cassette  est  donc  un  important  mystère? 

ORGON. 

C'est  un  dépôt  qu'Argas,  cet  ami  que  je  plains, 
Lui-même,  en  grand  secret,  m'a  mis  entre  les  mains  : 
Pour  cela,  dans  sa  fuite,  il  me  voulut  élire  '  ; 
Et  ce  sont  des  papiers,  à  ce  qu'il  m'a  pu  dire. 
Où  sa  vie  et  ses  biens  se  trouvent  attachés. 

CLÉANTE. 

Pourquoi  donc  les  avoir  en  d'autres  mains  lâchés? 


I .  Même  emploi  du  mot  élire,  et  avec  la  même  rime,  que  plus  haut,  au 
vers  573,  et  que  plus  bas^  au  vers  1822. 


5o4  L'IMPOSTEUR. 

ORGON. 

Ce  fut  par  un  motif  de  cas  de  conscience  :  i58  5 

J'allai  droit  à  mon  traître  en  faire  confidence  ; 

Et  son  raisonnement  me  vint  persuader 

De  lui  donner  plutôt  la  cassette  à  garder, 

Afin  que,  pour  nier,  en  cas  dé  quelque  enquête, 

J'eusse  d'un  faux-fujant  la  faveur  toute  prête,          rSgo 

Par  où  ma  conscience  eût  pleine  sûreté 

A  faire  des  serments  contre  la  vérité*. 

CLÉANTE. 

Vous  voilà  mal,  au  moins  si  j'en  crois  l'apparence; 

Et  la  donation,  et  cette  confidence, 

Sont,  à  vous  en  parler  selon  mon  sentiment,  iSgS 

Des  démarches  par  vous  faites  légèrement. 

On  peut  vous  mener  loin  avec  de  pareils  gages; 

Et  cet  homme  sur  vous  avant  ces  avantages. 

Le  pousser  est  encor  grande  imprudence  à  vous. 

Et  vous  deviez  chercher  quelque  biais'  plus  doux.  j6oo 

ORGON. 

Quoi?  sous  un  beau  semblant'  de  ferveur  si  touchante 

I.  «  C'est  icij  dit  Auger,  la  doctrine  des  restrictions  mentales,  que  Tartuffe 
a  enseignée  à  Orgon,  de  même  qu'il  a  voulu  enseigner  à  Eltnire  celle  de  la  di- 
rection d'intention  <*.  »  Voyez  la  IX'  Provinciale  :  u  Cela  est  nouveau,  c'est  la 
doctrine  des  restrictions  mentales,  dit  encore  le  l'on  Père  que  Pascal  met  en 
scène''.  Sancbez  la  donne...:  n  On  peut  jurer,  dit-il,  qu'on  n'a  pas  fait  une 
M  chose,  ([uoiqu'on  l'ait  faite  effectivement,  en  entendant  en  soi-même  qu'on  ne 
«  l'a  pas  faite  un  certain  jour,  ou  avant  qu'on  fût  né,  ou  en  sous-entendant 
«  quelque  autre  circonstance  pareille,  sans  que  les  paroles  dont  on  se  sert 
«  aient  aucun  sens  qui  le  puisse  faire  connoître;  et  cela  est  fort  commode  en 
«  beaucoup  de  rencontres,  et  est  toujours  très-juste  quand  cela  est  nécessaire 
«    ou  utile  j)our  la  santé,  l'honneur  ou  le  bien.  » 

2.  Molière  a  déjà  plusieurs  fois  employé  ce  mot  en  lui  donnant,  comme  ici, 
deux  syllabes,  par  exemple  au  vers  558  de  Sganarelle.  Dans  le  Misanthrope 
(acte  IV,  scène  m,  vers  i35l)  et  dans  les  Femmes  savantes  (acte  III,  scène  IV, 
vers  1066)  il  l'a  fait  d'une  syllabe  : 

Alceste.  Voyons,  voyons  un  peu  par  quel  biais,  de  quel  air.... 
Philaminte.  J'ai  donc  cherché  longtemps  un  biais  de  vous  donner.... 

3.  Sur  un  beau  semblant.  (1669",  78,  74,  82,  1734.)   «  Toutes  les  éditions 

^  Aux  vers  1 485  et  suivants. — ''Pages  144  et  145  de  l'édition  de  M.  Lesieur, 


ACTE  V,   SCENE  I.  5o5 

Cacher  un  cœur  si  double,  une  àme  si  méchante! 

Et  moi  qui  l'ai  reçu  gueusant  et  n'ayant  rien 

C'en  est  fait,  je  renonce  à  tous  les  gens  de  bien  : 
J'en  aurai  désormais  une  horreur  effroyable,  i6o5 

Et  m'en  vais  devenir  pour  eux  pire  qu'un  diable. 

CLÉANTE. 

Hé  bien  !  ne  voilà  pas  de  vos  emportements  ! 

Vous  ne  gardez  en  rien  les  doux  tempéraments  ; 

Dans  la  droite  raison  jamais  n'entre  la  vôtre. 

Et  toujours  d'un  excès  vous  vous  jetez  dans  l'autre.   1 6  i  o 

Vous  vovez  votre  erreur,  et  vous  avez  connu 

Que  par  un  zèle  feint  vous  étiez  prévenu  ; 

Mais  pour  vous  corriger,  quelle  raison  demande 

Que  vous  alliez  passer  dans  une  erreur  plus  grande, 

Et  qu'avecque  le  cœur  d'un  perfide  vaurien  1 6 1  5 

Vous  confondiez  les  cœurs  de  tous  les  gens  de  bien  ? 

Quoi?  parce  qu'un  fripon  vous  dupe  avec  audace 

Sous  le  pompeux  éclat  d'une  austère  grimace, 

Vous  voulez  que  partout  ou  soit  fait  comme  lui. 

Et  qu'aucun  vrai  dévot  ne  se  trouve  aujourd'hui?  1620 

Laissez  aux  libertins  ces  sottes  conséquences  ; 

Démêlez  la  vertu  d'avec  ses  apparences. 

Ne  hasardez  jamais  votre  estime  trop  tôt, 

Et  soyez  pour  cela  dans  le  milieu  qu'il  faut  : 

Gardez-vous,  s'il  se  peut,  d'honorer  l'imposture,      1625 

Mais  au  vrai  zèle  aussi  n'allez  pas  faire  injure  ; 

Et  s'il  vous  faut  tomber  dans  une  extrémité, 

Péchez  plutôt  encor  de  cet  autre  côté. 

sans  exception,  dit  Auger,  portent  sur  un  beau  semblant....  Il  était  si  naturel 
d'écrire  cacher  socs  un  beau  semblant^  qu'il  est  impossible  de  ne  pas  supposer 
une  faute  d'impression.  »  Auger  n'avait  donc  pas  sous  les  yeux,  comme  il  le 
croyait  et  comme  il  le  dit  plusieurs  fois,  la  vraie  édition  originale,  du  23  mars 
(1669),  mais  celle  du  6  juin  (1669°). 


5o6  L'IMPOSTEUR. 

SCÈNE    II. 
DAMIS,  ORGON,  CLÉANTE^ 

DAMIS. 

Quoi?  mon  père,  est-il  vrai  qu'un  coquin  vous  menace? 
Qu'il  n'est  point  de  bienfait  qu'en  son  àme  il  n'efface, 
Et  que  son  lâche  orgueil,  trop  digne  de  courroux, 
Se  fait  de  vos  bontés  des  armes  contre  vous  ? 

ORGON. 

Oui,  mon  fils,  et  j'en  sens  des  douleurs  nompareilles. 

DAMIS. 

Laissez-moi,  je  lui  veux  couper  les  deux  oreilles  : 
Contre  son  insolence  on  ne  doit  point  gauchir';      i63  5 
C'est  à  moi,  tout  d'un  coup,  de  vous  en  affranchir. 
Et  pour  sortir  d'affaire,  il  faut  que  je  l'assomme. 

CLÉANTE. 

Voilà  tout  justement  parler  en  vrai  jeune  homme. 
Modérez,  s'il  vous  plaît,  ces  transports  éclatants  : 
Nous  vivons  sous  un  règne  et  sommes  dans  un  temps 
Où  par  la  violence  on  fait  mal  ses  affaires. 

1.  Orgon,  Cléaxte,  Damis.  (1734-)  —  Cette  courte  scène  n'est  pas  men- 
tionnée dans  la  Lettre  sur  la  comédie  de  l'Imposteur. 

2.  Gauchir,  s'écarter  (comme  au  vers  82a  de  PEcole  des  femmes),  se  dé- 
tourner, et  par  suite  reculer  (devant....),  mollir.  Vaugelas,  dans  seiRemarques 
(p.  66  de  l'édition  de  1670,  sur  Un  adjectif  {n'eu  dewx  substantifs....),  a  em- 
ployé ce  verbe  avec  à  :  «  Il  n'est  pas    question de  gauchir   toujours    aux 

difficultés,  il  les  faut  vaincre,  et  établir  une  règle  certaine  pour  la    perfection 
de  notre  langue.  » 


ACTE  V,   SCÈNE  III.  So? 


SCENE  III. 

MADAME   PERNELLE,   MARIANE,   ELMIRE, 
DORINE,  DAMIS,  ORGON,  CLÉANTE». 

MADAME    PERNELLE. 

Qu'est-ce?  J'apprends  ici  de  terribles  mystères. 

ORGON. 

Ce  sont  des  nouveautés  dont  mes  yeux  sont  témoins, 

Et  vous  voyez  le  prix  dont  sont  payés  mes  soins. 

Je  recueille  avec  zèle  un  homme  en  sa  misère,         1645 

Je  le  loge,  et  le  tiens  comme  mon  propre  frère; 

De  bienfaits  chaque  jour  il  est  par  moi  chargé  ; 

Je  lui  donne  ma  fille  et  tout  le  bien  que  j'ai  ; 

Et,  dans  le  même  temps,  le  perfide,  l'infâme, 

Tente  le  noir  dessein  de  suborner  ma  femme,  i6  5o 

Et  non  content  encor  de  ces  lâches  essais, 

Il  m'ose  menacer, de  mes  propres  bienfaits, 

Et  veut,  à  ma  ruine,  user  des  avantages 

Dont  le  viennent  d'armer  mes  bontés  trop  peu  sages, 

Me  chasser  de  mes  biens,  où  je  l'ai  transféré,  i655 

Et  me  réduire  au  point  d'où  je  l'ai  retiré. 

DORINE. 

Le  pauvre  homme  ! 

MADAME    PERNELLE. 

Mon  fils,  je  ne  puis  du  tout  croire 
Qu'il  ait  voulu  commettre  une  action  si  noire. 

ORGON. 

Comment  ? 

MADAME    PERNELLE. 

Les  gens  de  bien  sont  enviés  toujours. 

I.  Madame Perneixe,  OrgoNj  Elmire,  Cléante,  Mariane,  Damis,  Dorine. 
(•734.) 


5o8  L'IMPOSTEUR. 

ORGON. 

Que  voulez-vous  donc  dire  avec  votre  discours,        1660 
Ma  mère? 

MADAME    PERNELLE. 

Que  chez  vous  on  vit  d'étrange  sorte, 
Et  qu'on  ne  sait  que  trop  la  haine  qu'on  lui  porte. 

ORGON. 

Qu'a  cette  haine  à  faire  avec  ce  qu'on  vous  dit? 

MADAME    PERNELLE. 

Je  vous  l'ai  dit  cent  fois  quand  vous  étiez  petit  : 

La  vertu  dans  le  monde  est  toujours  poursuivie;      1666 

Les  envieux  mourront,  mais  non  jamais  l'envie  *. 

ORGON. 

Mais  que  fait  ce  discours  aux  choses  d'aujourd'hui  ? 

MADAME    PERNELLE. 

On  vous  aura  forgé  cent  sots  contes  de  lui. 

ORGON. 

Je  vous  ai  dit  déjà  que  j'ai  vu  tout  moi-même. 

MADAME    PERNELLE. 

Des  esprits  médisants  la  malice  est  extrême.  1670 

ORGON. 

Vous  me  feriez  damner,  ma  mère.  Je  vous  di 
Que  j'ai  vu  de  mes  yeux  un  crime  si  hardi. 


I.  M.  le  Roux  de  Lincy  cite  ce  proverbe  (tome  II,  p.  297)  d'après  un  ma- 
nascrit  du  treizième  siècle  : 

Envie  ne  mourut  jà  ; 

puis  d'après  un  manuscrit  du  quinzième  siècle  : 

Envie  ne  peut  mourir, 
Mais  envieux  meurent. 

Les  frères  Parfaict  "  et  Auger  le  citent  d'après  la  Comédie  des  proverbes 
(1616,  imprimée  en  i633'')  :  «  L'envie  ne  mourra  jamais,  mais  les  envieux 
mourront.  » 

o  Histoire  du  Théâtre  français,  tome  IV,  p.  235. 

^  Voyez  vers  la  fin  de  la  dernière  scène  du  dernier  acte  (le  111°),  p.  9G  de 
l'édition  Jannet,  au  tome  IX  de  V  Ancien  théâtre  français. 


ACTE  V,   SCÈNE   III.  Sog 

MADAME    PERNELLE. 

Les  langues  ont  toujours  du  venin  à  répandre, 
Et  rien  n'est  ici-bas  qui  s'en  puisse  défendre. 

ORGON. 

C'est  tenir  un  propos  de  sens  bien  dépourvu.  1675 

Je  l'ai  vu,  dis-je,  vu,  de  mes  propres  yeux  vu. 
Ce  qu'on  appelle  vu  :  faut-il  vous  le  rebattre 
Aux  oreilles  cent  fois,  et  crier  comme  quatre? 

MADAME    PERNELLE. 

Mon  Dieu,  le  plus  souvent  l'apparence  déçoit  : 

Il  ne  faut  pas  toujours  juger  sur  ce  qu'on  voit.         1680 

ORGON. 

J'enrage. 

MADAME    PERNELLE. 

Aux  faux  soupçons  la  nature  est  sujette. 
Et  c'est  souvent  à  mal  que  le  bien  s'interprète. 

ORGON, 

Je  dois  interpréter  à  charitable  soin 
Le  désir  d'embrasser  ma  femme? 

MADAME    PERNELLE. 

Il  est  besoin. 
Pour  accuser  les  gens,  d'avoir  de  justes  causes;       i685 
Et  vous  deviez  attendre  à  vous  voir  sûr  des  choses. 

ORGON. 

Hé,  diantre!  le  moyen  de  m'en  assurer  mieux? 
Je  devois  donc,  ma  mère,  attendre  qu'à  mes  yeux 
Il  eût....  Vous  me  feriez  dire  quelque  sottise. 

MADAME    PERNELLE. 

Enfin  d'un  trop  pur  zèle'  on  voit  son  âme  éprise;  1690 
Et  je  ne  puis  du  tout  me  mettre  dans  l'esprit 
Qu'il  ait  voulu  tenter  les  choses  que  l'on  dit. 


I.  Dur  zèle^  par  erreur,  i>o\iv  pur  zèle,  dims  les  éditions  de  1682,  92,  ijSo 
et  1733, 


5io  L'IMPOSTEUR. 

ORGOX. 

Allez,  je  ne  sais  pas,  si  vous  n'étiez  ma  mère, 
Ce  que  je  vous  dirois,  tant  je  suis  en  colère. 

DORINE^ 

Juste  retour,  Monsieur,  des  choses  d'ici-bas  :  1695 

Vous  ne  vouliez  point  croire,  et  l'on  ne  vous  croit  pas. 

CLEANTE. 

Nous  perdons  des  moments  en  bagatelles  pures. 
Qu'il  faudroit  employer  à  prendre  des  mesures. 
Aux  menaces  du  fourbe  on  doit  ne  dormir  point '. 

DAMIS. 

Quoi?  son  effronterie  iroit  jusqu'à  ce  point?  1700 

ELMinE. 

Pour  moi,  je  ne  crois  pas  cette  instance'  possible. 
Et  son  ingratitude  est  ici  trop  visible*. 

CLÉANTE^. 

Ne  VOUS  y  fiez  pas  :  il  aura  ^  des  ressorts 

Pour  donner  contre  vous  raison  à  ses  efforts; 

Et  sur  moins  que  cela,  le  poids  d'une  cabale  1705 

Embarrasse  les  gens  dans  un  fâcheux  dédale. 

Je  vous  le  dis  encore  :  armé  de  ce  qu'il  a, 

Vous  ne  deviez  jamais  le  pousser  jusque-là. 

ORGON. 

Il  est  vrai;  mais  qu'y  faire?  A  l'orgueil  de  ce  traître "^5 
De  mes  ressentiments  je  n'ai  pas  été  maître.  1 7  10 

CLÉANTE. 

Je  voudrois,  de  bon  cœur,  qu'on  put  entre  vous  deux 

1.  DoRiXE,  à  Orgon.  (1734.) 

2.  On  ne  doit  dormir  point.   (1682,    1773.) 

3.  Instance  paraît  avoir  ici  le  sens  de  poursuite^  procès.  Au  vers  1433,  il  a 
celui  de  demande  instante. 

4.  Voyez  au  vers  1823. 

5.  ClÉakte,  à  Orgon.  (1773.) 

6.  A  Orgon.  Il  aura.  (1734.) 

7.  En  voyant  l'orgueil  de   ce  traître  :  le  même  tour  est  déjà  aux  vers  944 
et  1699  et  il  se  retrouve  ci-dessous,  au  vers  iSoi. 


ACTE  V,  SCENE  III.  5ii 

De  quelque  ombre  de  paix  raccommoder  les  nœuds. 

ELMIRE. 

Si  j'avois  su  qu'en  main  il  a  de  telles  armes, 
Je  n'aurois  pas  donné  matière  à  tant  d'alarmes, 
Et  mes.... 

ORGON  * . 
Que  veut  cet  homme  ?  Allez  tôt  le  savoir.  1 7 1  5 
Je  suis  bien  en  état  que  l'on  me  vienne  voir! 


SCÈNE   IV. 

MONSIEUR  LOYAL,  MADAME  PERNELLE,  ORGON, 
DAMIS,  MARIANE,  DORINE,  ELMIRE,  CLÉANTE. 

MONSIEUR  LOYAL*. 

Bonjour,  ma  chère  sœur^  ;  faites,  je  vous  supplie, 
Que  je  parle  à  Monsieur. 

DORINE. 

Il  est  en  compagnie. 
Et  je  doute  qu'il  puisse  à  présent  voir  quelqu'un. 

MONSIEUR    LOYAL. 

Je  ne  suis  pas  pour  être  en  ces  lieux  importun.         1720 
Mon  abord  n'aura  rien,  je  crois,  qui  lui  déplaise; 
Et  je  viens  pour  un  fait  dont  il  sera  bien  aise. 

DORINE. 

Votre  nom? 

1.  Orgot^^,  à  Dorine,  voyant  entrer  Monsieur  Loyal,  (1734.) 

2.  ORGON,    MADAÎVtB    PERNELLE,    ELMIRE,    IMARIANE,    CLEANTE,    DAMIS, 

DORINE,   M.    LOYAL. 
M.  LOTAL,  a  Dorine,  dans  le  fond  du  théâtre.  [Ibidem.) 

3.  Cette  salutation  cénobitique  et  l'air  de  douceur  hypocrite  qui  doit  l'ac- 
compagner annoncent  tout  de  suite  que  M.  Loyal  est  un  huissier  digne  d'oc- 
cu/;er,  comme  on  dit,  pour  le  bon  Monsieur  Tartuffe....  [IÇote  d'Auger.) 
Yujezla  Lettre  sur  la  comédie  de  l'Imposteur^  ci-après,  p.^5l  et  352. 

*5 -^"3-2 


5i2  L'IMPOSTEUR. 

MONSIEUR   LOYAL. 

Dites-lui  seulement  que  je  vien 
De  la  part  de  Monsieur  Tartuffe,  pour  son  bien*. 

DORIXE*. 

C'est  un  homme  qui  vient,  avec  douce  manière,      1725 
De  la  part  de  Monsieur  Tartuffe,  pour  affaire 
Dont  vous  serez,  dit-il,  bien  aise. 
cléante'. 

Il  vous  faut  voir 
Ce  que  c'est  que  cet  homme,  et  ce  qu'il  peut  vouloir. 

ORGON*. 

Pour  nous  raccommoder  il  vient  ici  peut-être  : 

Quels  sentiments  aurai-je  à  lui  faire  paroître?  1730 

CLEANTE. 

Votre  ressentiment  ne  doit  point  éclater; 
Et  s'il  parle  d'accord,  il  le  faut  écouter. 

MONSIEUR   LOYAL  ^. 

Salut,  Monsieur.  Le  Ciel  perde  qui  vous  veut  nuire, 
Et  vous  soit  favorable  autant  que  je  désire  ! 

ORGON  ®. 

Ce  doux  début  s'accorde  avec  mon  jugement,  1735 

Et  présage  déjà  quelque  accommodement. 

MONSIEUR   LOYAL. 

Toute  votre  maison  m'a  toujours  été  chère, 

1.  «  Pour  son  hien^  dit  Auger,  doit  signifier  ici  naturellement,  pour  son  uti- 
lité, pour  son  avantage;  »  et  cela  s'accorde  avec  ce  que  M.  Loyal  dit  plus  lon- 
guement, aux  vers  1778  et  suivants,  de  ses  tendresses  pour  tous  les  gens  de 
bien.  On  n'admettra  sans  doute  pas  la  supposition  qu'ajoute  Auger  :  a  Mais 
comme,  dans  le  fait,  M.  Loyal  vient  pour  s'emparer  du  bien  d'Orgon,  au  pro- 
fit de  Tartuffe,  ces  mots  sont  à  doui)le  entente,  et  il  se  pourrait  que  Molière 
eut  mis  à  dessein  cette  équivoque  dans  la  bouche  d'un  personnage  qu'il  a 
voulu  rendre  grotesque.   » 

2.  DoRixE,  à  Orgon.  (1734.) 

3.  ClÉante,  a  Orgon.  [Ibidem.) 

4.  Orgox,  à  Cléante.  [Ibidem.) 

5.  M.  Loyal,  à  Orgon.  [Ibidem.) 

6.  Orgon,  bus,  à  Cléante.  {Ibidem.) 


ACTE   V,   SCENE   IV.  5i3 

Et  j'étois  serviteur  de  Monsieur  votre  père. 

ORGON. 

Monsieur,  j'ai  grande  honte  et  demande  pardon 
D'être  sans  vous  connoître  ou  savoir  votre  nom.      1740 

MONSIEUR  LOYAL. 

Je  m'appelle  Loyal,  natif  de  Normandie, 

Et  suis  huissier  à  verge  *,  en  dépit  de  l'envie. 

J'ai  depuis  quarante  ans,  grâce  au  Ciel,  le  bonheur 

D'en  exercer  la  charge  avec  beaucoup  d'honneur; 

Et  je  vous  viens.  Monsieur,  avec  votre  licence,        1745 

Signifier  l'exploit  de  certaine  ordonnance 

ORGON. 

Quoi?  vous  êtes  ici...  ? 

MONSIEUR    LOYAL. 

Monsieur,  sans  passion  : 
Ce  n'est  rien  seulement  qu'une  sommation, 
Un  ordre  de  vuider  d'ici,  vous  et  les  vôtres, 
Mettre  vos  meubles  hors,  et  faire  place  à  d'autres,    1750 
Sans  délai  ni  remise,  ainsi  que  besoin  est 

ORGON. 

Moi,  sortir  de  céans? 

MO>SIEUR    LOYAL. 

Oui,  Monsieur,  s'il  vous  plaît. 

I .  a  M.  Loyal  n'est  rien  de  moins  qu'un  personnage,  dit  M.  Eugène  Parin- 
gault  (dans  sa  Lrocliure  sur  la  Langue  du  droit  dans  le  tliéâtre  de  Molière, 
1861,  p.  38).  Normand  de  naissance,  il  est  venu  exploiter  k 'Pans,  et  tout 
indique  qu'il  y  a  fait  son  cliemin.  Sa  situation  était  privilégiée.  D'abord,  il  est 
huissier  et  non  simple  sergent;  bien  que  la  fonction  fût  à  peu  près  la  même  , 
l'huissier  était  officier  des  cours  supérieures^  tandis  que  le  sergent  n'était  qu'of- 
ficier des  justices  subalternes.  Aussi,  quand  l'ordonnance  de  1667  impose 
l'obligation  de  se  démettre  aux  officiers  de  cet  ordre  ne  sachant  pas  écrire,  elle 
ne  parle  que  des  sergents  :  sa  disposition  n'allait  à  l'adresse  d'aucun  huissier. 
Ce  n'est  pas  tout  :  la  qualité  d'huissier  à  verge,  que  revendique  M.  Loyal,  ap- 
partenait par  exception  aux  huissiers  qui  devaient  faire  leur  résidence  à  Paris.  » 
M.  Paringault  cite  ensuite  Clienu,  qui,  dans  son  Livre  des  offices  de  France 
(1620,  p.  900),  dit  que  les  «  sergents  à  verge  »  sont  ainsi  appelés,  «  parce 
qu'ils  portent  en  leur  main  une  verge  ou  baguette  pour  toucher  ceux  contre 
lesquels  ils  font  quelques  exploits  de  justice.  » 

<»  C'est, aux  AcTEURS,p.398 ,1e  titre  générique  de  sergent  qui  est  donné  à  M.  Loyal . 

Molière,  iv  33 


5i4  L'IMPOSTEUR. 

La  maison  à  présent,  comme  savez  de  reste, 

Au  bon  Monsieur  Tartuffe  appartient  sans  conteste. 

De  vos  biens  désormais  il  est  maître  et  seigneur,      1755 

En  vertu  d'un  contrat  duquel  je  suis  porteur  : 

Il  est  en  bonne  forme,  et  Ton  n'y  peut  rien  dire. 

DAMIS*.    ■ 

Certes  cette  impudence  est  grande,  et  je  Fadmire. 

MONSIEUR    LOYAL. 

Monsieur,  je  ne  dois  point  avoir  affaire  à  vous; 
C'est*  à  Monsieur:  il  est  et  raisonnable  et  doux,    1760 
Et  d'un  homme  de  bien  il  sait  trop  bien  l'office, 
Pour  se  vouloir  du  tout  opposer  à  justice. 

ORGON. 

Mais.... 

MONSIEUR    LOYAL  ^. 

Oui,  Monsieur,  je  sais  que  pour  un  million 
Vous  ne  voudriez  pas  faire  rébellion. 
Et  que  vous  souffrirez,  en  honnête  personne,  1765 

Que  j'exécute  ici  les  ordres  qu'on  me  donne. 

DAMIS. 

Vous  pourriez  bien  ici  sur  votre  noir  jupon  ^, 


1.  Damis,  h  Monsieur  Loyal.  (1734-) 

2.  MONSIEUR   LOYAL,   à   Dltlllis, 

Monsieur,  etc. 

[Montrant  Orgon.) 
C'est,  etc.  [Ibidem.) 

3.  Monsieur  Loyal,  à  Orgon.  [Ibidem.) 

4.  «  Les  Italiens  nommèrent  le  pourpoint  giabbone^  giuppone...;le&  Fran- 
çais leur  avaient  emprunté  ce  nom,  et  je  vois  que  Saint-Amand  [Suite  de  la 

I  ^"partie  de  ses  OEuvrts,  in-4'',  1642,  p-  34)  donne  le  détail  suivant  dans  son 
Poëte  crotté  : 

Vne  étroite  jartière  grise. 

Faite  d'un  vieux  lambeau  de  frise, 

Enzodiaquant  le  gipon 

Servoit  d'écharpe  à  mon  fripon, 

Et  traînoit  comme  à  la  cbarrue 

Pour  soc  un  fleuret  par  la  rue. 

II  est   bien   clair  que  ce  vieux  morceau  de  toile  de  frise....  qui  entourait   le 


ACTE  V,   SCENE   IV.  5i5 

Monsieur  l'huissier  à  verge,  attirer  le  bâton. 

3IONSIEUR   LOYAL  *. 

Faites  que  votre  fils  se  taise  ou  se  retire, 

Monsieur.  J'aurois  regret  d'être  obligé  d'écrire,        1770 

Et  de  vous  voir  couché  dans  mon  procès-verbal. 

DORINE^. 

Ce  Monsieur  Loyal  porte  un  air  bien  déloyal  ! 

MONSIEUR    LOYAL. 

Pour  tous  les  gens  de  bien  j'ai  de  grandes  tendresses', 
Et  ne  me  suis  voulu,  Monsieur,  charger  *  des  pièces 


gîpon....  était  l'échaipe  passée  sur  le  pourpoint.  Mais  pourquoi  Molière.... 
désigne-t-il  le  pourpoiut  de  M.  Loyal  par  le  mot  Jupon?  C'est  qu'au  moment 
où  Molière  écrivait,  le  jupon  était  un  pourpoint  fait  d'une  certaine  façon.  Il 
est  ainsi  défini  par  A.  Furetière  (1690)  :  Espèce  de  «  grand  pourpoint  ou 
«  de  petit  juste-au-corps  qui  a  de  longues  basques  et  qui  u'a  point  de  bus- 
«  quière,  qui  ne  serre  point  le  corps  et  qui  est  une  espèce  de  veste  propre 
«  pour  l'été.  »  (Article  Jopon  du  Dictionnaire  critique  de  Jal.)  Il  semble  du 
reste  que  Molière  l'eût  pu  dire  de  tous  paus  d'étoffe  enveloppant  plus  ou  moins 
le  corps  à  partir  de  la  ceinture. 

1.  Monsieur  Lotai,,  à  Orgon,  {i';34.) 

2.  L'édition  originale  (23  mars  1669),  et,  d'après  elle,  les  éditions  étrangères 
1675  A,  1684  A,  1694  B,  mettent  levers  suivant  dans  la  bouche  d'Elraire. 
Dès  la  seconde  (6  juin  1669),  il  est  mis  dans  celle  de  Dorine,  à  qui  certaine- 
ment, par  le  ton,  à  cause  de  la  manière  dont  il  doit  être  dit  pour  produire 
quelque  effet,  il  convient  bien  mieux  qu'à  sa  maîtresse.  Elmire,  à  ce  moment 
de  la  scène,  ne  peut  avoir  assez  de  liberté  d'esprit  pour  considérer  à  part  la 
figure  de  cet  exécuteur  d'un  acte  odieux.  —  Dorixe,  à  part.  (1734.)  — 
Cailbava  (p.  174  de  ses  Études)  a  noté  un  incroyable  lazzi  dont  il  avait  tu 
accompagner  ce  vers,  et  dont,  à  ce  qu'il  semble  dire,  la  soubrette  de  1802 
n'avait  pas  été  la  première  à  s'aviser  :  aux  applaudissements  du  parterre,  il 
l'affirme,  Dorine  prenait  M.  Loyal  «  par  le  liant  de  la  tête  et  par  le  bas  de  son 
menton,...  lui  tournait  le  visage  sur  les  épaules,  pour  le  considérer  plus  à  son 
aise,  y  puis,  après  qu'il  s'était  laissé  faire",  lui  adressait  directement  l'injure  à 
laquelle  il  n'a  mot  à  répondre.  Auger,  en  1821,  proteste  encore  contre  cette 
«  gentillesse  »  des  Dorines. 

3.  Des  guillemets  qui,  dans  l'édition  de  1682,  marquent  ce  vers  et  les  vingt- 
sept  suivants  indiquent  qu'ils  étaient  supprimés  à  la  représentation  (voyez 
tome  I,  p.  109,  note  2). 

4.  Sur  l'emploi  de  l'auxiliaire  être  dans  cet  arrangement  des  mots  :  je  ne 
me  suis  voulu  charger^  voyez  la  règle  rappelée  tome  III,  p.  228,  note  3. 

a  Aimé-Martin  dit  avoir  vu  M.  Loyal,  «  pour  faciliter  les  impertinences  de 
Dorine,  »  se  mettre  à  genoux. 


5i6  L'IMPOSTEUR. 

Que  pour  vous  obliger  et  vous  faire  plaisir,  1775 

Que  pour  ôter  par  là  le  moven  d'en  choisir 
Qui,  n'ayant  pas  pour  vous  le  zèle  qui  me  pousse, 
Auroient  pu  procéder  d'une  façon  moins  douce. 

ORGON. 

Et  que  peut-on  de  pis  que  d'ordonner  aux  gens 
De  sortir  de  chez  eux  ? 

MONSIEUR    LOYAL. 

On  vous  donne  du  temps,     1780 
Et  jusques  à  demain  je  ferai  surséance 
A  l'exécution.  Monsieur,  de  l'ordonnance. 
Je  viendrai  seulement  passer  ici  la  nuit, 
Avec  dix  de  mes  gens,  sans  scandale  et  sans  bruit. 
Pour  la  forme,  il  faudra,  s'il  vous  plait,  qu'on  m'apporte, 
Avant  que  se  coucher,  les  clefs  de  votre  porte. 
T'aurai  soin  de  ne  pas  troubler  votre  repos, 
Et  de  ne  rien  souffrir  qui  ne  soit  à  propos. 
Mais  demain,  du  matin  *,  il  vous  faut  être  habile 
A  vuider  de  céans  jusqu'au  moindre  ustensile  :  1790 

Mes  gens  vous  aideront,  et  je  les  ai  pris  forts. 
Pour  vous  faire  service  à  tout  mettre  dehors. 
On  n'en  peut  pas  user  mieux  que  je  fais,  je  pense; 
Et  comme  je  vous  traite  avec  grande  indulgence, 
Je  vous  conjure  aussi,  ^Monsieur,  d'en  user  bien,       1795 
Et  qu'au  dû  de  ma  charge^  on  ne  me  trouble  en  rien. 

1.  Bacine,  dans  sa  jeunesse,  disait  ainsi;  on  lit  dans  ses  Remarques  sur 
l'Odjssée  d'Homère  (i6(j'2,  tiime  Vides  OEuvres,  p.  89)  :  o  Après  ils  se  vont 
tous  coa(!her.  Du  matin,  Menelaiis  se  lève,  et  vient  deraaudcr  à  Telemacluis  le 
sujet  de  son  vojage.  »  A  la  fin  du  premier  acte  du  Malade  imaginaire,  Toi- 
nette  se  sert  de  l'expression  du  grand  matin  :  a  Demain,  du  grand  matin,  je 
l'envoirai  quérir.  » 

2.  Corneille  avait  fait  dire  par  CIcandre  au  Prévôt  de  /a  Suite  du  Menteur 
{1643,  acte  I,  scène  iv,  vers  343)  : 

Vous  avez  fait  le  dû  de  votre  office. 

VoTCz  encore  vers  la  fin  de  la  scène  m  de  l'acte  V  de  l'Avare. 


ACTE  V,   SCENE   IV.  617 

ORGO>*. 

Du  meilleur  de  mon  cœui'  je  clonnerois  sur  l'heure 

Les  cent  plus  beaux  louis  de  ce  qui  me  demeure, 

Et  pouvoir,  à  plaisir,  sur  ce  mufle  assener 

Le  plus  grand  coup  de  poing  qui  se  puisse  donner.  1800 

CLÉANTE^. 

Laissez,  ne  gâtons  rien. 

DAMIS. 

A  cette  audace  étrange  ', 
J'ai  peine  à  me  tenir,  et  la  main  me  démange  *. 

DORINE. 

Avec  un  si  bon  dos,  ma  foi,  Monsieur  Lo^al, 
Quelques  coups  de  bâton  ne  vous  siéroient  pas  mal. 

MONSIEUR    LOYAL. 

On  pourroit  bien  punir  ces  paroles  infâmes,  180 5 

Mamie,  et  Ton  décrète  aussi  contre  les  femmes^. 

1.  Orgon,  à /^arf.  (1734.) 

2.  Cléante,  bas^  à  Orgon.  [Ibidem.) 

3.  Voyez,  pour  cette  tournure,  aux  vers  944  ^t  1709. 

4.  Cette  audace  est  trop  forte; 
J'ai  peine  à  me  tenir,  il  vaut  mieux  que  je  sorte. 

(16S2.) 

«  Les  comédiens  avoient  fait  ce  changement,  dit  l'éditeur  de  1784  dans  son 
Avertissement  du  tome  P'',  p.  v  et  vi,  parce  que  souveut  ils  étoient  dans  la 
nécessité  de  faire  jouer  deux  personnages  à  un  même  acteur,  et  qu'en  faisant 
ainsi  sortir  Damis  du  théâtre,  il  pouvoit,  en  cliangeant  d'hahit,  faire  le  rôle  de 
l'Exempt  qui  vient  avec  Tartuffe  à  la  fiu  de  l'acte....  L'éditeur  [rèditeur  de 
1682),  du  moins,  ne  devoit  pas  mettre  au  nombre  des  acteurs  dans  l'avaut- 
dernière  scène  [la  dernière  de  V  édition  originale),  le  même  Damis,  qui  est 
censé  sorti  du  théâtre,  ni  lui  faire  dire,  en  parlant  de  Tartuffe,  ce  vers  [le  vers 
1870),  que  les  comédiens  font  dire  par  Dorine  : 

Comme  du  Ciel  l'infâme  impudemment  se  joue!    » 

5.  Voyez  ci-dessus,  à  la  scène  v  du  Mariage  forcé  ^  p.  5i,  note  4-  M.  Loyal 
menace  de  solliciter  du  juge  l'ordre  d'amener  Dorine  devant  lui  ou  même  de 
l'emprisonner.  A  propos  de  ce  vers,  M.  Paringault  cite  (p.  3i)  l'article  à.  de 
redit  de  Charles  IX  rendu  à  Amboise,  en  janvier  l5']i,  contre  la  rébellion  sur 
l'exécution  des  mandements  et  l'administration  de  la  justice  [Recueil  Isambert, 
tome  XIV,  p.  247)  '■  "  Voulons  que  sur  le  rapport  signé  des  sergents  ou 
huissiers    exécuteurs  de  justice,    certifiés  de  records,   sans  attendre  autre  in- 


5i8  L'IMPOSTEUR. 

CLÉANTE*. 

Finissons  tout  cela,  Monsieur  :  c'en  est  assez; 
Donnez  tôt  ce  papier,  de  grâce,  et  nous  laissez. 

MONSIEUR    LOYAL. 

Jusqu'au  revoir.  Le  Ciel  vous  tienne  tous  en  joie  ! 

ORGON. 

Puisse-t-il  te  confondre,  et  celui  qui  t'envoie!  1810 


SCÈNE  V. 

ORGON,     CLÉANTE,    MARIANE,     ELMIRE, 
MADAME  PERNELLE,  DORINE,  DAMIS^ 

ORGON. 

Hé  bien,  vous  le  voyez,  ma  mère,  si  j'ai  droit''. 
Et  vous  pouvez  juger  du  reste  par  l'exploit  *  : 
Ses  trahisons  enfin  vous  sont-elles  connues? 

MADAME    PERNELLE. 

Je  suis  toute  ébaubie,  et  je  tombe  des  nues! 

DORINE^. 

Vous  vous  plaignez  à  tort,  à  tort  vous  le  blâmez  ^,   1 8 1  5 

formation,  nosdits  juges,  es  dits  cas  de  résistance  par  voie  de  fait,  puissent 
décréter  ajournement  personnel,  sauf,  après  avoir  informé,  procéder  par  décret 
de  prise  de  corps,  ainsi  qu'ils  verront  être  à  faire.  » 

1.  Cléante,  a  M.  Lojal.  (1734.) 

2.  Orgon,  Madame  Pernelle,  Elmire,  Cléante,  Mariane,  Damis,  Dorine. 
{Ibidem.) 

3.  Si  j'ai  raison,  si  je  suis  en  droit  de  me  plaindre. 

4.  Par  l'exploit,  la  sommation  qui  vient  de  m'étre  signifiée. 

5.  Dorine,  a  Orgon.  (1734.) 

6.  L'édition  de  1682  indique  encore  que  ce  vers  et  les  sept  suivants  étaient 
retranchés  par  les  comédiens.  Ils  sont  de  ceux  qu'on  peut  supposer  avoir 
été  supprimés  par  Molière  lui-mcme.  La  verve  railleuse  de  Dorine  ne  don- 
nant, pas  même  en  un  pareil  moment,  de  trêve  à  son  maître,  a  prêté  à  la 
critique  :  voyez  la  note  d'Auger.  «  Même  au  moment  final,  dit  Sainte-Beuve, 
l'impitoyable  lutin,  quasi  hors  de  propos  et  quand  tout  est  au  tragique  dans  la 
maison,  abuse  de  la  circonstance  et  pique  toujours  ;  »  mais  il  faut  lire  tout  le 
passage  sur  Doiine,  tome  III  de  Port-Boyal,  p.  296-298. 


ACTE  V,   SCENE  V.  5 19 

Et  ses  pieux  desseins  par  là  sont  confirmés  : 

Dans  l'amour  du  prochain  sa  vertu  se  consomme  *  ; 

Il  sait  que  très-souvent  les  biens  corrompent  Tliomme, 

Et,  par  charité  pure,  il  veut  vous  enlever 

Tout  ce  qui  vous  peut  faire  obstacle  à  vous  sauver.    1820 

ORGON. 

Taisez-vous  :  c'est  le  mot  qu'il  vous  faut  toujours  dire. 

CLÉANTE^. 

Allons  voir  quel  conseil  on  doit  vous  faire  élire  ^ . 

ELMIRE. 

Allez  faire  éclater  l'audace  de  l'ingrat. 

Ce  procédé  détruit  la  vertu  du  contrat*  ; 

Et  sa  déloyauté  va  paroître  trop  noire,  1825 

Pour  souffrir  qu'il  en  ait  le  succès  qu'on  veut  croire. 


SCENE   VI. 

VALÈRE,   ORGON,  CLÉANTE,  ELMIRE, 
MARIANE,  ETc.^ 

VALÈRE. 

Avec  regret,  Monsieur,  je  viens  vous  affliger; 

1.  c'est-à-dire  sa  vertu  est  arrivée  à  la  perjection  île  Pamour  du  prochain^ 
au  parfait  amour  du  prochain  ;  ou  même  c^est  dans  V amour  du  prochain  que 
sa  vertu  a  trouvé  sa  perfection  :  voyez  le  vers  447  de  V École  des  maris  et  le 
vers  1545  de  V  École  des  femmes. 

2.  Cléante,  à  Orgon.  (1734.) 

3.  Quel  est  le  meilleur  parti  à  vous  faire  prendre.  Pour  ce  mot  d'e7//e, voyez 
au  vers  573. 

4.  Comparez  les  vers  1701  et  1702.  Voilà  tout  indiqué  un  des  dénoue- 
ments, par  uuUité  de  la  donation,  que  quelques  contemporains  du  poète  au- 
raient préféré  à  celui  où  il  s'est  arrêté ,  un  de  ces  dénouements  que  les  gens 
de  robe,  comme  dit  Gueret ,  auraient  trouvés  bons,  et  celui  précisément  que, 
de  notre  temps,  eût  choisi  Scribe  :  voyez  à  la  Notice,  p.  344  et  p.  347. 

5.  Les  éditions  antérieures  à  1734  n'ont  en  tête  de  cette  scène  que  ces  cinq 
noms  de  personnages,  et  toutes,  sauf  la  première  et  celles  de  1675  A,  1684  A, 
1694  B,  et  la  contrefaçon  de  1669,  omettent  à  tort  I'etc.  —  Valère,  Orgon, 
Madame  Pernelle,  Euuire,  Cléante,  Mariane,  Damis,  Dorine.  (i734-) 


520  L'IMPOSTEUR. 

Mais  je  m'y  vois  contraint  par  le  pressant  danger. 

Un  ami,  qui  m'est  joint  d'une  amitié  fort  tendre, 

Et  qui  sait  l'intérêt  qu'en  vous  j'ai  lieu  de  prendre,   1 8  3  o 

A  violé  pour  moi,  par  un  pas  délicat, 

Le  secret  que  l'on  doit  aux  affaires  d'Etat, 

Et  me  vient  d' envoyer  '  un  avis  dont  la  suite 

Vous  réduit^  au  parti  d'une  soudaine  fuite. 

Le  fourbe  qui  longtemps  a  pu  vous  imposer  i  8  3  5 

Depuis  une  heure  au  Prince  a  su  vous  accuser. 

Et  remettre  en  ses  mains,  dans  les  traits  qu'il  vous  jette, 

D'un  criminel  d'État  limportante  cassette, 

Dont,  au  mépris,  dit-il,  du  devoir  d'un  sujet. 

Vous  avez  conservé  le  coupable  secret.  1840 

J'ignore  le  détail  du  crime  qu'on  vous  donne'; 

Mais  un  ordre  est  donné  contre  votre  personne  ; 

Et  lui-même*  est  chargé,  pour  mieux  l'exécuter, 

D'accompagner  celui  qui  vous  doit  arrêter. 

CLÉAXTE. 

Voilà  ses  droits  armés;  et  c'est  par  où  le  traître       1845 
De  vos  liiens  qu'il  prétend  cherche  à  se  rendre  maîtic. 

ORGON. 

L'homme  est,  je  vous  l'avoue,  un  méchant  animal! 

VALÈRE. 

•Le  moindre  amusement^  vous  peut  être  fatal. 
J'ai,  pour  vous  emmener,  mon  carrosse  à  la  porte. 
Avec  mille  louis  qu'ici  je  vous  apporte.  i8  5o 

Ne  perdons  point  de  temps  :  le  trait  est  foudroyant. 
Et  ce  sont  de  ces  coups  que  l'on  pare  en  fuyant. 
A  vous  mettre  en  lieu  sûr  je  m'offre  pour  conduite®, 

i.  Et   me   rient   envoyer.    ([673,  74,  82,  92,  97,  1710,  3o,    33j  34.)  — 
L'édition  de  1773  est  ici  conforme  à  l'originale. 

2.  Un  avis  par  suite  duquel  vous  êtes  réduit.... 

3.  Qu'on  vous  prête,  qu'on  vous  impute. 

4.  Le  dénonciateur,  Tartuffe. —  5.  Amusement^  retard,  comme  au  vers  21 5. 
6.  Le  sens  est  clair  :  o  Je  viens  vous   offrir   de  me  charger  de  votre   con- 


ACTE  V,   SCENE   VI.  Sai 

El  veux  accompagner  jusqu'au  Jiout  votre  fuite. 

ORGON. 

Las!  que  ne  dois-je  point  à  vos  soins  obligeants!     i8  55 
Poui^  vous  en  rendre  grâce  il  faut  un  autre  temps  ; 
Et  je  demande  au  Ciel  de  m'ètre  assez  propice, 
Pour  reconnoître  un  jour  ce  généreux  service. 
Adieu  :  prenez  le  soin,  vous  autres 

CLÉANTE. 

Allez  tôt  : 
Nous  songerons,  mon  frère,  à  faire  ce  qu'il  faut.      1860 


SCÈNE    DERNIERE. 

L'EXEMPT,  TARTUFFE,  VALÈRE,  ORGON, 
ELMIRE,  ]\L\RL\NE,  etc. 

TARTUFFE '. 

Tout  beau,  Monsieur,  tout  beau,  ne  courez  point  si  vite  : 
Vous  n'irez  pas  fort  loin  pour  tiouver  votre  gîte. 
Et  de  la  part  du  Prince  on  vous  fait  prisonnier. 

ORGON. 

Traître,  tu  me  gardois  ce  trait  pour  le  dernier; 

C'est  le  coup,  scélérat,  par  où  tu  m'expédies,  i86  5 

Et  voilà  couronner  toutes  tes  perfidies. 

TARTUFFE. 

Vos  injures  n'ont  rien  à  me  pouvoir  aigrir, 

duite  pour  vous  mettre  en  lieu  sûr,  je  m'offre  à  vous  conduire  en  lieu  sûr.  » 
Grammaticalement,  faut-il  entendre  :  «  je  m'offre  pour  escorte,  pour  guide  », 
ou  bien  :   «  je  m'offre  pour  votre  conduite,  pour  vous  conduire  »  ? 

I.  SCÈNE  VII. 

TARTUFFE,   UN  EXEMPT,    MADAME  PERNELLE,    ORGON,    EL3IIRE,  CLEANTE, 

MARIANE,    VALÈRE,    DAMIS,    DORINE. 

TARTUFFE,  arrêtant  Orgon.  (1734.) 


522  L'IMPOSTEUR. 

Et  je  suis  pour  le  Ciel  appris*  à  tout  souffrir. 

CLÉANTE. 

La  modération  est  grande,  je  l'avoue. 

DAMIS. 

Comme  du  Ciel  rinfànie  impudemment  se  joue  ^  !    1870 

TARTUFFE. 

Tous  vos  emportements  ne  sauroient  m'émouvoir, 
Et  je  ne  songe  à  rien  qu'à  faire  mon  devoir. 

MARI  ANE. 

Vous  avez  de  ceci  grande  gloire  à  prétendre, 

Et  cet  emploi  pour  vous  est  fort  honnête  à  prendre. 

TARTUFFE. 

Un  emploi  ne  sauroit  être  que  glorieux,  1875 

Quand  il  part  du  pouvoir  qui  m'envoie  en  ces  lieux. 

ORGON. 

Mais  t'es-tu  souvenu  que  ma  main  charitable, 
Ingrat,  t'a  retiré  d'un  état  misérable? 

TARTUFFE. 

Oui,  je  sais  quels  secours  j'en  ai  pu  recevoir; 

Mais  l'intérêt  du  Prince  est  mon  premier  devoir;     i8  8o 

De  ce  devoir  sacré  la  juste  violence 

Etouffe  dans  mon  cœur  toute  reconnoissance, 

Et  je  sacrifierois  à  de  si  puissants  nœuds 

Ami,  femme,  parents,  et  moi-même  avec  eux. 

I .  Apprendre  s'employait  encore  alors  dans  le  sens  d'instruit e^  enseigner, 
avec  un  régime  direct  de  personne;  M.  Littré  cite  cet  exemple  du  Quinte-Curce 
de  Vaugelas  (i653,  livre  VIII,  chapitre  ix)  :  «  Sa  litière  [du  roi  des  Indes) 
est  suivie  de  ses  gendarmes  et  de  ses  gardes,  dont  plusieurs  portent  des  branches 
d'arbres  pleines  d'oiseaux  qu'ils  ont  appris  à  chanter  toutes  sortes  de  ramages, 
pour  le  divertir  dans  ses  plus  grandes  affaires  ;  »  et  cet  autre  de  Régnier 
[satire  vi,  vers  77)  : 

A  toi,  qui,  dès  jeunesse  appris  en  son  école, 
As  adoré  l'honneur". 

■2.  Voyez,  p.  5 17,  à  la  fin  de  la  note  4,  pourquoi  ce  vers  a  été  quelquefois 
misj  au  théâtre,  dans  la  bouche  de  Dorine. 

«  Qui....  formé  à  l'école  de  l'honneur,  en  as  gardé  le  culte. 


ACTE  V,   SCENE  DERNIERE.  5aî 

ELMIRE. 

L'imposteur  ! 

DORINE. 

Comme  il  sait,  de  traîtresse  manière,  i88  5 
Se  faire  un  beau  manteau  de  tout  ce  qu'on  révère  ! 

cle'ante. 
Mais  s'il  est  si  parfait  que  vous  le  déclarez, 
Ce  zèle  qui  vous  pousse  et  dont  vous  vous  parez, 
D'où  vient  que  pour  paroître  il  s'avise  d'attendre 
Qu'à  poursuivre  sa  femme  il  ait  su  vous  surprendre,   1890 
Et  que  vous  ne  songez  à  l'aller  dénoncer 
Que  lorsque  son  honneur  l'oblige  à  vous  chasser? 
Je  ne  vous  parle  point,  pour  devoir  en  distraire. 
Du  don*  de  tout  son  bien  qu'il  venoit  de  vous  faire; 
Mais  le  voulant  traiter  en  coupable  aujourd'hui,      1895 
Pourquoi  consentiez- vous  à  rien  prendre  de  lui? 

tartuffe,   à  l'Exempt^. 

Délivrez-moi,  Monsieur,  de  la  criaillerie, 

El  daignez  accomplir  votre  ordre,  je  vous  prie. 

l'exempt. 
Oui,  c'est  trop  demeurer  sans  doute  à  l'accomplir: 

1.  Je  ne  vous  parle  point,  connue  ayant  dû  vous  détourner  de  cette  dénon- 
ciation, du  don,  etc.  ;  je  ne  vous  dirai  point  que  le  don  qu'il  venait  de  vous 
faire  aurait  dû  vous  en  détourner. 

2.  Cet  exempt  qui  vient  de  la  part  du  Prince  (vers  l863),  et  qui  va  pro- 
noncer son  éloge,  doit  être  uu  exempt  de  ses  gardes  du  corps.  D'après  la 
Lettre  sur  la  comédie  de  l' Imposteur  (ci-après,  p.  552;  mais  cela  ne  résulte 
ni  des  vers  182g  et  suivants,  ni  de  rien  dans  les  scènes  vi  et  vu) ,  ce  serait  un  ami 
de  Cléante.  On  ne  peut  songer  à  un  agent  subalterne.  Guyot  nous  apprend,  au 

tome  II  de  son  Traité  des  droits. ...annexés à  chaque  office,  etc.  (1786-1788), 

que  les  sous-lieutenants  des  gardes,  dont  le  titre  remplaçait  celui  des  capitaines- 
exempts  d'autrefois,  étaient  tous  des  gentilshommes  de  nom  et  d'armes,  ayant  la 
commission  soit  de  lieutenant-colonel,  soit  de  mestre  de  camp  (p.  Sg  et  69,  61, 
65).  »  A  l'égard  des  officiers  [des  gardes)^  dit-il  p.  64,...  ils  portent  tous  [un 
bâton  de  commandement  :  »  l'Exempt,  dans  cette  scène,  en  avait  sans  doute 
nn  à  la  main.  —  D'après  ce  que  disent  les  éditeurs  de  1734  (ci-dessus,  p.  5i7, 
note  4),  c'est  Hubert  en  1669,  et  Baron  de  1670  à  1673",  qui,  après  s'être 

"  Voyez  la  Notice j  p.  357. 


524  L'IMPOSTEUR. 

Votre  bouche  à  propos  m'invite  à  le  remplir;  1900 

Et  pour  rexécuter,  suivez-moi  tout  à  l'heure 

Dans  la  prison  qu'on  doit  vous  donner  pour  demeure. 

TARTUFFE. 

Qui?  moi,  Monsieur? 

l'exempt. 
Oui,  vous. 

TARTUFFE. 

Pourquoi  donc  la  prison? 
l'exempt. 
Ce  n'est  pas  vous  à  qui  j'en  veux  rendre  raison.  *■ 
Remettez-vous,  JMonsieur,  d'une  alarme  si  chaude .   i  9  c  5 
Nous  vivons  sous  un  prince  ennemi  de  la  fraude^, 
Un  prince  dont  les  yeux  se  font  jour  dans  les  cœurs, 
Et  que  ne  peut  tromper  tout  l'art  des  imposteurs. 
D'un  fin  discernement  sa  grande  âme  pourvue  ^ 
Sur  les  choses  toujours  jette  une  droite  vue;  1910 

Chez  elle  jamais  rien  ne  sm^prend  trop  d'accès, 
Et  sa  ferme  raison  ne  tombe  en  nul  excès. 
Il  donne  aux  gens  de  bien  une  gloire  immortelle; 
Mais  sans  aveuglement  il  fait  briller  ce  zèle, 
Etl'amour  pour  les  vrais*  ne  ferme  point  sou  cœur  191  5 

acquittés  (à  la  scène  iv)  du  rôle  de  Darais,  auraient  eu  à  reparaître  pour  réci- 
ter l'important  couplet  de  l'Exempt;  dans  la  double  troupe  de  1680  il  fut 
plus  facile  d'avoir  un  acteur  spécial  pour  ce  personnage;  un  tragédien,  la 
Tliuillerie,  le  représeutait  en  1685°. 

1.  ^  Orgon.  (1734.) 

2.  «  Nous  vivons  sous  un  Roi,  écrivait  Colbert  en  1682,  dont  le  principal 
soin  et  application  tendent  à  délivrer  les  foibles  de  l'oppression  des  forts.  » 
(Lettres^  instructions...  publiées  \^ar  M.  P.  Clément,  tome  IV,  p.  i53.)  — 
Sur  les  retrancliements  ou  plutôt  le  travestissement  qu'un  fit  subir  à  cette 
tirade  au  temps  de  la  Révolution,  voyez  la  Notice,  p.  347  ^'  348. 

3.  L'édition  de  1682  indique  qu'a  la  représentation  trois  coupures  abré- 
geaient de  vingt  vers  (1909-1916,  1919-1926,  1929-1932)  le  récit  de  l'Exempt. 
Dans  les  éditions  de  1730  et  de  1733,  les  vers  1917  et  1918,  puis  1927  et 
1928,  sont  également  entre  guillemets. 

4.  Pour  les  vrais  gens  de  Lien. 

"Voyez  p.  355,  356  et  358,  359. 


ACTE  V,  SCENE   DERNIERE.  ^25 

A  tout  ce  que  les  faux  doivent  donner  d'horreur*. 

Celui-ci  n'étoit  pas  pour^  le  pouvoir  surprendre, 

Et  de  pièges  plus  fins  on  le  voit  se  défendre. 

D'abord  il  a  percé,  par  ses  vives  clartés, 

Des  replis  de  son  cœur  toutes  les  lâchetés.  1920 

Venant  vous  accuser,  il  s'est  trahi  lui-même. 

Et  par  un  juste  trait  de  l'équité  suprême  ', 

S'est  découvert  au  Prince  un  fourbe  renommé, 

Dont  sous  un  autre  nom  il  étoit  informé  ; 

Et  c'est  un  long  détail  d'actions  toutes  noires  1925 

Dont  on  pourroit  former  des  volumes  d'histoires. 

Ce  monarque,  en  un  mot,  a  vers  vous  détesté 

Sa  lâche  ingratitude  et  sa  déloyauté  *; 

A  ses  autres  hoiTCurs  il  a  joint  cette  suite  ^, 

Et  ne  m'a  jusqu'ici  soumis  à  sa  conduite®  igSo 

Que  pour  voir  l'impudence  aller  jusques  au  bout. 

Et  vous  faire  par  lui  faire  raison  de  tout. 

Oui,  de  tous  vos  papiers,  dont  il  se  dit  le  maître, 

Il  veut  qu'entre  vos  mains  je  dépouille  le  traître. 

D'un  souverain  pouvoir,  il  brise  les  liens  1935 

Du  contrat  qui  lui  fait  un  don  de  tous  vos  biens  ^, 

Et  vous  pardonne  enfin  cette  offense  secrète 

Où  vous  a  d'un  ami  fait  tomber  la  retraite; 


1 .  Il  y  avait  peut-être  ici,  en  1667,  un  passage  sur  le  grand  crédit  des  faux 
dévots,  que  Molière  supprima  en  1669  :  voyez,  ci-après,  la  Z/e<<rei«r /a  comédie 
de  V Imposteur,  p.  553  et  note  2,  et  à  la  Notice^  p.  33o. 

2.  Celui-ci  n'était  pas  fait  pour — 

3.  C'est-à-dire,  par  un  effet  de  la  justice  divine.  {Note  d'Atiger.) 

4.  A  détesté  l'ingratitude  et  la  déloyauté  dont  il  s'est  rendu  coupable  en- 
vers vous.  Molière  a  nombre  de  fois  employé  vers  comme  envers.  Génin 
rappelle  que  dans  Bajazet  encore  (acte  III,  fin  de  la  scène  ri)  on  lit  :  o  Trop 
heureux  d'avoir  pu....  m'acquitter  vers  vous  de  mes  respects  profonds.  » 

5.  Le  monarque  a  voulu  qu'une  dernière  horreur  s'ajoutât  aux  autres. 

6.  Mis  à  ses  ordres. 

7.  Auger  le  dit  avec  raison,  quelque  absolu  que  fût  le  pouvoir  de  Louis  XIV, 
il  est  bien  certain  qu'on  ne  l'eût  pas  vu  anéantir  d'autorité  un  contrat.  Dans 
la    réalitéj  des    magistrats    seuls   auraient  eu  à  examiner  si  l'acte  de  donation 


526  L'IiMPOSTEUR. 

Et  c'est  le  prix  qu'il  donne  au  zèle  qu'autrefois 

On  vous  vit  témoigner  en  appuyant  ses  droits ^,        1940 

Pour  montrer  que  son  cœur  sait,  quand  moins  on  y  pense, 

D'une  bonne  action  verser  la  récompense, 

Que  jamais  le  mérite  avec  lui  ne  perd  rien. 

Et  que  mieux  que  du  mal  il  se  souvient  du  bien^. 

DORINE. 

Que  le  Ciel  soit  loué  ! 

MADAME    PERNELLE. 

jMaintenant  je  respire.  1945 

ELMIRE. 

Favorable  succès  ! 

M  ARIANE. 

Qui  l'auroit  osé  dire? 
ORGON,  à  Tanaffe. 

Hé  bien!  te  voilà,  traître — 

était  valable  ou  non;  en  attendant,  sur  un  ordre  du  Roi,  le  scélérat  eût  été 
jeté  en  prison,  et  bien  averti  qu'il  y  resterait  jusqu'à  ce  que,  à  défaut  d'une 
annulation  judiciaire,  son  désistement  eût  délié  Orgon.  Mais,  à  la  fin  de  sa 
comédie,  Molière  a  voulu  donner  aux  spectateurs  une  satisfaction  immédiate  et 
complète,  et  leur  faisant  accepter,  à  Louis  XIV  tout  le  premier",  l'interven- 
tion du  Roi,  il  leur  fit  admettre  sans  difficulté  la  fiction  qui  pour  eux  avançait 
seulement  l'effet  certain  d'une  toute-puissante  volonté. 

1.  Ses  droits  menacés  au  temps  des  troubles  de  la  Fronde  :  voyez  ci-dessus, 
p.  4093  les  vers  i8i  et  182,  et  la  note  3. 

2.  Nous  avons  dit,  dans  V Avertissement  de  ce  volume,  que  M.  Despois  n'a 
malheureusement  pu  rédiger  que  le  commentaire  du  premier  acte  du  Tartuffe, 
mais  qu'un  certain  nombre  de  notes  se  rapportant  à  la  suite  se  sont  trouvées 
dans  ses  papiers.  En  voici  une  qu'il  avait  destinée  à  cette  place,  et  que  nous  y 
conservons,  tout  en  renvoyant  et  à  la  note  7,  presque  immédiatement  précé- 
dente, de  la  page  525,  et  a  la  Notice  (p.  275,  276  et344-347)î  <^ù  la  question 
du  dénouement  a  été  exposée  ])lus  en  détail  :  «  Si  le  goût  de  Louis  XIV  pour 
les  ballets  a  trop  souvent  contribué  à  détourner  Molière  de  ses  gi'andes  œuvres, 
pour  occuper  à  des  divertissements  de  cour  un  temps  qu'il  eût  pu  mieux  em- 
ployer pour  sa  gloire,  son  influence  sur  le  poète  n'a  pas  eu  d'ailleurs  quelques- 
uns  des  inconvénients  qu'on  a  signalés.  Par  exemple,  on  a  déclaré  postiche  le 
dénouement  du  Tartuffe;  l'éloge  du  Roi  au  cinquième  acte  a  semblé  amené 
d'une  façon  peu  naturelle  ;  on  ne  l'a  excusé  que  par  la  nécessité  d'intéresser 
aussi  l'amour-propre  du  Roi  à  la  représentation  de  la  pièce.  Cette  critique  n'est 

<*  Voyez  à  la  JSotice,  p.  846,  second  alinéa. 


ACTE  V,    SCENE    DERNIERE.  527 

CLÉANTE. 

Ah  M  mon  frère,  arrêtez, 
Et  ne  descendez  point  à  des  indignités  ; 
A  son  mauvais  destin  laissez  un  misérable, 
Et  ne  vous  joignez  point  au  remords  qui  l'accable  :  1 9  5  0 
Souhaitez  bien  plutôt  que  son  creur  en  ce  jour 
Au  sein  de  la  vertu  fasse  un  heureux  retour, 
Qu'il  corrige  sa  vie  en  détestant  son  vice 
Et  puisse  du  grand  Prince  adoucir  la  justice. 
Tandis  qu'à  sa  bonté  vous  irez  à  genoux  1 9  5  5 

Rendre  ce  que  demande  un  traitement  si  doux. 

ORGON. 

Oui,  c'est  bien  dit  :  allons  à  ses  pieds  avec  joie 
Nous  louer  des  bontés  que  son  cœur  nous  déploie. 
Puis,  acquittés  un  peu  de  ce  premier  devoir. 
Aux  justes  soins  d'un  autre  il  nous  faudra  pourvoir,  i960 
\^  Et  par  un  doux  hymen  couronner  en  Valère 
La  flamme  d'un  amant  généreux  et  sincère. 

pas,  je  crois,  bien  fondée,  et,  avec  plusieurs  bons  juges,  parmi  lesquels  j'aime  à 
nommer  mon  ami  Etienne  Arago,  si  entendu  aux  choses  du  théâtre,  je  pense 
qu'il  n'était  guère  possible  d'en  trouver  un  autre,  et  que,  la  situation  étant 
donnée,  c'était  même  le  seul  qui  fût  vraisemblable  historiquement,  La  dona- 
tion faite  par  Orgon  à  Tartuffe  étant  régulière,  on  ne  voit  pas  trop  comment 
Orgon  s'en  tirerait  devant  les  tribunaux;  et  pour  sauver  son  bien,  celui  de 
sa  famille,  comme  pour  punir  Tartuffe,  il  ne  faut  pas  moins  que  l'inter- 
vention de  celui-là  seul  qui  est  au-dessus  des  lois,  de  Louis  XIV.  Léga- 
lement Tartuffe  restait  impuni  ;  une  lettre  de  cachet  seule  en  pouvait  faire  jus- 
tice.  » 

I.  ORGON,  à  Tartuffe,  que  l'Exempt  emmène. 

Hé  l)ien,  etc. 

SCÈNE  DERNIÈRE. 

JttADVME  PERNELLE,  ORGON,    ELMIRE,    MARIANE,    CLÉv]!JTE,    VALÈRE, 

DAMIS,    DORINE. 

CLÉANTE. 

Ah!  (1734.) 


APPENDICE   AU    TARTUFFE. 


LETTRE 

SUR   L\  COMÉDIE 

L'IMPOSTEUR. 

MDCLXVII'. 


Celte  lettre  est  composée  de  deux  parties  :  la  pieraière  est  une 
relation  delà  représentation  de  P Imposteur^,  et  la  dernière  consi«,te 
en  deux  réflexions  sur  cette  comédie.  Pour  ce  qui  est  de  la  relation, 
on  a  cru  qu'il  étoit  à  pro])os  d'avertir  ici  que  l'auteur  n'a  vu  la 
pièce  qu'il  rapporte  que  la  seule  fois  qu'elle  a  été  représentée  en 
public,  et  sans  aucun  dessein  d'en  rien  retenir,  ne  prévoyant  pas 
l'occasion  qui  l'a  engagé  à  faire  ce  j)etit  ouvrage  :  ce  qu'on  ne  dit 
point  pour  le  louer  de  bonne  mémoire,  qui  est  une  qualité  pour 
qui  il  a  tout  le  mépris  imaginable,  mais  bien  pour  aller  au-devant  de 
ceux  qui  ne  seront  pas  contents  de  ce  qui  est  inséré  des  paroles  de 
la  comédie  dans  celte  relation,  parce  qu'ils  voudroient  voir  la  pièce 
entière,  et  qui  ne  seront  pas  assez  raisonnables  pour  considérer  la 
difficulté  qu'il  y  a  eu  à  en  retenir  seulement  ce  qu'on  en  donne  ici. 
L'auteur  s'est  contenté,  la  plupart  du  temps,  de  rapporter  à  peu 

1.  C'est  là  tout  le  titre  de  cet  opuscule  ;  il  est,  à  la  fin,  daté  du  20*30111  1667  • 
il  n'a  pas  d'achevé  d'imprimer.  Dans  l'intervalle  des  dix-liuit  mois  où  il  dut 
suffire  à  la  curiosité  du  public,  pendant  l'attente  du  5  août  16G7  au  5  février 
1669,  ce  ne  fut  pas  assez  d'une  édition  ;  il  en  parut  une  seconde  en  i66S- 
nous  en  avons  relevé  les  quelques  variantes.  M.  Taschereau  (p.  202  de  sa 
3^  édition)  mentionne  une  dernière  réimpression  <Je  lfi7o,  portant  le  titre 
à.'' Observations  sur  la  comédie  de  l'I/ni/osteur.  L'édition  de  166S  a  comme 
l'originale,  pour  titre  :  Lettre  sur  la  c nnédie  de  V Imposteur,  — Voyez  à  la 
Notice,  p.  328-33 1. 

2.  De  la  première  représentation  donnée  en  public,  le  5  août  1667. 

Molière,  iv  3^ 


53o  APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

près  les  mêmes  mots,  et  ne  se  hasarde  guère  à  mettre  des  vers  :  il 
lui  étoit  bien  aisé,  s'il  eût  voulu,  de  faire  autrement,  et  de  mettre* 
tout  en  vers  ce  qu'il  rapporte,  de  quoi  quelques  gens  se  seroient 
peut-être  mieux  accommodés  ;  mais  il  a  cru  devoir  ce  respect  au 
poëte  dont  il  raconte  l'ouvrage,  quoiqu'il  ne  l'ait  jamais  vu  que  sur 
le  théâtre,  de  ne  point  travailler  sur  sa  matière,  et  de  ne  se  hasarder 
pas  à  défigurer  ses  pensées,  en  leur  donnant  peut-être  un  tour  autre 
que  le  sien.  Si  cette  retenue  et  cette  sincérité  ne  produisent  pas  un 
effet  fort  agréable,  on  espère  du  moins  qu'elles  paroitx'ont  esti- 
mables à  quelques-uns  et  excusables  à  tous. 

Des  deux  réflexions  qui  composent  la  dernière  partie,  on  n'au- 
roit  point  vu  la  plupart  de  la  dernière,  et  l'auteur  n'auroit  fait  que 
la  proposer  sans  la.  prouver,  s'il  en  avoit  été  cru,  parce  qu'elle  lui 
semble  trop  spéculative  ;  mais  il  n'a  pas  été  le  maître  :  toutefois, 
comme  il  se  défie  extrêmement  de  la  délicatesse  des  esprits  du 
siècle,  qui  se  rebutent  à  la  moindre  apparence  de  dogme,  il  n'a  pu 
s'empêcher  d'avertir,  dans  le  lieu  même,  comme  on  verra,  ceux  qui 
n'aiment  pas  le  raisonnement^  qu'ils  n'ont  que  faire  de  passer  outre. 
Ce  n'est  pas  qu'il  n'ait  fait  tout  ce  que  la  brièveté  du  temps  et  ses 
occupations  de  devoir  lui  ont  permis,  pour  donner  à  son  discours 
l'air  le  moins  contraint,  le  plus  libre  et  le  plus  dégagé  qu'il  a  pu  ; 
mais,  comme  il  n'est  point  de  genre  d'écrire  plus  difficile  que  celui- 
là,  il  avoue  de  bonne  foi  qu'il  auroit  encore  besoin  de  cinq  ou  six 
mois  pour  mettre  ce  seul  discours  du  ridicule,  non  pas  dans  l'état 
de  perfection  dont  la  matière  est  capable,  mais  seulement  dans 
celui  qu'il  est  capable  de  lui  donner. 

En  général,  on  prie  les  lecteurs  de  considérer  la  circonspection 
dont  l'auteur  a  usé  dans  cette  matière,  et  de  remarquer  que,  dans 
tout  ce  petit  ouvrage,  il  ne  se  trouvera  pas  qu'il  juge  en  aucune 
manière  de  ce  qui  est  en  question  sur  la  comédie  qui  en  est  le 
sujet.  Car,  pour  la  première  partie,  ce  n'est,  comme  on  a  déjà  dit, 
qu'une  relation  fidèle  de  la  chose,  et  de  ce  qui  s'en  est  dit  pour  et 
contre  par  les  intelligents  ;  et  pour  les  réflexions  qui  composent 
l'autre,  il  n'y  parle  que  sur  des  suppositions,  qu'il  n'examine  point. 
Dans  la  première,  il  suppose  l'innocence  de  cette  pièce  quant  au 
particulier  de  tout  ce  qu'elle  contient,  ce  qui  est  le  point  de  la 
question,  et  s'attache  simplement  à  combattre  une  objection  géné- 
rale qu'on  a  faite  sur  ce  qu'il  est  parlé  de  la  religion  ;  et  dans  la 
dernière,  continuant  sur  la  même  supposition,  il  propose  une  utilité 
accidentelle  qu'il  croit  qu'on  en  peut  tirer  contre  la  galanterie  et 
les  galants,   utilité  qui  assurément  est  grande,  si  elle  est  véritable, 

I.  Et  mettre.  (1668.)  —  2.  Qui  n'aiment  que  le  raisonnement.  (1668.) 


LETTRE   SUR  L'IMPOSTEUR.  53r 

mais  qui,  quand  elle  le  seroit,  ne  justifieroit  pas  les  défauts  essen- 
tiels que  les  Puissances'  ont  trouvés  dans  cette  comédie,  si  tant  est 
qu'ils  y  soient,  ce  qu'il  n'examine  point. 

C'est  ce  qu'on  a  cru  devoir  dire  par  avance,  pour  la  satisfaction 
des  gens  sages,  et  pour  prévenir  la  pensée,  que  le  titre  de  cet  ou- 
vrage leur  pourroit  donner,  qu'on  manque  au  respect  qui  est  di*i 
aux  Puissances.  Mais  aussi,  après  avoir  eu  cette  déférence  et  ce  soin 
pour  le  jugement  des  hommes  et  leur  avoir  rendu  un  témoignage 
si  précis  de  sa  conduite,  s'ils  n'en  jugent  pas  équitablement,  l'au- 
teur a  sujet  de  s'en  consoler,  puisqu'il  ne  fait  enfin  que  ce  qu'il 
croit  devoir  à  la  justice,  à  la  raison  et  à  la  vérité. 


LETTRE  SUR  LA  COMEDIE  DE  VlMPOSTEUB. 

Monsieur, 

Puisque  c'est  un  crime  pour  moi  que  d'avoir  été  à  la  première 
représentation  de  [''Imposteur^  que  vous  avez  manquée,  et  que  je 
ne  saurois  en  obtenir  le  pardon  qu'en  réparant  la  perte  que  vous 
avez  faite  et  qu'il  vous  plaît  de  m'imputer,  il  faut  bien  que  j'es- 
saye de  rentrer  dans  vos  bonnes  grâces,  et  que  je  fasse  violence  à 
ma  paresse  pour  satisfaire  votre  curiosité*. 

Imaginez-vous  donc  de  voir  d'abord  paroître  une  vieille,  qu'à 
son  air  et  à  ses  habits  on  n'aurolt  garde  de  prendre  pour  la  mère 
du  maître  de  la  maison,  si  le  respect  et  l'empressement  avec  lequel 
elle  est  suivie  de  diverses  personnes  très-propres  '^  et  de  fort  bonne 
mine  ne  la  faisoient  connoitre.  Ses  paroles  et  ses  grimaces  témoi- 
gnent également  sa  colère  et  l'envie  qu'elle  a  de  sortir  d'un  lieu  où 
elle  avoue  franchement  qti'elle  ne  peut  plus  demeurer^  voyant  la  ma- 
nière de  vie  quoi  y  mène.  C'est  ce  qu'elle  décrit  d'une  merveilleuse 
sorte;  et  comme  son  petit-fils  ose  lui  répondre,  elle  s'emporte  con- 
tre lui  et  lui  fait  son  portrait  avec  les  couleurs  les  plus  naturelles  et 
les  plus  aigres  qu'elle  peut  trouver,  et  conclut  qu'il  r  a  longtemps 
qii'elle  a  dit  à  son  père  qu'il  ne  serait  jamais  qu'un  vaurien. 

Autant  en  fait-elle,  pour  le  même  sujet,  à  sa  bru,  au  frère  de  sa 
bru  et  à  sa  suivante  ;  la  passion  qui  l'anime  lui  fournissant  des  pa- 

1.  Le  premier  président,  qui  avait,  le  6  août,  défendu  la  représentation  de 
la  pièce,  et  l'Archevêque,  qui  venait,  le  1 1 ,  de  fulminer  contre  elle  l'ordon- 
nance citée  à  la  Piotice^  p.  322. 

2.  Pour  satisfaire  à  votre  curiosité.  (i668.) 

3.  De  mise  élégante  :  voyez  tome  II,  p.  109,  note  2,  et  ci-dessus,  p.  I25 
note  I. 


532  APPENDICE  AU   TARTUFFE. 

rôles,  elle  réussit  si  bien  dans  tous  ces  caractères  si  différents,  que 
le  spectateur  ôtant  de  chacun  d'eux  ce  qu'elle  y  met  du  sien,  c'est- 
à-dire  l'austérité  ridicule  du  temps  passé,  avec  laquelle  elle  juge  de 
l'esprit  et  de  la  conduite  d'aujourd'hui,  connoît  tous  ces  gens-là 
mieux  qu'elle-même,  et  reçoit  une  volupté  très-sensible  d'être  in- 
formé, dès  l'abord,  de  la  nature  des  personnages  par  une  voie  si 
fidèle  et  si  agréable. 

Sa  connoissance  n'est  pas  bornée  à  ce  qu'il  volt,  et  le  caractère 
des  absents  résulte  de  celui  des  présents.  On  voit  fort  clairement, 
par  tout  le  discours  de  la  vieille,  qu'elle  ne  jugeroit  pas  si  rigoureu- 
sement des  déportements  de  ceux  à  qui  elle  parle,  s'ils  avoient  au- 
tant de  respect,  d'estime  et  d'admiration  que  son  fils  et  elle  pour 
M.  Panulphe;  que  toute  leur  méchanceté  consiste  Ja/is  le  peu  de  vé- 
nération (jii'ils  ont  pour  ce  saint  homme,  et  dans  le  déplaisir  quils  té- 
moignent de  la  déférence  et  de  ramitié  avec  laquelle  il  est  traité  par  le 
maître  de  la  maison;  que  ce  ii' est  pas  merveille  '  qu^ils  le  /laissent  comme 
ils  font^  censurant  leur  méchante  vie  comme  il  fait,  et  qu  enfin  la  vertu 
est  toujours  persécutée. 

Les  autres  se  voulant  défendre,  achèvent  le  caractère  du  saint 
personnage,  mais  pourtant  seulement  comme  d'un  zélé  indiscret  et 
ridicule.  Et  sur  ce  propos,  le  frère  de  la  bru  commence  déjà  à  faire 
voir  quelle  est  la  véritable  dévotion ,  par  rapport  à  celle  de 
M.  Panulphe  :  de  sorte  que  le  venin,  s'il  j  en  a  à  tourner  la  bigo- 
terie en  ridicule,  est  presque  précédé  par  le  contre-poison.  Vous 
remarquerez,  s'il  vous  plait,  que  pour  achever  la  peinture  de  ce  bon 
Monsieur,  on  lui  a  donné  un  valet,  duquel,  quoiqu'il  n'ait  point  à 
paroitre,  on  fait  le  caractère  tout  semblable  au  sien,  c'est-à-dire, 
selon  Aristote,  qu'on  dépeint  le  valet  pour  faire  mieux  connoître  le 
maître*.  La  Suivante,  sur  ce  propos,  continuant  de  se  plaindre  des 
réprimandes  continuelles  de  l'un  et  de  l'autre,  expose,  entre  autres, 
le  chapitre  sur  lequel  M.  Panulphe  est  plus  fort,  c''est  à  crier  contre 
les  visites  que  reçoit  Madame,  et  dit  sur  cela,  voulant  seulement  plai- 
santer et  faire  enrager  la  vieille,  et  sans  qu'il  paroisse  qu'elle  se  doute 
déjà  de  quelque  chose,  qu^il  faut  assurément  qu^il  en  soit  jaloux,  ce 
qui  commence  cependant  à  rendre  croyable  l'amour  brutal  et  em- 
porté qu'on  verra  aux  actes  suivants  dans  le  saint  personnage.  Vous 
pouvez  croire  que  la  vieille  n'écoute  pas  cette  raillerie,  qu'elle  croit 

1.  Peut-être  quelques  mots  oat-ils  été  omis  ici  :  «  elle  leur  dit  que  ce  n^est 
pas  merveille » 

2.  Nous  n'avons  pas  trouvé  ceci  dans  Aristote.  L'idée  se  déduit  du  pro- 
verbe si  connu  :  «  Tel  maître,  tel  valet.  »  Il  est  donné,  au  féminin,  dans  les 
Adages  d'Érasme  (Geaève,  1606,  p.  i65o),  avec  renvoi  à  une  lettre  à  At- 
ticus  (livre  V,  lettre  xi) ,  où  Cicéron  le  cite  en  abrégé. 


LETTRE  SUR  L'IMPOSTEUR.  533 

impie,  sans  s'emporter  horriblement  contre  celle  qui  la  fait;  mais 
comme  elle  voit  que  toutes  ces  raisons  ne  persuadent  point  ces  es- 
prits obstinés,  elle  recourt  aux  autorités  et  aux  exemples,  et  leur 
apprend  les  étranges  jugements  que  font  les  voisins  de  leur  manière 
de  vivre  ;  elle  appuie  particulièrement  sur  une  voisine,  dont  elle 
propose  l'exemple  à  sa  bru,  comme  un  modèle  de  vertu  parfaite 
et  enfin  de  la  manière  qii'il  faudroit  qii'elle  vécût,  c'est-à-dire  à  la 
Panulphe.  La  Suivante  repart  aussitôt  que  la  sagesse  de  cette  voisine 
a  attendu  sa  vieillesse,  et  qu'il  lui  faut  bien  pardonner  si  elle  est  prude, 
parce  qu\lle  ne  l'est  qu'à  son  corps  défendant.  Le  frère  de  la  bru  con- 
tinue par  un  caractère  sanglant  qu'il  fait  de  l'humeur  des  gens  de 
cet  âge,  qui  blâment  tout  ce  quils  ne  peuvent  plus  faire*.  Comme  cela 
touche  la  vieille  de  fort  près,  elle  entreprend  avec  grande  chaleur 
de  répondre,  sans  pourtant  témoigner  se  l'appliquer  en  aucune  fa- 
çon :  ce  que  nous  ne  faisons  jamais  dans  ces  occasions,  pour  avoir 
un  champ  plus  libre  à  nous  défendre,  en  feignant  d'attaquer  sim- 
plement la  thèse  proposée,  et  à  évaporer  toute  notre  bile  contre  qui 
nous  pique  de  cette  manière  subtile,  sans  qu'il  paroisse  que  nous  le 
fassions  pour  notre  intérêt.  Pour  remettre  la  vieille  de  son  émotion, 
le  frère  continue,  sans  faire  semblant  d'apercevoir  le  désordre  où 
son  discours  l'a  mise  ;  et  pour  un  exemple  de  bigoterie  qu'elle 
avoit  apporté,  il  en  donne  six  ou  sept  qu'il  propose,  soutient  et 
prouve  l'être  de  la  véritable  vertu  (nombre  qui  excède  de  beaucoup 
celui  des  bigots  allégués  par  la  vieille),  pour  aller  au-devant  des 
jugements  malicieux  ou  libertins  qui  voudroient  induire  de  l'aven- 
ture qui  fait  le  sujet  de  cette  pièce  qu'il  n'y  a  point  ou  fort  peu 
de  véritables  gens  de  bien,  en  témoignant  par  ce  dénombrement  que 
le  nombre  en  est  grand  en  soi,  voire  très-grand,  si  on  le  compare 
à  celui  des  fieffés  bigots,  qui  ne  réussiroient  pas  si  bien  dans  le 
monde  s'ils  étoient  en  si  grande  quantité  *.  Enfin  la  vieille  sort,  de 
colère,  et  étant  encore  dans  la  chaleur  de  la  dispute,  donne  un 
soufflet,  sans  aucun  sujet,  à  la  petite  fille  sur  qui  elle  s'appuie,  qui 
n'en  pouvoit  mais.  Cependant  le  frère  parlant  d'elle  et  l'aj)pelant 
la  bonne  femme,  donne  occasion  à  la  Suivante  de  mettre  la  dernière 
main  à  ce  ravissant  caractère,  en  lui  disant  qu^il  n  aurait  qu''à  l'ap- 
peler ainsi  devant  elle  :  qu'elle  lui  diroit  bien  quelle  le  trouve  bon,  et 
quelle  n'est  point  d'âge  à  mériter  ce  nom. 

1.  Il  n'y  a  plus  dans  Tartuffe  qu'une  seule  réplique  faite  à  Mme  Pernelle 
sur  le  sujet  de  la  prude  Orante,  et  elle  est  faite  par  Dorine  :  voyez  ci-dessus, 
au  vers  124. 

2.  Malgré  la  bonne  raison  que  pouvait  avoir  Molière  de  placer  à  cet  en- 
droit de  la  pièce  un  passage  qui  allait  au-devant  des  jugements  malicieux  ou 
libertins,  il   l'a  transporté  plus  loin  :  voyez  ci-dessus,  p.  420,  note  l. 


534  APPENDICE   AU   TARTUFFE. 

Ensuite  ceux  qui  sont  restés  parlent  d'affaire,  et  exposent  qu'ils 
sont  en  peine  de  faire  achever  un  mariage,  qui  est  arrêté  depuis 
longtemps,  d'un  fort  brave  cavalier  avec  la  fille  de  la  maison,  et  que 
pourtant  le  père  de  la  fîlle  diffère  fort  obstinément;  ne  sachant 
quelle  peut  être  la  cause  de  ce  retardement,  ils  l'attribuent  fort  na- 
turellement au  principe  général  de  toutes  les  actions  de  ce  pauvre 
homme  coiffé  de  M.  Panulphe,  c'est-à-dire  à  M.  Panulphe  même, 
sans  toutefois  comprendre  pourquoi  ni  comment  il  peut  en  être  la 
cause.  Et  là  on  commence  à  raffiner  le  caractère  du  saint  person- 
nage, en  montrant,  par  l'exemple  de  cette  affaire  domestique,  com- 
ment les  dévots  ne  s'arrêtant  pas  simplement  à  ce  qui  est  plus  direc- 
tement de  leur  métier,  qui  est  de  critiquer  et  mordre,  passent  au 
delà,  sous  des  prétextes  plausibles,  à  s'ingérer  dans  les  affaires  les 
plus  secrètes  et  les  plus  séculières  des  familles'. 

Quoique  la  Dame  se  trouvât  assez  mal,  elle  étoit  descendue  avec 
bien  de  l'incommodité  dans  cette  salle  basse,  pour  accompagner  sa 
belle-mère  :  ce  qui  commence  à  former  admirablement  son  carac- 
tère, tel  qu'il  le  faut  pour  la  suite,  d'une  vraie  femme  de  bien,  qui 
connoît  parfaitement  ses  véritables  devoirs  et  qui  y  satisfait  jus- 
qu'au scrupule.  Elle  se  retire  avec  la  fille  dont  est  question, 
nommée  Mariane,  et  le  frère  de  cette  fille  nommé  Damis,  après 
être  tombés  d'accord  tous  ensemble  que  le  frère  de  la  Dame  pressera 
son  mari  pour  avoir  de  lui  une  dernière  réponse  sur  le  mariage  *. 

La  Suivante  demeure  a^ec  ce  frère ^,  dont  le  personnage  est  tout 
à  fait  heureux  dans  cette  occasion,  pour  faire  rapporter  avec  vrai- 
semblance et  bienséance  à  un  homme  qui  n'est  pas  de  la  maison, 
quoique  intéressé  pour  sa  sœur  dans  tout  ce  qui  s'y  passe,  de  quelle 
manière  M.  Panulphe  j  est  traité.  Cette  fille  le  fait  admirable- 
ment :  elle  conte  comment  il  tient  le  haut  de  la  table  aux  repas; 
comment  il  est  sen-i  le  premier  de  tout  ce  qu^il  y  a  de  meilleur;  com- 
ment le  maître  de  la  maison  et  lui  ne  se  traitent  que  de  frère.  Enfin, 
comme   elle  est  en  beau  chemin.  Monsieur  arrive. 

Il  lui  demande  d'abord  ce  quon  fait  à  la  maison ^  et  en  reçoit  pour 
réponse  que  Madame  se  porte  assez  mal;  à  quoi,  sans  répliquer,  il 
continue  :  Et  Panulphe?  La  Suivante,  contrainte  de  répondre,  lui 
dit  brusquement  que  Panulphe  se  porte  bien.  Sur  quoi  l'autre  s'écrie 

1.  Sur  la  modification  que  Molière  a  apportée  ici  à  la  pièce,  voyez  ci-des- 
sus, p,  408,  note  I. 

2.  Damis  seul,  dans  le  Tartuffe,  engage  Cléante  à  s'informer  des  intentions 
de  son  père  à  l'égard  de  Valère  et  de  Mariane  (vers  217  et  suivants). 

3.  Il  y  a  eu,  dans  l'intervalle  des  représentations  de  1667  et  de  1669,  inter- 
version de  scènes  :  le  récit  de  Dorine,  que  va  analyser  la  Lettre,  se  trouve  plus 
liaut  dans  le  Tartuffe  et  n'y  est  plus  interrompu  par  l'arrivée  d'Orgon. 


LETTRE   SUR   L'IMPOSTEUR.  535 

d'un  Ion  mêlé  d'admiration  et  de  compassion  :  Le  pauvre  liomme! 
La  Suivante  revient  d'abord  à  l'incommodité  de  sa  maîtresse,  par 
trois  fois  est  interrompue  de  même,  réj)ond  de  même,  et  revient 
de  même,  ce  qui  est  la  manière  du  monde  la  plus  heureuse  et  la 
plus  naturelle  de  produire  un  caractère  aussi  outré  que  celui  de  ce 
bon  Seigneur,  qui  paroît  de  cette  sorte  d'abord  dans  le  plus  haut 
degré  de  son  entêtement  :  ce  qui  est  nécessaire,  afin  que  le  chan- 
gement qui  se  fera  dans  lui  quand  il  sera  désabusé  (qui  est  pro- 
prement le  sujet  de  la  pièce)  paroisse  d'autant  plus  merveilleux 
au  spectateur. 

C'est  ici  que  commence  le  caractère  le  plus  plaisant  et  le  plus 
étrange  des  bigots  ;  car  la  Suivante  ayant  dit  que  Madame  n'a 
point  soupe,  et  Monsieur  ayant  répondu,  comme  j'ai  dit  :  Et  Pa- 
nulphe?  elle  réplique  qii'il  a  mangé  deux  perdrix  et  quelque  rôti  outre 
cela,  ensuite  qu''il  a  fait  la  nuit  toute  d^une  pièce,  sur  ce  que  sa  maî- 
tresse n'avait  point  dormi,  et  qu'enfin,  le  matin,  avant  que  de  sortir, 
pour  réparer  le  sang  qu  avait  perdu  Madame,  il  a  bu  quatre  coups  de 
bon  vin  pur.  Tout  cela,  dis-je,  le  fait  connoître  premièrement  pour 
un  homme  très-sensuel  et  fort  gourmand,  ainsi  que  le  sont  la  plu- 
part des  bigots. 

La  Suivante  s'en  va,  et  les  beaux-frères  restant  seuls,  le  sage 
prend  occasion  sur  ce  qui  vient  de  se  passer  de  pousser  l'autre  sur 
le  chapitre  de  son  Panulplie.  Cela  semble  affecté,  non  nécessaire  et 
hors  de  propos  à  quelques-uns  ;  mais  d'autres  disent  que,  quoique 
ces  deux  hommes  aient  à  parler  ensemble  d'autre  chose  de  consé- 
quence, pourtant  la  constitution  de  cette  pièce  est  si  heureuse,  que 
l'hypocrite  étant  cause  directement  ou  indirectement  de  tout  ce  qui 
s'y  passe,  on  ne  sauroit  parler  de  lui  qu'à  propos  :  qu'ainsi  ne  soit', 
ayant  fait  entendre  aux  spectateurs,  dans  la  scène  précédente,  que 
Panulphe  gouverne  absolument  l'homme  dont  il  est  question,  il  est 
fort  naturel  que  son  beau-frère  prenne  une  occasion  aussi  favorable 
que  celle-ci  pour  lui  reprocher  l'extravagante  estime  qu'il  a  pour 
ce  cagot,  qu'où  croit  être  cause  de  la  méchante  disposition  d'esprit 
où  est  le  bonhomme  touchant  le  mariage  doxit  il  s'agit,  comme  je 
l'ai  déjà  dit. 

Le  bon  Seigneur  donc,  pour  se  justifier  pleinement  sur  ce  chapitre 

I.  Cette  locution,  qiC ainsi  ne  soit^  indirectement  condamnée  par  Vauge- 
las,  dans  ses  Remarques  sur  la  langue  française  (p,  445  et  446  de  l'édition 
de  1670),  a  été  employée  par  Balzac,  par  Bossuet,  et,  dans  le  conte  de  Bel- 
pkégor,  par  la  Fontaine  (voyez  le  Dictionnaire  de  M.  Littré,  à  l'article 
Ainsi);  il  faut,  d'après  M.  Littré,  l'expliquer  par  une  ellipse;  elle  équivaut 
à  :  Et  pour  que  Von  ne  doute  pas  qu'il  n'en  soit  ainsi...  ;  et  pour  pi-euve...; 
par  exemple;  ainsi. 


536  APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

à  son  beau-frère,  se  met  à  lui  conter  comment  //  a  pris  Panulphe  en 
amitié.  Il  dit  que  véritablement  //  était  aussi  pauvre  des  biens  tempo- 
rels que  riche  des  éternels*  :  qualité  commune  presque  à  tous  les 
bigots,  qui,  pour  l'ordinaire,  ayant  peu  de  moyens  et  beaucoup 
d'ambition,  sans  aucun  des  talents  nécessaires  pour  la  satisfaire 
bonnêlement,  résolus  cependant  de  l'assouvir  à  quelque  prix  que 
ce  soit,  choisissent  la  voie  de  l'hypocrisie,  dont  les  plus  stupides 
sont  capables  et  par  où  les  plus  fins  se  laissent  duper.  Le  bon- 
homme continue  qu'il  le  voyoit  à  l''église  prier  Dieu  avec  beaucoup 
d'assiduité  et  de  marques  de  ferveur  ;  que  pour  peu  qu'on  lui  donnât, 
il  disoit  bientôt  :  Cest  assez;  et  quand  il  avoit  plus  qu'il  ne  lui 
falloit,  il  l'alloit,  aussitôt  qu'il  l'avoit  reçu,  souvent  même  devant 
ceux  qui  lui  avaient  donné,  distribuer  aux  pauvres.  Tout  cela  fait  un 
effet  admirable,  en  ce  que  croyant  parfaitement  convaincre  son 
beau-frôre  de  la  beauté  de  son  choix  et  de  la  justice  de  son  amitié 
pour  Panulphe,  le  bonhomme  le  convainc  entièrement  de  l'hypo- 
crisie du  personnage  par  tout  ce  qu'il  dit  :  de  sorte  que  ce  même 
discours  fait  un  effet  directement  contraire  sur  ces  deux  hommes, 
dont  l'un  est  aussi  charmé  par  son  propre  récit  de  la  vertu  de  Pa- 
nulphe, que  l'autre  demeure  persuadé  de  sa  méchanceté  :  ce  qui 
joue  si  l)ien,  que  vous  ne  sauriez  l'imaginer. 

L'histoire  du  saint  homme,  étant  faite  de  cette  sorte,  et  par  une 
bouche  très-fidèle,  puisqu'elle  est  passionnée,  finit  son  caractère, 
et  attire  nécessairement  toute  la  foi  du  spectateur.  Le  beau- frère, 
plus  pleinement  confirmé  dans  son  opinion  qu'auparavant,  prend 
occasion  sur  ce  sujet  de  faire  des  réflexions  très-solides  sur  les  dif- 
férences qui  se  rencontrent  entre  la  véritable  et  la  fausse  vertu,  ce 
qu'il  fait  toujours  d'une  manière  nouvelle. 

Vous  remarquerez,  s'il  vous  plaît,  que  d'abord  l'autre  voulant 
exalter  son  Panulphe,  commence  à  dire  que  c'est  un  homme,  de  sorte 
qu'il  semble  qu'il  aille  faire  un  long  dénombrement  de  ses  bonnes 
qualités;  et  tout  cela  se  réduit  pourtant  à  dire  encore  une  ou  deux 
fols,  mais  un  homme,  un  homme,  et  à  conclure,  un  homme  enfin,  ce 
qui  veut  dire  plusieurs  choses  admirables  :  l'une  que  les  bigots 
n'ont,  pour  l'ordinaire,  aucune  bonne  qualité  et  n'ont  pour  tout 
mérite  que  leur  bigoterie,  ce  qui  paroit  en  ce  que  l'homme  même 
qui  est  infatué  de  celui-ci  ne  sait  que  dire  pour  le  louer;  l'autre 
est  un  beau  jeu  du  sens  de  ces  mots:  C\st  un  homme,  qui  concluent 
très-véritablement  que  Panulphe  est  extrêmement  un  homme, 
c'est-à-dire  un  fourbe,  un  méchant,  un  traitre  et  un  animal  très- 

I.  Des  biens  éternels.  (1668.)  -^  Voyez  à  l'acte  II,  scène  n,  les  vers  48c) 
et  49O)  s'  '•'  note  qui  s'y  miiporte. 


ILETTRE   SUR  L'IMPOSTEUR.  537 

pervers,  clans  le  langage  de  l'ancienne  comédie  ;  et  enfin  la  mer- 
veille qu'on  trouve  dans  radmiralion  que  notre  entêté  a  pour  son 
bigot,  quoiqu'il  ne  sache  que  dire  pour  le  louer,  montre'  parfaite- 
ment le  pouvoir  vraiment  étrange  de  la  religion  sur  les  esprits  des 
hommes,  qui  ne  leur  permet  pas  de  faire  aucune  réflexion  sur  les 
défauts  de  ceux  qu'ils  estiment  pieux,  et  qui  est  plus  grand  lui  seul 
que  celui  de  toutes  les  autres  choses  ensemble. 

Le  bonhomme,  pressé  par  les  raisonnements  de  son  beau-frere, 
auxquels  il  n'a  rien  à  répondre,  bien  qu'il  les  croie  mauvais,  lui  dit 
adieu  brusquement,  et  le  veut  quitter  sans  autre  réponse,  ce  qui 
est  le  procédé  naturel  des  opiniâtres  ;  l'autre  le  retient  pour  lui 
parler  de  l'affaire  du  mariage,  sur  laquelle  il  ne  lui  répond  qu'obli- 
quement sans  se  déclarer,  et  enfin  à  la  manière  des  bigots,  qui  ne 
disent  jamais  rien  de  positif,  de  peur  de  s'engager  à  quelque  chose, 
et  qui  colorent*  toujours  l'irrésolution  qu'ils  témoignent  de  prétextes 
de  religion.  Cela  dure  jusqu'à  ce  que  le  beau-frère  lui  demande  un 
ouï  ou  un  non,  à  quoi  lui  ne  voulant  point  répondre,  le  quitte  enfin 
brutalement,  comme  il  avoit  déjà  voulu  faire  :  ce  qui  fait  juger  a 
l'autre  que  leurs  affaires  vont  mal,   et  l'oblige  d'y  aller  pourvoir. 

La  fille  de  la  maison  commence  le  second  acte  avec  son  père.  Il 
lui  demande  si  elle  nest  pas  disposée  à  lui  obéir  toujours  et  à  se  con- 
former à  ses  volontés.  Elle  répond  fort  élégamment'  qu'oui.  Il 
continue,  et  lui  demande  encore  (jue  lui  semble  de  M.  Panulphc. 
Elle,  bien  empêchée  pourquoi  on  lui  fait  cette  question,  hé- 
site ;  enfin,  pressée  et  encouragée  de  répondre,  dit  :  Tout  ce  que 
vous  voudrez.  Le  père  lui  dit  qu'elle  ne  craigne  point  d'avouer  ce 
qu'elle  pense,  et  qu'elle  dise  hardiment,  ce  qu'aussi  bien  il  devine 
aisément,  que  les  mérites  de  31.  Panulphe  font  touchée,  et  qu'enfin 
elle  raime.  Ce  qui  est  admirablement  dans  la  nature,  que  cet 
homme  se  soit  mis  dans  l'esprit  que  sa  fille  trouve  Panulphe 
aimable  pour  mari,  à  cause  que  lui  l'aime  pour  ami,  n'y  ayant  rien 
de  plus  vrai,  dans  les  cas  comme  celui-ci,  que  la  maxime  que  nous 
jugeons  des  autres  par  nous-mêmes,  parce  que  nous  croyons  tou- 
jours nos  sentiments  et  nos  inclinations  fort  raisonnables. 

Il  continue;  et  supposant  que  ce  qu'il  s'imagine  est  une  vérité, 
il  dit  qu'il  la  veut  marier  avec  Panulphe.,  et  quil  croit  qu'elle  lui 
obéira    fort    volontiers    quand    il   lui  commandera  de  le  recevoir  pour 


1.  Et  enfin  la  merveilleuse,  l'étonnante  admiration  que  notre  entêté  a  pour 
son  bigot montre,  etc. 

2.  De  s'engager  à  quelque  chose,  qui  colorent.  (1668.) 

3.  De  fort  Ijonue  grâce. 


538  APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

époux.  Elle,  surprise,  lui  fait  redire'  avec  un  lié  de  doute  et  d'in- 
certitude de  ce  qu'elle  a  ouï  :  à  quoi  le  père  réplique  par  un  autre, 
d'admiration  de  ce  doute,  après  qu'il  s'est  expliqué  si  clairement. 
Enfin,  s'expliquantune  seconde  fois,  et  elle  pensant  bonnement,  sur 
ce  qu'il  a  témoigné  croire  qu'elle  aime  Panulphe,  que  c'est  peut- 
être  en  suite  de  celte  crojance  qu'il  les  veut  marier  ensemble,  lui 
dit  avec  un  empressement  fort  plaisant  qu'il  nen  est  rien,  qu'il 
nest  pas  vrai  quelle  l'aime.  De  quoi  le  père  se  mettant  en  colère, 
la  Suivante  survient,  qui  dit  son  sentiment  là-dessus  comme  on  peut 
penser.  Le  père  s'emporte  assez  longtemps  contre  elle,  sans  la  pou- 
voir faire  taire;  enfin,  comme  elle  s'en  va,  il  s'en  va  aussi.  Elle  revient, 
et  fait  une  scène  toute  de  reprocbes  et  de  railleries  à  la  fille,  sur  la 
foible  résistance  qu'elle  fait  au  beau  dessein  de  son  père,  et  lui  dit 
fort  plaisamment  que,  s'il  trouve  son  Pamilphe  si  bien  fait  (car  le 
bonbomme  avoit  voulu  lui  prouver  cela) ,  il  peut  Pépouser  lui- 
même,  si  bon  lui  semble.  Sur  ce  discours,  Valère,  amant  de  cette 
fille,  à  qui  elle  est  promise,  arrive.  Il  lui  demande  d'abord  si  la 
nouvelle  quil  a  apprise  de  ce  prétendu  mariage  est  véritable.  A  quoi, 
dans  la  terreur  où  les  menaces  de  son  père  et  la  surprise  où  ces 
nouveaux  desseins  l'ont  jetée,  ne  répondant  que  foiblement  et 
comme  en  tremblant,  Galère  continue  à  lui  demander  ce  quelle 
fera.  Interdite  en  partie  de  son  aventure,  en  partie  irritée  du  doute 
où  il  témoigne  en  quelque  façon  être  de  son  amour,  elle  lui  répond 
qu'elle  fera  ce  quil  lui  conseillera.  11  réplique,  encore  plus  irrité  de 
cette  réponse,  c^ne,  pour  lui,  il  lui  0onseille  d'épouser  Panulphe,  Elle 
repart,  sur  le  même  ton,  qu'elle  suivra  son  conseil.  Il  témoigne  s'en 
peu  soucier;  elle  encore  moins;  enfin  ils  se  querellent  et  se 
brouillent  si  bien  ensemble,  qu'après  mille  retours  ingénieux  et 
passionnés,  comme  ils  sont  prêts  à  se  quitter,  la  Suivante,  qui  les 
regardoit  faire  pour  en  avoir  le  divertissement,  entreprend  de  les 
raccommoder,  et  fait  tant,  qu'elle  en  vient  à  bout.  Ils  concluent, 
comme  elle  leur  conseille,  de  ne  se  point  voir  pour  quelque  temps, 
et  faire  semblant  cependant  de  flécliir  aux  volontés  du  père.  Cela 
arrêté,  Dorine  les  fait  partir  cbacun  de  leur  côté,  avec  plus  de 
peine  qu'elle  n'en  avoit  eu  à  les  retenir,  quand  ils  avoient  voulu 
s'en  aller  un  peu  devant. 

Ce  dépit  amoureux  a  semblé  bors  de  propos  à  quelques-uns  dans 
cette  pièce  ;  mais  d'autres  prétendent,  au  contraire,  qu'il  représente 
très-naïvement  et  très-moralement  la  variété  surprenante  des  prin- 
cipes d'agir  qui  se  rencontrent  en  ce  monde  dans  une  même 
affaire,  la  fatalité  qui  fait  le  plus  souvent  brouiller  les  gens   en- 

I.  Le  luiyàit  redire  :  voyez  ci-dessus,  p.  1^9,  note  3. 


LETTRE   SUR  L'IMPOSTEUR.  5^9 

semble  quand  il  le  faut  le  moins,  et  la  sottise  naturelle  de  l'esprit 
des  hommes,  et  particulièrement  des  amants,  de  penser  à  toute 
autre  chose  dans  les  extrémités  qu'à  ce  qu'il  faut,  et  s'arrêter  alors 
à  des  choses  de  nulle  conséquence  dans  ces  temps-là*,  au  lieu 
d'agir  solidement  dans  le  véritable  intérêt  de  la  passion.  Cela  sert, 
disent-ils  encore,  à  faire  mieux  voir  l'emportement  et  l'entêtement 
du  père,  qui  peut  rompre  et  rendre  malheureuse  une  amitié  si 
belle,  née  par  ses  ordres,  et  l'injustice  de  la  plupart  des  bienfaits 
que  les  dévots  reçoivent  des  giands,  qui  tournent  pour  l'ordinaire 
au  préjudice  d'un  tiers  et  qui  font  toujours  tort  à  quelqu'un  :  ce 
que  les  Panulphes  pensent  être  rectifié  par  la  considération  seule 
de  leur  vertu  prétendue,  comme  si  l'iniquité  devenoit  innocente 
dans  leur  personne.  Outre  cela,  tout  le  monde  demeure  d'accord 
que  ce  dépit  a  cela  de  particulier  et  d'original  par-dessus  ceux  qui 
ont  paru  jusqu'à  présent  sur  le  théâtre,  qu'il  naît  et  finit  devant 
les  spectateurs  dans  ime  même  scène,  et  tout  cela  aussi  vraisem- 
blablement que  faisoient  tous  ceux  qu'on  avoit  vus  auparavant,  où 
ces  colères  amoureuses  naissent  de  quelque  tromperie  faite  par  un 
tiers  ou  par  le  hasard  et  la  plupart  du  temps  derrière  le  théâtre  ; 
au  lieu  qu'ici  elles  naissent  divinement*  à  la  vue  des  spectateurs, 
de  la  délicatesse  et  de  la  force  de  la  passion  même,  ce  qui  méri- 
terolt  de  longs  commentaires. 

Enfin  Dorine,  demeurée  seule,  est  abordée  par  sa  maîtresse  et  le 
frère  de  sa  maîtresse  avec  Damis  ;  tous  ensemble  parlant  de  ce 
beau  mariage,  et  ne  sachant  quelle  autre  voie  prendre  pour  le 
rompre,  se  résolvent  d'en  faire  parler  à  Panulphe  même  par  la 
Dame,  parce  qu'ils  commencent  à  croire  qu'il  ne  la  hait  pas.  Et  par 
là  finit  l'acte^,  qui  laisse,  comme  on  voit,  dans  toutes  les  règles  de 
l'art,  une  curiosité  et  une  impatience  extrême  de  savoir  ce  qui  ar- 
rivera de  cette  entrevue,  comme  le  premier  avoit  laissé  le  specta- 
teur en  suspens  et  en  doute  de  la  cause  pourquoi  le  mariage  de 
Valère  et  de  Mariane  étoit  rompu,  qui  est  expliqué  d'abord  à  l'en- 
trée du  second,  comme  on  a  vu. 

Ainsi  le  troisième  commence  par  le  fils  de  la  maison  et  Dorine, 
qui  attend  le  bigot  au  passage  pour  l'arrêter  au  nom  de  sa  maîtresse 
et  lui  demander  de  sa  part  une  entrevue  secrète.  Damis  le  veut  at- 

1.  Dans  ce  temps-là.  (1668.) 

2.  Admirablement,  excellemment,  comme  plus  loin,  p.  546,  fin.  «  Le 
P.  Bourdaloue  prêche  divinement  bien,  »  écrivait  Mme  de  Sévigné  en  1670 
{tome  II,  p.  20).  «  11  fait  divinement  beau,  »  disait-elle  encore  (tome  V,  p.  86). 

3.  Cette  dernière  scène  du  second  acte  n'a  pas  été  conservée  par  Molière  : 
voyez  ci-dessus,  p.  436,  fin  de  la  note  i. 


54o  APPENDICE   AU  TARTUFFE. 

tendre  aussi  ;  mais  enfin  la  Suivante  le  chasse.  A  peine  l'a-t-il 
laissée,  que  Panulphe  paroît,  criant  à  son  valet  :  Lorent,  serrez  ma 
haire  avec  ma  discipline,  et  que,  si  on  le  demande,  il  tn  aux  prison- 
niers distribuer  le  superflu  de  ses  deniers.  C'est  peut-être  une  adresse 
de  l'auteur  de  ne  l'avoir  pas  fait  voir  plus  tôt,  mais  seulement 
quand  l'action  est  échauffée  ;  car  un  caractère  de  cette  force  tom- 
beroit,  s'il  paroissoit  sans  faire  d'abord  un  jeu  digne  de  lui,  ce 
qui  ne  se  pouvoit  que  dans  le  fort  de  l'action  '. 

Dorine  l'aborde  là-dessus;  mais  à  peine  la  voit-il,  qu'il  tire  son 
mouchoir  de  sa  poche  et  le  lui  présente,  sans  la  regarder,  pour 
mettre  sur  son  sein,  qu'elle  a  découvert,  en  lui  disant  que  les  âmes 
pudiques  par  cette  vue  sont  blessées^  et  que  cela  fait  venir  de  coupables 
pensées.  Elle  lui  répond  y«'//  est  donc  bien  fragile  à  la  tentation.,  et 
que  cela  sied  bien  mal  avec  tant  de  dévotion;  que  pour  elle,  qui  n'est 
pas  dévote  de  profession,  elle  nest  pas  de  méme^  et  qu'e//e  le  verrait 
tout  nu  depuis  la  tête  jusqu'' aux  pieds  sans  émotion  aucune.  Enfin  elle 
fait  son  message,  et  il  le  reçoit  avec  une  joie  qui  le  décontenance 
et  le  jette  un  peu  hors  de  son  rôle  ;  et  c'est  ici  où  l'on  voit  repré- 
sentée mieux  que  nulle  part  ailleurs  la  force  de  l'amour,  et  les 
grands  et  les  beaux  jeux  que  cette  passion  peut  faire  par  les  effets 
involontaires  qu'il  produit  dans  l'âme  de  toutes  la  plus  concertée. 

A  peine  la  Dame  paroit,  que  notre  cagot  la  reçoit  avec  un  empres- 
sement qui,  bien  qu'il  ne  soit  pas  fort  grand,  paroît  extraordinaire 
dans  un  homme  de  sa  figure.  Après  qu'ils  sont  assis,  il  commence 
par  lui  rendre  grâces  de  l'occasion  qu'elle  lui  donne  de  la  voir  en 
particulier.  Elle  témoigne  qu'il  y  a  longtemps  qu'elle  avoit  envie 
aussi  de  l'entretenir.  Il  continue  par  des  excuses  des  bruits  quil 
fait  tous  les  Jours  pour  les  visites  qu'elle  reçoit,  et  la  prie  de  ne  pas 
croire  que  ce  qu'il  en  fait  soit  par  haine  quil  ait  pour  elle.  Elle  répond 
qu'elle  est  persuadée  que  c'est  le  soin  de  son  salut  qui  l'y  oblige.  Il 
réplique  que  ce  n'est  pas  ce  motif  seul,  mais  que  c^est,  outre  cela,  par 
un  zèle  particulier  qu'il  a  pour  elle  ;  et  sur  ce  propos  se  met  à  lui 
conter  fleurette  en  termes  de  dévotion  mystique,  d'une  manière 
qui  surprend  terriblement  cette  femme,  parce  que,  d'une  part,  il  lui 
semble  étrange  que  cet  homme  la  cajole;  et  d'ailleurs  il  lui  prouve 
si  bien,  par  un  raisonnement  tiré  de  l'amour  de  Dieu,  qu'il  la  doit 
aimer,  qu'elle  ne  sait  comment  le  blâmer. 

Bien  des  gens  prétendent  que  l'usage  de  ces  termes  de  dévotion 
que  l'hypocrite  emploie  dans  cette  occasion  est  une  profanation 
blâmable  que  le  poëte  en  fait.  D'autres  disent  qu'on  ne  peut  l'en 
accuser   qu'avec   injustice,    parce  que  ce   n'est  pas  lui  qui  parle, 

I .  VoyeZj  à  cet  égard^  la  raison  que  donne  Molière  lui-même  dans  sa  Préface, 
ci-dessus,  p.  Z-jS. 


LETTRE   SUR   L'IMPOSTEUR.  54i 

mais  l'acteur  qu'il  introduit  :  de  sorte  qu'on  ne  sauroit  lui  imputer 
cela,  non  plus  qu'on  ne  doit  pas  lui  imputer  toutes  les  imperti- 
nences qu'avancent  les  personnages  ridicules  des  comédies;  qu'ainsi 
il  faut  voir  l'effet  que  l'usage  de  ces  termes  de  piété  de  l'acteur 
peut  faire  sur  le  spectateur,  pour  juger  si  cet  usage  est  condam- 
nable. Et  pour  le  faire  avec  ordre,  il  faut  supposer,  disent-ils, 
que  le  théâtre  est  l'école  de  l'homme,  dans  laquelle  les  poètes, 
qui  étoient  les  théologiens  du  paganisme,  ont  prétendu  purger  la 
volonté  des  passions  par  la  tragédie',  et  guérir  l'entendement  des 
opinions  erronées  par  la  comédie  ;  que  pour  arriver  à  ce  but,  ils 
ont  cru  que  le  plus  sûr  moyen  étoit  de  proposer  les  exemples  des 
vices  qu'ils  vouloient  détruire,  s'imaginant,  et  avec  raison,  qu'il 
étoit  plus  à  propos,  pour  rendre  les  hommes  sages,  de  montrer 
ce  qu'il  leur  falloit  éviter,  que  ce  qu'ils  dévoient  imiter.  Ils  allè- 
guent des  raisons  admirables  de  ce  principe,  que  je  passe  sous 
silence,  de  peur  d'être  trop  long.  Ils  continuent  que  c'est  ce  que 
les  poètes  ont  pratiqué,  en  introduisant  des  personnages  passion- 
nés dans  la  tragédie  et  des  personnages  ridicules  dans  la  comé- 
die (ils  parlent  du  ridicule  dans  le  sens  d'Aristote,  d'Horace,  de 
Cicéron,  de  Quintilien  et  des  autres  maîtres,  et  non  pas  dans 
celui  du  peuple*);  qu'ainsi  faisant  profession  de  faire  voir  de 
méchantes  choses,  si  l'on  n'entre  dans  leur  intention,  rien  n'est 
si  aisé  que  de  faire  leur  procès  ;  qu'il  faut  donc  considérer  si  ces 
défauts  sont  produits  d'une  manière  à  en  rendre  la  considération 
utile  aux  spectateurs,  ce  qui  se  réduit  presque  à  savoir  s'ils  sont 
produits  comme  défauts,  c'est-à-dire  comme  méchants  et  ridicules  ; 
car  dès  là  ils  ne  peuvent  faire  qu'un  excellent  effet.  Or  c'est  ce  qui 
se  trouve  merveilleusement  dans  notre  hypocrite  en  cet  endroit  ; 
car  l'usage  qu'il  y  fait  des  termes  de  piété  est  si  horrible  de  soi,  que 
quand  le  poêle  auroit  apporté  autant  d'art  à  diminuer  cette  hor- 
reur naturelle  qu'il  en  a  apporté  à  la  faire  paroître  dans  toute  sa 
force,  il  n'auroit  pu  empêcher  que  cela  ne  parût  toujours  fort 
odieux  :  de  sorte  que,  cet  obstacle  levé,  continuent-ils,  l'usage 
de  ces  termes  ne  peut  être  regardé  que  de  deux  manières  très-inno- 
centes et  de  nulle  conséquence  dangereuse  :  l'une  comme  un  voile 
vénérable  et  révéré  que  l'hypocrite  met  au-devant  de  la  chose 
qu'il  dit,  pour  l'insinuer  sans  horreur,  sous  des  termes  qui  énervent 

1.  L'auteur,  qui  rappelle  ici  une  expression  employée  par  Aiistote  dans  sa 
définition  de  la  tragédie  (au  chapitre  vi,  §  2  de  la  Poétique) ,  paraît  l'entendre 
comme  l'a  entendue  Corneille  :  voyez  le  Discours  dd  la  tragédie,  tome  I,  p.  5'J. 
Racine  se  l'expliquait  autrement:  voyez,  au  tome  V  de  ses  OEuvres,  les  Frag- 
ments de  la  Poétique  tl\4rislole,  p.  477- 

2.  Voyez  ci-après,   le  dernier  aliucu  de  la  page  559  '^^  '^''  1"K^^  suivantes. 


5/,2  APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

toute  la  première  impression  que  cette  chose  pourroit  faire,  dans 
l'esprit,  de  sa  turpitude  naturelle  ;  l'autre  est  en  considérant  cet 
usage  comme  l'effet  de  l'habitude  que  les  bigots  ont  prise  de  se 
servir  de  la  dévotion  et  de  l'employer  partout  à  leur  avantage, 
afin  de  paroître  agir  toujours  par  elle,  habitude  qui  leur  est  très- 
utile,  en  ce  que  le  peuple  que  ces  gens-là  ont  en  vue,  et  sur  qui  les 
paroles  peuvent  tout,  se  préviendra  toujours  d'une  opinion  de  sain- 
teté et  de  vertu  pour  les  gens  qu'il  verra  parler  ce  langage,  comme 
si  accoutumés  aux  choses  spirituelles,  et  si  peu  à  celles  du 
monde,  que  pour  traiter  celles-ci  ils  sont  contraints  d'emprunter 
les  termes  de  celle-là.  Et  c'est  ici,  concluent  enfin  ces  Messieurs,  où 
il  faut  remarquer  l'injustice  de  la  grande  objection  qu'on  a  toujours 
faite  contre  cette  pièce,  qui  est  que  décriant  les  apparences  de  la 
vertu,  on  rend  suspects  ceux  qui,  outre  cela,  en  ont  le  fond,  aussi 
bien  que  ceux  qui  ne  l'ont  pas  :  comme  si  ces  apparences  étoient 
les  mêmes  dans  les  uns  que  dans  les  autres,  que  les  véritables  dévols 
fussent  capables  des  affectations  que  cette  pièce  reprend  dans  les 
hypocrites,  et  que  la  vertu  n'eût  pas  un  dehors  reconnoissable  de 
même  que  le  vice. 

Voilà  comme  raisonnent  ces  gens-là  :  je  vous  laisse  à  juger  s'ils 
ont  tort,  et  reviens  à  mon  histoire.  Les  choses  étant  dans  cet 
état,  et  pendant  ce  dévotieux  entretien,  notre  cagot  s'approchant 
toujours  de  la  Dame,  mt*rae  sans  y  penser,  à  ce  qu'il  semble,  à  me- 
sure qu'elle  s'éloigne,  enfin  il  lui  prend  la  main,  comme  par  ma- 
nière de  geste  et  pour  lui  faire  quelque  protestation  qui  exige 
d'elle  une  attention  particulière;  et  tenant  celte  main,  il  la  presse  si 
fort  entre  les  siennes,  qu'elle  est  contrainte  de  lui  dire  :  Que  vous 
me  serrez  fort!  à  quoi  il  répond  soudain,  à  propos  de  ce  qu'il 
disoit,  se  recueillant  et  s'apercevant  de  son  transport  :  C^ est  pat- 
excès  de  zèle.  Un  moment  après,  il  s'oublie  de  nouveau,  et  prome- 
nant sa  main  sur  le  genou  de  la  Dame,  elle  lui  dit,  confuse  de 
cette  liberté,  ce  que  fait  là  sa  main?  il  répond,  aussi  surpris  que  la 
première  fois,  qu'/7  trouve  son  étoffe  moelleuse;  et  pour  rendre  plus 
vraisemblable  cette  défaite,  par  un  artifice  fort  naturel  il  continue 
de  considérer  son  ajustement,  et  s'attaque  à  son  collet,  dont  le 
point  lui  semble  admirable  ;  il  y  porte  la  main  encore  pour  le  ma- 
nier et  le  considérer  de  plus  près  ;  mais  elle  le  repousse,  plus 
honteuse  que  lui.  Enfin,  enflammé  par  tous  ces  petits  commence- 
ments, par  la  présence  d'une  femme  bien  faite,  qu'il  adore,  et  qui 
le  traite  avec  beaucoup  de  civilité,  et  par  les  douceurs  attachées  à 
la  première  découverte  d'une  passion  amoureuse,  il  lui  fait  sa  dé- 
claration dans  les  termes  ci-dessus  examinés  :  à  quoi  elle  répond 
que  bien  qu\in  tel  aven  ait  droit  de  la  surprendre  dans  un  homme  aussi 
dévot  que    lui —    Il  l'interrompt  à  ces  mots,    en  s'écriant  avec  un 


LETTRE   SUR  L'IMPOSTEUR.  543 

transport  fort  éloquent  :  Ah  !  pour  être  dévot ^  on  lien  est  pas  moins 
homme!  Et  continuant  sur  ce  ton,  II  lui  fait  voir,  d'autre  part,  les 
avantages  qu'il  y  a  à  être  aimée  d'un  homme  comme  lui  ;  que  le 
commun  des  gens  du  monde,  cavaliers  et  autres,  gardent  mal  un 
secret  amoureux,  et  n'ont  rien  de  plus  pressé,  après  avoir  reçu  une 
faveur,  que  de  s'en  aller  vanter;  mais  que  pour  ceux  de  son 
espèce,  le  soin,  dit-il,  que  nous  avons  de  notre  renommée  est  un  gage 
assuré  pour  la  personne  aimée,  et  Von  trouve  avec  nous,  sans  risquer  son 
honneur,  de  V amour  sans  scandale,  et  du  plaisir  sans  peur.  De  là,  après 
quelques  autres  discours  revenant  à  son  premier  sujet,  il  conclut 
qu'elle  peut  bien  Juger,  considérant  son  air^  qu  enfin  tout  homme  est 
homme,  et  quun  homme  est  de  chair.  Il  s'étend  admirablement  là- 
dessus  ',  et  lui  fait  si  bien  sentir  son  humanité  et  sa  foiblesse  pour 
elle,  qu'il  feroit  presque  pitié,  s'il  n'étoit  interrompu  par  Damis, 
qui,  sortant  d'un  cabinet  voisin  d'où  il  a  tout  ouï,  et  voyant  que 
la  Dame,  sensible  à  cette  pitié,  promettoit  au  cagot  de  ne  rien  dire, 
pourvu  qu'il  la  servît  dans  l'affaire  du  mariage  de  Mariane,  dit 
qu'//  faut  que  la  chose  éclate  et  qu'elle  soit  sue  dans  le  monde. 

Panulphe  paroît  surpris,  et  demeure  muet,  mais  pourtant  sans 
être  déconcerté.  La  Dame  prie  Damis  de  ne  rien  dire  ;  mais  il 
s'obstine  dans  son  premier  dessein.  Sur  cette  contestation,  le  mari 
arrivant,  il  lui  conte  tout.  La  Dame  avoue  la  vérité  de  ce  qu'il  dit, 
mais  en  le  blâmant  de  le  dire.  Son  mari  les  regarde  l'un  et  l'autre 
d'un  œil  de  courroux  ;  et  après  leur  avoir  reproché,  de  toutes  les 
manières  les  plus  aigres  qu'il  se  peut,  la  fourbe  mal  conçue  qu'ils 
lui  veulent  jouer^,  enfin,  venant  à  l'hypocrite,  qui  cependant  a  médité 
son  rôle,  il  le  trouve  qui,  bien  loin  d'entreprendre  de  se  justifier,  par 
un  excellent  artifice  se  condamne  et  s'accuse  lui-même,  en  général  et 
sans  rien  spécifier,  de  toutes  sortes  de  crimes  :  qu'il  est  le  plus 
grand  des  pécheurs,  un  méchant,  un  scélérat;  qu'ils  ont  raison  de  le 
traiter  de  la  sorte  ;  qu'il  doit  être  chassé  de  la  maison  comme  un  ingrat 
et  un  infâme;  qu'il  mérite  plus  que  cela;  qu'il  n'est  qu'un  ver,  un 
néant.  Quelques  gens  jusqu'ici  me  croient  homme  de  bien  ;  mais,  mou 
frère,  on  se  trompe  :  hélas!  je  ne  vaux  rien. 

Le  bonhomme,  charmé  par  cette  humilité,  s'emporte  contre  son 
fils  d'une  étrange  sorte,  l'appelant  vingt  fois  coquin.  Panulphe,  qui 
le  voit  en  beau  chemin,  l'anime   encore    davantage,    en    s'allant 

1,  Cet  endroit  semble  prouver  que  Molière,  en  1669,  retrancha  quelques 
vers  du  dernier  couplet  de  Tartuffe  dans  la  scène  ni  de  l'acte  III  :  voyez  ci- 
dessus,  p.  469,  note  2,  et  la  Notice,  p.  Sag-SBo. 

2.  Dans  le  Tartuffe  de  1669,  Orgon  ne  dit  qu'un  vers  au  commencement 
de  la  scène  vi  de  l'acte  III.  Ces  reproches  ne  sont  pas  faits  à  ce  moment,  mais 
vers  la  fin  de  la  scène  et  adressés  au  seul  Damis  :  voyez  p.  473,  note  i. 


544  APPENDICE   AU  TARTUFFE. 

mettre  à  genoux  devant  Danils  et  Ini  demandant  pardon,  sans  dire 
de  quoi.  Le  père  s'y  jette  aussi  d'abord  pour  le  relever',  avec  des 
rages  extrêmes  contre  son  fils.  Enfin,  après  plusieurs  injures,  il 
veut  l'obliger  de  se  jeter  à  genoux  devant  M.  Panulpbe,  et  lui 
demander  pardon  ;  mais  Damis  refusant  de  le  faire,  et  aimant  mieux 
quitter  la  place,  il  le  cbasse,  et  le  dé.dtérllant,  lui  donne  sa  malédic- 
tion. Après  c'est  à  consoler  M.  Panulpbe,  lui  faire  cent  satisfactions 
pour  les  autres,  et  enfin  lui  dire  qu'/7  lui  donne  sa  fille  en  mariage. 
et  avec  cela  qu'jV  veut  lui  faire  une  donation  de  tout  son  bien  ;  au'nn 
gendre  vertueux  comme  lui  vaut  mieux  qu'un  fils  fou  comme  le  sien. 
Après  avoir  exposé  ce  beau  projet,  il  vient  au  bigot  de  plus  près  et 
avec  la  plus  grande  humilité  du  monde,  et  tremblant  d'être  refusé, 
il  lui  demande  fort  respectueusement  //7  n  acceptera  pas  l'offre 
qu  il  lui  propose.  A.  quoi  le  dévot  répond  fort  chrétiennement:  La 
volonté  du  Ciel  soit  faite  en  toutes  choses  !  Cela  étant  arrêté  de  la  sorte 
avec  une  joie  extrême  de  la  part  du  bonhomme,  Panulphe  le  prie  de 
trouver  bon  quil  ne  parle  plus  à  sa  femme,  et  de  ne  l'obliger  plus  à 
avoir  aucun  commerce  avec  elle  :  à  quoi  l'autre  répond,  donnant 
dans  le  piège  que  lui  tend  l'hypocrite,  qu'//  veut,  au  contraire,  qu'ils 
soient  toujours  ensemble,  en  dépit  de  tout  le  monde.  Là-dessus,  ils  s'en 
vont  chez  le  notaire  passer  le  contrat  de   mariage   et  la  donation. 

Au  quatrième,  le  frère  de  la  Dame  dit  à  Panulphe  qu'il  est  bien 
aise  de  le  rencontrer  pour  lui  dire  son  sentiment  sur  tout  ce  qui 
se  passe,  et  pour  lui  demander  s'il  ne  se  croit  pas  obligé,  comme  chré- 
tien, de  pardonner  à  Damis,  bien  loin  de  le  faire  déshériter.  Pa- 
nulphe lui  répond  que,  quant  à  lui,  il  lui  pardonne  de  bon  coeur,  mais 
que  l'intérêt  du  Ciel  ne  lui  permet  pas  d'en  user  autrement.  Pressé 
d'expliquer  cet  intérêt,  il  dit  que,  s'il  s'accommodoit  avec  Damis 
et  la  Dame,  il  donneroit  sujet  de  croire  qu'il  est  coupable;  que 
les  gens  comme  lui  doivent  avoir  plus  de  soin  que  cela  de  leur 
réputation;  et  qu'enfin  on  dirait  qu'il  les  aurait  recherchés  de  cette 
manière  pour  les  obliger  au  silence.  Le  frère,  surpris  d'un  raisonne- 
ment si  malicieux,  insiste  à  lui  demander  si,  par  un  motif  tel  que 
celui-là,  il  croit  pouvoir  chasser  de  la  maison  le  légitime  héritier,  cl 
accepter  le  don  extravagant  que  son  père  lui  veut  faire  de  son  bien. 
Le  bigot  répond  à  cela  que  /(7  se  rend  facile  à  ses  pieux  desseins, 
c'est  de  peur  que  ce  bien  ne  tombât  en  de  mauvaises  mains.  Le  frère 
s'écrie  là-dessus,  avec  un  emportement  fort  naturel,  qu'il  faut  laisser 
au  Ciel  à  empêcher  la  prospérité  des  méchants,  et  qu'il  ne  faut 
point  prendre  son  intérêt  plus  qu'il  ne  fait  lui-même.  11  pousse  quelque 
temps  fort  à   propos  cette  excellente  morale,  et  conclut  enfin  en 

I.  Voyez  ci-dessuSj  p.  475,  note  a. 


LETTRE  SUR   L'IMPOSTEUR.  545 

disant  au  cagot  par  forme  de  conseil  :  Ne  serolt-îl  pas  mieux  qu'en 
personne  discrète  vous  fissiez  de  céans  une  bonne  retraite?  Le  bigot, 
qui  se  sent  pressé  et  piqué  trop  sensiblement  par  cet  avis,  lui  dit  : 
Monsieur^  il  est  trois  heures  et  demie ^  certain  devoir  chrétien  m'appelle 
en  d'autres  lieux,  et  le  quitte  de  cette  sorte.  Cette  scène  met  dans  un 
beau  jour  un  des  plus  importants  et  des  plus  naturels  caractères 
de  la  bigoterie,  qui  est  de  violer  les  droits  les  plus  sacrés  et  les 
plus  légitimes,  tels  que  ceux  des  enfants  sur  le  bien  des  pères, 
par  des  exceptions  qui  n'ont  en  effet  autre  fondement  que  l'in- 
térêt particulier  des  bigots.  La  distinction  subtile  que  le  cagot  fait 
du  pardon  du  cœur  avec  celui  de  la  conduite  est  aussi  une  autre 
marque  naturelle  de  ces  gens-là,  et  un  avant-goût  de  sa  tbéologie, 
qu'il  expliquera  ci-après  en  bonne  occasion.  Enfin  la  manière 
dont  il  met  fin  à  la  conversation  est  un  bel  exemple  de  l'irraisonna- 
bilité,  pour  ainsi  dire,  de  ces  bons  Messieurs,  de  qui  on  ne  tire  ja- 
mais rien  en  raisonnant,  qui  n'expliquent  point  les  motifs  de  leur 
conduite,  de  peur  de  faire  tort  à  leur  dignité  par  cette  espèce  de 
soumission,  et  qui,  par  une  exacte  connoissancede  la  nature  de  leur 
intérêt,  ne  veulent  jamais  agir  que  par  l'autorité  seule  que  leur 
donne  l'opinion  qu'on  a  de  leur  vertu. 

Le  frère  demeuré  seul,  sa  sœur  vient  avec  MarianeetDorine.  A  peine 
ont-ils  parlé  quelque  temps  de  leurs  affaires  communes,  que  le  mari 
arrive  avec  un  papier  en  sa  main,  disant  quil  tient  de  quoi  les  faire 
tous  enrager.  C'est,  je  pense,  le  contrat  de  mariage  ou  la  donation'. 
D'abord  Marlane  se  jette  à  ses  genoux  et  le  harangue  si  bien,  qu'elle  le 
touche.  On  voit  cela  dans  la  mine  du  pauvre  homme;  et  c'est  ce  qui  est 
un  trait  admirable  de  l'entêtement  ordinaire  aux  bigots,  pour  montrer 
comme  ils  se  défont  de  toutes  les  inclinations  naturelles  et  raisonna- 
bles. Car  celui-ci  se  sentant  attendrir,  se  ravise  tout  d'un  coup,  et  se 
disant  à  soi-même,  croyant  faire  une  chose  fort  héroïque  :  Ferme^ 
ferme,  mon  cœur.^  point  de  foiblesse  humaine.  Après  cette  belle  réso- 
lution, il  fait  lever  sa  fille  et  lui  dit  que,  si  elle  cherche  à  s'humilier  et 
à  se  mortifier  dans  un  convent"^ .^  d'' autant  jjIus  elle  a  d'aversion  pour 
Panulphe,  d'autant  plus  méritera-t-elle  avec  lui.  Je  ne  sais  si  c'est 
ici  qu'il  dit  que  Panulphe  est  fort  gentilhomme  :  à  quoi  Dorlne 
répond  :   //  le  dit^.   Et  sur  cela,  le  frère  lui  représente  excellem- 

1.  Nous  ne  croyons  pas  que  l'auteur  de  la  Lettre  ait  voulu  dire  que  le  contrat 
de  mariage  et  la  donation  aient  pu  être  confondus  dans  un  seul  acte.  Auger  a 
raison  de  remarquer  (tome  VI,  p.  i33,  note  l)  que  l'un  est  tout  à  f.iit  indéi)en- 
dant  de  l'autre,  que  la  donation  n'a  été  soumise  à  aucune  condition,  si  bien 
que  Tartuffe  osera  s'en  prévaloir  même  après  la  rupture  du  mariage. 

2.  Voyez  ci-dessus,  p.  486,  note  5. 

3.  C'est,  non  à  la  scène  m  de  l'acte  IV,  mais  à  la  scène  11  de  l'acte  II  (entre 
Orgon,  Mariane  et  Dorine)  qu'Orgon  parledela  noblesse  de  Tartuffe  (vers  49^ 

Molière,  iv  35 


546  APPENDICE   AU  TARTUFFE. 

ment  à  son  ordinaire  qu'il  sied  mal  à  ces  sortes  de  gens  de  se  vanter 
des  avantages  du  monde.  Enfin  ie  discours  retombant  fort  naturelle- 
ment sur  l'aventure  de  l'acte  précédent  et  sur  l'imposture  prétendue 
de  Damis  et  de  la  Dame,  le  mari,  croyant  les  convaincre  de  la  ca- 
lomnie qu'il  leur  impute,  objecte  à  sa  femme  que,  si  elle  disoit  vrai 
et  si  effectivement  elle  venoit  d'être  poussée  par  Panulphe  sur  une 
matière  si  délicate,  elle  aurait  été  bien  autrement  émue  (jumelle  nétoit^ 
et  qu'elle  étoit  trop  tranquille  pour  n'avoir  pas  médité  de  longue 
main  cette  pièce  :  objection  admirable  dans  la  nature  des  bigots, 
qui  n'ont  qu'emportement  en  tout,  et  qui  ne  peuvent  s'imaginer 
que  personne  ait  plus  de  modération  qu'eux.  La  Dame  répond 
excellemment  que  ce  rCest  pas  en  s' emportant  qu'on  réprime  le  mieux 
les  folies  de  cette  espèce^  et  que  souvent  un  froid  refus  opère  mieux  que 
de  dévisager  les  gens^  qiCune  honnête  femme  ne  doit  faire  que  rire  de 
ces  sortes  d'offense^ ,  et  quon  ne  saurait  mieux  les  punir  qu'en  les  trai- 
tant de  ridicule.  Après  plusieurs  discours  de  cette  nature,  tant 
d'elle  que  des  autres,  pour  montrer  la  vérité  de  ce  dont  ils  ont 
accusé  Panulphe,  le  bonhomme  persistant  dans  son  incrédulité, 
on  offre  de  lui  faire  voir  ce  qu'on  lui  dit.  Il  se  moque  longtemps 
de  cette  proposition,  et  s'emporte  contre  ceux  qui  la  font,  en  dé- 
testant* leur  impudence.  Pourtant  à  force  de  lui  répéter  la 
même  chose  et  de  lui  demander  ce  qu'il  dirait  s^il  voyait  ce 
qu'il  ne  peut  croire,  ils  le  contraignent  de  répondre  :  Je  dirais, 
je  dirais  que....  Je  ne  dirais  rien,  car  cela  ne  se  peut  :  trait  inimitable, 
ce  me  semble,  pour  représenter  l'effet  de  la  pensée  d'une  chose 
sur  un  esprit  convaincu  de  l'impossibilité  de  cette  chose.  Cepen- 
dant on  fait  tant,  qu'on  l'oblige  à  vouloir  bien  essayer  ce  qui  en 
sera,  ne  fût-ce  que  pour  avoir  le  plaisir  de  confondre  les  calom- 
niateurs de  son  Panulphe  :  c'est  à  cette  fin  que  le  bonhomme 
s'y  résoud,  après  beaucoup  de  résistance.  Le  dessein  de  la  Dame, 
qu'elle  expose  alors,  est,  après  avoir  fait  cacher  son  mari  sous  la 
table,  de  voir  Panulphe  reprendre  l'entretien  de  leur  conversation 
précédente,  et  l'obliger  à  se  découvrir  tout  entier  par  la  facilité 
qu'elle  lui  fera  paroitre.  Elle  commande  à  Dorine  de  le  faire  venir. 
Celle-ci  voulant  faire  faire  réflexion  à  sa  maîtresse  sur  la  difficulté  de 
son  entreprise,  lui  dit  qu'/7  a  de  grands  sujets  de  défiance  *  extrême  ; 
mais  la  Dame  répond  divinement  qu'o«  est  facilement  trompé  par  ce 
quon  aime  :  principe  qu'elle  prouve  admirablement,  dans  la  suite, 

et  494),  et  qve  Dorine  (vers  495-5o2)  fait  et  dcTeloppe  la  réflexion  qui, 
d'après  ce  que  va  dire  l'auteur  de  la  Lettre,  était  d'abord  dans  la  bouche  de 
Cléante. 

1.  Offense  et  ridicule  sont  ainsi  au  singulier  dans  nos  deux  éditions. 

2.  En  blâmant,  en  leur  reprochant  vertement.... —  3.  D'une  défiance.  (1668.) 


LETTRE  SUR   L'IMPOSTEUR.  5/,7 

par  expérience,  et  que  le  poète  a  jeté  exprès  en  avant  pour  rendre 
plus  vraisemblable  ce  qu'on  doit  voir. 

Le  mari  placé  dans  sa  cachette,  et  les  autres  sortis,  elle  reste  seule 
avec   lui   et   lui  tient  à  peu  près  ce  discours  :  Qu'e//e  va  faire  un 
étrange  personnage  et  peu  ordinaire  à  une  femme  de  bien  ;  mais  quelle 
y  est  contrainte,  et  que  ce  n'est  qu  après  avoir  tenté  en  vain  tous  les  au- 
tres remèdes;  quil  va  entendre  un  langage  assez  dur  à  souffrir  à   un 
mari  dans  la  bouc/te  d'une  femme,  mais  que  c'est  sa  faute  ;  qu''au  reste 
raffaire  n'ira  qu'aussi  loin  qu'il  voudra,  et  que  c'est  à  lui  de  Finter- 
rompre  où  il  jugera  à  propos.    Il  se  cache,  et   Panulphe  vient.   C'est 
ici  où  le  poëte  avoit  à  travailler  pour  venir  à  bout  de  son  dessein  : 
aussi  y  a-t-il  pensé  par  avance,  et  prévoyant  cette  scène  comme 
devant  être  son  chef-d'œuvre,  il  a  disposé  les  choses  admirablement 
pour  la  rendre  parfaitement  vraisemblable.  C'est  ce  qu'il  seroit  inutile 
d'expliquer,  parce  que  tout  cela  paroît  très-clairement  par  le  dis- 
cours même  de  la  Dame,  qui  se  sert  merveilleusement  de  tous  les 
avantages   de  son   sujet  et  de   la   disposition  présente  des   choses 
pour  faire  donner  l'hjpocrite  dans    le  panneau.   Elle   commence 
par    dire  qu  //  a  vu  combien  elle  a  prié  Damis  de  se  taire,  et  le  dessein 
oti  elle  étolt  de  cacher  l'affaire;  que  .si  elle  ne  l'a  pas  poussé  plus  forte- 
ment, il  voit  bien  qu'elle  a  dû  ne  le  pas  faire  par  politique  ;  qu'il  a  vu  sa 
surprise  à  V abord  de  son  mari,  quand  Damis  a  tout  conté  :  ce  qui  étoit 
vrai,  mais  c'étoit  pour  l'impudence   avec  laquelle  Panulphe  avoit 
d'abord  soutenu  et  détourné  la   chose  ;   et  comme  elle  a  quitté   la 
place,  de  douleur  de  le  voir  en  danger  de  souffrir  une  telle  confusion  ; 
qu'au  reste  il  peut  bien  juger  par  quel  sentiment  elle  avoit  demandé  de 
le  voir  en  particulier,  pour  le  prier  si   instamment   de    refuser   [offre 
qu'on  lui  fait  de  Mariane  pour  V  épouser  ;  quelle  ne  s'y  seroit  pas  tant 
intéressée  et  qu'il  ne  lui  seroit  pas  si  terrible  de  le  voir  entre  les  bras 
d'une  autre,  si  quelque  chose  de  plus  fort  que  la  raison  et  l'intérêt  de  la 
famille  ne  s'en  étolt  mêlé  :  qu'une  femme  fait  beaucoup  en  effet  dans  ses 
premières  déclarations  que  de  promettre  le  secret  ;  quelle  reconnaît  bien 
que  c'est  tout  que  cela,  et  qu'on  ne  saurolt  s'engager  plus  fortement.  Pa- 
nulphe témoigne  d'abord  quelque  doute  par  des  interrogations  qui 
donnent  lieu  à  la  Dame  de  dire  toutes  ces  choses  en  y  répondant. 
Enfin,  insensiblement  ému  parla  présence  d'une  belle  personne  qu  il 
adore,  qui  effectivement  avoit  reçu  avec  beaucoup  de  modération, 
de  retenue  et  de  bonté  la  déclaration  de  son  amour,    qui  le  cajole 
à  présent  et  qui  le  paye  de  raisons  assez  plausibles,  il  commence  a 
s'aveugler,  à  se  rendre,  et  à  croire  qu'il  se  peut  faire  que  c'est  tout 
de  bon  qu'elle  parle  et  qu'elle  ressent  ce  qu'elle  dit.  Il  conserve 
pourtant  encore  quelque  jugement,   comme  il  est  impossible  a  un 
homme  fort  sensé  de  passer  tout  à  fait  d'une  extrémité  à  l'autre; 
et,  par  un  mélange  admirable  de  passion  et  de  défiance,  il  lui  de- 


548       APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

mande,  après  beaucoup  de  paroles,  des  assurances  réelles  et  des 
faveurs  pour  gages  de  la  vérité  de  ses  paroles.  Elle  répond  en  biai- 
sant ;  il  réplique  en  pressant;  enfin,  après  quelques  façons,  elle 
témoigne  se  rendre  ;  il  triomphe,  et  voyant  qu'elle  ne  lui  objecte 
plus  que  le  péché,  il  lui  découvre  le  fond  de  sa  morale,  et  tâche  à 
lui  faire  comprendre  qu'/7  hait  le  péché  autant  et  plus  quelle  ne 
fait;  mais  que,  dans  l'affaire  dont  il  s'agit  entre  eux,  le  scandale  en 
effet  est  la  plus  grande  offense^  et  c'est  une  vertu  de  pécher  en  silence^; 
que,  quant  au  fond  delà  chose,  (7  est  avec  le  Ciel  des  accommodements  ; 
et  après  une  longue  déduction  des  adresses  des  directeurs  moder- 
nes*, il  conclut  que  quand  on  ne  se  peut  sauver  par  Inaction,  on  se  met 
à  couvert  par  son  intention. 

La  pauvre  Dame,  qui  n'a  plus  rien  à  objecter,  est  bien  en  peine 
de  ce  que  son  mari  ne  sort  point  de  sa  cachette,  après  lui  avoir  fait 
avec  le  pied  tous  les  signes  qu'elle  a  pu  ;  enfin  elle  s'avise,  pour 
acliever  de  le  persuader  et  pour  l'outrer  tout  à  fait,  de  mettre  le 
cagot  sur  son  chapitre.  Elle  lui  dit  donc  quil  vole  à  la  porte  s'il  ny 
a  personne  qui  vienne  ou  qui  écoute.^  et  si  par  hasard  son  mari  ne  passeroit 
point.  Il  répond,  en  se  disposant  pourtant  à  lui  obéir,  qae  son  mari 
est  un  fat^,  un  homme  préoccupé  jusqu'à  l'extravagance,  et  de  sorte, 
quil  est  dans  un  état  à  tout  voir  sans  rien  croire:  excellente  adresse  du 
poëte,  qui  a  appris  d'Aristote  qu'il  n'est  rien  de  plus  sensible  que 
d'être  méprisé  par  ceux  que  l'on  estime*,  et  qu'ainsi  c'étoit  la  der- 
nière corde  qu'il  fiiUoit  faire  jouer,  jugeant  bien  que  le  bonhomme 
souffriroit  plus  impatiemment  d'être  traité  de  ridicule  et  de  fat  par 
le  saint  frère,  que  de  lui  voir  cajoler  sa  femme  jusqu'au  bout,  quoique, 
dans  l'apparence  première  et  au  jugement  des  autres,  ce  dernier 
outrage  paroisse  plus  grand. 

En  effet,  pendant  que  le  galant  va  à  la  porte,  le  mari  sort  de 
dessous  la  table,  et  se  trouve  droit  devant  l'hypocrite,  quand  il  re- 
vient à  la  Dame  pour  achever  l'œuvre  si  heureusement  acheminée. 
La  surprise  de  Panulphe  est  extrême,  se   trouvant   le  bonhomme 

1.  Il  faut  noter  la  différence  de  ce  vers  avec  le  vers  i5o(5  du  Tartuffe  : 

Et  ce  n'est  pas  pécher  que  pécher  en  silence. 

2.  La  déduction  n'est  pas  si  longue,  ou  a  été  abrégée,  dans  la  pièce  :  voyez 
les  vers  1485-1496  et  i5o2-i5o6. 

3.  Un  sot  :  voyez  tome  II,  p.   167,  note  i. 

4.  Voyez,  au  livre  II  de  la  Rhétorique  d'Aristote,  le  cliapitre  it,  des  Pas- 
sions. Le  passage  est  sans  doute  cité,  et  cité  de  mémoire,  d'après  la  traduction 
de  Cassaudre,  qui  avait  paru  en  i654,  et  dont  voici  le  texte  :  «  Nous  ne  pou- 
vons.... souffrir  d'être  méprisés  en  présence  de....  ceux  de  qui  nous  faisons 
une  très-grande  estime.  »  L'auteur  de  la  Lettre  a  substitué  par  à  en  présence 
de  (en  grec  T:pô;,  avec  l'accusatif). 


LETTRE  SUR  L'IMPOSTEUR.  549 

entre  les  bras,  qui  ne  peut  exprimer  que  confusément  son  étonne- 
ment  et  son  admiration.  La  Dame,  conservant  toujours  le  caractère 
d'honnêteté  qu'elle  a  fait  voir  jusqu'ici,  paroît  honteuse  de  la  fourbe 
qu'elle  a  faite  au  bigot,  et  lui  en  demande  quelque  sorte  de  ]>ardon 
en  s'excusant  sur  la  nécessité.  Toutefois  le  bigot  ne  se  trouble  point, 
conserve  toute  sa  froideur  naturelle,  et,  ce  qui  est  d'admiralile,  ose 
encore  persister  après  cela  à  parler  comme  devant.  Et  c'est  où  il 
faut  reconnoître  le  suprême  caractère  de  cette  sorte  de  gens,  de  ne 
se  démentir  jamais,  quoi  qui  arrive,  de  soutenir  à  force  d'impu- 
dence toutes  les  attaques  de  la  fortune,  n'avouer  jamais  avoir  tort , 
détourner  les  choses  avec  le  plus  d'adresse  qu'il  se  peut,  mais  tou- 
jours avec  toute  l'assurance  imaginable,  et  tout  cela  parce  que  les 
hommes  jugent  des  choses  plus  par  les  yeux  que  par  la  raison,  que 
peu  de  gens  étant  capables  de  cet  excès  de  fourberie,  la  plupart  ne 
peuvent  le  croire,  et  qu'enfin  on  ne  sauroit  dire  combien  les  pa- 
roles peuvent  sur  les  esprits  des  hommes. 

Panulphe  persiste  donc  dans  sa  manière  accoutumée  ;  et  pour 
commencer  à  se  justifier  près  de  son  frère  (car  il  ose  encore  le  nom- 
mer de  la  sorte  '),  dit  quelque  chose  du  dessein  qiiil pouvoit  avoir  dans 
ce  qui  vient  d'arriver  ;  et  sans  doute  il  alloit  forger  quelque  excel- 
lente imposture,  lorsque  le  mari,  sans  lui  donner  loisir  de  s'ex- 
pliquer, épouvanté  de  son  effronterie,  le  chasse  de  sa  maison  et  lui 
commande  d'en  sortir.  Comme  Panulphe  voit  que  ces  charmes  ordi- 
naires ont  perdu  leur  vertu,  sachant  bien  que,  quand  une  fols  on 
est  revenu  de  ces  entêtements  extrêmes,  on  n'y  retombe  jamais,  et 
pour  cela  même  voyant  bien  qu'il  n'y  a  plus  d'espérance  pour  lui, 
il  change  de  batterie  ;  et  sans  pourtant  sortir  de  son  personnage 
naturel  de  dévot,  dont  il  voit  bien  dès  là  qu'il  aura  extrêmement 
besoin  dans  la  grande  affaire  qu'il  va  entreprendre,  mais  seule- 
ment comme  justement  irrité  de  l'outrage  qu'on  fait  à  son  inno- 
cence, il  répond  à  ces  menaces  par  d'autres  plus  fortes,  et  dit  que 
c^est  à  eux  à  vuider  la  maison  dont  il  est  le  maître  en  vertu  de  la  dona- 
tion dont  il  a  été  parlé  ;  et  les  quittant  là-dessiis,  les  laisse  dans  le 
plus  grand  de  tous  les  étonnements,  qui  augmente  encore  lorsque 
le  bonhomme  se  souvient  d'une  certaine  cassette,  dont  il  témoigne 
d'abord  être  en  extrême  peine,  sans  dire  ce  que  c'est,  étant  trop 
pressé  d'aller  voir  si  elle  est  encore  dans  un  lieu  qu'il  dit  :  il  y 
court,  et  sa  femme  le  suit. 

Le  cinquième  acte  commence  par  le  mari  et  le  frère.  Le  premier, 
étourdi  de   n'avoir   point  trouvé  cette  cassette,  dit  qu'elle  est   de 

I .  Tartuffe  n'appelle  plus  Orgon  son  frère  dans  la  scène  vu  de  l'acte  IV  : 
voyez  les  vers  i553  et  i555. 


55o  APPENDICE  AU   TARTUFFE. 

grande  conséquence,  et  que  la  vie,  Phonneur  et  la  fortune  de  ses  meil- 
leurs amis  et  peut-être  la  sienne  propre  dépendent  des  papiers  qui  sont 
dedans.  Interroge'  pourquoi  11  Tavolt  confiée  à  Panulphe,  11  répond 
que  c'est  encore  par  principe  de  conscience  ;  que  Panulphe  lui  fit  en- 
tendre que,  si  on  venait  à  lui  demander  ces  papiers,  comme  tout  se  sait, 
il  serait  contraint  de  nier  de  les  avoir  pour  ne  pas  trahir  ses  amis  ;  que 
pour  éviter  ce  mensonge^  il  n'avait  qu^à  les  l'émettre  dans  ses  mains,  oit 
ils  seraient  autant  dans  sa  disposition  qu'auparavant,  après  quoi  il  pou- 
vait sans  scrupule  nier  hardiment  de  les  avoir.  Enfin  le  bonhomme 
explique  merveilleusement  h  son  beau-frère,  par  l'exemple  de  cette 
affaire,  de  quelle  manière  les  bigots  savent  intéresser  la  conscience 
dans  tout  ce  qu'ils  font  et  ne  font  pas,  et  étendre  leur  empire  par 
cette  voie  jusqu'aux  choses  les  plus  importantes  et  les  plus  éloignées 
de  leur  profession. 

Le  frère  fait,  dans  ces  perplexités,  le  personnage  d'un  véritable  hon- 
nête homme,  qui  songe  à  réparer  le  mal  arrivé,  et  ne  s'amuse  point 
à  le  reprocher  à  ceux  qui  l'ont  causé,  comme  font  la  plupart  des  gens, 
surtout  quand  par  hasard  ils  ont  prévu  ce  qu'ils  voient.  Il  examine 
mûrement  les  choses,  et  conclut,  à  la  désolation  commune,  que  le 
fourbe  étant  armé  de  toutes  ces  différentes  pièces  régulièrement,  peut  les 
perdre  de  toute  manière,  et  que  c'est  une  affaire  sans  ressource.  Sur 
cela,  le  mari  s'emporte  pitoyablement,  et  conclut,  par  un  raisonnement 
ordinaire  aux  gens  de  sa  sorte,  qu''il  ne  se  fiera  jamais  en  homme  de 
bien  :  ce  que  son  beau-frère  relève  excellemment,  en  lui  remontrant 
sa  mauvaise  disposition  d'esprit,  qui  lui  fait  juger  de  tout  avec  excès,  et 
r empêche  de  s'arrêter  jamais  dans  le  juste  milieu,  dans  lequel  seul  se 
trouve  la  justice,  la  raison  et  la  vérité  ;  que  de  même  que  l'' estime  et  la 
considération  qu'on  doit  avoir  pour  les  véritables  gens  de  bien  ne  doit 
point  passer  jusqu'aux  méchants  qui  savent  se  couvrir  de  quelque  appa- 
rence de  vertu,  ainsi  l'horreur  qu^on  doit  avoir  pour  les  méchants  et  pour 
les  hypocrites  ne  doit  point  faire  de  tort  aux  véritables  gens  de  bien, 
mais,  au  contraire,  doit  augmenter  la  vénération  qui  leur  est  due,  quand 
on  les  connaît  parfaitement.  Là-dessus,  la  vieille  arrive,  et  tous  les 
autres'.  Elle  demande  d'abord  quel  bruit  c'est  qui  court  d'eux  par 
le  monde. ^  Son  fils  répond  que  c'est  que  M.  Panulphe  le  veut  chasser 
de  chez  lui,  et  le  dépouiller  de  tout  son  bien,  parce  qu'il  Pa  surpris  ca- 
ressant sa  femme,  La  Suivante,  sur  cela,  qui  n'est  pas  si  honnête 
que  le  frère,  ne  peut  s'empêcher  de  s'écrier  :  Le  pauvre  homme  ! 
comme  le  mari  fiùsoit  au  premier  acte  touchant  le  même  Panulphe. 
La  vieille,  encore  entêtée  du  saint  personnage,  n'en  veut  rien  croire, 
et  sur   cela  enfile  un  long  lieu  commun  de  la  médisance  et  des  mé- 

I.  L'auteur  de  la  Lettre  omet  de  parler  de  la  rentrée  de  Damis,  qui  pré- 
cède celle  de  Mme  Pernelle  :  vovez  la  scène  u  de  l'acte  V. 


LETTRE  SUR  L'IMPOSTEUR.  55i 

chantes  langues.  Son  fils  lui  dit  qu'//  Va  vu,  et  que  ce  n'est  pas  un 
ouï-dire.  La  -vieille,  qui  ne  l'écoute  pas,  et  qui  est  charmée  de  la 
beauté  de  son  lieu  commun,  ravie  d'avoir  une  occasion  illustre 
comme  celle-là  de  le  pousser  bien  loin ,  continue  sa  légende,  et 
cela  tout  par  les  manières  ordinaires  aux  gens  de  cet  âge,  des  pro- 
verbes, des  apophthegmes,  des  dictons  du  vieux  temps,  des  exemples 
de  sa  jeunesse,  et  des  citations  de  gens  qu'elle  a  connus.  Son  fils  a 
beau  se  tuer  de  lui  répéter  qu'//  /'a  vu;  elle,  qui  ne  pense  point  à 
ce  qu'il  lui  dit,  mais  seulement  à  ce  qu'elle  veut  dire,  ne  s'écarte 
point  de  son  premier  chemin  :  sur  quoi  la  Suivante  encore  malicieu- 
sement, comme  il  convient  à  ce  personnage,  mais  pourtant  fort  mo- 
ralement, dit  au  mari  qu'il  est  puni  selon  ses  mérites^  et  que,  comme 
il  n'a  point  voulu  croire  longtemps  ce  qu'on  lui  disait,  on  ne  veut  point 
le  croire  lui-même  à  présent  sur  le  même  sujet.  Enfin  la  vieille,  forcée 
de  prêter  l'oreille  pour  un  moment,  répond  en  s'opiniâtrant  que 
quelquefois  il  faut  tout  voir  pour  bien  juger ,  que  Pintcntion  est  cachée, 
que  la  passion  préoccupe  et  fait  paraître  les  choses  autrement  qu  elles 
ne  sont,  et  qiC enfin  il  ne  faut  pas  toujours  croire  tout  ce  qu''on  voit, 
qu'ainsi  il  fallait  s'assurer  mieux  de  la  chose  avant  que  de  faire  éclat  : 
sur    quoi    son    fils ,   s'emportant ,    lui  repart  brusquement  qu'e^/e 

voudrait   donc   qu'il    eût    attendu  pour   éclater   que   Panulphe    eût* 

F^ous  me  feriez  dire  quelque  sottise  :  manière  admirablement  natu- 
relle de  faire  entendre  avec  bienséance  une  chose  aussi  délicate  que 
celle-là. 

Le  pauATe  homme  seroit  encore  à  présent,  que  je  crois,  à  per- 
suader sa  mère  de  la  vérité  de  ce  qu'il  lui  dit,  et  elle  à  le  faire  en- 
rager, si  quelqu'un  n'heurtoit^à  la  porte.  C'est  un  homme  qui,  à  la 
manière  obligeante,  honnête,  caressante  et  civile  dont  il  aborde  la 
compagnie,  soi-disant  venir  de  la  part  de  M.  Panulphe,  semble 
être  là  pour  demander  pardon  et  accommoder  toutes  choses  avec 
douceur,  bien  loin  d'y  être  pour  sommer  toute  la  famille,  dans  la 
personne  du  chef,  de  vuider  la  maison  au  plus  tôt  ;  car  enfin,  comme 
il  se  déclare  lui-même,  il  s^appelle  Loyal,  et  depuis  trente  ans  il  est 
sergent  à  verge  en  dépit  de  l'envie,  mais  tout  cela,  comme  j'ai  dit, 
avec  le  plus  grand  respect  et  la  plus  tendre  amitié  du  monde.  Ce 
personnage  est  un  supplément  admirable  du  caractère  bigot,  et 
fait  voir  comme  il  en  est  de  toutes  professions,  et  qui  sont  liés  en- 
semble bien  plus  étroitement  que  ne  le  sont  les  gens  de  bien,  parce 
qu'étant  plus  intéressés,  ils  considèrent  davantage  et  connoissent 
mieux  combien  ils  se  peuvent  être  utiles  les  uns  aux  autres  dans  les 

1.  Eusse,  pour  eilt,  et,  cinq  lignes  plus  bas,  n'heurtait,  pour  ne  heurtait, 
dans  nos  deux  éditions. 

2.  Voyez  la  note  précédente. 


552  APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

occasions,  ce  qui  est  l'àme  de  la  cabale'.  Cela  se  voit  bien  claire- 
ment dans  cette  scène  ;  car  cet  homme,  qui  a  tout  l'air  de  ce  qu'il 
est,  c'est-à-dire  du  plus  raffiné  fourbe  de  sa  profession,  ce  qui  n'est 
pas  peu  de  chose,  cet  homme,  dis-je,  y  fait  l'acte  du  monde  le  plus 
sanglant  avec  toutes  les  façons  qu'un  homme  de  bien  pourroit  faire 
le  plus  obligeant  ;  et  cette  détestable  manière  sert  encore  au  but  des 
Panulphes,  pour  ne  se  faire  point  d'affaires  nouvelles,  et  au  con- 
traire mettre  les  autres  dans  le  tort  par  cette  conduite,  si  honnête 
en  apparence,  et  si  barbare  en  effet.  Ce  caractère  est  si  beau,  que 
je  ne  saurois  en  sortir.  Aussi  le  poëte,  pour  le  faire  jouer  plus  long- 
temps, a  employé  toutes  les  adresses  de  son  art;  il  fait  lui  dire*  plu- 
sieurs choses  d'un  ton  et  d'une  force  différente  par  les  diverses 
personnes  qui  composent  la  compagnie,  pour  le  faire  répondre  à 
toutes  selon  son  but  ;  même  pour  le  faire  davantage  parler,  il  le  fait 
proposer  et  offrir  une  espèce  de  grâce,  qui  est  un  délai  d'exécution, 
mais  accompagné  de  circonstances  plus  choquantes  que  ne  seroit 
un  ordre  absolu.  Enfin  il  sort,  et  à  peine  la  vieille  s'est-elle  écriée: 
Je  ne  sais  plus  que  dire,  et  suis  toute  ébaubie,  et  les  autres  ont-ils  fait 
réflexion  sur  leur  aventure,  que  Valère,  l'amant  de  Mariane,  entre 
et  donne  avis  au  mari  que  Panulphe  ^  par  le  moyen  des  papiers 
qu''il  a  entre  les  mains^  Pa  fait  passer  pour  criminel  d'Etat  près  du 
Prince,  qu^il  sait  cette  nouvelle  par  V officier  même  qui  a  ordre  de  l'ar- 
rêter, lequel  a  bien  voulu  lui  rendre  ce  service  que  de  Fen  avertir;  que 
son  carrosse  est  ç  la  porte,  avec  mille  louis,  pour  prendre  la  fuite. 

Sans  autre  délibération,  on  oblige  le  mari  à  le  suivre  ;  mais,  comme 
ils  sortent,  ils  rencontrent  Panulphe  avec  l'officier,  qui  les  arrêtent. 
Chacun  éclate  contre  l'hypocrite  en  reproches  de  diverses  manières  : 
à  quoi,  étant  pressé,  il  répond  que  la  fidélité  quil  doit  au  Prince  est 
plus  forte  sur  lui  que  toute  autre  considération.  Mais  le  frère  de  la 
Dame  répliquant  à  cela,  et  lui  demandantyjott/-^uo/,  si  son  beau-frère 
est  criminel,  il  a  attendu,  pour  le  déférer,  qu''il  Peut  surpris  voulant 
corrompre  la  fidélité  de  sa  femme,  cette  attaque  le  mettant  hors  de 
défense,  il  prie  l'officier  de  le  délivrer  de  toutes  ces  criailleries ,  et  de 
faire  sa  charge^  ce  que  l'autre  lui  accorde,  mais  en  le  faisant  pri- 
sonnier lui-même  :  de  quoi  tout  le  monde  étant  surpris,  l'officier 
rend  raison,  et  cette  raison  est  le  dénouement.  Avant  que  je 
vous  le  déclare,  permettez-moi  de  vous  faire  remarquer  que 
l'esprit  de  tout  cet  acte  et  son  seul  effet  et  but  jusqu'ici  n'a  été  que 


1.  Ce  membre  de  phrase  :  «  ce  qui  est  l'âme....  »,  est  omis  dans  l'cdltion 
de  1668,  qui,  plus  haut,  a  «  sans  (pour  (/<7«.f)  les  occasions.  » 

2.  Tel  est  bien  le  texte  de  nos  deux  éditians  :  voyez  plus  loin,  p.  556, 
et  p.  564  une  construction  qui  a  quelque  analogie  avec  celle-ci  :  «  qui  fait  les 
chérir  »  ;   «  nous  fait  la  mésestimer  ». 


LETTRE   SUR  L'IMPOSTEUR.  553 

de  représenter  les  affaires  de  cette  pauvre  famille  dans  la  dernière 
de'solation,  par  la  violence  et  l'impudence  de  l'imposteur,  jusque-là 
qu'il  paroît  que  c'est  une  affaire  sans  ressource  dans  les  formes,  de 
sorte  qu'à  moins  de  quelque  Dieu  qui  y  mette  la  main,  c'est-à-dire 
de  la  machine,  comme  parle  Aristote',  tout  est  déploré. 

L'officier  déclare  donc  que  le  Prince,  ayant  pénétré  clans  le  cœur 
du  fourbe  par  une  lumière  toute  particulière  aux  souverains  par-dessus 
les  autres  hommes,  et  s'étant  informé  de  toutes  choses  sur  sa  délation, 
avait  découvert  Pimposture,  et  reconnu  que  cet  homme  était  le  même 
dont,  sous  un  autre  nom,  il  avait  déjà  ouï  parler  et  savait  une  longue 
histoire  toute  tissuc  des  plus  étranges  friponneries  et  des  plus  noires 
aventures  dont  il  ait  Jamais  été  parlé  ;  que  nous  vivons  sous  un  règne  ah 
rien  ne  peut  échapper  à  la  lumière  du  Prince,  oh  la  calomnie  est  con- 
fondue par  sa  seule  présence,  et  ou  V hypocrisie  est  autant  en  horreur 
dans  son  esprit  qu^elle  est  accréditée  parmi  ses  sujets^  ;  que  cela  étant, 
il  a,  d^ autorité  absolue,  annulé  tous  les  actes  favorables  à  ^imposteur,  et 
fera  rendre  tout  ce  dont  il  étoit  saisi;  et  qiC enfin  cest  ainsi  qiCil  recon- 
naît les  services  que  le  bonhomme  a  rendus  autrefois  à  V  Etat  dans  les 
armées'^,  pour  montrer  que  rien  ii'est  perdu  près  de  lui,  et  que  son  équité, 
lorsque  moins  on  y  pense,  des  bonnes  actions  donne  la  récompense . 
Il  me  semble  que  si,  dans  tout  le  reste  de  la  pièce,  l'auteur  a  égalé 
tous  les  anciens  et  surpassé  tous  les  modernes,  on  peut  dire  que 
dans  ce  dénouement  il  s'est  surpassé  lui-même,  n'y  ayant  rien  de  plus 
grand,  de  plus  magnifique  et  de  plus  merveilleux,  et  cependant 
rien  de  plus  naturel,  de  plus  heureux  et  de  plus  juste,  puisqu'on 
peut  dire  que  s'il  étoit  permis  d'oser  faire  le  caractère  de  l'âme  de 
notre  grand  monarque,  ce  seroit  sans  doute  dans  cette  plénitude  de 
lumière,  cette  prodigieuse  pénétration  d'esprit,  et  ce  discernement 
merveilleux  de  toutes  choses  qu'on  le  feroit  consister  :  tant  il  est 
vrai,  s'écrient  ici  ces  Messieurs  dont  j'ai  pris  à  tâche  de  vous  rap- 
porter les  sentiments,  tant  il  est  vrai,  disent-ils,  que  le  Prince  est 
digne  du  poëte,  comme  le  poëte  est  digne  du  Prince. 

Achevons  notre  pièce  en  deux  mots,  et  voyons  comme  les  carac- 
tères y  sont  produits  dans  toutes  leurs  faces.  Le  mari  voyant  toutes 
choses  changées,  suivant  le  naturel  des  âmes  foibles  insulte  au  mi- 

1.  Dans  le  chapitre  xv,  §  1 1  et  12,  de  la  Poétique.  Le  mut  d' Aristote  est 
\i.i\yix^y\,  machine. 

2.  Il  n'y  a  rien  de  pareil  dans  le  récit  que  nous  avons  ;  mais  cela  ne  prouve 
pas  que  Molière  n'ait  pu  faire  tenir  ce  langage  à  l'Exempt,  en  1667  :  voyez  ce 
qu'il  osa  dire,  en  i665,  dans  la  scène  ir  de  l'acte  V  de  Dorn  Juan;  voyez 
aussi  ce  qu'il  dit  au  Roi  lui-même,  dans  le  premier  alinéa  du  premier  Plaçât 
(p.  386). 

3.  Les  vers  193g  et  1940  font  une  allusion  plus  précise  aux  services  qu'Or- 
gon  avait  rendus  à  la  bonne  cause  pendant  la  Fronde. 


554  APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

sérable  Panulphe  ;  mais  son  beau-frère  le  reprend  fortement,  en 
souhaitant,  au  contraire,  à  ce  malheureux  qu'il  fasse  un  bon  usage 
de  ce  revers  de  fortune^  et  qu''au  lieu  des  punitions  qu'il  mérite,  il 
reçoive  du  Ciel  la  grâce  d'une  véritable  pénitence,  qu'il  n'a  pas  mé- 
ritée :  conclusion,  à  ce  que  disent  ceux  que  les  bigots  font  passer 
pour  athées,  digne  d'un  ouvrage  si  saint,  qui  n'étant  qu'une  instruc- 
tion très-chrétienne  de  la  véritable  dévotion,  ne  devoit  pas  finir 
autrement  que  par  l'exemple  le  plus  parfait  qu'on  ail  peut-être 
jamais  proposé,  de  la  plus  sublime  de  toutes  les  vertus  évangéliques, 
qui  est  le  pardon  des  ennemis. 

Voilà,  Monsieur,  quelle  est  la  pièce  qu'on  a  défendue.  Il  se  peut 
faire  qu'on  ne  voit  pas  le  venin  parmi  les  fleurs,  et  que  les  yeux 
des  Puissances  sont'  plus  épurés  que  ceux  du  vulgaire.  Si  cela  est, 
il  semble  qu'il  est  encore  de  la  charité  des  religieux  persécuteurs 
du  misérable  Panulphe  de  faire  discerner  le  poison  que  les  autres 
avalent  faute  de  le  connoître.  A  cela  près,  je  ne  me  mêle  point  de 
juger  des  choses  de  cette  délicatesse  :  je  crains  trop  de  me  faire  des 
affaires,  comme  vous  savez;  c'est  pourquoi  je  me  contenterai  devons 
communiquer  deux  réflexions  qui  me  sont  venues  dans  l'esprit,  qui 
ont  peut-être  été  faites  par  peu  de  gens,  et  qui,  ne  touchant  point 
le  fond  de  la  question,  peuvent  être  proposées  sans  manquer  au 
respect  que  tous  les  gens  de  bien  doivent  avoir  pour  les  jugements 
des  puissances  légitimes. 

La  première  est  sur  l'étrange  disposition  d'esprit,  touchant  cette  co- 
médie, de  certaines  gens  qui,  supposant  ou  croyant  de  bonne  foi  qu'il 
ne  s'y  fait  ni  dit  rien  qui  puisse  en  particulier  faire  aucun  méchant 
effet  (ce  qui  est  le  point  de  la  question),  la  condamnent  toutefois  en 
général,  à  cause  seulement  qu'il  y  est  parlé  de  la  religion,  et  que  le 
théâtre,  disent-ils,  n'est  pas  un  lieu  où  il  la  faille  enseigner.  Il  faut  être 
bien  enragé  contre  Molière  pour  tomber  dans  un  égarement  si  visible  ; 
et  il  n'est  point  de  si  chétif  lieu  commun  oti  l'ardeur  de  critiquer  et 
de  mordre  ne  se  puisse  retrancher,  après  avoir  osé  faire  son  fort 
d'une  si  misérable  et  si  ridicule  défense.  Quoi  Psi  on  produit  la  vé- 
rité avec  toute  la  dignité  qui  doit  l'accompagner  partout,  si  on  a 
prévu  et  évité  jusqu'aux  effets  les  moins  fâcheux  qui  pouvoient  ar- 
river, même  par  accident,  de  la  peinture  du  vice,  si  on  a  pris  contre 
la  corruption  des  esprits  du  siècle  toutes  les  précautions  qu'une 
connoissance  parfaite  de  la  saine  antiquité*,  une  vénération  solide 
pour  la  religion,  une  méditation  profonde  de  la  nature  de  l'âme, 

1 .  Il  y  a  ainsi  voit  et  sontj  a  l'indicatif,  daDS  nos  deux  éditions. 
1.  De  la  sainte  .nnriquité.  (i668.) 


LETTRE    SUR  L'IMPOSTEUR.  555 

une  expérience  de  plusieurs  années,  et  qu'un  travail  effroyable  ont 
pu  fournir,  il  se  trouvera,  après  cela,  des  gens  capables  d'un  contre- 
sens si  horrible  que  de  proscrire  un  ouvrage  qui  est  le  résultat  de 
tant  d'excellents  préparatifs,  par  cette  seule  raison  qu'il  est  nouveau 
de  voir  exposer  la  religion  dans  une  salle  de  comédie,  pour  bien, 
pour  dignement,  pour  discrètement,  nécessairement  et  utilement 
qu'on  le  fasse  !  Je  ne  feins  pas  de  vous  avouer  que  ce  sentiment  me 
paroît  un  des  plus  considérables  effets  de  la  corruption  du  siècle 
où  nous  vivons  :  c'est  par  ce  principe  de  fausse  bienséance  qu'on 
relègue  la  raison  et  la  vérité  dans  les  pays  barbares  et  peu  fré- 
quentés, qu'on  les  borne  dans  les  écoles  et  dans  les  églises,  où  leur 
puissante  vertu  est  presque  inutile,  parce  qu'elles  n'y  sont  cherchées 
que  de  ceux  qui  les  aiment  et  qui  les  connoissent,  et  que,  comme  si 
on  se  défioit  de  leur  force  et  de  leur  autorité,  on  n'ose  les  com- 
mettre où  elles  peuvent  rencontrer  leurs  ennemis.  C'est  pourtant 
là  qu'elles  doivent  paroître,  c'est  dans  les  lieux  les  plus  profanes, 
dans  les  places  publiques,  les  tribunaux,  les  palais  des  grands  seu- 
lement que  se  trouve  la  matière  de  leur  triomphe  ;  et  comme  elles 
ne  sont,  à  proprement  parler,  vérité  et  raison  que  quand  elles  con- 
vainquent les  esprits,  et  qu'elles  en  chassent  les  ténèbres  de  l'erreur 
et  de  l'ignorance  par  leur  lumière  '  toute  divine,  on  peut  dire  que 
leur  essence  consiste  dans  leur  action,  que  ces  lieux  où  leur  opéra- 
tion est  le  plus  nécessaire  sont  leurs  lieux  naturels,  et  qu'ainsi  c'est 
les  détruire  en  quelque  façon  que  les  réduire  à  ne  paroître  que 
parmi  leurs  adorateurs. 

Mais  passons  plus  avant. 

Il  est  certain  que  la  religion  n'est  que  la  perfection  de  la  raison, 
du  moins  pour  la  morale,  qu'elle  la  purifie,  qu'elle  l'élève,  et 
qu'elle  dissipe  seulement  les  ténèbres  que  le  péché  d'origine  a  ré- 
pandues dans  le  lieu  de  sa  demeure ,  enfin  que  la  religion  n'est 
qu'une  raison  plus  parfaite  :  ce  seroit  être  dans  le  plus  déplorable 
aveuglement  des  païens  que  de  douter  de  cette  vérité.  Cela  étant, 
€t  puisque  les  philosophes  les  plus  sensuels*  n'ont  jamais  douté  que 
la  raison  ne  nous  fût  donnée  par  la  nature  pour  nous  conduire  en 
toutes  choses  par  ses  lumières,  puisqu'elle  doit  être  partout  aussi 
présente  à  notre  âme  que  l'œil  à  notre  corps,  et  qu'il  n'y  a  point 
d'acceptions  de  personnes,  de  temps  ni  de  lieux  auprès  d'elle,  qui 
peut  douter  qu'il  n'en  soit  de  même  de  la  religion,  que  cette  lu- 
mière divine,  infinie  comme  elle  est  par  essence,  ne  doive  faire 
briller  partout  sa  clarté,  et  qu'ainsi  que  Dieu  remplit  tout  de  lui- 
même  sans  aucune  distinction,   et    ne    dédaigne  pas   d'être  aussi 

1.  Parla  lumière.  (1668.) 

2.  Et  puisque  les  plus  sensuels.  [Ibidem.^ 


556  APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

présent  dans  les  lieux  du  monde  les  plus  infâmes  que  dans  les  plus 
augustes  et  les  plus  sacre's,  aussi  les  vérités  saintes  qu'il  lui  a  plu  de 
manifester  aux  hommes  ne  puissent  être  publiées  dans  tous  les 
temps  et  dans  tous  les  lieux  où  il  se  trouve  des  oreilles  pour  les 
entendre  et  des  cœurs  pour  recevoir  la  grâce  qui  fait  les  chérir'  ? 

Loin  donc ,  loin  d'une  âme  vraiment  chrétienne  ces  indignes 
ménagements  et  ces  cruelles  bienséances,  qui  voudroient  nous  em- 
pêcher de  travailler  à  la  sanctification  de  nos  frères  partout  où 
nous  le  pouvons  !  La  charité  ne  souffre  point  de  bornes:  tous  lieux, 
tous  temps  lui  sont  bons  pour  agir  et  faire  du  bien  ;  elle  n'a  point 
d'égard  à  sa  dignité  quand  il  y  va  de  son  intérêt;  et  comment 
pourroit-elle  en  avoir,  puisque  cet  intérêt  consistant,  comme  il  fait, 
à  convertir  les  méchants,  il  faut  qu'elle  les  cherche  pour  les  com- 
battre, et  qu'elle  ne  peut  les  trouver,  pour  l'ordinaire,  que  dans  des 
lieux  indignes  d'elle? 

Il  ne  faut  pas  donc  qu'elle  dédaigne  de  paroitre  dans  ces  lieux, 
et  qu'elle  ait  si  mauvaise  opinion  d'elle-même,  que  de  penser  qu'elle 
puisse  être  avilie  en  s'humiliant.  Les  grands  du  monde  peuvent 
avoir  ces  basses  considérations,  eux  de  qui  toute  la  dignité  est  em- 
pruntée et  relative,  et  qui  ne  doivent  être  vus  que  de  loin  et  dans 
toute  leur  parure  pour  conserver  leur  autorité,  de  peur  qu'étant 
vus  de  près  et  à  nu  on  ne  découvre  leurs  taches  et  qu'on  ne  re- 
connoisse  leur  petitesse  naturelle.  Qu'ils  ménagent  avec  avarice  le 
foible  caractère  de  grandeur  qu'ils  peuvent  avoir  ;  qu'ils  choisissent 
scrupuleusement  les  jours  qui  le  font  davantage  briller  ;  qu'ils  se 
gardent  bien  de  se  commettre  jamais  en  des  lieux  qui  ne  contribuent 
pas  à  les  faire  paroitre  élevés  et  parfaits  :  à  la  bonne  heure.  Mais 
que  la  charité  redoute  les  mêmes  inconvénients,  que  cette  souve- 
raine des  âmes  chrétiennes  appréhende  de  voir  sa  dignité  diminuée 
en  quelque  lieu  qu'il  lui  plaise  de  se  montrer,  c'est  ce  qui  ne  se 
peut  penser  sans  crime;  et  comme  on  a  dit  autrefois  que  plutôt  que 
Caton  filtvicieux,  l'ixTognerie  seroit  une  vertu*,  on  peut  dire  avec 
bien  plus  de  raison  que  les  lieux  les  plus  infâmes  seroient  dignes 

1.  Voyez  ci-dessus,  p.  552,  note  2, 

2.  C'est  Sénèque  qui  l'a  dit,  en  parlant,  croit-on,  de  Caton  d'Utique  ",  dans 
son  traité  de  TianquilUtate  animi  (vers  la  fin  du  dernier  chapitre)  :  Catoni 
ehrietas  objecta  est  ;  facilius  efficiet^  quisquis  objecerit,  hoc  crinieii  honestum 
qua/ii  turpem  Catonern, 

"  M.iis  il  l'eût  pu  dire  aussi  à  propos  de  l'autre  Caton,  qui  n'était  pas 
non  plus  ennemi  du  vin;  ou  se  rappelle  les  vers  d'Horace  (ode  xxi  du 
livre  III)  : 

Narratur  et  prisci  Catonis 
Ssepe  mero  caluisse  virtus. 


LETTRE   SUR  L'IMPOSTEUR.  55; 

de  la  présence  de  cette  reine,  plutôt  que  sa  présence  dans  ces  lieux 
put  porter  aucune  atteinte  à  sa  dignité. 

En  effet,  Monsieur  (car  ne  croyez  pas  que  j'avance  ici  des  para- 
doxes), c'est  elle  qui  les  rend  dignes  d'elle,  ces  lieux  si  indignes  en 
eux-mêmes  :  elle  fait,  quand  il  lui  plait,  nn  temple  d'un  palais,  un 
sanctuaire  d'un  théâtre,  et  un  séjour  de  bénédictions  et  de  grâces 
d'un  lieu  de  débauche  et  d'abomination.  Il  n'est  rien  de  si  profane 
qu'elle  ne  sanctifie,  de  si  corrompu  qu'elle  ne  purifie,  de  si  mé- 
chant qu'elle  ne  rectifie,  rien  de  si  extraordinaire,  de  si  inusité  et 
de  si  nouveau  qu'elle  ne  justifie  :  tel  est  le  privilège  de  la  vérité 
produite  par  cette  vertu,  le  fondement  et  l'âme  de  toutes  les  autres 
vertus. 

Je  sais  que  le  principe  que  je  prétends  étabhr  a  ses  modifications 
comme  tous  les  autres  ;  mais  je  soutiens  qu'il  est  toujours  vrai  el 
constant  quand  il  ne  s'agit  que  de  parler  comme  ici.  La  religion  a  ses 
lieux  et  ses  temps  affectés  pour  ses  sacrifices,  ses  cérémonies  et  ses 
autres  mystères;  on  ne  peut  les  transporter  ailleurs  sans  crime; 
mais  ses  vérités  qui  se  produisent  par  la  parole  sont  de  tous  temps* 
et  de  tous  lieux,  parce  que  le  parler  étant  nécessaire  en  tout  et  par- 
tout, il  est  toujours  plus  utile  et  plus  saint*  de  l'employer  à  publier 
la  vérité  et  à  prêcher  la  vertu  qu'à  quelque  autre  sujet  que  ce  soit. 

L'antiquité,  si  sage  en  toutes  choses,  ne  l'a  pas  été  moins  dans 
celle-ci  que  dans  les  autres;  et  les  païens,  qui  n'avoient  pas  moins 
de  respect  pour  leur  religion  que  nous  en  avons  pour  la  nôtre,  n'ont 
pas  craint  de  la  produire  sur  leurs  théâtres:  au  contraire,  connois- 
sant  de  quelle  importance  il  étoit  de  rin:»primer  dans  l'esprit  du 
peuple,  ils  ont  cru  sagement  ne  pouvoir  mieux  lui  en  persuader  la 
vérité  que  par  les  spectacles,  qui  lui  sont  si  agréables.  C'est  pour  cela 
que  leurs  Dieux  paroissent  si  souvent  sur  la  scène,  que  les  dé- 
nouements, qui  sont  les  endroits  les  plus  importants  du  poëme,  ne 
se  faisoient  presque  jamais  de  leur  temps  ^  que  par  quelque  divinité, 
çt  qu'il  n'y  avoit  point  de  pièce  qui  ne  fût  une  agréable  leçon  et 
une  preuve  exemplaire  de  la  clémence  ou  de  la  justice  du  Ciel  en- 
vers les  hommes.  Je  sais  bien  qu'on  me  répondra  que  notre  religion 
a  des  occasions  affectées  pour  cet  effet,  et  que  la  leur  n'en  avoit 
point  ;  mais  outre  qu'on  ne  sauroit  écouter  la  vérité  trop  souvent 
et  en  trop  de  lieux,  l'agréable  manière  de  l'insinuer  au  théâtre  est 
un  avantage  si  grand  pai'-dessus  les  lieux  où  elle  paroît  avec  toute 
son  austérité,  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  douter,  naturellement  parlant, 
dans  lequel  des  deux  elle  fait  plus  d'impression. 

1.  De  tout  temps.  (1668.) 

2.  11  est  toujours  phis  saint.   [Ibidem.) 

3.  De  leurs  temps.  [Ibidem.) 


558       APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

Ce  fut  pour  toutes  ces  raisons  que  nos  pères,  dont  la  simplicité 
avoit  autant  de  rapport  avec  l'Evangile  que  notre  raffinement  en  est 
éloigné,  voulant  profiter,  à  l'édification  du  peuple,  de  son  inclina- 
tion naturelle  pour  les  spectacles,  instituèrent  premièrement  la  co- 
médie pour  représenter  la  passion  du  Sauveur  du  monde  et  sem- 
blables sujets  pieux.  Que  si  la  corruption  qui  s'est  glissée  dans  les 
mœurs  depuis  ce  temps  heureux  a  passé  jusqu'au  théâtre  et  l'a 
rendu  aussi  profane  qu'il  devoit  être  sacré ,  pourquoi ,  si  nous 
sommes  assez  heureux  pour  que  le  Ciel  ait  fait  naître  dans  nos 
temps  quelque  génie  capable  de  lui  rendre  sa  première  sainteté, 
pourquoi  Tempêcherons-nous,  et  ne  permettrons-nous  pas  une  chose 
que  nous  procurerions  avec  ardeur,  si  la  charité  régnoit  dans  nos 
âmes,  et  s'il  n'y  avoit  pas  tant  de  besoin  qu'il  y  en  a  aujourd'hui 
parmi  nous  de  décrier  l'hypocrisie  et  de  prêcher  la  véritable  dé- 
votion ? 

La  seconde  de  mes  réflexions  est  sur  un  fruit,  véritablement*  acci- 
dentel, mais  aussi  très-important,  que  non-seulement  je  crois  qu'on 
peut  tirer  de  la  représentation  de  Plmposteur^  mais  même  qui  en 
arriveroit  infailliblement  :  c'est  que  jamais  il  ne  s'est  frappé  un  plus 
rude  coup  contre  tout  ce  qui  s'appelle  galanterie  solide^  en  termes 
honnêtes,  que  cette  pièce  ;  et  que  si  quelque  chose  est  capable  de 
mettre  la  fidélité  des  mariages  à  l'abri  des  artifices  de  ses  corrup- 
teurs, c'est  assurément  cette  comédie,  parce  que  les  voies  les  plus 
ordinaires  et  les  plus  fortes  par  où  on  a  coutume  d'attaquer  les 
femmes  y  sont  tournées  en  ridicule  d'une  manière  si  vive  et  si 
puissante,  qu'on  paroîtroit  sans  doute  ridicule  quand  on  voudroit 
les  employer  après  cela,  et  par  conséquent  on  ne  réussiroit  pas. 

Quelques-uns  trouveront  peut-être  étrange  ce  que  j'avance  ici  ; 
mais  je  les  prie  de  n'en  pas  juger  souverainement  qu'ils  n'aient  vu 
représenter  la  pièce,  ou  du  moins  de  s'en  remettre  à  ceux  qui  l'ont 
vue  ;  car  bien  loin  que  ce  que  je  viens  d'en  rapporter  suffise  pour 
cela,  je  doute  même  si  sa  lecture  toute  entière  pourroit  faire  juger 
tout  l'effet  que  produit  sa  représentation.  Je  sais  encore  qu'on  me 
dira  que  le  vice  dont  je  parle  étant  le  plus  naturel  de  tous,  ne  man- 
quera jamais  de  charmes  capables  de  surmonter  tout  ce  que  cette 
comédie  y  pourroit  attacher  de  ridicule.  Mais  je  réponds  à  cela 
deux  choses  :  l'une  que  dans  l'opinion  de  tous  les  gens  qui  con- 


1.  L'Académie  marque  encore  dans  sa  dernière  édition  (1878)  cet  emploi 
de  véritablement,  au  sens  d'à  la  vérité . 

2.  Nous  ne  trouvons  pas  cette  locution  dans  les  dictionnaires,  mais  elle  est 
claire;  solide,  au  sens  dUefJectif,  s'attachant  aux  réalités  (vers  1466),  opposé 
à  vain,  chimérique,  s'en  tenant  aux  vaines  bagatelles. 


LETTRE  SUR  L'IMPOSTEUR.  5Sg 

noissent  le  monde,  ce  péché,  moralement  parlant,  est  le  plus  uni- 
versel qu'il  puisse  être  ;  l'autre  que  cela  procède  beaucoup  plus, 
surtout  dans  les  femmes,  des  mœurs,  de  la  liberté  et  de  la  légèreté 
de  notre  nation,  que  d'aucun  penchant  naturel,  étant  certain  que, 
de  toutes  les  civilisées,  il  n'en  est  point  qui  y  soit  moins  portée 
par  le  tempérament  que  la  Françoise.  Cela  supposé,  je  suis  persuadé 
que  le  degré  de  ridicule  où  cette  pièce  feroit  paroître  tous  les  en- 
tretiens et  les  raisonnements  qui  sont  les  préludes  naturels  de  la 
galanterie  du  tête-à-tête,  qui  est  la  dangereuse,  je  prétends,  dis-je, 
que  ce  caractère  de  ridicule',  quiseroit  inséparablement  attaché  à  ces 
voies  et  à  ces  acheminements  de  corruption,  par  cette  représenta- 
tion, seroit  assez  puissant  et  assez  fort  pour  contre-balancer  l'attrait 
qui  fait  donner  dans  le  panneau  les  trois  parts  ^  des  femmes  qui  y 
donnent. 

C'est  ce  que  je  vous  ferai  voir  plus  clair  que  le  jour,  quand  vous 
voudrez  ;  car  comme  il  faut  pour  cela  traiter  à  fond  du  ridicule, 
qui  est  une  des  plus  sublimes  matières  de  la  véritable  morale,  et 
que  cela  ne  se  peut  sans  quelque  longueur  et  sans  examiner  des 
questions  un  peu  trop  spéculatives  pour  cette  lettre,  je  ne  pense  pas 
devoir  l'entreprendre  ici. 

Mais  il  me  semble  que  je  vous  vois  plaindre*  de  ma  circonspeo- 
tion  à  votre  accoutumée,  et  trouver  mauvais  que  je  ne  vous  dise 
pas  absolument  tout  ce  que  je  pense  :  il  faut  donc  vous  contenter 
tout  à  fait  ;  et  voici  ce  que  vous  demandez. 

Quoique  la  nature  nous  ail  fait  naître  capables  de  connoître  la 
raison  pour  la  suivre,  pourtant,  jugeant  bien  que  si  elle  n'j  attachoit 
quelque  marque  sensible  qui  nous  rendît  cette  connoissance  facile, 
notre  foiblesse  et  notre  paresse  nous  priveroient  de  l'effet  d'un  si 
rare  avantage,  elle  a  voulu  donner  à  cette  raison  quelque  sorte  de 
forme  extérieure  et  de  dehors  reconnoissable.  Cette  forme  est,  en 
général,  quelque  motif  de  joie  et  quelque  matière  de  plaisir  que 
notre  âme  trouve  dans  tout  objet  moral.  Or  ce  plaisir,  quand  il 
vient  des  choses  raisonnables,  n'est  autre  que  cette  complaisance 
délicieuse  qui  est  excitée  dans  notre  esprit  par  la  connoissance  de 
la  vérité  et  de  la  vertu  ;  et  quand  il  vient  de  la  vue  de  l'ignorance 
et  de  l'erreur,  c'est-à-dire  de  ce  qui  manque  de  raison,  c'est 
proprement  le  sentiment  par  lequel  nous  jugeons  quelque  chose 
ridicule.  Or,  comme  la  raison  produit  dans  l'âme  une  joie  mêlée 
d'estime,  le  ridicule  y  produit  une  joie  mêlée  de  mépris,  parce  que 

1.  Ce  caractère  ridicule.  (i668.) 

2.  Parts  est  bien  le  texte  de  nos  deux  éditions. 

3.  C'est-à-dire,  que  je  tous  vois  vous  plaindre:  voyez  le  Lexique  de  Cor- 
neille^ p.  LXXV. 


56o  APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

toute  connoissance  qtii  arrive  à  l'âme  produit  nécessairement  dans 
l'entendement  un  sentiment  d'estime  ou  de  me'pris,  comme  dans  la 
volonté  un  mouvement  d'amour  ou  de  haine. 

Le  ridicule  est  donc  la  forme  extérieure  et  sensible  que  la  provi- 
dence de  la  nature  a  attachée'  à  tout  ce  qui  est  déraisonnable,  pour 
nous  en  faire  apercevoir,  et  nous  obliger  à  le  fuir.  Pour  connoître 
ce  ridicule,  il  faut  connoître  la  raison  dont  il  signifie  le  défaut,  et 
voir  en  quoi  elle  consiste.  Son  caractère  n'est  autre,  dans  le  fond, 
que  la  convenance,  et  sa  marque  sensible,  la  bienséance,  c'est-à-dire 
le  fameux  qiiod decet  des  anciens*  :  de  sorte  que  la  bienséance  est,  à 
l'égard  de  la  convenance,  ce  que  les  Platoniciens  disent  que  la  beauté 
est  à  l'égard  de  la  bonté,  c'est-à-dire  qu'elle  en  est  la  fleur,  le 
dehors,  le  corps  et  l'apparence  extérieure  ;  que  la  bienséance  est  la 
raison  apparente,  et  que  la  convenance  est  la  raison  essentielle.  De 
là  vient  que  ce  qui  sied  bien  est  toujours  fondé  sur  quelque  raison 
de  convenance,  comme  l'indécence  sur  quelque  disconvenance, 
c'est-à-dire  le  ridicule  sur  quelque  manque  de  raison.  Or,  si  la  dis- 
convenance est  l'essence  du  ridicule,  il  est  aisé  de  voir  pourquoi  la 
galanterie  de  Panulphe  paroit  ridicule,  et  l'hypocrisie  en  général 
aussi  ;  car  ce  n'est  qu'à  cause  que  les  actions  secrètes  des  bigots  ne 
conviennent  pas  à  l'idée  que  leur  dévote  grimace  et  l'austérité  de 
leurs  discours  a  fait  former  d'eux  au  public. 

Mais  quand  cela  ne  sufBroit  pas,  la  suite  de  la  représentation 
met  dans  la  dernière  évidence  ce  que  je  dis  ;  car  le  mauvais  effet 
que  la  galanterie  de  Panulphe  y  produit  le  fait  paroître  si  fort  et  si 
clairement  ridicule,  que  le  spectateur  le  moins  intelligent  en  de- 
meure pleinement  convaincu.  La  raison  de  cela  est  que,  selon  mon 
principe,  nous  estimons  ridicule  ce  qui  manque  extrêmement  de 
raison.  Or,  quand  des  moyens  produisent  une  fin  fort  différente  de 
celle  pour  quoi  on  lesemploie,  nous  supposons,  avec  juste  sujet,  qu'on 
en  a  fait  le  choix  avec  peu  de  raison,  parce  que  nous  avons  cette 
prévention  générale  qu'il  y  a  des  voies  partout,  et  que  quand  on 
manque  de  réussir,  c'est  faute  d'avoir  choisi  les  bonnes.  Ainsi,  parce 
qu'on  voit  que  Panulphe  ne  persuade  pas  sa  Dame,  on  conclut  que 
les  moyens  dont  il  se  sert  ont  une  grande  disconvenance  avec  sa 
fin,  et  par  conséquent  qu'il  est  ridicule  de  s'en  servir. 

Or  non-seulement  la  galanterie  de  Panulphe  ne  convient  pas  à 
sa  mortification  apparente  et  ne  fait  pas  l'effet  qu'il  prétend,  ce 
qui  le  rend  ridicule,  comme  vous  venez  de  voir,  mais  cette  galan- 
terie est  extrême  aussi  bien  que  cette  mortification,  et  fait  le  plus 
méchant  effet  qu'elle  pouvoit  faire,  ce  qui  le  rend  extrêmement  ri- 

1.  Attaché,  sans  accord,  dans  nos  deux  éditions. 

2.  Voyez  le  traité  des  Devoirs  de  Cicéron,  livre  I'',  cLap.  xxvii  et  xxvra. 


LETTRE   SUR  L'IMPOSTEUR.  56i 

dicule,  comme  il  étolt  nécessaire  pour  en  tirer  le  fruit  que  je  pré- 
tends. 

Vous  me  direz  qu'il  paroît  bien  par  tout  ce  que  je  viens  de  «Jire 
que  les  raisonnements  et  les  manières  de  Panulphe  semblent  ridi- 
cules, mais  qu'il  ne  s'ensuit  pas  qu'elles  le  semblassent  dans  un 
autre,  parce  que,  selon  ce  que  j'ai  établi,  le  ridicule  étant  quelque 
chose  de  relatif,  puisque  c'est  une  espèce  de  disconvenance,  la  rai- 
son pourquoi  ces  manières  ne  conviennent  pas  à  Panulphe  n'auroit 
pas  lieu  dans  un  homme  du  monde  qui  ne  seroit  point  dévot  de 
profession  comme  lui,  et  par  conséquent  elles  ne  seroient  pas  ridi- 
cules dans  cet  homme  comme  dans  lui. 

Je  réponds  à  cela  que  l'excès  de  ridicule  que  ces  manières  ont 
dans  Panulphe  fait  que,  toutes  les  fois  qu'elles  se  présenteront  au 
spectateur  dans  quelque  autre  occasion,  elles  lui  sembleront  assuré- 
ment ridicules,  quoique  peut-être  elles  ne  le  seront  pas  tant  dans 
cet  autre  sujet  que  dans  Panulphe  :  mais  c'est  que  l'âme,  naturelle- 
ment avide  de  joie,  se  laisse  ravir  nécessairement  à  la  première  vue 
des  choses  qu'elle  a  conçues  une  fois  comme  extrêmement  ridicules, 
et  qui  lui  rafraîchissent  l'idée  du  plaisir  très-sensible  qu'elle  a  goûté 
cette  première  fois  ;  or,  dans  cet  état,  l'âm-e  n'est  pas  capable  de  faire 
la  différence  du  sujet  où  elle  voit  ces  objets  ridicules  avec  celui  où 
elle  les  a  premièrement  vus.  Je  veux  dire  qu'une  femme  qui  sera 
pressée  par  les  mêmes  raisons  que  Panulphe  emploie  ne  peut  s'em- 
pêcher d'abord  de  les  trouver  ridicules,  et  n'a  garde  de  faire 
réflexion  sur  la  différence  qu'il  y  a  entre  l'homme  qui  lui  parle  et 
Panulphe,  et  de  raisonner  sur  cette  différence,  comme  il  faudrait 
qu'elle  fit  pour  ne  pas  trouver  ces  raisons  aussi  ridicules  qu'elles  lui 
ont  semblé  quand  elle  les  a  vu  proposer  à  Panulphe. 

La  raison  de  cela  est  que  notre  imagination,  qui  est  le  réceptacle 
naturel  du  ridicule,  selon  sa  manière  ordinaire  d'agir  en  attache 
si  fortement  le  caractère  au  matériel  dans  quoi  elle  [le]  voit  (comme 
sont  ici  les  paroles  et  les  manières  de  Panulphe),  qu'en  quelque  autre 
lieu,  quoique  plus  décent,  que  nous  trouvions  ces  mêmes  manières, 
nous  sommes  d'abord  frappés  d'un  souvenir  de  cette  première  fois, 
si  elle  a  fait  une  impression  extraordinaire,  lequel,  se  mêlant  mal  à 
propos  avec  l'occasion  présente  et  partageant  l'âme  à  force  de 
plaisir  qu'il  lui  donne,  confond  les  deux  occasions  en  une,  et 
transporte  dans  la  dernière  tout  ce  qui  nous  a  charmés  et  nous  a 
donné  de  la  joie  dans  la  première  :  ce  qui  n'est  autre  que  le  ridi- 
cule de  cette  première. 

Ceux  qui  ont  étudié  la  nature  de  l'âme  et  le  progrès  de  ses  opé- 
rations morales  ne  s'étonneront  pas  de  cette  forme  de  procéder,  si 
irrégulière  dans  le  fond,  et  qu'elle  prenne  ainsi  le  change  et  attribue 
de  cette  sorte  à  l'un  ce  qui  ne  convient  qu'à  l'autre  :  mais  enfin 
Molière,  iv  36 


562  APPENDICE  AU   TARTUFFE. 

c'est  ime  suite  nécessaire  de  la  violente  et  forte  impression  qu'elle 
.1  reçue  une  fois  d'une  chose,  et  de  ce  qu'elle  ne  reconnoît  d'abord 
et  ne  juge  les  objets  que  par  la  première  apparence  de  ressemblance 
qu'ils  ont  avec  ce  qu'elle  a  connu  auparavant,  et  qui  frappe  dabord 
les  sens. 

Cela  est  si  vrai,  et  telle  est  la  force  de  la  prévention,  que  je 
croirois  prouver  suffisamment  ce  que  je  prétends,  en  vous  faisant 
simplement  remarquer  que  les  raisonnements  de  Panulphe,  qui  sont 
les  moyens  qu'il  emploie  pour  venir  à  son  but,  étant  imprimés  dans 
l'esprit  de  quiconque  a  vu  cette  pièce,  comme  ridicules,  ainsi  que 
je  l'ai  prouvé,  et  par  conséquent  comme  mauvais  moyens  :  naturel- 
lement parlant,  toute  femme  près  de  qui  on  voudra  les  employer 
après  cela,  les  rendra  Inutiles,  en  y  résistant  par  la  seule  prévention 
où  cette  pièce  l'aura  mise  qu'ils  sont  inutiles  en  eux-mêmes. 

■Que  si  pourtant,  malgré  tout  ce  que  je  viens  de  dire,  on  veut 
qae  l'ame,  après  le  premier  mouvement  qui  lui  fait  embrasser  avec 
'empressement  la  plus  légère  Image  de  ridicule,  revienne  à  soi 
et  fasse  à  la  fin  la  différence  des  sujets,  du  moins  m'avouerez-vous 
qne  ce  retour  ne  se  fait  pas  d'abord,  qu'elle  a  besoin  d'un  temps 
considérable  poiu"  faire  tout  le  chemin  qu'il  faut  qu'elle  fasse  pour 
se  désabuser  de  cette  première  impression,  et  qu'il  est  quelques 
Instants  où  la  vue  d'un  objet  qui  a  paru  extrêmement  ridicule  dans 
quelque  autre  lieu  le  représente  encore  comme  tel,  quoique  peut- 
'■tre  il  ne  le  soit  pas  dans  celui-ci. 

Or  ces  premiers  instants  sont  de  grande  considération  dans  ces 
matières,  et  font  presque  tout  l'effet  que  feroit  une  extrême  durée, 
parce  qu'ils  rompent  toujours  la  chaîne  de  la  passion  et  le  cours  de 
l'imagination,  qui  doit  tenir  l'àme  attachée  dès  le  commencement 
jusqu'au  bout  d'une  entreprise  amoureuse  afin  qu'elle  réussisse,  et 
parce  que  le  sentiment  du  ridicule,  étant  le  plus  froid  de  tous, 
.imortlt  et  éteint  a])Solument  cette  agréable  émotion  et  cette  douce 
et  bénigne  chaleur  qui  doit  animer  l'ame  dans  ces  occasions.  Que 
le  sentiment  du  ridicule  soit  le  ])lus  froid  de  tous,  il  paroit  bien 
parce  que  c'est  un  pur  jugement  plaisant  et  enjoué  d'une  chose 
proposée  :  or  il  n'est  rien  de  plus  sérieux  que  tout  ce  qui  a  quelque 
teinture  de  passion  ;  donc  il  n'y  a  rien  de  plus  opposé  au  sentiment 
passionné  d'une  joie  amoureuse  que  le  plaisir  spirituel  que  donne 
le  ridicule. 

Si  je  cberchois  matière  à  philosopher,  je  pourrois  vous  dire,  pour 
achever  de  vous  convaincre  de  l'importance  des  premiers  mstants 
en  matière  de  ridicule,  que  l'extrême  attachement  de  l'âme  pour  ce 
qui  lui  donne  du  plaisir,  comme  le  ridicule  des  choses  qu'elle  voit, 
ne  lui  permet  pas  de  raisonner  pour  se  priver  de  ce  plaisir,  et  par 
oonséquent  qu'elle  a  une  répugnance   naturelle  à  cesser  de  consi- 


LETTRE  SUR  L'IMPOSTEUR.  563 

dérer  comme  ridicule  ce  qu'elle  a  une  fois  considéré  comme  tel  ; 
et  c'est  peut-être  pour  cette  raison  que,  comme  il  arrive  souvent, 
nous  ne  saurions  traiter  sérieusement  de  certaines  choses,  pour  les 
avoir  d'abord  envisagées  de  quelque  côté  ou  ridicule  ou  seulement  qui 
a  rapport  à  quelque  idée  de  ridicule  que  nous  avions,  et  qui  nous  Ta 
rafraîchie.  Combien  donc,  à  plus  forte  raison,  cette  première  impres- 
sion fait-elle  le  même  effet  dans  les  occasions  aussi  sérieuses  que 
celles-ci  !  car,  comme  je  viens  de  le  remarquer,  il  ne  faut  point 
dire  que  ce  soient  des  affaires  à  être  traitées  en  riant,  n'y  ayant 
rien  de  plus  sérieux  que  ces  sortes  d'entreprises  (ce  que  je  veux 
bien  répéter,  parce  qu'il  est  fort  important*  pour  mon  but),  et  rien 
qui  soit  plus  tôt  démonté  par  le  moindre  mélange  de  ridicule, 
comme  les  experts  le  peuvent  témoigner  ;  et  tout  cela  parce  que  le 
sentiment  du  ridicule  est  le  plus  choquant,  le  plus  rebutant,  et  le 
plus  odieux  de  tous  les  sentiments  de  Tàme. 

Mais  s'il  est  généralement  désagréable,  il  l'est  particulièrement 
pour  un  homme  amoureux,  qui  est  le  cas  de  notre  question.  Il  est 
peu  d'honnêtes  gens  qui  ne  soient  convaincus  par  expérience  de 
cette  vérité  :  aussi  est-il  bien  aisé  de  la  prouver.  La  raison  en  est 
que,  comme  il  n'y  a  rien  qui  nous  plaise  tant  avoir  en  autrui  qu'un 
sentiment  passionné,  ce  qui  est  peut-être  le  plus  grand  principe 
de  la  véritable  rhétorique,  aussi  n'y  a-t-il  rien  qui  déplaise  plus 
que  la  froideur  et  l'apathie  qui  accompagne  le  sentiment  du  ridi- 
cule, surtout  dans  une  personne  qu'on  aime,  de  sorte  qu'il  est  plus 
avantageux  d'en  être  haï,  parce  que,  quelque  passion  qu'une  femme 
ait  pour  vous,  elle  est  toujours  favorable,  étant  toujours  une  marque 
que  vous  êtes  capable  de  la  toucher,  qu'elle  vous  estime,  et  qu'elle 
est  bien  aise  que  vous  l'aimiez  :  au  lieu  que  ne  la  toucher  point  du 
tout,  et  lui  être  indifférent,  à  plus  forte  raison  lui  paroître  mépri- 
sable pour  peu  que  ce  soit,  c'est  toujours  être  à  son  égard  dans  un 
néant  le  plus  cruel  du  monde,  quand  elle  est  tout  au  vôtre  ^t  de 
sorte  que,  pour  peu  qu'un  homme  ait  de  courage  ou  d'autre  voie 
ouverte  pour  revenir  à  la  liberté  et  à  la  raison,  la  moindre  marque 
qu'il  aura  de  paroitre  ridicule,  le  guérira  absolument,  ou  du  moins 
le  troublera,  et  le  mettra  en  désordre  et  par  conséquent  hors  d'état 
de  pousser  une  femme  à  bout  pour  cette  fois,  et  elle  de  même  en 
sûreté  quant  à  lui  :  ce  qui  est  le  but  de  ma  réflexion. 

Mais  non-seulement  quand  l'impression  première  de  ridicule  qui 
se  fait  dans  l'esprit  d'une  femme,  lorsqu'elle  voit  les  mêmes  raison- 
nements de  Panulphe  dans  la  bouche  d'un  homme  du  monde, 
s'effaceroit  absolument  dans  la  suite  par  la  réflexion  qu'elle  feroit 

I.   Parce  que  cela  est  fort  importaut. 
1.  Au  i'olre^  h    votre  égard. 


564       APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

sur  la  différence  qu'il  y  a  de  Panulphe  à  l'homtoe  qui  lui  parle, 
non-seulement,  dis-je,  quand  cela  arriveroit,  cette  première  impres- 
sion ne  laisseroit  pas  de  produire  tout  l'effet  que  je  prétends, 
comme  je  l'ai  prouvé  ;  mais  il  est  même  faux  qu'elle  puisse  être 
effacée  entièrement,  parce  que,  ontre  que  ces  raisonnements  parois- 
sent  ridicules,  comme  je  l'ai  fait  -voir,  ils  le  sont  en  effet,  et  ont 
toujours  réellement  quelque  degré  de  ridicule  dans  la  bouche  de 
qui  que  ce  soit,  s'ils  n'en  ont  pas  partout  un  aussi  grand  que  dans 
Panulphe.  La  raison  de  cela  est  que  si  le  ridicule  consiste  dans 
quelque  disconvenance,  il  s'ensuit  que  tout  mensonge,  déguisement, 
fourberie,  dissimulation,  toute  apparence  différente  du  fond,  enfin 
toute  contrariété  entre  actions  qui  procèdent  d'un  même  principe, 
est  essentiellement  ridicule.  Or  tous  les  galants  qui  se  servent  des 
mêmes  persuasions  que  Panulphe  sont  en  quelque  degré  dissimulés 
et  hypocrites  comme  lui  ;  car  il  n'en  est  point  qui  voulût  avouer  en 
public  les  sentiments  qu'il  déclare  en  particulier  à  une  femme  qu'il 
veut  perdre  :  ce  qu'il  faudroit  qui  fût,  pour  qu'il  fût  vrai  de  dire 
que  ses  sentiments  de  tête-à-tête  n'ont  aucune  disconvenance  avec 
ceux  dont  il  fait  profession  publique,  et  par  conséquent  aucune 
indécence  ni  aucun  ridicule  ;  et  le  premier  fondement  de  tout  cela 
est  ce  que  j'ai  établi  dès  l'entrée  de  cette  réflexion,  que  la  provi- 
dence de  la  nature  a  voulu  que  tout  ce  qui  est  méchant  eût  quelque 
degré  de  ridicule,  pour  redresser  nos  voies  par  cette  apparence  de 
défaut  de  raison,  et  pour  piquer  notre  orgueil  naturel  par  le  mé- 
pris qu'excite  nécessairement  ce  défaut,  quand  il  est  apparent 
comme  il  est  par  le  ridicule  ;  et  c'est  de  là  que  vient  l'extrême 
force  du  ridicule  sur  l'esprit  humain,  comme  de  cette  force  procède 
l'effet  que  je  prétends.  Car  la  connoissance  du  défaut  de  raison 
d'une  chose  que  nous  donne  l'apparence  de  ridicule  qui  est  en 
elle  nous  fait  la  mésestimer  *  nécessairement,  parce  que  nous 
croyons  que  la  raison  doit  régler  tout.  Or  ce  mépris  est  un  senti- 
ment relatif,  de  même  que  toute  espèce  d'orgueil,  c'est-à-dire  qui 
consiste  dans  une  comparaison  de  la  chose  mésestimée  avec  nous, 
au  désavantage  de  la  personne-  dans  qui  nous  voyons  cette  chose  et 
à  notre  avantage.  Car  quand  nous  voyons  une  action  ridicule,  la 
connoissance  que  nous  avons  du  ridicule  de  cette  action  nous  élève 
au-dessus  de  celui  qui  la  fait,  parce  que,  d'une  part,  personne 
n'agissant  irraisonnablement  à  son  su,  nous  jugeons  que  l'homme 
qui  l'a  faite  ignore  qu'elle  soit  déraisonnable  et  la  croit  raison- 
nable, donc  qu'il  est  dans  l'erreur  et  dans  l'ignorance,  que  naturel- 
lement nous  estimons  des  maux  ;  d'ailleurs,  par  cela  même  que  nous 


I.  Vojez  ci-dessus,  p.  552,  note  2. 


LETTRE   SUR  L'IMPOSTEUR.  565 

connoissons  son  erreur,  par  cela  même  nous  en  sommes  exempts  : 
donc  nous  sommes  en  cela  plus  éclairés,  plus  parfaits,  enfln  plus 
que  lui.  Or  cette  connolssance  d'être  plus  qu'un  autre  est  fort 
agréable  à  la  nature  ;  de  là  vient  que  le  mépris  qui  enferme  cette 
connoissance  est  toujours  accompagné  de  joie  :  or  cette  joie  et  ce 
mépris  composent  le  mouvement  qu'excite  le  ridicule  dans  ceux 
qui  le  voient  ;  et  comme  ces  deux  sentiments  sont  fondés  sur  les 
deux  plus  anciennes  et  plus  essentielles  maladies  du  genre  humain, 
l'orgueil  et  la  complaisance  dans  les  maux  d'autrui,  il  n'est  pas 
étrange  que  le  sentiment  du  ridicule  soit  si  fort  et  qu'il  ravisse 
l'âme  comme  il  fait,  elle  qui  se  défiant,  à  bon  droit,  de  sa  propre 
excellence  depuis  le  péché  d'origine,  cherche  de  tous  côtés  avec 
avidité  de  quoi  la  persuader  aux  autres  et  à  soi-même  par  des 
comparaisons  qui  lui  soient  avantageuses,  c'est-à-dire  par  la  con- 
sidération des  défauts  d'autrui. 

Enfin  il  ne  faut  pas,  pour  dernière  objection,  qu'on  me  dise  que 
tous  les  sentiments  que  j'attribue  aux  gens,  et  sur  lesquels  je  fonde 
mon  raisonnement  dans  tout  ce  discours,  ne  se  sentent  pas  comme 
je  les  dis;  car  ce  n'est  que  dans  les  occasions  qu'il  paroît  si  on  les 
a  ou  non.  Ce  n'est  pas  qu'alors  même  on  s'aperçoive  de  les 
avoir;  mais  c'est  seulement  que  l'on  fait  des  actes  qui  supposent 
nécessairement  qu'on  les  a  ;  et  c'est  la  manière  d'agir  naturelle  et 
générale  de  notre  ame,  qui  ne  s'avoue  jamais  à  soi-même  la  moitié 
de  ses  propres  mouvements,  qui  marque  rarement  le  chemin  qu'elle 
fait,  et  qu'on  ne  pourroit  point  marquer  aussi,  si  on  ne  le  décou- 
vroit  et  si  on  ne  le  prouvoit  de  cette  sorte  par  la  lumière  et  par  la 
force  du  raisonnement. 

Voilà,  Monsieur,  la  preuve  de  ma  réflexion  ;  ce  n'est  pas  à  moi 
à  juger  si  elle  est  bonne,  mais  je  sais  bien  que  si  elle  l'est,  l'impor- 
tance en  est  sans  doute  extrême  ;  et  s'il  faut  estimer  les  remèdes 
d'autant  plus  que  les  maladies  sont  incurables,  vous  m'avouerez  que 
cette  comédie  est  une  excellente  chose  à  cet  égard,  puisque  tous  les 
autres  efforts  qui  se  font  contre  la  galanterie  sont  absolument 
vains.  En  effet,  les  prédicateurs  foudroient,  les  confesseurs  exhortent, 
les  pasteurs  menacent,  les  bonnes  âmes  gémissent,  les  parents,  les 
maris  et  les  maîtres  veillent  sans  cesse  et  font  des  efforts  continuels 
aussi  grands  qu'inutiles,  pour  brider  l'impétuosité  du  torrent  d'im- 
pureté qui  ravage  la  France  ;  et  cependant  c'est  être  ridicule  dans 
le  monde  que  de  ne  s'j  laisser  pas  entraîner  ;  et  les  uns  ne  font  pas 
moins  de  gloire  d'aimer  l'incontinence,  que  les  autres  en  font  de 
la  reprendre.  Le  désordre  ne  procède  d'autre  cause  que  de  l'opinion 
impie  où  la  plupart  des  gens  du  monde  sont  aujourd'hui  que  ce 
péché  est  moralement  indifférent,  et  que  c'est  un  point  où  la 
religion   contrarie  directement  la  raison  naturelle.  Or  pouvoit-on 


^66  APPENDICE  AU  TARTUFFE. 

combattre  cette  opinion  perverse  plus  fortement,  qu'en  de'couvrant 
la  turpitude  naturelle  de  ces  bas  attachements  et  faisant  voir  par 
les  seules  lumières  de  la  nature,  comme  dans  cette  comédie,  que 
non-seulement  cette  passion  est  criminelle,  injuste  et  déraisonnable, 
mais  même  qu'elle  l'est  extrêmement,  puisque  c'est  jusques  à  en 
paroître  ridicule  ? 

Voilà,  Monsieur,  quels  sont  les  dangereux  effets  qu'il  y  avoit 
juste  sujet  d'appréhender  que  la  représentation  de  l'Imposteur  ne 
produisit.  Je  n'en  dirai  pas  davantage  :  la  chose  parle  d'elle-même. 

Je  rends  apparemment  un  très-mauvais  service  à  Molière  par 
cette  réflexion,  quoique  ce  ne  soit  pas  mon  dessein,  parce  que  je 
lui  fais  des  ennemis  d'autant  de  galants  qu'il  y  en  a  dans  Paris,  qui 
ne  sont  pas  peut-être  les  personnes  les  moins  éclairées  ni  les  moins 
puissantes.  Mais  qu'il  ne  s'en  prenne  qu'à  lui-même.  Cela  ne  lui 
arriveroit  pas,  si,  suivant  les  pas  des  premiers  comiques  et  des  mo- 
dernes qui  l'ont  précédé,  il  exerçoit  sur  son  théâtre  une  censure 
impudente,  indiscrète  et  mal  réglée,  sans  aucun  soin  des  mœurs, 
au  lieu  de  négliger,  comme  il  a  fait,  en  faveur  de  la  vertu  et  de  la 
vérité,  toutes  les  lois  de  la  coutume  et  de  l'usage  du  beau  monde, 
et  d'attaquer  ses  plus  chères  maximes  et  ses  franchises  les  plus  pri- 
vilégiées jusque  dans  leurs  derniers  retranchements. 

Voilà,  Monsieur,  ce  que  vous  avez  souhaité  de  moi.  Gardez-vous 
bien  de  croire,  pour  tout  ce  que  je  viens  de  dire,  que  je  m'intéresse 
en  aucune  manière  dans  l'histoire  que  je  vous  ai  contée,  et  de 
prendre  pour  l'effet  de  quelque  opinion  préméditée  l'effort  que 
j'ai  fait  pour  vous  plaire:  je  parle  sur  les  suppositions  que  je  forge, 
et  seulement  pour  me  donner  matière  de  vous  entretenir  plus  long- 
temps comme  je  sais  que  vous  le  voulez.  A  cela  près,  ])eu  m'im- 
porte qui  que  ce  soit  qui  ait  raison  ;  car  quoique  cette  affaire  me 
paroisse  peut-être  assez  de  conséquence,  j'en  vois  tant  d'autres  de 
cette  sorte  aujourd'iiui,  qui  sont  ou  traitées  de  bagatelles  ou  réglées 
par  des  principes  tout  autres  qu'il  faudroit,  que  n'étant  pas  assez 
fort  pour  résister  aux  mauvais  exemples  du  siècle,  je  m'accoutume 
insensiblement,  Dieu  merci,  à  rire  de  tout  comme  les  autres,  et  à 
ne  regarder  toutes  les  choses  qui  se  passent  dans  le  monde  '  que 
comme  les  diverses  scènes  de  la  grande  comédie  qui  se  joue  sur  la 
terre  entre  les  hommes.  Je  suis. 

Monsieur, 

Votre    etc. 
Le  20°  août  1667. 

I.  A  ne  regarder  toutes  les  choses  de  se  {sic)  monde.  (1668. 


TABLE   DES   MATIERES 

CONTENUES  DANS  LE  QUATRIÈME  VOLUME. 


l 


AvERTISSEATENT  . 


LE  MARIAGE  FORCE,  comédie i 

Notice 3 

Sommaire  de  Voltaire 1 5 

Le  Mariage  forcé 17 

Le  Mariage  forcé ^  ballet  du  Roi,  danse'  par  Sa  Majesté, 

le  29°  jour  de  janvier  1664 67 

LES  PLAISIRS   DE    VlLE    ENCHANTÉE ,  fêtes  galantes  et 

magnifiques,  laites  par  le  Roi  à  Versailles,  le  7°  mai  1664.  89 

Notice 91 

Sommaire  de  Voltaire io5 

Les  Plaisirs  de  l'Ile  enchantée 107 

LA   PRINCESSE   D'ÉLIDE,    comédie   galante   mêlée  de 
musique  et    d'entrées    de   ballet,  représentée    pour    la 

première  fois  à  Versailles,  le  8"  mai  1664 1 29 


568  TABLE    DES   MATIÈRES. 

Appendice  aux  Plaisirs  de  tlle  enchantée 284 

I.  Livret  de  la  fête a34 

II.  Relation  de  Marigny aSi 

III.  Inscriptions  des  planches  d'Israël  Silvestre 263 

IV.  Chanson  de   Moron ,  chantée  par  Molière  à    la 
scène  11  du  IV"  intermède  de  la  Princesse  (VElide.. .  263 

V.  Note  sur  deux  manuscrits  d'une  relation  des  Plai- 
sirs de  Vile  enchantée 268 

LE  TARTUFFE  ou  L'IMPOSTEUR ,  comédie 269 

Notice 271 

Sommaire  de  Voltaire 368 

Préface 373 

Placets  au  Roi.  Le  libraire  au  lecteur 384 

Premier  placet 385 

Second  placet 391 

Troisième  placet 39$ 

L'Imposteur 399 

Appendice  au  Tartuffe  : 

Lettre  sur  la  comédie  de  l'Imposteur,  mdclxvii 5 29 


FIN    DE   LA    TABLE    DES    MATIERES. 


21  519.  —  Typographie  Lahure,  rue  de  Fleurus,  9,  à  Paris. 


i 


PQ  Molière,   Jean  Baptiste 

1821  Pbquelin 
1873  OEuvres  de  Molière 

t. 4 


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